L'Illustration, No. 0063, 11 Mai 1844

Part 4

Chapter 43,586 wordsPublic domain

_Vendanges d'Alsace_, par M. Édouard Elmerich, a des tons séduisants. Sans parler de la composition, qui est gracieuse et des plus simples, nous dirons que la couleur du tableau est agréable, et que son ensemble plaît. M. Elmerich fera bien, lui aussi, de se préoccuper davantage de la perspective: sa petite toile ressemble un peu à une fresque.--Au contraire, M. Émile Loubon plaît surtout par sa manière de disposer les plans. Ses _Bords de la Durance_ et ses _Souvenirs de la Camargue_ sont assez sérieusement faits pour satisfaite le goût des artistes, et assez agréablement peints pour plaire aux amateurs.--Le _Soir et la Rêverie_, de M. Émile Wattier, rappellent Watteau, dont les oeuvres sont si recherchées aujourd'hui; seulement, il faudrait que M. Émile Wattier mît ses personnages en saillie plus qu'il ne le fait.--_Un Concert rustique_, par M. Vennemann, rappelle Téniers, avec moins d'air et moins de simplicité dans la composition.--_Raphaël et la Fornarina_, par M. Michel Carré, attire les regards des visiteurs, soit à cause du sujet risqué, soit à cause de la façon dont le tableau est peint.--Les quatres petites toiles de M. Oscar Gué sont tout à fait jolies, notamment _Blanche de Castille_, ou l'éducation de saint Louis, et _Jeanne d'Albret_, ou l'enfance de Henri IV.

La _Nature morte_, de M. Charles Béranger, ressemble à toutes celles que ce peintre a déjà exposées. Nous ne partageons pas complètement l'enthousiasme de certaines personnes à l'endroit des tableaux de M. Béranger. Les _Natures mortes_, de M. Henri Berthoud, sont exécutées avec talent; cependant, qu'elles sont loin d'avoir cette exactitude indispensable au genre!

La fable de _l'Huître et des Plaideurs_ a fourni à M. Charles Bouchez l'occasion de faire un joli petit tableau, moitié genre, moitié paysage. M. Charles Bouchez n'a pas été aussi bien inspiré pour ses _Vieux Matelots._

Deux peintres ont abusé de leur talent, après avoir débuté avec éclat: ce sont MM. Court et Jouy. Le premier, l'auteur de la _Mort de César_, est parvenu depuis, de chute en chute, au rôle de peintre d'actualité. Les _Mystères de Paris_ fixent l'attention générale; aussitôt voici que M. Court peint _Rigolette cherchant à se distraire pendant l'absence de Germain_, tableau que ne recommandent ni la vigueur du pinceau, ni l'étude de l'expression. Le _Domino_ attire l'oeil, voilà tout. Les portraits de M. Court ne sont plus même aussi habilement peints que ceux qu'il exposa autrefois. Le brillant les fait seul regarder; et ensuite, après les avoir examinés avec attention, on y découvre des qualités qui condamnent les oeuvres de M. Court. Le tableau officiel, du même artiste, _S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans posant la première pierre du pont-canal d'Agen_, est un de ces ouvrages qui se mesurent par la grandeur plutôt que par la valeur d'exécution. M. Court nous pardonnera notre sévérité à son égard; nous savons qu'il peut beaucoup; nous fermerions volontiers tes yeux sur quelques oeuvres lâchées, mais il faudrait pour cela qu'il nous dédommageât par une belle composition, telle qu'il sait les faire quand il le veut.--Le second, M. Jouy, mérite, avons-nous dit, les mêmes reproches; ses portraits tombent de plus en plus dans le domaine du commerce, et ne plaisent qu'à ceux qui les commandent, ce qui est déjà quelque chose. Au point de vue de l'art, les portraits de M. Jouy sont peints avec une déplorable facilité. Son tableau officiel, le _Martyre de saint André_, n'est pas plus heureux que celui de M. Court.

La fécondité des deux peintres que nous venons de nommer les a perdus, ou à peu près, vis-à-vis du monde artistique; la timidité d'un peintre qui, lui aussi, a brillamment débuté, pourrait également le perdre. M. Gaspard Lacroix ne se fie pas assez à lui-même, il ne produit pas assez. De là une certaine hésitation dans le faire qui nuit à l'ensemble de ses tableaux. _Les Laboureurs_, dont le sujet est emprunté au _Jocelyn_ de M. de Lamartine, ont de l'aspect, mais un peu de lourdeur dans la disposition des plans; nous préférons _la Promenade sur l'eau_, M. Gaspard Lacroix possède une véritable originalité; sa couleur est brillante sans exagération, et il ménage parfaitement bien les effets de lumière.

La _Vue prise en Bretagne_, par M. de Francesco, nous prouve que tes études de détails faites depuis longtemps par cet artiste, lui serviront fructueusement pour ses travaux à venir. Que M. de Francesco y prenne garde, cependant: son paysage n'a pas d'ensemble, nous voudrions bien ne pas lui préférer les _Plantes aquatiques_ et l'_Arbrisseau de sureau_, qu'on ne peut considérer que comme des études.

M. Charles Landelle a peint deux jolis pendants qui n'ont pas un mérite égal. L'Idylle est, en réalité, moins brillante de couleur que l'Élégie: l'Idylle est un peu terne, mais sa pose est délicieuse. L'Élégie a une admirable tristesse.

Un peintre universel comme M. Horace Vernet, mais au deuxième degré, c'est M. Biard. Aucun sujet ne lui fait peur, et il les traite tous avec verve, sinon avec supériorité.

Il aurait bien dû donner plus de noblesse au roi Louis-Philippe, lorsqu'il l'a peint _au bivouac de la garde nationale, dans la soirée du 5 juin 1832._ D'abord le sujet ne peut nous plaire, car il rappelle des circonstances trop affreuses. Ce tableau a été commandé à M. Biard par la maison du roi; c'est affaire particulière. Mais, nous le répétons d'après bien des remarques faites par quelques plaisants, M. Biard outrage singulièrement la personne royale. A la rigueur, on le condamnerait pour crime de lèse-majesté. Et cependant, que de véritable talent dans la disposition des personnages! Combien il faut tenir compte à M. Biard de la difficulté qu'il a vaincue pour peindre tous ces uniformes de garde nationale!

_La Baie de la Madeleine, au Spitzberg_, a le tort d'être une continuation de son interminable série de tableaux à ours blancs, à buttes de neige, à aurores boréales. Ici, ce sont des phoques. Pour Dieu, l'année prochaine, nous prions M. Biard de nous faire faire connaissance avec d'autres animaux polaires.

On va rire devant la _Pudeur orientale_, et, sans pruderie, nous nous abstenons. De tels tableaux n'appartiennent pour ainsi dire pas au domaine de l'art, et plus ils sont habilement peints, plus nous en voulons à leur auteur. Il ressemble à un poète de talent composant des vaudevilles grivois tout pleins de mots gaillards et de plaisanteries épicées. M. Biard ne mérite pas les mêmes reproches pour sa _Convalescence_ et pour son _Appartement à louer_, sujets plus admissibles, et en même temps mieux réussis.

Comme M. Biard, mais dans un autre genre et avec moins de supériorité, M. Alexandre Colin veut être peintre universel. Neuf tableaux composent son envoi, devant l'examen duquel nous reculons. Il s'y trouve des sujets religieux, des sujets historiques, les _Quatre Saisons_ et une _Plage_ à Gravelines. M. Alexandre Colin ne devrait pas éparpiller son talent; il lui arrivera malheur, à une époque où les spécialités sont encore forcées de se restreindre.

Les animaux de M. Verboeckhoven ne nous font pas oublier ceux de M. Brascassat, mais ils sont dessinés et peints avec science. On peut reprocher à M. Verboeckhoven de la lourdeur et une composition souvent mal ordonnée. Ceux de M. Louis Robbe ont certainement plus de légèreté, quoiqu'ils ne puissent soutenir comparaison avec les premiers.

Un grand tableau, que nous ne pouvons appeler officiel parce qu'il n'a point été commandé à l'auteur, c'est le _Retour de son A. R. monseigneur le due d'Aumale dans la plaine de la Mitidja, après la prise de la smalah d'Abd-el-Kader_. M. Benjamin Rimbaud y a déployé beaucoup d'habileté; le groupe qui entoure le prince est fort bien arrangé.--Avec M. Eugène Appert, dont la réputation n'a pas encore égalé le talent, il faut être sévère, et cela dans son intérêt. Lorsqu'on fait un tableau tel que la _Vision de saint Owens_, rempli de qualités du premier ordre, on doit être blâmé pour avoir composé une toile telle que les _Baigneuses dans les lagunes_, pénible et malheureuse imitation de la manière de M. Decamps.--Nous avons remarqué _le Dante commenté en place publique_, par M. Auguste Gendron. La composition en est fort bonne, et les figures expriment parfaitement l'attention. Les deux femmes qui écoutent à gauche ont, l'une une belle tête de profil, l'autre une belle tête de face. M. Auguste Gendron devra se préoccuper avant tout de son coloris; il est pâle.--_L'Enfance de Callot_, par M. Alexandre Debacq, plaît par le sujet et par l'exécution--M. Auguste Bourget, qui illustra dernièrement _la Chine et les Chinois_, a exposé un joli paysage, _la Vallée de l'Acacongue_, où les Gahutchos sont groupés avec art. Sa _Mosquée dans le territoire d'Assam_ produit moins d'effet, sans avoir pour cela moins de mérite.

Le premier des tableaux de genre historique exposés au Salon de cette année est sans contredit le _Giorgione Barbarelli_, de M. Baron. Quel peintre a plus de goût que ce jeune artiste? Le sujet qu'il a pris est _Giorgione Barbarelli faisant le portrait de Gaston de Foix, duc de Nemours_. Le célèbre maître du Titien naquit à Castel-Franco en 1478, et mourut en 1511, à l'âge de trente-trois ans. Sa carrière de peintre fut courte et brillante; il vivait dans l'intimité des plus hauts personnages de son temps.

M. Baron le représente _pourtraictant Gaston de Foix_, et environné de galants seigneurs qui le regardent travailler. Il est impossible de faire un plus grand éloge du tableau de M. Baron, que de le déclarer mieux peint encore que les _Condottieri_ de l'exposition dernière; il faudrait seulement un peu plus d'air parmi les groupes. Quant à l'expression des figures, à la pose des personnages, à l'ajustement des accessoires, il n'y a rien à reprendre. C'est toujours le même goût exquis, le même charme délicieux que l'on remarque dans les ouvrages de M. Baron. Le Giorgione Barbarelli est remarquable principalement par la surabondance des détails et par la coquetterie des tons, auxquels le peintre a sacrifié un peu la perspective.

M. Frédéric de Madrazo a exposé une _Jeune fille d'Albano_ prenant de l'eau bénite en entrant à l'église. C'est une charmante étude qui fait le plus grand honneur à son auteur. M. de Madrazo est un des peintres les plus renommés de l'Espagne; il réside d'ordinaire à Madrid, où il s'est occupé, pendant les dernières années, de la restauration des tableaux de la galerie royale de la capitale de l'Espagne.

Un autre étranger, un Polonais, M. Malankiewicz, a envoyé aussi au Salon un tableau, que nous reproduisons également, car c'est une oeuvre de mérite (voir la page précédente). Napoléon, assis dans un traîneau et enveloppé d'épaisses fourrures, part de Wilna en 1812.

M. Français est le paysagiste qui nous plaît par excellence: une allée de forêt, un site aux environs de Paris, un fourré de bois, lui suffisent pour peindre un de ces magnifiques paysages-études qui obtiennent tant de succès, et que tout le monde peut apprécier. Sous ce titre: _Novembre, Paysage_, M. Louis Français a exposé un tableau excellent, où l'on trouve reproduite la froide et brumeuse nature de l'automne, quand les arbres vont être entièrement dépouillés de leurs feuilles, et quand les bois ont conservé encore une teinte dorée qui plaît aux yeux et fait regretter les beaux jours de l'été. La _Vue prise aux environs de Paris_, à Bougival, brille surtout par les fonds. Le grand arbre sous lequel un groupe est assis a des ramures fort bien dessinées; le ton manque de puissance; c'est une reproduction un peu froide de la nature.

Il est vrai de dire que le nombre des bons paysages est grand cette année. Par exemple, dans le genre composé, tel que l'exécute M Paul Flandrin, M. Alexandre Desgoffe occupe un rang très-recommandable, _Narcisse à la Fontaine_ est loin d'être sans défauts, et nous reprochons même à M. Desgoffe sa couleur effacée; mais comme lignes c'est un ouvrage de maître. _La Campagne de Rome_, plus heureuse sous le rapport de la couleur, a moins de grandeur; la lumière manque dans ce paysage. Le feuiller de M. Desgoffe est généralement un peu vague: on voit difficilement quels arbres il a voulu peindre.--M. Francisque Schoeffer a envoyé cinq paysages, dont trois composés; plus de fermeté dans le pinceau, plus de largeur dans la composition, voilà ce que nous souhaitons à M. Francisque Schoeffer.--Les deux paysages de M. Stanislas Thierrée révèlent un talent déjà acquis chez cet artiste. Son _Étude de Forêt_, notamment, est exécutée avec soin.--M. Alphonse Testard, dans sa _Vue prise au canal de l'Ourcq_, a fait preuve de science en matière de perspective; mais la couleur de son tableau est pâle; le mirage des arbres dans le canal produit de l'effet. _Un Vieux Lapin_, nature morte, par le même, est une jolie miniature... à l'huile.

L'_Amour de l'or_, par M. Thomas Couture, a obtenu le succès que nous lui avions prédit. Plusieurs critiques ont reproché à ce tableau d'avoir besoin d'explication: donnons-la au lecteur. Un avare est assis, ayant sous ses mains des pièces d'or et des pierreries; deux femmes, une brune et une blonde, lui offrent leurs charmes, un écrivain lui montre sa plume, une pauvre mère tient son enfant et demande l'aumône. L'avare reste insensible, il n'a que l'_Amour de l'or_. Appelez l'oeuvre de M. Thomas Couture un tableau philosophique, humanitaire, énigmatique; donnez-lui toutes les épithètes qu'il vous plaira,--il n'en restera pas moins un bon tableau auquel il ne manque qu'un peu de fini.

Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler de M. Ducornet, né sans bras, dont les ouvrages peuvent être considérés comme des tours de force. Nous lui devons des éloges pour les portraits de femme qu'il a peints: passables, ils auraient droit à notre indulgence; remarquables, ils ont droit à notre admiration.--Les portraits de M. Charles Gomien ont beaucoup d'expression; le dessin est un peu mou, mais la couleur est sage. Celui de M. le vicomte D.... principalement est peint avec verve.--M. Antoine Chazal, qui a exposé un _Groupe de fleurs et de fruits dans un vase orné d'un bas-relief, que nous nous plaisons à mentionner, a envoyé aussi un très-beau portrait.--Citons enfin les portraits peints par MM. Jeanron, Brossart, Meyer, J. Forey, Ravergie; mesdames Louise Desnos et Godefroy.

Passer sous silence les aquarelles, les pastel et les miniatures, serait de l'injustice, ces différentes branches de l'art de la peinture étant cette année en progrès.

Parmi les aquarelles, celle de M. Vincent Courdouan est tout à fait hors ligue; sa _Vue prise dans les fouilles de Pomponiana, entre Hyères et Carqueiranne_, est d'une vigueur de tons extraordinaire.--Les trois aquarelles de mademoiselle Anaïs Colin présentent de belles têtes d'expression;--les Chevaux de M. Foussereau ne pèchent que par la dureté du dessin;--les trois paysages de feu Gué valent les plus charmantes oeuvres de cet artiste qui a tant de droits à nos regrets.--M. Petit et M. Alexandre Pernot ont chacun un talent fait: le premier a exposé une jolie _Vue d'une partie des ruines de l'abbaye de Dilo_; le second un très-pittoresque _Souvenir d'un des vieux châteaux des bords du Rhin_.

Parmi les peintres de pastel, M. V. Vidal marche le premier, surtout à cause de la grâce, du charme et de la poésie qu'on remarque dans ses ouvrages. Il est certain que _Frasquita, Nedjmé et Noémi_ sont de délicieuses petites créations, dont les charmes ne laissent personne froid ou insensible. _Petit Tony_ est un enfant ravissant, un de ces enfants gâtés qui font l'orgueil de leur mère. Le _Portrait de M. Mélesville a du naturel et une ressemblance exquise.--M. Eugène Tourneux, dont nous avons reproduit _la Bohémienne_ dans notre premier article, a exposé les _Rois Mages_, une _Etude de femme_ d'un fort beau caractère, et un Portrait spirituellement fait.--_Jouvenceau et Jouvencelle_, de M. Antonin Moine, ont de la poésie.--Les portraits de M. Eugène Giraud sont dignes de la réputation acquise à ce peintre, dont les tableaux ont tant de coquetterie et tant d'esprit.--M. Camille Flers a rendu au pastel _la Butte de Chelles, Vue prise de Montfermeil_, et _les Environs de Charenton, près Paris_; l'effet de brouillard de ce dernier paysage est merveilleux.--Les pastels de M. Conrdouan sont encore plus magnifiques que son aquarelle; dans son _Corsaire poursuivi par un navire de guerre par un gros temps_, tout est remarquable, les vagues, les accessoires de marine et l'effet de soleil couchant.

Parmi les miniatures, on distingue les portraits de madame Guizot, de madame Martin (du Nord), de M. Le Normand, par madame de Mirbel;--les portraits de M. Paul de Pommayrac;--ceux de MM. Ol. et On. _de las Marismas_, par M. Passot.

Chaque jour, dans vos promenades sur les boulevards, vous voyez une exposition de gravures et de lithographies; aussi, vous ne vous arrêtez guère dans ce petit couloir qui conduit des galeries d'antiquités aux galeries de peinture. Eh bien! sans vous contraindre à regarder au Louvre ce que vous trouvez étalé dans les magasins d'estampes, il nous suffira, pour terminer notre revue critique, de vous signaler les travaux les plus remarquables de la gravure.

La gravure au burin est représentée d'abord par M. Achille Martinet, qui, dans sa _Vierge au palmier_, d'après Raphaël, a déployé toutes les ressources de l'art;--par M. Eugène Aubert père, qui a gravé deux paysages d'après Salvator Rosa et Ruysdael, et une _Marine_, d'après Joseph Vernet;--par M. Lorichon, qui n'a cependant réussi qu'à moitié dans la _Bénédiction_, d'après Raphaël;--par M. Aristide Louis, auteur de _Mignon regrettant la patrie_, et de _Mignon aspirant au ciel_, reproductions de deux beaux tableaux de M. Ary Scheffer;--par M. Mercuri, qui a exposé les _Portraits de Christophe Colomb_ et du _Tasse_;--par M. Victor Normand, dont le Portrait de _Michel-Ange_ pèche

par la dureté des tailles;--enfin par M. Tavernier, qui a reproduit le beau tableau de Murillo, _Saint Gilles devant le pape_.--La gravure à la manière noire et à l'aqua-tinta est représentée par M. Jazet, qui a exposé le _Jour de Pâques à Saint Pierre de Rome_, d'après M. Horace Vernet, et les _Derniers moments de la reine Élisabeth d'Angleterre_, d'après M. Paul Delaroche;--par M. Sixdeniers, dont _l'Arabe en prière_ et le _Poste au désert_, d'après M. Horace Vernet, sont gravés avec une étonnante habileté;--par M. Alphonse Martinet, qui a rendu d'une façon ravissante la _Jeune fille avec un chien_, de M. Winterhalter;--par M. Rollet, dont nous n'aimons pas beaucoup les _Adieux de Napoléon à son fils_, ni la _Faust et Marguerite_;--par M. Alexandre Manceau, qui a gravé avec supériorité l'_Agar dans le désert_, de M. Murat.--Mentionnons aussi trois dessins, _la Vierge d'Orléans_, d'après Raphaël, par M. Mercuri;--le _Portrait de Velasquez_, par M. Desjardins, et la _Courtisane_, d'après Sigalon, par M. Vacquez.

Ici se termine notre critique du Salon de 1844. Les portes de l'exposition des produits de l'industrie sont ouvertes, et il faut que nous nous occupions de ce grand événement national. _L'Illustration_ attend les artistes au Salon de l'année prochaine.

Théâtres.

Second-Théâtre-Français.--Sardanapale, tragédie en cinq actes, de M. Lefèvre.

Les théâtres sont d'une indigence et d'une stérilité sans égale; il y a longtemps qu'ils n'avaient mis le public à un pareil régime de famine; depuis deux mois, le feuilleton dramatique n'a certainement pas rencontré deux pièces dignes seulement d'une mention et d'un coup d'oeil. Quelques chétifs vaudevilles, voilà tout ce que le ciel lui a envoyé pour sa consommation; il faut excepter cependant la _Jane Grey_ de M. Alexandre Soumet, oeuvre sérieuse et politique qui a rompu un instant cette monotonie de vaine pâture; faut-il faire aussi une exception pour le _Sardanapale_ de M. Lefèvre? Certes, _Sardanapale_ semble, à la première vue, mériter qu'on en parle avec ménagement et avec respect; d'abord _Sardanapale_ est une tragédie en cinq actes, ni plus ni moins, et tout le monde sait qu'une tragédie en cinq actes n'est pas le moins du monde une chose plaisante; en second lieu, l'auteur, M. Lefèvre, est un homme qui a l'air de se prendre parfaitement au sérieux; or le bon goût consiste, sinon la franchise, à faire croire aux gens qu'on est de leur propre avis sur eux-mêmes, et qu'on les accepte pour ce qu'ils s'estiment. Nous déclarons donc positivement que M. Lefèvre est un auteur tragique des plus respectables, et _Sardanapale_ une tragédie très-grave et très-capable de vous ôter l'envie de vous divertir. Quant à être une bonne tragédie, c'est autre chose; et dût M. Lefèvre jouer avec nous le rôle, qu'Oronte joue avec le Misanthrope, et ne pas être complètement de notre avis, nous soutiendrons, morbleu! que sa tragédie n'est pas bonne et que ses vers sont comme sa tragédie; nous ne pousserons pas, toutefois, l'affaire jusqu'où la pousse Alceste. M. Lefèvre peut donc se dispenser de se faire pendre; car, bien que ses vers soient mauvais, nous ne le croyons pas pendable pour les avoir faits.

La tragédie de M. Lefèvre débute de la façon la plus ordinaire et comme tant de vieilles tragédies, c'est-à-dire, par deux traîtres et une conspiration; ces deux traîtres sont, d'une part, le prêtre Belesès; de l'autre, Arbace le guerrier; quant au complot dont ils sont les meneurs secrets et les chefs, il a pour but de jeter Sardanapale à bas de son trône et de s'y mettre à sa place.

Sardanapale n'est pas homme à se douter du piège qu'on lui tend ni du tour qu'on va lui jouer; il a bien autre chose à faire, vraiment! Une fête sur l'Euphrate, un souper fin, des esclaves charmantes, du vin fumeux dans les coupes brûlantes, le luxe, la mollesse, le plaisir, l'insouciance, voilà les seuls travaux de Sardanapale. M. Lefèvre l'a pris tel que les annales assyriennes le lui donnent, avec l'aide de Diodore de Sicile et de ce bon Rollin.

Le voluptueux serait donc détrôné du premier coup par le traître Arbace et l'infâme Belesès, si l'honnête Salemènes et Zara la Juive ne veillaient sur lui et ne dépistaient la conspiration d'une lieue à la ronde. Zara aime Sardanapale, et c'est là une raison suffisante pour expliquer sa perspicacité et sa clairvoyance. De son côté, Salemènes professe un royalisme ardent, ce qui justifie son dévouement pour Sardanapale, le seigneur et maître du royaume.

«Prenez carde, sire, dit Salemènes; ces gens-là en veulent à votre couronne et à votre vie!--Faites attention. Majesté, ajoute Zara; ces polissons s'apprêtent à vous en faire voir de cruelles!» Mais Sardanapale ne s'émeut pas plus de ses propres dangers que s'il s agissait des affaires du voisin. Que dis-je! le prévoyant Salemènes fait arrêter préventivement Belesès et Arbace, et Sardanapale le débonnaire donne immédiatement l'ordre de les remettre en liberté. Et aussi qu'arrive-t-il? Mes deux scélérats lèvent l'étendard de la révolte (vieux style) et attaquent le palais.