L'Illustration, No. 0062, 4 Mai 1844
Part 2
Dans le numéro du 23 décembre 1843, nous avons cherché à exposer les avantages des procédés de M. Roulliet Nous avons démontré qu'en calquant ainsi la nature, on obtenait une exactitude de contours que l'art du dessin le plus perfectionné est incapable d'atteindre; mais il est un point sur quel nous n'avons pas insisté suffisamment. Nous le faisons d'autant plus volontiers ici, que cette portion importante l'invention a de grandes applications à l'art et à l'industrie. Nous voulons parler du grossissement. Tous les jours un peintre a besoin de grandir une figure ou un tableau, et préférera nécessairement une méthode géométrique, on grandit sa figure dans une proportion quelconque, sans altérer le moins du monde sa forme et les dimensions relatives de ses diverses parties. Pour l'industrie, l'application est encore plus directe. Les dessins des châles, des étoffes soie, etc., doivent être d'abord amplifiés avant de pouvoir être exécutés en petit, car il est nécessaire de compter le nombre de fils qui doivent être compris entre les différents contours du dessin. Un conçoit donc que l'on préfère une méthode prompte et rigoureuse à des tâtonnements longs incertains.
Pour grandir nettement un dessin, il faut le tracer soit correctement, soit en décalquant de la gaze ou de la tarlatane sur une gaze particulière dont on se sert quelquefois pour envelopper les pendules et les flambeaux afin de les préserver des mouches. Cette gaze est connue sous le nom de gaze gommée Sur cette gaze on tracera les contours et on marquera les ombres avec de l'encre lithographique, puis on déposera l'appareil comme on le voit dans la figure ci-jointe. A défaut de la gaze gommée, on peut employer une vitre.
La lampe est portée sur un pied disposé de manière à pouvoir être élevée ou abaissée à volonté. Sa flamme doit être très-petite, et se réduire, autant que possible, à un point lumineux. On emploiera donc, si l'on veut, une mèche cylindrique très-grêle, ou bien une lampe à mèche plate préparée de la manière suivante: on coupera à l'extrémité de la mèche une bande rectangulaire d'environ deux ou trois millimètres de hauteur, que l'on ôtera en ayant soin de laissera l'un des angles de la mèche un petit rectangle d'un millimétré de base sur deux ou trois de hauteur; puis on baissera la mèche jusqu'à ce que le petit rectangle fasse seul saillie au-dessus du rebord de la monture en cuivre; on allumera l'extrémité du rectangle, et l'on placera la lampe de manière à ce que la mèche soit dans un plan perpendiculaire au petit cadre sur lequel se trouve le dessin.
Le placement de la lampe exige quelques précautions: il faut que la flamme soit sur une droite horizontale passant par le centre géométrique du dessin, et à une distance convenable pour avoir le grandissement que l'on désire et des contours nets et bien tranchés. Si le dessin que l'on veut grandir est lui-même de grande dimension, alors les contours seront élargis et mal terminés. Pour obvier à cet inconvénient, on partage mentalement ou en réalité le cadre du dessin en deux rectangles égaux par une ligne horizontale menée par le milieu des deux bords verticaux, on en fait autant sur la toile destinée à recevoir l'image grossie; puis l'on place d'abord la lampe sur une ligne horizontale passant par le milieu du rectangle supérieur, de façon à ce que le rectangle du grand cadre soit complètement rempli par la moitié supérieure de l'image grossie, et l'on calque sur ce cadre la portion de la figure ainsi agrandie; ensuite on abaisse la lampe jusqu'à ce qu'elle se trouve sur la ligne horizontale passant par le milieu du rectangle inférieur, et l'on calque cette partie à son tour. On conçoit que l'on puisse, si cela est nécessaire, partager la figure en quatre, en huit, en seize, etc., parties égales, et obtenir ainsi un grossissement indéfini. Par cet artifice, on évite l'élargissement des traits et les pénombres qui les rendraient incertains.
Le cadre sur lequel on reçoit l'image grossie doit être tendu avec du papier blanc ou une toile préparée pour peindre, afin que l'ombre noire fasse contraste avec le fond. Les peintres verront qu'on obtient ainsi de très-beaux effets d'ombres portées qu'il serait intéressant de fixer sur le papier. On dirait des dessins grandioses d'un relief extraordinaire et d'un aspect sculptural.
Comme toute chose nouvelle, les procédés de M. Roulliet ont été l'objet de quelques critiques. On a dit que ce principe n'était pas nouveau; cela est vrai. Quiconque a sur une vitre suivi les contours des édifices qu'il voyait à travers cette vitre, a découvert le même principe. Il y a plus. Albert Durer a décrit et figuré un appareil tout à fait semblable à celui de M. Roulliet Voy. _Magasin Pittoresque_, 1844, p. 107, sauf que la gaze est remplacée par un carreau de verre. M Roulliet ne connaissait pas l'ouvrage d'Albert Durer, qui est fort rare et écrit en vieil allemand fort difficile à comprendre; mais l'eût-il connu, cela n'ôte, selon moi, rien à son mérite. L'appareil du peintre de Nuremberg est d'une application difficile. Il dessinait sur la vitre avec un pinceau, puis calquait son dessin sur du papier transparent. Quand avec le fusain vous avez tracé votre esquisse sur la gaze, vous l'appliquez sur du papier, du carton, de la toile, du bois, du plâtre, vous soulevez çà et là la gaze avec une épingle, et le dessin est transporté. Cette facilité, cette rapidité d'exécution, sont de grands avantages. La fragilité du carreau de vitre rend son emploi difficile dans un voyage: qu'il se casse, et le dessinateur est désarmé. Est-il facile ensuite de se procurer une vitre assez grande pour copier un homme de grandeur naturelle? Un semblable appareil est-il transportable? ce double but est au contraire atteint au moyen d'une grande gaze tendue sur un cadre articulé qui se replie sur lui-même. On sait aussi qu'on peut développer des dessins faits sur des surfaces courbes en donnant à la gaze une courbure semblable à celle de la surface dont on veut copier les figures, et en décalquant ensuite ces lignes sur une surface plane. Avec la vitre, on ne saurait obtenir ce résultat. Ainsi donc si le principe n'est pas nouveau, l'application est nouvelle et faire voir comment un principe peut s'utiliser dans la pratique, c'est le découvrir une seconde fois. Les principes des applications les plus utiles, les plus grandioses, n'étaient pas nouveaux, et
Si parva licet componere magnis,
le principe des machines à vapeur est dans la marmite de Papin, ce qui ne diminue pas, je pense, la gloire de Watt et de ses successeurs. Le principe du grossissement n'est pas nouveau non plus, c'est celui de la lanterne magique; mais pourquoi n'a-t-on pas eu plus tôt l'idée de l'utiliser? Quant à celui de la projection, il est entièrement neuf, et l'on a droit de s'étonner que les architectes n'aient pas trouvé le moyen de réaliser l'idée de projection, et d'exécuter un plan géométral sans mesurer une à une toutes les parties d'un édifice. Mais à peine si j'ose le dire à une époque où la spécialité est en si grand honneur, c est un médecin qui a découvert le principe des machines à vapeur, et un paysagiste nullement géomètre, qui a résolu un des plus beaux problèmes de la géométrie pratique.
Quelques personnes ayant voulu se servir de l'appareil n'ont pas réussi, et s'en sont prises au procédé. Peut-être avais-je trop répété qu'il était très-facile de s'en servir. On me pardonnera donc de donner ici quelques conseils utiles, pour le commençant, la condition première, _sine qua non_, c'est la parfaite immobilité de l'oeil, du cadre et de l'objet qu'il veut dessiner; il fera donc bien d'appuyer solidement sa tête contre un mur ou un autre obstacle immobile, et aura soin de ne pas remuer la tête pendant qu'il fera son esquisse. Le cadre devra rester aussi parfaitement immobile: celui-ci sera placé de façon à être peu éclairé, afin que la gaze soit à peine visible, tandis que l'objet à calquer est en pleine lumière et présente des contours bien tranchés et bien visibles. Pour son coup d'essai, il n'essaiera pas de faire un portrait; mais il s'exercera d'abord à suivre les contours d'une arabesque, ceux d'un dessin de tapisserie, en ayant soin de le copier à une petite distance, afin qu'ils ne soient pas trop petits sur la gaze; mais si l'objet doit être placé près du cadre, l'oeil du dessinateur doit en être éloigné de cinq décimètres environ. Ensuite on copiera de gros meubles, un fauteuil, une commode, un lit avec ses rideaux. Après huit jours de ces exercices, on essaiera un portrait. Le modèle se placera sur une chaise basse, de façon que sa tête soit solidement appuyée contre le dossier du modèle. On rapprochera, autant que possible, le cadre de la figure, et on dessinera d'abord rapidement le profil sans se préoccuper des détails Les premiers essais ne seront que des silhouettes. Puis on tâchera de placer l'oeil, l'oreille, les cheveux; ensuite on abordera des lignes de trois quarts, et enfin des figures de face. J'ai déjà vu trop de personnes réussir en suivant cette marche, pour ne pas affirmer qu'avec un peu de patience et de réflexion tout le monde est capable d'en faire autant. A mesure que l'élève acquerra de l'habitude, la plupart de ces précautions deviendront superflues, il calquera rapidement et sûrement les objets sans être dérouté par le moindre changement dans leur position relative. Pour être bien jugé, le procédé de M. Roulliet a besoin d'être mieux connu et plus répandu. Le temps décidera de son utilité, qui me paraît incontestable, du moment qu'on n'exige pas de lui ce qu'il ne peut donner et ce qu'il n'a point promis.
Ch. M.
Routes et Police du Roulage.
En 1836, pour achever complètement nos routes, il nous restait une longueur de 1,463 lieues à construire, et 986 lieues de lacunes à réparer, Ces travaux exigeaient une dépense de 131 millions, savoir: 52 millions pour les réparations de routes, et 79 millions pour les lacunes. La loi du 14 mai 1837 a pourvu à cet impérieux besoin en mettant à la disposition du gouvernement des fonds extraordinaires, qui, ajoutés aux sommes annuellement portées au budget pour cet objet, et répartis sur une espace de douze années, permettront, après ce laps de temps, de voir terminer notre système de viabilité intérieure.
Ce fonds extraordinaire était de 84 millions, dont 60 devaient servir à l'achèvement des lacunes, et 24 concourir, avec les fonds annuellement portés au budget aux réparations de parties de roules dégradées. Sur ces 81 millions, il avait été dépensé, d'après le compte rendu de l'administration des ponts et chaussées, et jusqu'au 31 décembre 1842, savoir:
Pour les travaux des lacunes... fr. 37,519,412 08 c.
Pour les modifications de fortes rampes assimilées aux lacunes.... 1,881,510 89
Pour les réparations extraordinaires. 22,914,895 34
Total........................... fr. 3,315,818 31 c.
En 1842, on a réparé des lacunes sur 72 routes, sur 29, on a corrigé des rampes rapides, 108 ont pris part aux répartitions extraordinaires; et enfin, dans le cours de cette même année, on a livré à la circulation environ 500 kilomètres de route neuve, et substitué plus de 100 kilométrés de nouvelles portions de route d'un parcours facile à d'anciennes voies, dont l'inclinaison opposait de graves obstacles au roulage.
Nous ne parlerons pas des routes pavées, parce qu'elles tendent chaque jour à disparaître, et ne se conservent plus qu'aux environs de la capitale, ou dans d'autres localités, qui peuvent, par le voisinage des carrières, s'approvisionner facilement en matériaux. Nous nous occuperons spécialement des routes empierrées.
Ces routes se construisent par le procédé suivant: on fait sur la largeur désignée, qui varie de 5 à 6 mètres, un lit de 0 m. 25 c. de profondeur, que l'on remplit de pierres, ou mieux encore, de silex concassés. On a soin de mettre les plus grosses au fond, les plus petites et le gros gravier par-dessus. En règle générale, aucune pierre ne doit entrer dans la construction d'une bonne route, si elle ne peut passer dans un anneau de 0 m. 06 c. de diamètre, dont chaque cantonnier est pourvu à cet effet. Quand le lit de pierres est suffisamment nivelé, on fait passer dessus un rouleau dit compresseur.
Le rouleau compresseur est un cylindre creux en fonte que l'on promène sur la chaussée jusqu'à ce que toutes ses parties soient enchevêtrées, liées et mastiquées ensemble à une profondeur égale à celle du lit de la chaussée. Les meilleurs rouleaux sont ceux qui, d'un poids de 6,000 kilog. environ, n'ont besoin que de six à huit chevaux pour les traîner. Ce sont des cylindres creux en fonte de 1 m. 30 c. de diamètre et disposés de manière à porter la charge dessus. Un poids supérieur à celui que nous indiquons et un plus grand nombre de chevaux, loin de comprimer la route et de réunir pour ainsi dire toutes ses parties en une seule surface adhérente, l'écrase, tandis que le passage et les efforts d'un trop grand nombre de chevaux dispersent les pierres que le rouleau compresseur a pour mission d'enchevêtrer et de transformer en une chaussée parfaitement unie.
Cette opération doit se renouveler environ six fois de suite. C'est le nombre à peu près nécessaire pour que la route ait le tassement voulu pour une bonne viabilité. Quelques ingénieurs, pour faciliter et solidifier en même temps l' agrégation des matériaux, jettent ensuite dessus un lait de chaux ou d'argile, ou du gros sable mêlé d'eau: d'autres croient pouvoir se passer cette précaution.
La route une fois en bon état de construction, il s'agit de la conserver en bon état d'entretien, et c'est la le plus difficile. C'est l'oeuvre spéciale des cantonniers sous la surveillance des piqueurs, conducteurs et ingénieurs. Le bagage d'un cantonnier se compose d'une pioche, d'une pelle, d'un racloir à enlever la boue et qui doit généralement être en bois, afin de n'enlever de dessus la chaussé que les parties tendres; d'un balai, autant que faire se peut en genêt ou en d'autres végétaux qui aient le moins possible de parties dures et ligneuses, d'une chaîne à métrer, d'un anneau de 0 m. 6 c. de diamètre et d'un piquet indiquant son numéro et celui de la route sur laquelle il est occupé; il a sur son chapeau une bande semi-circulaire ou une plaque en cuivre sur laquelle est écrit le mot cantonnier, et quelquefois aussi son numéro. Il est, en outre, porteur d'un livret qui doit être représenté aux ingénieurs et conducteurs des ponts et chaussées à toute réquisition.
On a reconnu, par l'expérience, que rien n'était à la fois profitable et plus efficace, pour maintenir une route en bon état, que la réparation immédiate et instantanée des moindres dégels. C'est ici que les ingénieurs se sont divisés: les uns, et à leur tête M. Berthaut-Ducreux, ont prétendu que l'emploi du racloir était le meilleur moyen pour maintenir les routes en bon état d'entretien; les autres, qui reconnaissaient pour chef M. Dumas, soutenaient au contraire que l'emploi du racloir, en désagrégeant les molécules qui composaient la chaussée, empêchait l'adhérence complète entre les parties qui doivent la former, et était par cela même une cause d'avaries et de destruction progressive; ils ajoutaient que la poussière étant le principe de la boue, et la boue elle-même, à cause de l'humidité quelle renferme, étant pour les voies publiques un des agents les plus destructifs, il suffisait d'enlever la poussière et les détritus formés par l'usure au fur et à mesure qu'ils se formeraient, pour avoir une route continuellement en bon état, et où les charrois les plus lourds ne laisseraient pas seulement la trace d'un simple _frayé_: qu'enfin le balai, surtout le balai doux, le genêt, par exemple, était merveilleusement propre à cet usage, et qu'au moyen d'un balayage constant et intelligent, la route débarrassée à chaque instant de tous les corps qui par leur action peuvent amener son usure ou sa destruction progressive, ne devait jamais s'user que parallèlement à sa surface et se maintenir continuellement en bon état d'entretien. Des ce moment la guerre fut déclarée entre les partisans des deux systèmes. On se battit vaillamment à coups de brochures; les unes portaient pour épigraphe: _le balai, le balai_; les autres, _le racloir, le racloir_: les départements étaient obligés de subir les doctrines des ingénieurs qui y résidaient. Les uns étaient raclés d'autorité, les autres balayés.
Enfin une circulaire émanée de M. Legrand, circulaire portant le nº 5 et la date du 25 avril 1839, sembla donner gain de cause au balai, qui cependant, malgré cette haute protection, compte encore des ennemis acharnés et nombreux.
Toutefois, si l'expérience sert à quelque chose, comme cela est probable, tout le monde peut se convaincre que les routes bien balayées sont les meilleures, celles qui, en offrant la viabilité la plus complète et la plus régulière, consomment le moins de matériaux. Nous n'en voulons pour exemple que le département de la Sarthe, qui, sous l'administration de M. Dumas, est devenu un département modèle.
«Si le roulage dégrade les routes, dit cet ingénieur, c'est que les routes sont ou mal construites ou mal entretenues.» Retournons sa proportion et disons: «Qu'on ait des routes bien faites et bien entretenues, et toute espèce de roulage peut impunément circuler sur la chaussée sans la dégrader.»
Si cette proposition est vraie, et c'est l'opinion de M. Dumas, nous le demandons à tous les hommes de bonne foi: _A quoi sert une loi sur la police du roulage?_ Le gouvernement n'a-t-il pas rempli tous ses devoirs quand il a pourvu, par certaines mesures, à la sécurité des voyageurs, et ne se crée-t-il pas quelquefois des devoirs imaginaires?
Quoi qu'il en soit, M. Dumas, tenace comme tous les inventeurs, a voulu absolument prouver à tout le monde la bonté de son système. Une énorme voiture à deux roues fut chargée de pavés, de pierres, de granit, jusqu'à concurrence de 16,000 kilog. et attelée de vingt chevaux. On la fit rouler dans cet état sur la première route venue; M Dumas, aidé dans cette expérience de M. Dupuit, constata qu'une masse aussi pesante non-seulement n'avait point fait d'ornières, mais même n'avait pas laissé derrière elle en roulant plus de trace défrayé que toute autre voiture chargée d'un poids ordinaire. Ces deux ingénieurs constatèrent en outre un autre résultat. Au bout d'un certain nombre de mètres de parcours, il y eut avarie dans la voilure, un peu plus loin l'avarie devint plus considérable, et enfin l'essieu se rompit sous la charge.
MM. Dumas et Dupuit en conclurent que si la cupidité des rouliers, des commissionnaires de transports ou des messageries, les porte à charger outre mesure, il peut leur arriver de briser ou d'user leur matériel, mais non de dégrader la route, si toutefois elle est en bon état, ce qui est une condition indispensable.
En présence de cette expérience, nous nous demanderons _A quoi sert une loi sur la police du roulage?_
Tout le monde sait qu'en France les lois sur la police du roulage ont pour élément de vérification des machines dites _bascules_ et qui servent à peser les chargements; c'est du moins leur but ostensible. Quelques personnes prétendent que ces bascules n'ont d'autre but que de donner des places à des individus décorés du nom de préposés, et qui, avec l,000 à 1,500 fr. d'appointements annuels, trouvent le moyen d'amasser en quelques années dix molle livres de rente, mais quand nous l'aurions vu, nous ne voudrions pas le croire. Quant à nous, nous avons toujours été convaincu que les bascules servaient à peser les voitures; c'est pour cela que nous sommes l'ennemi des bascules, qui ne peuvent servir à constater exactement un poids, surtout s'il s'agit de voitures servant au transport des voyageurs. Ainsi une diligence se fait peser à une bascule avec un certain nombre de voyageurs; quelques minutes après elle en prend deux ou trois pour se compléter, son poids est changé, il est quelquefois même d'une assez grande différence avec un égal nombre de voyageurs. Aujourd'hui il fait beau temps, vous passez sur une bascule, et vous êtes en règle. Le lendemain, la route est mauvaise, boueuse, vous avez un chargement moins fort, et cependant vous êtes en contravention; on vous compte comme poids et comme surcharge le nombre de kilogrammes de terre, de boue, d'eau que vous portez avec vous, et malgré vous, dans vos roues, autour du train, sur le coffre de la voiture. On se demande alors si une semblable manière de procéder n'est pas une véritable iniquité, bien plus, c'est une iniquité gratuite et inutile, s'il est vrai qu'une route en bon état ne peut souffrir du poids des chargements. Qu'on s'occupe donc de terminer les routes, d'augmenter s'il le faut le nombre des cantonniers, et on aura plus fait pour la viabilité du territoire que par ce luxe de lois tracassières et fiscales qui étouffent sous les amendes et les procès-verbaux le développement d'une foule d'industries. Que les routes de France soient toutes, et sur tous les points, en bon état de construction et d'entretien, et les partisans les plus acharnés des lois sur la police du roulage, ces hommes qui ont la funeste manie de tout réglementer, ne tarderont pas à être convaincus que le roulage ne dégrade que les mauvaises routes, et peut-être dans un moment de bonne foi finiront-ils par dire aussi: _A quoi sert une loi sur la police du roulage?_
Salon de 1844.--Sculpture et Architecture,
(6e article.--Voir t. III, p. 35, 71, 84, 103 et 131.)
On ne nous accusera pas de reléguer le compte rendu de la sculpture et de l'architecture dans les dernières colonnes de notre revue, comme s'il s'agissait de remplir strictement un devoir. Nous faisons trêve, pour un moment, à la critique sur la peinture, et nous parcourons les salles basses du Musée.
Cette année, disons-le tout d'abord, l'exposition de la sculpture est très-remarquable. MM. Bartholini de Florence, Bonnassieux, Bosio, Régis Breisse, Dantan aîné et jeune, Antoine Etex, Feuchère, Foyatier, Gayrard, Husson, Jouffroy, Maindron, etc., ont leurs noms consignés sur le livret.
Tout le monde a été d'accord sur l'exposition de sculpture, tout le monde a compris les progrès immenses faits par nos artistes dans cette branche de l'art.
Que nos lecteurs se rappellent, avant de regarder _la Velléda_ de M. Maindron, ces phrases extraites des Martyrs: «Cette femme était extraordinaire. Elle avait, ainsi que toutes les Gauloises, quelque chose de capricieux et d'attirant. Son regard était prompt, sa bouche un peu dédaigneuse et son sourire singulièrement doux et spirituel. Ses manières étaient tantôt hautaines, tantôt voluptueuses; il y avait dans toute sa personne de l'abandon et de la dignité, de l'innocence et de l'art. La dernière fois, elle resta longtemps appuyée contre un arbre à regarder les murs de la forteresse.»
Tel est le portrait de Velléda, tracé par M. de Chateaubriand. En le traduisant avec le ciseau, M. Maindron courait de grands risques.
Chacun s'est créé une Velléda par l'imagination: autant de visiteurs, autant de goûts différents, et parmi eux, l'un sera satisfait, l'autre prétendra que le caractère gaulois n'est pas assez indiqué; un autre dira que les formes de cette femme n'appartiennent point à la vraie plastique. «Cette femme était extraordinaire,» dit M. de Chateaubriand. Le sculpteur a commenté la phrase du poète.
_Velléda_ ornera le jardin du Luxembourg.
Ne lui donnera-t-on pas quelque pendant?
_David_, de M. Bonnassieux, est une statue remarquable par l'énergie de la figure et par le naturel de la pose. Le _Buste de madame la comtesse de C..._ est admirable, et la tête d'étude en marbre de M. Bonnassieux a droit à des éloges.