L'Illustration, No. 0062, 4 Mai 1844
Part 6
Ces annonces surprenaient si prodigieusement les spectateurs, que les véritables trois coups furent écoutés comme la préface d'une nouvelle déception. Heureusement il n'en fut rien; lorsque les rideaux s'ouvrirent majestueusement, les yeux furent éblouis par les prodiges d'un pinceau célèbre qui dévoilait l'Orient comme l'eût fait une baguette magique; l'admiration ne connut plus de bornes à l'entrée de Roxelane appuyée sur Zétulbé: Roxelane, la maîtresse de ce séjour enchanté, était splendide, étincelante; les plus rares, les plus admirables fleurs ruisselaient de son front comme une rosée céleste et descendaient jusqu'aux franges de sa robe où elles s'épanouissaient et lançaient mille feux: on les avait cueillies
Dans les jardins de Bapst, plus beaux que ceux d'Armide, Où l'arbre d'émeraude, au feuillage charmant, A pour fleur le rubis, pour fruit le diamant.
Zétulbé, modestement vêtue, ne laissait apercevoir que ses deux longs yeux de gazelle et ses sourcils tracés d'un coup de pinceau; mais pouvait-elle se flatter de garder l'incognito? On reconnut immédiatement l'auteur de l'inimitable _Histoire du prince Henri_, qui avait le coeur bardé de trois cordes de fer.
On avait intercalé dans la pièce un personnage fantastique, un ministre invraisemblable, qui se soumet à tout plutôt que de quitter son portefeuille; il ne fallait rien moins que l'esprit et la grâce de l'artiste chargé de ce rôle pour créer un type qui, heureusement, est et sera toujours sans modèle dans notre heureux pays.
Mais nous touchons à une surprise gigantesque; l'amateur, le Marécot qui devait lire son rôle, entre en scène... Ce nez retroussé!... est-ce une illusion!..., c'est Odry! le grand Odry! Odry lui-même; l'enthousiasme éclate, et dès ce moment la pièce n'a été qu'un immense éclat de rire. Lagingcole, Tristapatte, Schahabaham, sont électrisés; Odry, plus jeune, plus gai, plus amusant que jamais, communique son hilarité; la belle scène du poisson, suivie de la fameuse démonstration de la vapeur, où le tuyau intermédiaire est rendu par Odry à sa véritable fonction, tout est enlevé, comme on dit en style de coulisse, et la pièce est achevée au milieu de frénétiques applaudissements.
Le ministre de la marine, reconnaissable à son vaste portefeuille, vient alors annoncer au pacha qu'une baleine, nouveau produit de l'industrie (peut-être même est-ce la fameuse anti-baleine si impatiemment attendue par quelques-uns), vient de débarquer une compagnie aussi joyeuse que variée près de la Sublime Porte; Schahabaham, toujours poli, ordonne qu'on la fasse entrer.
Un trompette de dragons, Ponchard-Montauciel, s'avance en décrivant une suite de lignes plus ou moins droites et chante, d'une voix de quinze ans, la ravissante musique de Monsigny.
Un air styrien, sorti des flancs de la baleine, sert d'intermède; et Richard paraît bientôt, suivi de son fidèle Blondel pour chanter:
Dans une tour obscure, etc.
La voix fraîche de Ponchart fils s'allie délicieusement; celle de son père, et son excellente méthode prouve qu'il est son élève.
Une marche lugubre se fait entendre: un homard cuit, entouré de persil, est apporté; il est suivi d'un homard cru qui l'aima, et qui le suit en gémissant et en déplorant sa solitude. Nouvel Orphée, il parvient à retirer son Eurydice du royaume de Pluton, et, plus heureux que le virtuose antique, il peut danser un pas avec sa moitié sans craindre de la voir retourne nager dans les eaux du Styx. L'ensemble de l'exécution, l'harmonie, la souplesse des mouvements, la grâce des pose dont nous ne donnons qu'une bien faible idée dans notre dessin, arrachèrent une exclamation d'enthousiasme au flegmatique Schahabaham lui-même. Il ne fallait rien moins que les rébus d'Odry, expliqués par lui-même, pour tenir la curiosité en haleine après l'admirable danse des homards; mais aussi après les rébus toute émotion paraissait impossible, la surprise était épuisée lorsque le ministre de la marine annonça au gracieux sultan que l'on allai danser la vraie polka! Malheureusement, ajouta-t-il, le danseurs étaient quatre, mais l'un d'eux étant subitement tombé malade, trois seulement pourront danser la polka. Schahabaham, rouge d'indignation qu'on osât lui proposer une polka à trois, ordonne à son ministre de la marine de faire le quatrième danseur.
«Mais, seigneur, je ne sais pas la polka!»
Schahabaham, mieux instruit qu'on ne le croirait de et qui se passe chez nous, sait parfaitement que beaucoup dansent la polka sans la savoir, et fait cette foudroyante réponse à son ministre peu zélé:
«Danse, ou je te retire ton portefeuille,»
Le ministre, consterné, court revêtir l'habit hongrois et revient avec... devinez qui? avec Cellarius! le véritable Cellarius, suivi de ses deux charmantes soeurs. Il faut rendre justice au ministre, il a dansé de manière à justifier l'ordre absolu de Schahabaham. Rien de plus ravissant que cette polka dansée par le grand professeur et l'un de ses meilleurs élèves; les yeux les suivaient dans les dessins ingénieux dus à l'invention de Cellarius, et ne se lassaient pas d'admirer cette danse toute nouvelle pour eux, malgré les essais nombreux tentés par des amateurs plus zélés qu'habiles; aussi les applaudissements duraient encore que déjà le théâtre avait disparu et que les quadrilles étaient formés pour suivre l'exemple donné par Cellarius. La polka précéda! et suivit la valse; la modeste contredanse fut un peu négligée; le souper, bien que délicieux, ne fut qu'un entr'acte, un moment de repos entre deux études, et pourtant Odry raconta la touchante histoire d'un meunier qui avait trois fils et trois moulins qu'il adorait; histoire dont chacun se rappellera en souriant la consolante conclusion, la morale du meunier à ses moulins, à savoir qu'il vaut mieux être honnête que d'être pauvre, et ses conseils à ses fils, qu'il vaux mieux chômer que mal moudre.
La dernière surprise nous attendait dans la rue, et celle-là c'était le soleil lui-même qui s'était chargé de nous la donner, car il était levé depuis longtemps, que sans nous en douter nous prolongions encore cette nuit fantastique qui avait passé avec le charme et la rapidité du plus agréable des songes.
ZÉTULBÉ.
PUBLICATIONS ILLUSTRÉES.
_La Nouvelle Héloïse,_ édition illustrée par MM. Tony Johannot, Em. Wattier, Eug. Lepoittevin, Karl Girardet, C. Roqueplan, H. Baron, T. Frère, C. Rogier, etc. 2 vol. grand in-8º, 100 livrais. à 25 c. Paris, 13, rue de la Michodière.
C'est presque un devoir pour l'_Illustration_ d'encourager toutes les publications illustrées; aussi s'empressera-t-elle, dans le double intérêt des éditeurs et du public, de prêter de temps en temps une de ses pages aux meilleures gravures sur bois des ouvrages nouveaux qui désireront profiter de sa générosité. Hier encore nous annoncions _le Diable à Paris_. cette charmante collection de cent dessins de Gavarni, que publie notre ami Hetzel, avec un texte composé par les célébrités littéraires de l'époque; demain, Grandville et quelques-uns de ses _Cent Proverbes_ prendront la place que nous accordons aujourd'hui à la _Nouvelle Héloïse_, ou plutôt à MM. Tony Johannot et Em. Wattier.
Le besoin d'une _Nouvelle Héloïse_ illustrée se faisait, à ce qu'il paraît, généralement sentir en France et à l'étranger, si l'on en juge par le grand succès qu'a obtenu, dès les premières livraisons, l'édition que publie M. Barbier. Jean-Jacques Rousseau nous semblait assez illustre pour se passer d'_illustrations_, et nous ne comprenions pas, quant à nous, l'intérêt que des images, si admirables qu'elles soient, peuvent ajouter aux lettres de Saint-Preux et de Julie. Mais la majorité du public ne partage pas notre opinion. Elle demande des gravures, même pour les chefs-d'oeuvre de la langue française; elle les achète, elle les contemple avec ravissement!... Quel reproche la critique a-t-elle le droit d'adresser aux éditeurs?
Il faut avouer, d'ailleurs, que M. Barbier n'a reculé devant aucun sacrifice pour satisfaire la passion favorite de ses souscripteurs; il leur donne chaque semaine, outre une feuille de texte parfaitement imprimée sur du beau papier, quatre ou cinq jolis dessins de MM. Em. Wattier, Karl Girardet, C. Roqueplan, E. Lepoittevin, T. Frère, H. Baron, etc., et un grand sujet, tiré à part sur papier de Chine, par Tony Johannot.--Les dessins ci-joins sont choisis au hasard parmi cette intéressante collection.--Voila d'abord Julie rêvant à Saint-Preux sous un bosquet, et Saint-Preux rêvant à Julie sur un banc. Ici les deux amants sont réunis: «Que mon rusé maître était timide alors, écrivait Julie, qu'il tremblait en me donnant la main pour sortir du bateau. Ah! l'hypocrite, il a beaucoup changé!» M. Tony Johannot nous les montre ensuite faisant ensemble quelque lecture aussi dangereuse que celle qui perdit Françoise de Rimini et son malheureux amant; enfin Julie, à genoux, écrit à Saint-Preux, en baignant son papier de ses larmes et en élevant à lui ses supplications.
La _Nouvelle Héloïse illustrée_ sera publiée en cent livraisons du prix de 25 c. L'ouvrage complet formera deux volumes in-8, contiendra 250 beaux dessins, dont 30 à 40 tirés à part sur papier de Chine, et sera terminé au mois de décembre 1844. Son heureux éditeur nous promet pour l'année prochaine les _Confessions de Jean-Jacques Rousseau_ illustrées. L'_Émile_ aura son tour. Que les nombreux amateurs de livres illustrés se rassurent, leur félicité n'aura jamais de fin.
Bulletin bibliographique.
_Les Slaves de Turquie_, Serbes, Monténégrins, Bosniaques, Albanais et Bulgares, leurs ressources, leurs tendances et leurs progrès politiques; par M. Cyprien Robert. 2 vol. in-8.--Paris, 1844. _Jules Labille_. 15 fr.
Droit d'un séjour de plusieurs années parmi les Slaves d'Orient, cet ouvrage a pour but, nous apprend son auteur, de faire connaître ses huit millions de montagnards qui couvrent les Balkans de l'Adriatique à la mer Noire. On s'est proposé de décrire leur état actuel, leurs moeurs privées et politiques, leurs provinces, leurs villes; d'exposer les ressources de leur sol, leur commerce intérieur et extérieur, et les avantages qui résulteraient pour l'Europe de leur régénération. En racontant l'histoire contemporaine de ces belliqueuses peuplades, on indique par quels moyens elles seront rendues à leur constitution naturelle et à l'existence politique qu'elles réclament depuis quarante ans, par tant d'insurrections ou mal comprises ou totalement ignorées parmi nous.
«Les représentants des grandes puissances aux conférences de Londres ont résolu, il y a dix ans, ajoute M. Cyprien Robert, de la manière la plus fausse et la plus malheureuse la question de la Grèce, parce qu'ils ont voulu la résoudre à huis clos et sans le concours de la discussion publique de tous les intérêts. Il importe que la même faute ne soit pas répétée pour la question slave, qui remplace aujourd'hui la question grecque, si tristement ajournée. C'est dans le but de signaler les écueils, d'éclairer l'opinion publique sur la face principale de la question d'Orient, et sur le moyen de la résoudre sans rompre l'équilibre européen, que cette publication a été conçue. On a cherché à saisir et à développer les idées d'après lesquelles ces peuples sont destinés à agir; on a voulu à la fois annoncer ce qui se prépare en Orient, et commenter les événements incompris qui s'y sont passés depuis un demi siècle. Ce livre deviendra, nous l'espérons, un guide pour les voyageurs, un manuel pour les diplomates, et un recueil de documents nouveaux pour tous les amis de l'histoire, de l'ethnographie et de la littérature.»
Les Slaves de Turquie se divisent en six livres principaux, précédés par une introduction. M. Cyprien Robert s'est d'abord efforcé de nous faire connaître l'_état actuel_ et les _moeurs privées et politiques_ des peuples divers qui composent la grande famille gréco-slave. Après un aperçu général sur ce monde trop peu connu, il décrit ses principaux États, il expose leurs ressources et leur avenir, leurs tendances sociales et leurs rapports avec l'empire d'orient, les productions de leur sol, leurs systèmes de culture, leurs arts, leur industrie et leur commerce. A une peinture animée des aspects pittoresques de ces pays, succèdent ensuite des détails pleins d'intérêt sur les superstitions, les usages et les fêtes populaires des habitants; enfin, leurs moeurs politiques, leur constitution naturelle, le système fédéral, les octrois et les douanes turques, la chute du commerce français et les moyens de le relever en orient, remplissent les deux derniers chapitres de cette introduction.
Les divisions politiques de la péninsule gréco-slave sont, comme M. Cyprien Robert le fait remarquer, des divisions toutes naturelles, déterminées chacune par un groupe de montagnes, avec l'ensemble de plateaux qu'il supporte, et de rivières ou de bassins qui en émanent; à l'abri de chacun de ces groupes, une nation se trouve établie avec ses diverses tribus, qui forment autant de provinces: ces grandes divisions territoriales, au nombre de cinq, sont: au sud, la Romélie, qui comprend tout le pays des Donnoi, ou des Grecs; à l'ouest, vers l'Adriatique, les trois provinces dites d'Albanie; au nord-ouest, les vastes contrées formant autrefois le royaume serbe, et connues aujourd'hui sous le nom d'Hertse-Govine, Monténégro, Bosnie, Croatie et Serbie; à l'est, les nombreux pachaliks de l'ancien État bulgare, situés le long de la mer Noire et du Danube; enfin, de l'autre côté du fleuve, la longue région appelée Moldavie et Valachie, qui, impuissante si elle est isolée, devient formidable et florissante, si elle s'allie, comme boulevard, à un grand empire.
Ces cinq parties de la Turquie d'Europe, si naturellement distinctes que jamais aucun pouvoir n'a pu et ne pourra les confondre dans l'opinion de M. Cyprien Robert, sont occupées par cinq nationalités, toutes à peu près d'égale force, mais on prédomine numériquement la race slave, puisqu'en Turquie seulement la population slave s'élève à près de huit millions. Cette population est partagée, il est vrai, en deux peuples qui diffèrent complètement de goût et de tendances, les Bulgares et les Serbes. Les Bulgares, au nombre de quatre millions et demi, n'aiment que la paix et l'agriculture; les Serbes, qui, non compris ceux d'Autriche, sont, dans la seule Turquie, deux millions cinq cent mille, aiment surtout la vie aventureuse du guerrier et du pâtre. Mais les uns et les autres ont juré d'être libres, et dans leurs luttes pour l'indépendance, ils trouveraient, s'ils étaient vaincus, comme leurs alliés les Moldo-Valaques, l'hospitalité chez les montagnards du sud. M. Cyprien Robert a consacré les cinq premiers livres des _Slaves de Turquie_ aux principales branches de ces deux peuples, _les Monténégrins, la principauté de Serbie, les Bosniaques, les quatre Albanies et les Bulgares_.
Chacun de ces livres est divisé à son tour en cinq ou six chapitres. AM. Cyprien Robert décrit d'abord le pays, il expose son organisation politique, il peint ses moeurs de ses habitants, il raconte leur histoire, et enfin, après avoir résumé leur situation actuelle, il nous apprend quel peut et quel doit être, selon lui, leur avenir.
Le livre VI et dernier a pour titre: l'_Union bulgaro-serbe_. M. Cyprien Robert paraît ne pas douter que cette union n'ait lieu tôt ou tard.» C'est une admirable combinaison de la nature, dit-il, qui a rapproché la nation turbulente et toujours prête au combat des Serbes, de la race non moins vigoureuse, mais plus paisible, des industrieux Bulgares. L'un de ces peuples ne peut former sans l'autre une société complète; mais l'un supplée à ce qui manque chez l'autre, et tous les deux réunis peuvent se passer du monde entier. On trouverait difficilement deux nations dont le parallèle prêtât à un plus riche développement d'antithèses et d'analogies. C'est surtout quand on passe de la butte du pâtre serbe de Macédoine à la cabane du laboureur bulgare de la Romélie, qu'on est frappé de la différence des moeurs. Le Serbe est sans doute d'une nature plus élevée; il a un sens plus délicat pour la poésie, un amour plus ardent de la gloire, un costume plus riche, une plus ferme conscience de sa nationalité. Dans son humble résignation, le Bulgare possède cependant des vertus solides qui manquent à son brillant voisin: il sait mieux éviter les extrêmes; il est plus sérieux, plus constant dans ses entreprises; doué de moins d'imagination, il l'emporte par les qualités du coeur Il est loin, d'ailleurs, de manquer de courage. Dès qu'il aura une patrie à défendre, il combattra avec intrépidité.... Aucun obstacle sérieux ne s'oppose, dès à présent, à ce que les races serbe et bulgare combinent leurs intérêts, et se prêtent un mutuel secours pour résister à leurs ennemis communs, qui évidemment ne sont plus les Turcs, désormais trop affaiblis, mais les grandes puissances voisines.»
Dans le dernier chapitre de son sixième livre, M. Cyprien Robert résume les résultats qu'aurait, dans son opinion, l'union bulgaro-serbe pour l'empire ottoman et l'équilibre européen.--Ne pouvant pas le suivre sur le terrain dangereux de la politique, nous nous contenterons de citer les deux phrases qui terminent son ouvrage: «Une invasion et la prise de Constantinople par les Russes ne feraient qu'ajourner pour un temps meilleur la coalition libératrice des Serbes et des Bulgares. Tant que ce fait primitif et inhérent même des deux peuples n'aura pu devenir un fait légal et public, l'agitation continuera de se propager dans l'ombre, et la question d'Orient ne sera pas résolue.»
Qu'on ne l'oublie pas toutefois, ce livre remarquable n'est pas seulement un ouvrage politique; comme M. Cyprien Robert, nous espérons qu'il deviendra «un guide pour les voyageurs, un manuel pour les diplomates, et un recueil de documents nouveaux pour tous les amis de l'histoire, de l'ethnographie et de la littérature.»
_Une Lyre à l'Atelier_, poésies par Paul Germigny (A. Grivot), tonnelier à Châteauneuf. Deuxième édition.
Il y a quelques mois, Béranger écrivait au poète-tonnelier de Châteauneuf: «Vous êtes poète, monsieur, et poète des mieux inspirés.... Simple ouvrier, sans instruction, dites vous, comment, jeune encore, avez-vous deviné les secrets de notre versification? Comment êtes-vous arrivé à une pureté de langage fort rare aujourd'hui? J'ai pu apprécier toutes ces difficultés, et Dieu sait le mal que j'ai eu à en triompher. Je remarque aussi que chez vous la méditation précède presque toujours la mise en oeuvre de vos sujets, d'un choix habituellement poétique. Sans doute on trouve encore quelques traces de négligence dans vos vers, mais on ne les aperçoit qu'en les relisant.
«De plus que le métier, vous avez une sensibilité réelle; on peut même dire que c'est là votre muse. J'espère qu'elle vous inspirera longtemps, et que vous donnerez une suite à ce premier volume, en vous engageant toutefois à rester dans la route que vous avez prise, c'est-à-dire à ne pas trop faire de vers, à bien choisir vos sujets, et à les disposer habilement avant de vous livrer au travail de la rime.
«Nous autres vieillards, nous aimons à faire les pédagogues; pardonnez-moi quelques petites observations critiques qui vous prouveront au moins que je vous ai lu avec attention... Presque toutes vos compositions sont conçues et exécutées avec goût et talent. Ce qui me surprend autant que leur mérite, c'est que votre nom n'ait pas eu plus de retentissement à Paris. Beaucoup d'éloges ont été prodigués à des vers qui sont loin de valoir les vôtres, et je regrette de vivre loin du monde des journaux; ce qui m'empêche d'en obtenir la justice qui vous est due. Croyez du moins qu'il y a près de la capitale un petit coin où on la rend tout entière au poète tonnelier du Blaisois; c'est celui du vieux chansonnier qui se dit de coeur tout à vous.
«Béranger.»
Que pourrions nous ajouter aux éloges et aux conseils de Béranger? les premiers vers du poète-tonnelier, seulement, adressés à M. l'abbé Bidault:
Dans la fatigue et les sueurs nourrie, Vers vous, Bidault, ma muse ose voler; Accueillez-la cette fille chérie D'un artisan qu'elle sait consoler. Petit oiseau que ses plumes nouvelles Au haut des airs n'emportent point encor, Depuis longtemps méditant son essor, Au bord du nid elle agitait ses ailes. Jusqu'à vos pieds haletante elle arrive; Votre sourire a pu l'encourager. Protégez-la, car souvent à la rive L'esquif joyeux touche pour submerger. Sur tant d'esprits que le vôtre façonne. Voyant vos soins et vos leçons pleuvoir, Elle n'a pu, dans les champs du savoir, Aller glaner où tout autre moissonne. Quand, jeune encor, les accents de sa bouche De mon travail endormaient les douleurs, Souvent sa main, pour amollir ma couche, De sa guirlande y secoua les fleurs; Et puis sa voix me disait, dans un rêve: «En vain le sort se plaît à le flétrir, A son printemps l'arbuste doit fleurir Quand dans son sein il sent monter la sève. ...............................................................
Si le nom du tonnelier de Châteauneuf n'a eu jusqu'à ce jour qu'un faible retentissement dans la capitale, la faute en est-elle à la presse parisienne? Ce petit volume, publié à Orléans, ne lui était pas parvenu; comment aurait-elle pu deviner son existence?... Quant à nous, nous sommes heureux de réparer une injustice involontaire; nous accorderons toujours des encouragements et des éloges à tous les poètes qui publieront des vers aussi chastes et aussi élégants que ceux dont M. A. Grivot nous envoie la collection sous le pseudonyme de Paul Germigny.
_Un Été en Espagne_, par Augustin Challamel, avec vignettes. Un vol. in-18.--Paris. _Challamel_. 3 fr. 25 c.
L'ingénieux auteur de _l'Histoire Musée de la République française_, M. Augustin Challamel, a employé l'été dernier à parcourir une partie de l'Espagne. Il est allé de Bayonne à Burgos, de Burgos à Madrid; puis à Tolède, à Grenade, à Cordoue, à Séville: chemin faisant, il a visité toutes les curiosités qu'il pouvait voir sans trop se déranger; et de ce voyage il a rapporté une petite relation d'une simplicité remarquable. Nous ne saurions trop louer surtout la sage réserve de M. Augustin Challamel. Bien qu'il manifeste souvent une admiration exagérée pour la mauvaise poésie de M. Victor Hugo (il doit pourtant préférer la bonne), il n'a fait aucun usage, ni des systèmes, ni de la langue de l'école romantique; doué d'un esprit fin et observateur, il possède en outre des connaissances aussi étendues que variées; il sait, de plus, comment se fabriquent les livres modernes: il pouvait donc ou amuser ses lecteurs par des anecdotes aussi anciennes que le monde et inventées à plaisir, ou les ennuyer par d'orgueilleux semblants d'érudition; il a mieux aimé raconter sans aucune prétention ses aventures et ses observations personnelles, tantôt en prose, tantôt en vers. Aussi ce petit livre se fait-il lire avec beaucoup d'intérêt et de plaisir. Évidemment M. Augustin Challamel n'a pas encore le désir de devenir académicien ou pair de France. Le public lui en saura gré.
_Rudiment des Chanteurs, ou Théorie du Mécanisme du Chant, de la Respiration et de la Prononciation_; par madame Claire Hennelle, née Wuiet, professeur de chant.--Paris, _Meissonnier_, 22, rue Dauphine. 4 fr. 50.