L'Illustration, No. 0064, 18 Mai 1844

Part 2

Chapter 23,499 wordsPublic domain

On a récemment promulgué en Prusse une loi sur la propriété littéraire, dont les dispositions libérales intéressent les écrivains et les éditeurs qui ont à souffrir de la contrefaçon. Cette loi reconnaît, au profit des éditeurs prussiens, la propriété des ouvrages publiés à l'étranger, à la condition que ces éditeurs puissent justifier, par titre authentique, de leur qualité de propriétaires desdits ouvrages en tout ou en partie. D'un autre côté, la diète germanique reconnaît comme propriété générale dans l'étendue de sa juridiction, toute propriété littéraire reconnue dans l'un des États de la Confédération. Il résulte de la combinaison de cette loi générale avec la loi particulière de la Prusse que la contrefaçon d'un ouvrage étranger peut être interdite dans toute l'Allemagne. (1) La première application de cette législation au profit d'un livre français, sera faite à l'ouvrage de M. Thiers, l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, dont une maison de librairie de Berlin vient d'acquérir la copropriété. L'_Histoire du Consulat et de l'Empire_ sera publiée en France et en Allemagne, par M. Paulin à Paris et la maison Voss et compagnie à Berlin. De cette manière, le marché de l'Allemagne sera enlevé à la contrefaçon de cet ouvrage. Voilà une loi d'un bon exemple, et l'on doit regretter que la France, si intéressée dans cette question, n'ait encore fait, pour protéger ses écrivains et ses éditeurs, à l'étranger, que son traité avec la Sardaigne. M. Guizot et M. Villemain, deux écrivains illustres, sont faits pour comprendre qu'il y a ici quelque chose d'honorable à tenter. Ce n'est pas du consentement de ces ministres sans doute que les contrefaçons étrangères des livres français inondent l'Algérie, une possession française où les livres publiés en France ne peuvent trouver un débouché. L'Angleterre a proclamé, il y a quelques années, un principe qu'il serait urgent de consacrer à notre profit et au sien. L'Angleterre, reconnaît chez elle la propriété littéraire de tout sujet étranger dont la nation reconnaît réciproquement la propriété des Anglais. Il n'y a qu'un simple article de loi à faire pour assurer dans ce pays le droit des écrivains et des éditeurs français. Le fera-t-on? En attendant, l'Allemagne est fermée à la contrefaçon. Les éditeurs de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_ prennent des mesures pour la prévenir ou la combattre dans les autres pays, et le public étranger est invité à ne pas regarder comme sérieuses les annonces d'éditions contrefaites ou de traductions publiées contrairement à cet avertissement.

[Note 1: On peut voir le texte traduit en français de cette loi dans la _Revue de Législation_, publiée par M. Fortin.]

Puisque nous parlons de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, nous ajouterons un mot pour continuer ou rectifier ce qui a été dit dans quelques journaux de la prochaine publication de cet ouvrage. Il n'y a peut-être que M. Thiers qui sache aussi bien que _l'Illustration_ ce qu'il y a de vrai dans cette nouvelle. Il est vrai effectivement que le travail de M. Thiers est fort avancé et qu'il doit remettre à ses éditeurs, au mois d'août prochain, six volumes entièrement achevés et revus de manière à pouvoir être livrés à l'impression. Ainsi la publication commencera vers le mois d'octobre, par livraison d'un ou de deux volumes, et sera continuée sans interruption, M. Thiers achevant de revoir la fin de son travail dans le temps employé à imprimer et à publier les premières livraisons.

Courrier de Paris.

Que dirait Pythagore s'il ressuscitait Parisien de 1844, lui qui avait horreur de tout festin charnel et voulait mettre les gourmets de son temps au régime du lait pur, de l'eau claire et des pois chiches? Il aurait reculé d'épouvante et se serait enfui vers quelque désert bien sauvage et bien innocent, à l'aspect des terribles repas que nous faisons, Paris, en effet, se conduit comme un ogre: il n'y a pas de loups, de panthères et de tigres qui lui soient comparables; sa cuisine est un véritable charnier. Paris, dans le mois d'avril qui vient de finir, a dévoré, soit en biftecks, soit à la broche, soit au pot-au-feu, soit à la gelée, 6,759 boeuf; il a mis en côtelettes, en rôtis, en galantine et en salade, 6,311 veaux; quant au mouton, à l'innocent mouton, Paris l'a encore moins ménagé; 36,498 de ces candides quadrupèdes ont été exécutés par ses dents dévorantes, les uns à l'heure du dîner, les autres dans le déjeuner à la fourchette; mais qu'importe? qu'il soit mangé à onze heures du matin ou à six heures du soir, l'infortuné mouton n'en finit pas moins dans la casserole ou sur le gril! Quant aux vaches, j'ose à peine en parler: 1,343 vaches, c'est une bagatelle! et tout au plus Paris a-t-il eu, avec ces 1,343 vaches, de quoi mettre dans sa dent creuse.

Je dois dire cependant, en scrupuleux narrateur, que ce mois d'avril 1844 s'est distingué de ses prédécesseurs par un appétit et une consommation extraordinaire. Il a dépassé le mois d'avril 1843, son père légitime, de 1,088 boeufs, 986 veaux, 2,619 moutons. La cause de ce supplément de rôti et de côtelettes se devine d'elle-même: c'est encore à l'exposition de l'industrie qu'il faut s'en prendre; c'est elle qui a jeté sur le pavé de Paris un surcroît de bouches et d'estomacs qui sentent le besoin de manger quand ils ont faim. Chose étrange! l'humanité est diversifiée à l'infini; ou voit des hommes de toutes les tournures, de tous les caractères et de toutes les couleurs: des blancs, des noirs, des verts, des coquelicots, des jaunes, des plombés, des cuivrés, des droits et des tortus; il n'y en a pas un qui ressemble à l'autre; mais, sur la question du boeuf, du mouton et du veau, ils sont tous pareils; en un mot, on a fait bien des découvertes, et personne encore n'a trouvé un homme ou un animal qui pût vivre sans manger; Harpagon lui-même. Harpagon a poussé la recherche de ce phénomène aussi loin que possible sur ses gens et sur ses chevaux, mais il n'a pu arriver jusqu'à résoudre complètement ce problème: on trouvera plutôt la pierre philosophale et le mouvement perpétuel. Quoi qu'il en soit, lorsque Paris, s'éveillant au 1er mai, voulut régler ses comptes d'avril avec l'hôtelier et demanda son addition, il dut éprouver lui-même une certaine surprise, Garçon ma carte;--Voilà, monsieur!--Potage, 6,759 boeufs; entrées et rôtis, 6,311 veaux; hors-d'oeuvre. 1,313 vaches; dessert, 36,498 moutons. Très-bien; le reste est pour le garçon.»

Cependant, qu'on ne s'y trompe pas, si cet état de choses surnaturel fait la joie des marchands de comestibles et des entrepreneurs de viande animale, si les restaurateurs en tressaillent de bonheur et entassent en souriant les écus de cette immense cuisine, les honnêtes bourgeoises, les vertueuses ménagères qui savent compter, jettent les hauts cris et déclarent que, pour peu que cette ogrerie dure, la place, c'est-à-dire le marché, ne sera plus tenable, et qu'il faudra aviser au moyen de vivre en se rongeant les ongles. Toutes les espèces de denrées sont augmentées de plus d'un tiers, depuis la matière carnivore jusqu'au candide légume; on se bat pour la botte d'asperges; ou s'arrache les yeux ou l'honneur des petits pois; le beurre est ruineux; les carottes sont hors de prix, les poulets inabordables; et le poisson! ah! le poisson! ne m'en parlez pas: il vous coûte les yeux de la tête! De sorte que si une quantité de dévorants, qui ont l'estomac large et la bourse bien garnie, font toute la journée des festins de Balthazar, les petits ménages, les honnêtes médiocrités qui se nourrissent surtout d'économie sont obligés de brider leur appétit et de se serrer le ventre. On compte, on lésine, on fait les portions petites, on peste contre ces mange-tout qui sont tombés sur Paris comme les sauterelles sur l'Égypte pour l'affamer, et les mères de famille prient Dieu qu'il renvoie le plus tôt possible cette race absorbante picorer sur ses propres domaines.

Je n'ai pas besoin de vous dire que les cuisinières et les cordons bleus ne se mêlent pas de cette prière: bien au contraire, il font des voeux pour que la province continue longtemps à faire hausser les mercuriales et à manger à tort et à travers; le cordon-bleu et la cuisinière trouvent la situation agréable, et l'anse du panier n'en saute que mieux. Quel plaisir de pêcher en eau trouble! personne n'y voit goutte; et d'ailleurs, Marguerite et Gertrude n'ont-elles pas une excuse toute pièce? «Mais, Gertrude, dit madame, épouvantée, voilà un canard qui me paraît monstrueusement cher!--Pardon, madame: c'est l'exposition de l'industrie.--Quoi, Marguerite, 6 francs ce poulet étique?--Ah! dam! que voulez-vous? l'industrie! l'industrie!»

La léthargie de Géronte, Voltaire et Rousseau n'ont pas eu si bon dos. «C'est votre léthargie! C'est la faute de Rousseau! C'est la faute de Voltaire! L'industrie, madame, l'industrie!» Il y a toujours eu, dans tous les temps, un prétexte pour servir de paravent à la bêtise et à la rapine des fripons ou des sots.

Mais parlons un peu d'autre chose, et sortons de ce monde de bouchers et de marmitons.

Le Second Théâtre-Français vient d'avoir une bonne fortune, ce qui n'est pas à dédaigner, et de jouer une comédie de goût et de style, ce qui n'est guère dans ses habitudes: ce joli ouvrage a pour titre _la Cigüe_; il n'est qu'en deux actes; or, dans ses deux simples petits actes, il a plus d'esprit et de finesse à lui seul que tous les gros ouvrages en cinq actes que l'Odéon entasse pêle-mêle, l'un sur l'autre, sans honneur et sans profit, depuis le 1er janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre.

Le sujet est grec, comme l'indiquent ces mots: la _Cigüe_. M. Ponsard et _Lucrèce_ ont mis la Grèce et Rome à la mode; nous remontons vers l'antiquité: on trouve cela plus neuf! Après _Lucrèce_, _la Cigüe_, et après _la Cigüe_, l'affiche nous promet _Antigone_, et les _Grenouilles_, et les _Guêpes_. A la bonne heure; nous ne demandons pas mieux; mais où est Sophocle? où est Aristophane? On les cherche encore. Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?

Clinias est las de vivre; Clinias a résolu de mourir; à vingt ans, riche, aimable, beau, spirituel, Clinias est repu, et veut quitter, par un trépas volontaire, le festin où nul mets ne le tente désormais, où nulle coupe ne l'attire et ne l'excite; pour les femmes, ne lui en parlez pas d'avantage, il n'y trouve aucun goût, pour en avoir trop mangé. L'exclave Cadumaque est donc averti; à l'heure indiquée, il apportera à Clinias une décoction de cigüe que Clinias boira, et tout sera dit.

Toutefois, avant de mourir, Clinias veut se donner un divertissement aux dépens de ses deux amis, Paris et Cléon, Cléon l'avare et Paris le débauché: tous deux ont vécu aux dépens de Clinias, tous les deux l'ont jeté dans ces excès de plaisir et de bonne chère qui ont si vite produit la lassitude; il faut que Clinias se venge et leur lègue en mourant un sujet de querelle et de haine mutuelle. Clinias déclare donc qu'il instituera pour son héritier celui des deux qui saura plaire à une belle esclave de Cypre, arrivée d'hier chez Clinias, à la brune Hippolyte.--Soit! disent nos compères; et ils se mettent à l'oeuvre. Il faut vous dire que Paris et Cléon sont d'horribles créatures; qu'importe? la cupidité et l'amour-propre leur donne une intrépidité et une confiance que n'auraient ni Apollon ni Adonis eux-mêmes.

Ils rencontrent donc, ils soupirent, ils implorent Hippolyte, qui les dédaignent; puis ils en viennent entre eux aux invectives, à peu près comme Vadius et Trissotin. V ou» jugez de la satisfaction de Clinias, qui voit sa vengeance réussir à souhait, et ses deux parasites, ses corrupteurs, lui donnant une revanche par leurs querelles et le ridicule dont ils se couvrent.

Chacun de nos deux burlesques soupirants croit avoir tenté le coeur d'Hippolyle, et par conséquent chacun compte obtenir l'héritage. Clinias profite de cette crédulité pour leur infliger une nouvelle moquerie et un nouveau tourment. J'ai changé d'avis, dit-il; mon héritier sera celui de vous deux qu'Hippolyte repoussera; il est bien juste que mes trésors servent de consolation au malheureux et au disgracié. Quoi! dit Cléon! Quoi! dit Paris; et les voici cherchant à défaire le travail qu'ils s'imaginent avoir accompli; Cléon déclare à Hippolyte qu'il n'est pas digne d'elle; c'est Paris qu'elle doit choisir. Je suis laid, dit Cléon; Je suis affreux! s'écrie Paris. Aimez Paris, belle Hippolyte, lui qui est si aimable. Belle Hippolyte, adorez l'aimable Cléon.--Certes, on l'avouera, voilà de la comédie, et de la bonne.

Cependant que devient Clinias? Clinias attend toujours le moment de mourir; cette dégradation de ces deux hommes pour un peu d'or ne fait que le confirmer dans son mépris pour l'humanité, et il lui tarde de sortir de ce bouge; il va donc boire la ciguë, car la ciguë est prête; mais Hippolyte est là et lui retient la main; Hippolyte, la douce Cypriote, la vierge pure, Hippolyte, qui ressent pour Clinias un amour secret; Hippolyte, que Clinias aime sans trop le savoir encore, et dont il adore la candeur et l'innocence. Ah! s'il était aimé d'Hippolyte! Mais qui voudrait d'un coeur flétri comme le sien «Moi! s'écrie Hippolyte avec naïveté; moi, Clinias, qui vous aime.» Cette grâce, cette simplicité, cet aveu naïf, cette fraîcheur d'amour et de jeunesse, réveillent dans Clinias la tendresse morte et l'amour de la vie. Et quand ce Paris et ce Cléon viennent réclamer l'héritage, il n'y a plus d'héritage. «Je vis, dit Clinias, car j'aime et j'épouse Hippolyte.»

Tout charme de cette comédie est dans les détails auxquels un vers élégant et spirituel donne une saveur des plus agréables; depuis _Lucrece_, le Second-Théâtre-Français n'avait rien représenté qui dénonçât aussi heureusement un auteur nourri aux sources littéraires; cet auteur se nomme M. Émile Augier; c'est un jeune homme, petit-fils de Pigault-Lebrun; le parterre, charmé, a fêté cet heureux début pur les plus vifs applaudissements.

Si c'est un bonheur que de voir de jeunes talents poindre ainsi à l'horizon et faire espérer dans l'avenir, ce n'est pas un plaisir moins grand de retrouver partout dans la route des succès, les talents éprouvés et vigoureux, on aime à s'assurer par là qu'on les possède pour longtemps, et que leur force ne fait que s'affermir en marchant. Cette joie, George Sand nous la donne par une nouvelle publication, par cette _Jeanne_ naïve et charmante, dont se pare et se rajeunit, depuis quinze jours, le feuilleton du _Constitutionnel_. Le lecteur n'en est encore qu'au début de cette histoire intéressante et poétique, et déjà il aime Jeanne comme il aime les plus frais et les plus gracieux enfants de ce beau talent, de cette belle imagination qui s'appelle George Sand! Jeanne est en ce moment la préférée du public; il ne s'occupe que d'elle, il ne parle que d'elle; il attend, tous les matins, avec anxiété le récit que le _Constitutionnel_ lui apporte de cette aventure touchante et d'une exécution fine et relevée.

Ainsi le _Constitutionnel_ fait honneur à sa parole; il avait promis de se renouveler par l'élégance, le goût et le talent, et il tient ce qu'il avait promis: _Jeanne_ l'atteste.--Après _Jeanne, le Juif errant_ de M. Eugène Sue, si impatiemment attendu. _Constitutionnel_, mon ami, tu t'y entends, et tu sais prendre ton monde si bien qu'il ne puisse t'échapper.

Mademoiselle Taglioni est en effet à Paris, comme on l'a dit; mais il n'y a de vrai jusqu'ici que son arrivée. M. Léon Pillet n'a pas encore cédé au désir qu'elle témoigne de donner six représentations à l'Académie royale de musique; ou plutôt les deux parties contractantes ne se sont pas encore entendues sur les conditions. La sylphide, en attendant, s'impatiente, agite ses ailes, et menace de s'envoler de nouveau. Allons, monsieur Léon Pillet, soyez bon oiseleur et retenez-la.

--Le bruit a couru que M. Ancelot allait quitter la direction du Vaudeville. L'académicien serait-il lassé de ce métier peu académique du vendre ou de fabriquer soi-même des flonflons? On le dit. Quoi qu'il en soit, M. Ancelot n'a pas jusqu'ici abdiqué, et le _Carlin de la Marquise_ vient encore de naître sous son empire. Ce carlin n'est pas autre chose qu'un vaudeville en deux actes dont maître Arnal fait tous les frais.

Amal s'appelle Juvénal; il va sans dire qu'il ne s'agit pas du terrible Juvénal à l'iambe sans pitié; Arnal n'est pas de cette force-là. Notre Juvénal est tout simplement clerc d'huissier; il ne s'indigne point contre la Rome corrompue et les patriciens avilis; Juvénal n'a qu'une haine, la haine des carlins. Que lui ont fait les carlins? C'est un mystère. Lui ont-ils mordu les talons? l'ont-ils outragé par quelque oubli malencontreux? personne ne le sait; toujours est-il que Juvénal les déteste.

Précisément un carlin lui tombe entre les mains, j'allais dire entre les pattes. Le carlin est un carlin perdu; le carlin de la marquise. D'abord Juvénal a une idée toute naturelle, c'est d'assouvir en particulier sur ce carlin le ressentiment qu'il nourrit contre l'espèce carline en général. Il le malmène donc, le secoue, lui tire les oreilles et la queue, et lui dit des choses désagréables, l'appelant chien, par exemple.

Puis le bruit d'une récompense honnête court la ville et arrive jusque chez Juvénal. Diable! une récompense honnête; ceci mérite considération. Juvénal prend donc son carlin, et s'en va trouver la marquise. Me voici, marquise, moi et votre chien de carlin.

Quel bonheur! quelle joie! mon carlin, mon cher carlin! Et madame la marquise, qui tout à l'heure se désolait et avait des crises de nerfs, se ranime et ne se possède plus. Juvénal s'exaspère à son tour en voyant une si belle marquise dans une telle conflagration et il s'imagine que madame la marquise va servir elle-même de récompense honnête. Mais la reconnaissance de la dame ne descend pas jusqu'à Juvénal; elle se contente de l'aider à épouser la fille de l'huissier. Une fille d'huissier pour un carlin! il n'y a pas mésalliance. On a ri d'Arnal, et le carlin n'a soulevé au parterre aucune espèce d'aboiement hargneux.

--Il a été distribué deux mille cinq cents croix d'honneur pour la fête du 1er mai; ce ne sont pas les croix qui manquent.

Exposition des Produits de l'Industrie.

(Troisième article.--Voir t. III, p. 49, 153 et 164.)

MÉTAUX ET MACHINES.

Le jury de l'exposition, en 1839, avait reconnu l'amélioration des procédés employés pour le traitement des minerais de fer. «On fabrique maintenant en France, disait-il, des fontes propres à la seconde fusion, et qui, égales aux meilleures fontes anglaises pour la douceur et la fusibilité, les dépassent par la ténacité... Les forges françaises sont en pleine voie de progrès, et rien ne se fait plus dans les forges anglaises qui ne se fasse également dans nos usines.» Tel était le jugement du jury de 1830 sur une des branches les plus importantes du travail national. Le progrès a-t-il continué? Nous ne craignons pas de dire Oui! Une foule de procédés métallurgiques se sont perfectionnés, l'emploi de l'air chaud dans les hauts-fourneaux, l'application des gaz qui s'échappent du gueulard au puddlage, tendent à faire toute une révolution, et une révolution économique, dans l'industrie française. Quant à la qualité des produits, nos fers peuvent lutter avec avantage, sur les marchés belge et anglais, avec ceux de ces pays; seulement, le progrès a eu lieu lentement.

Dans un temps qui n'est pas encore bien loin de nous, toutes les fontes et les fers se traitaient par le bois, et l'on ne pensait pas qu'aucune autre matière put être employée à cet usage. Cependant le bois allait s'épuisant, et l'on prévoyait le terme où la fabrication cesserait faute de combustible. Or, s'il est vrai que l'indice le plus certain de la prospérité d'une nation se trouve dans la consommation de fer qu'elle fait, il n'est pas moins certain que le fer sert doublement à cette prospérité, d'abord en faisant vivre ceux qui le fabriquent, puis en fournissant des instruments de travail à ceux qui l'emploient. Le jour donc où, faute de combustible, il faudrait cesser le traitement des minerais, ce jour serait un jour de deuil pour chacun et pour tous, et la nation privée de ce métal disparaîtrait bientôt de la surface du globe. Enfin, et heureusement fut imaginé le traitement des minerais de fer par la houille; essayé d'abord en Angleterre par lord Dudley, il ne fut repris et n'obtint son développement que lorsque Watt eut construit sa machine à vapeur, et lorsque, plus tard, ou imagina l'étirage des fers au moyen des cylindres ou laminoirs. Avec ces deux grandes découvertes, l'Angleterre, qui fabriquait à peine le fer nécessaire à sa consommation, fut bientôt en état d'en approvisionner le monde entier. Ce n'est que plus tard que les Français sont entrés dans cette voie, et ce n'est que peu à peu qu'ils réalisent les progrès que demande instamment la matière. Ce progrès consiste surtout dans la bonne fabrication à bon marché. Or, nous devons l'avouer, nos fers, bons il est vrai, sont très-chers, bien qu'ils aient éprouvé depuis quelque temps une légère baisse; il faudrait, pour arriver à une baisse importante, des conditions que nous indiquerons tout à l'heure. Le haut prix auquel se vendent, les fers tient au prix très-élevé du combustible et à la trop grande quantité d'usines métallurgiques. En 1837, il y avait en France, marchant au coke ou au bois, 543 hauts-fourneaux, dont la production représentait seulement celle de 112 hauts-fourneaux aussi considérables que ceux d'Angleterre ou de Belgique.