L'Illustration, No. 0062, 4 Mai 1844

Part 5

Chapter 53,777 wordsPublic domain

Ainsi va le Cirque-Olympique, piquant des deux, avalant des sabres, grimpant, sautant, se roulant, se disloquant, piaffant, hennissant, dansant le pas styrien et mille autres pas plus ou moins chinois, et vivant de la sorte entre un balancier et un picotin d'avoine; la foule cependant l'aime comme cela, le recherche, l'admire et inonde chaque soir, en flots pressés, ses immenses amphithéâtres. Heureux Cirque, que te manque-t-il? tout cheval t'est propice, tout sauteur fait ta joie!

On voit que les Champs-Elysées sont pleins d'amusements et de merveilles; mais le grand prodige, mais la véritable curiosité qu'ils montrent en ce moment avec orgueil, c'est le magnifique bazar élevé à l'industrie, c'est la surprenante réunion des produits si divers et si variés du génie et du travail français. Pendant tout le temps que cette intéressante et formidable exposition restera visible à tout venant, les Champs-Elysées ressembleront à ces contrées tout à coup envahies par des émigrations innombrables. La France entière y passera en effet par une multitude de représentants, les uns simples curieux, les autres intéressés directement à ce grand spectacle industriel. Et quel plus beau spectacle, je vous le demande!

Les portes sont à peine ouvertes, et déjà la foule s'y précipite; c'est un effroyable encombrement. Laissons passer cette première ardeur, laissons le torrent se calmer un peu; dans ce tumulte des premiers jours, l'_Illustration_ doit se contenter d'offrir à ses lecteurs une esquisse générale de l'exposition; or, c'est ce qu'elle fait. Regardez, messieurs, et vous mesdames, regardez; la vue n'en coûte rien. Plus tard, l'_Illustration_ vous accompagnera dans ces vastes galeries, en examinera en détail toutes les richesses, et vous conviera à une promenade pittoresque à travers cet immense empire de l'industrie.

--Les concerts sont toujours à l'ordre du jour; on en donne de tous côtés, et les plus illustres artistes, comme les plus inconnus, s'affichent sur les murs de la ville: concert ici et concert là, concert partout. Le monde n'est pas près de finir faute de concerts, et ce n'est certes pas de ce côté que la mort le menace, à moins qu'il ne meure d'une indigestion de concerts.

Le concert du Conservatoire est toujours le plus solide et le plus recherché. Un de ces derniers jours, le dimanche 21 avril, les fervents amateurs qui suivent avec passion ces belles journées musicales ont éprouvé une agréable surprise: le Conservatoire leur a donné une grande scène lyrique intitulée le _Roi Lear_, de la composition de M Gustave Héquet. M. Gustave Héquet ne se contente pas d'être un critique musical des plus savants et des plus distingués; il joint, comme on voit, le fait à la parole et la pratique à la théorie. Cette scène du _Roi Lear_ annonce un habile et ingénieux compositeur, M. Héquet a de la science et de l'âme, et avec cela on est armé pour la conquête. Qu'un théâtre lyrique tende la main à M. Héquet, et le succès n'est pas douteux. Les applaudissements donnés unanimement à cet essai de tragédie lyrique par le public de Paris le plus exercé et le plus sévère sont d'un présage excellent pour l'avenir de M. Héquet.

Mais je vous demande bien pardon; voici le feu qui prend aux pétards du 1er mai, et je sens mon bambin qui me tire par l'habit et me crie: «Papa, allons voir le feu d'artifice!» Je suis trop bon père pour envoyer promener mon illustre fils.--Adieu donc!

Académie des Sciences.

COMPTE RENDU DES TRAVAUX PENDANT LE DERNIER TRIMESTRE DE 1843 ET LE PREMIER TRIMESTRE DE 1844. (SUITE. ET FIN.) (Voir t. I, p. 217, 234, 258; t. II, p. 182, 198, 346 et 394; t. III, p. 26, 58 et 134.)

V. Technologie et mécanique appliquée.

Machines à vapeur.--La théorie de la machine à vapeur a été le sujet de communications nombreuses et d'une polémique où les adversaires ont su rester dans les bornes d'une parfaite convenance, entre MM. Poncelet, Morin, de Pambour, etc.

Il y a déjà quelques années que M. Combes, ingénieur en chef des mines, a rapporté et décrit l'indicateur dynamométrique de Macnaught, instrument destiné à accuser la tension de la vapeur et le degré de vide en chaque point de la course du piston d'une machine à vapeur. Des recherches entreprises sur l'influence des enveloppes dans ces machines, ont conduit M. Combes à apporter quelques modifications à l'indicateur dont nous donnons ici les dessins d'après cet ingénieur.

La figure 1 représente la disposition générale de l'indicateur fonctionnant. Cet appareil D est vissé à la partie supérieure du cylindre C de la machine, et communique avec la tige du piston par le levier coudé Q P, dont la branche P est une corde.

La figure 2 donne le détail du mécanisme de l'indicateur. La partie inférieure F est la tubulure que l'on visse sur le cylindre. A est un petit corps de pompe dans lequel se meut un piston dont la tige B sort à la partie supérieure. Un crayon Z est fixé à un certain point de la tige. Entre l'embase à laquelle est fixé le porte-crayon et le couvercle B du petit corps de pompe, est un ressort à boudin qui est comprimé lorsque la tige s'élève au-dessus du zéro de l'échelle; et allongé lorsqu'elle s'abaisse au-dessous. Le zéro de cette échelle, que l'un voit sur la gauche de la figure, correspond à une tension nulle du ressort.

Le manchon N sert à maintenir le support L d'un autre cylindre K, en un point fixe du corps de pompe. A ce support est aussi fixée une poulie verticale O; c'est autour de cette poulie que s'enroule le cordon P, qui est attaché à la tige du piston de la machine; après cet enroulement la corde vient s'attacher à un barillet à ressort en spirale, fixé sur un axe placé dans l'intérieur du cylindre K. Ce ressort tend à faire tourer le cylindre K autour de son axe en sens inverse de la rotation que tend à lui imprimer le mouvement de va-et-vient du piston, communiqué par la corde P à l'aide de la poulie de renvoi O. Si donc on vient à ouvrir le robinet S, qui établit communication entre le cylindre de la machine à vapeur et le cylindre de l'indicateur, le crayon Z sera animé d'un mouvement de va-et-vient vertical, et comme le cylindre K est enveloppé extérieurement d'un papier, qui prend avec ce cylindre un mouvement de rotation alternatif, le crayon Z laissera sur le papier une trace qui indiquera les variations que la tension de la vapeur a subies pendant la durée du la course du piston.

Lorsque l'on fait usage de cet instrument, on commence par laisser donner à la machine quelques coups de piston sans ouvrir le robinet de l'indicateur, pour que le crayon trace la ligne qui correspond au zéro de l'échelle. On relève le crayon et on ouvre le robinet. Le piston suit alors les tensions de la vapeur. Au bout de quelque temps, sans rien déranger d'ailleurs à l'instrument, on amène le crayon au contact de la feuille de papier, et le crayon trace une figure représentant exactement la tension de la vapeur et le degré de vide pour chaque position du piston.

L'échelle de l'instrument est graduée de telle sorte que chaque division correspond à un effort d'un kilogramme par centimètre carré exercé par la vapeur.

La figure 3 représente une des courbes tracées par le crayon pendant les expériences faites par M. Combes sur une machine établie au Pecq.

C'est à l'aide de relevés de ce genre que cet ingénieur a pu évaluer numériquement l'influence avantageuse d'une enveloppe extérieure au cylindre d'une machine. Sans cette enveloppe, il se produit une liquéfaction considérable de vapeur au moment de l'introduction dans le cylindre.

M. Lamé a lu un rapport favorable sur un mémoire de M. Clapeyron, relatif au règlement des tiroirs dans les machines locomotives et à l'emploi de la détente.

_Hydraulique_.M. Bayer, colonel d'état-major au service de Prusse, est l'auteur d'un aperçu général d'une théorie de la contraction de la veine fluide pour l'écoulement par des orifices en mince paroi.

M. Fourneyron a fait connaître le résultat de ses expériences pour déterminer la pression exercée par l'eau en mouvement contre différentes surfaces perpendiculaires et obliques, immobiles et entièrement plongées dans un courant considéré comme indéfini.

On doit au même auteur une nouvelle table très-commode pour la résolution numérique des questions qui se présentent lorsqu'il s'agit de calculer le mouvement de l'eau dans les tuyaux de conduite.

M. Lefort, ingénieur des ponts et chaussées attaché aux eaux de Paris, a fait connaître des circonstances curieuses relativement au volume des eaux fournies par le puits artésien de Grenelle.

_Arts mécaniques_.--Le mémoire de MM. de Saint-Venant et Yantzel sur l'écoulement de l'air, est la suite de nouvelles expériences faites par ces ingénieurs, en complément de celles dont ils avaient publié les résultats dans le _Journal de l'École Polytechnique_ en 1840.

Sur le rapport de M. Séguier, l'Académie a donné son approbation à des voitures articulées, que M. Dufour destine à la circulation sur les routes ordinaires.

L'industrie française s'est acquis le privilège exclusif de la fabrication des appareils catadioptriques imaginés par l'illustre Fresnel pour son système de phares. M. François jeune vient d'exécuter pour le phare écossais de Sherivore la partie dioptrique d'un phare de premier ordre, en remplacement du tambour catoptrique qui était adopté pour les appareils de grande dimension. Il a aussi résolu, avec une habileté remarquable, un problème qui présentait de graves difficultés. C'est un pas de plus dans un art où la France l'emporte, sans conteste, sur tous les peuples rivaux.

_Arts chimiques_.--M. de Muolz, l'auteur d'un procédé remarquable pour la dorure électro-chimique des métaux, a communiqué des recherches du plus haut intérêt sur les moyens d'obtenir une substance ne contenant pas de plomb, et remplaçant la céruse dans ses usages industriels. M. Mousseau a complété les résultats auxquels M. de Muolz était parvenu, en indiquant pour l'oxyde blanc d'antimoine, auquel celui-ci s'est arrêté, un mode de préparation simple et économique. On comprendra le service rendu à l'humanité par cette simple substitution d'une substance à une autre, quand on saura que le nombre des individus atteints de maladies saturnines admis pendant huit années à l'hospice de la Charité a été de 1163.

La verrerie de Choisy a fait de nouveaux progrès dans l'art de la fabrication des verres destinés à la construction des instruments d'optique et d'astronomie. Son directeur, M. Bontemps, a mis sous les yeux de l'Académie des disques de flint de 38.11 et 50 centimètres de diamètre, et trois disques de crown de 38 centimètres.

VI.--Économie sociale.

L'étendue de cet article nous empêche d'entrer dans aucun développement; nous devons donc nous borner à citer: 1° les intéressantes recherches de M. Moreau de Jonnès, sur la population de la France, comparée à celle des autres États de l'Europe, et sur la statistique des crimes commis en Angleterre en 1842; 2º un mémoire de M. Charles Dupin sur le développement progressif des caisses d'épargne.

Lettre d'un voyageur allemand sur la mer Noire.

Le 26 juin 1843, le bateau à vapeur russe s'élançait de Constantinople vers la mer Noire, suivi d'une joyeuse troupe de dauphins. Je commençais mes voyages de circumnavigation autour du Pont-Euxin, en jetant un long regard d'adieu sur le Bosphore et sur Constantinople, la ville impériale, placée comme un diamant entre deux saphirs et deux émeraudes au confluent de deux mers et de deux continents, et formant ainsi le sceau d'une bague, image de l'empire turc, qui entoure l'ancien monde. Cette brillante métaphore orientale est rapportée par M. de Hammer dans son histoire des Ottomans. C'est la vision qui apparut en rêve au fondateur de la dynastie des sultans, et il est difficile de ne point se la rappeler, quand on contemple la ville orientale aux sept collines, avec ses minarets dorés qui s'élèvent dans le ciel. Tous les voyageurs ont parlé du revers de la médaille; je l'ai aperçu comme eux. Lorsque, du haut d'une mosquée, je considérais Constantinople, mon oeil était ravi; mais, bientôt après, engagé dans une rue puante, je trébuchais sur un tas d'ordures ou le cadavre d'un chien, et je m'écriais, avec un voyageur français. Nous habitons sur des ruines, nous nous promenons au milieu des tombeaux, et nous vivons avec la peste.

Depuis que les bateaux à vapeur circulent entre Odessa et Constantinople, le nombre des voyageurs qui viennent du Nord a singulièrement augmenté. Maintenant le trajet entre ces deux villes se fait trois fois par mois, entre Odessa et la Crimée il y a aussi une ligne de pyroscaphes qui transportent les voyageurs à Sébastopol, Koslof, Yalta et Kertsch (Kerson). Tous les mois, un bateau à vapeur de l'État part de cette dernière ville et touche à tous les postes militaires russes de la Circassie, de l'Abasie et de la Mingrelie. Les voyageurs sont transportés gratuitement à bord de ce navire et traités avec beaucoup d'égards; malheureusement Redut-Kalch est le point le plus méridional de cette ligne de bateaux à vapeur; car si elle se prolongeait jusqu'il Trebisonde, on pourrait faire le tour de la mer Noire avec autant d'agrément que de vitesse. Actuellement on est obligé de s'embarquer à bord de petit-bâtiments turcs, ce qui est un mode de navigation des plus désagréables et des plus dangereux. Est-on surpris par une tempête avant que le bateau ait pu s'abriter dans un port, alors on est ordinairement perdu sans ressources, car la côte offre peu de points de relâche. A Trebisonde on trouve de nouveau de bons bateaux à vapeur autrichiens et turcs qui vont deux fois par jour à Sinope et à Constantinople. Dès que la lacune entre la Mangrélie et Trebisonde sera comblée, on pourra faire le tour de la mer Noire en un mois, en visitant tous les points intéressants. La dépense totale pour une personne ne s'élèvera pas au-dessus de douze cents francs.

La société que l'on trouve à bord des bateaux à vapeur russes se compose de négociants qui se rendent à Odessa ou dans les autres ports de la Russie méridionale. Ordinairement il y a aussi quelques touristes russes qui reviennent de Constantinople ou d'Italie. Les voyageurs qui n'ont d'autre mobile que le besoin de voir, le désir de s'instruire ou la démangeaison d'écrire, vont rarement à Odessa. L'armée de touristes que les bateaux à vapeur débarquent tous les ans à Constantinople, s'arrête au Bosphore ou se dirige vers l'ouest pour visiter Balhek, le Saint-Sépulcre, les pyramides et le temple de Minerve. Les rives du Pont-Euxin exercent une médiocre attraction sur ces imaginations usées et fatiguées qui viennent se retremper dans l'atmosphère poétique de l'Orient, pour inonder de nouveau la presse du torrent de leurs impressions de voyage. Il ne faut donc pas s'étonner si les steppes de la Russie méridionale, les fortifications et la flotte de Sébastopol, les débris de la magnificence des chefs tartares à Hakschisarai, les antiquités de Kertsch, les volcans de boue de Tainan, et enfin les prés étincelants de neige de la chaîne du Caucase, ont si peu d'admirateurs. Quoique nous eussions sur le bateau des représentants de toutes les nations européennes, personne, excepté moi, ne s'inquiétait des beautés naturelles du Pont-Euxin. Toutefois le Russe, le Français, l'Anglais et l'Allemand causaient fraternellement ensemble. On partait de tout, même de politique, sans aigreur, et, pendant le dîner, il eût été difficile de décerner le prix de l'appétit à nos estomacs rivaux Ces contacts et ces rapports entre diverses nations n'enlèvent rien au patriotisme, et engendrent une tolérance et une estime mutuelles. On s'aperçoit bientôt qu'il y a des hommes de sens et de coeur chez tous ces peuples, et nos liaisons, quoique passagères, tendent à détruire les vieilles antipathies qui ont si longtemps divisé les peuples et servi les rois. C'est ce qui était évident dans notre petite réunion, où les événements récents de la Chine, Napoléon, l'union douanière de l'Allemagne, et le comte de Woronzow, firent successivement les frais de la conversation. Ces bonnes dispositions étaient entretenues par un excellent vin de l'Olympe, dont j'avais recueilli quelques bouteilles dans les caves de h maison Falkeisen, à Brussa. Pendant cet entretien cosmopolite, je me souvins involontairement de ce vers d'un poète allemand, et je m'écriai:

«Emplissons nos verres et buvons au pays, car s'il en est parmi nous qui n'aient point de maîtresse, tous au moins ont une patrie.»

Le Pont-Euxin parut vouloir s'associer à notre joie et nous donner un bal pour le dessert. Depuis une demi-heure l'air et la mer semblaient s'entendre pour nous faire danser; les assiettes et les verres commencèrent une valse à laquelle nous fûmes bientôt forcés de prendre part nous-mêmes. C'était un coup de vent sans nuages; le ciel était pur et cependant, quoique nous fussions au coeur de l'été, les vagues de la mer Noire s'enflèrent tout à coup et tourmentèrent le malheureux navire en le ballottant dans tous les sens. Les représentants des quatre grandes nations éprouvèrent bientôt les effets habituels de la mer agitée. Ils devinrent d'abord pâles, puis muets et totalement indifférents à la gloire et à l'intérêt national, enfin (juste retour des choses d'ici-bas) ils mêlèrent à l'onde amère le doux vin de l'Olympe dont leur âme avait été, peu d'instants auparavant, si doucement émue.

Pour nous rassurer, le mécanicien nous racontait qu'il s'était trouvé un jour dans une position bien autrement critique. Arrêtés dans leur marche par une tempête furieuse, ils avaient épuisé leur provision de charbon de terre et le navire était devenu le jouet des vagues irritées. Jeté vers les côtes orientales, faisant eau de toutes parts, on travaillait jour et nuit aux pompes; la disette de vivres vint bientôt se joindre à tous ces maux, et le navire arriva dans le port de Varna coulant bas et complètement désemparé.

Cependant le vent diminua peu à peu de violence, la mer s'apaisa, et nous nous trouvâmes par le travers, de l'îlot des Serpents, la seule île qui existe dans la mer Noire. Autrefois des prêtres habitaient cette île, et les anciens font une description poétique de ce temple solitaire debout au milieu des tempêtes du Pont-Euxin et autour duquel la mouette rieuse (_Larus cachinnans_) décrivait de longs cercles en effleurant les colonnes de son aile humide. Le gouvernement russe a envoyé récemment deux savants pour explorer cet îlot. L'un est le professeur Nordmunn, zoologiste distingué; l'autre, un antiquaire, M. Koehler. D'après leur rapport, l'îlot des Serpents a trois kilomètres environ de pourtour; il se compose d'un conglomérat de cailloux sur lequel croissent quinze plantes phanérogames Son nom vient des nombreuses couleuvres (_Colaber hydrus_) qui, dans les beaux jours, se chauffent sur la plage aux rayons du soleil. M. Koehler découvrit des restes du temple et quelques médailles. Le gouvernement russe a décidé l'érection d'un phare sur cet îlot inhabité. Au nord de l'île une longue bande jaunâtre, qui contraste avec le bleu-foncé de la mer, indique l'entrée du Danube dans le Pont-Euxin.

Tout Allemand qui s'intéresse à l'honneur, à la gloire, et à la puissance de son pays ne saurait s'empêcher de faire de tristes réflexions, en contemplant l'embouchure du grand fleuve de sa patrie. Il n'est point de peuple au monde qui soit plus riche en discours et en chants patriotiques que le peuple allemand, et il n'en est point où ils soient plus stériles en résultats. En Russie point de déclamations patriotiques ni dans la chaire ni dans le conseil, car il n'en est point besoin pour exciter l'ardeur juvénile de cet empire, qui grandit sans bruit. Il y a cent quarante ans, le pavillon russe était inconnu sur la mer Noire; aujourd'hui une flotte imposante règne en souveraine sur ses flots. Il y a quatre-vingts ans, les Russes n'avaient pas encore un seul point sur le Pont-Euxin, maintenant ils possèdent une étendue de côtes de 500 kilomètres, sans compter la mer d'Azow. Grâce à l'apathie et à l'indifférence des autres nations, ils auront bientôt conquis tout le pourtour d'une mer qu'ils regardent comme leur propriété. Tout voyageur impartial qui a visité l'Orient avouera que la double croix grecque est partout un signe révéré; que nos rivaux du Nord ont toujours le pas sur nous, et que le nom allemand n'est pas l'objet de la haine, mais, ce qui est pis. du mépris et du ridicule. Partout la Russie nous a devancés, et son nom est l'espoir d'un grand nombre de nations et la terreur des autres.

(_Traduit de l'allemand._)

Une soirée orientale à Paris.

Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, contez-nous, je vous prie, un de ces contes que vous contez si bien. Ceci commence, vous le voyez, comme _les Mille et Une Nuits_, mais ce n'est point un conte.

L'autre soir, une circonstance extraordinaire avait réuni une société d'élite; depuis plusieurs jours quelques initiés préparaient une surprise au maître de la maison, homme politique qui, absorbé par les occupations peu récréatives d'une autre chambre, n'avait pas voulu voir qu'on enlevait les portes et les fenêtres de la sienne; il avait fermé les yeux aux mouvements inusités des meubles; les planchers, les décorations, le théâtre monté à grands coups de marteau, il n'avait rien vu, rien entendu; il ne devait faire éclater sa surprise que le jour de sa fête à dix heures du soir; mais aussi, ce moment arrive, elle ne devait plus connaître de bornes.

Les conviés en savaient encore moins que l'amphitryon, tant les aimables conspirateurs s'étaient montrés réservés. En apprenant leurs rôles, en les répétant, ceux-ci s'étaient si bien pénétrés de leur situation, qu'en quelques jours ils étaient tous, hommes et même femmes, devenus discrets comme de véritables comédiens.

Longtemps avant l'heure de la surprise, le théâtre était prêt, la salle éclairée _à giorno_, et les femmes les plus charmantes, assises autour de l'heureux fêté, dessinaient leurs gracieuses et vaporeuses silhouettes sur un fond d'hommes dont chacun avait un nom dans la politique, dans les lettres, dans les sciences ou dans les arts.

On lisait sur une affiche:

L'OURS ET LE PACHA, VAUDEVILLE EN UN ACTE DE M. SCRIBE, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, DÉCOR NOUVEAU DE M. SÉCHAN, SUIVI D'UN DIVERTISSEMENT, ON COMMENCERA A DIX HEURES.

Conformément au programme, ce qui ne contribua pas peu à rendre ce spectacle extraordinaire, les trois coups furent frappés à dix heures précises.

M. le directeur, orné d'une superbe perruque blanche frisée et poudrée, s'avança, fit les trois saluts d'usage et lut un charmant discours en vers qui fut trouvé trop court, mérite bien rare aujourd'hui, et valut à son autour d'unanimes applaudissements.

Les trois coups résonnèrent de nouveau, et la même perruque, non plus triomphale mais un peu défrisée, vint annoncer que la charmante personne qui devait jouer le rôle de Zétulbé étant indisposée, un jeune artiste, surmontant une timidité bien naturelle à son sexe, avait bien voulu la remplacer, pour cette fois seulement. Des applaudissements prolongés et encourageants accueillirent cette communication, et le directeur, en marin habile, croyait avoir évité Charybde, lorsqu'il faillit échouer en Scylla: les mêmes trois coups ramenèrent le Palinure dramatique, son air était infiniment plus consterné et sa perruque, comme celle de Sterne, semblait avoir été trempée dans la mer, tant elle avait perdu toute trace de frisure: Marécot était indisposé, et la représentation n'aurait pas pu avoir lieu si, par un heureux hasard, un amateur ne s'était offert pour lire le rôle.