L'Illustration, No. 0060, 20 Avril 1844
Part 5
Arrivé au point du jour au débarcadère, devant la principale porte de la ville, |je tournai à droite au lieu d'entrer, et enfilai la grande rue du faubourg d'Imania, dont les maisons bariolées de joyeuses couleurs sont entremêlées de bouquets de palmiers. Je passai près du fort. San-Felipe de Barracas, m'efforçant de regarder sans rire les lourds soldats colombiens dans leur uniforme de toile blanche, composé d'une courte veste étriquée aux épaules, et d'un large pantalon flottant, ce qui leur donne la tournure d'un pain de sucre, auquel on aurait accroché un sabre et une giberne; posez au bout un énorme shako aussi doublé de blanc, branlant sur de longs cheveux luisants et plats, une face cuivrée et sans barbe, avec des pommettes saillantes et de petits yeux, une physionomie morne et impassible, et vous aurez le vrai type du soldat colombien. Ils cheminent lentement, la tête pendante sur la poitrine, ou restent étendus à l'ombre, immobiles comme des lézards, pendant des journées entières. Ces soldats de si mauvaise tournure sont pourtant des guerriers intrépides, doués d'une rare sobriété; les plus grandes privations ne leur arrachent pas une plainte, et ils meurent avec la même indifférence qu'ils ont vécu.
Les officiers ont un tout, autre air; ici la diversité de caste se fait sentir; le créole espagnol y domine, tandis que les morenos de la classe inférieure ont du sang nègre ou indien dans les veines. Pourtant, la malice française trouvait fort à s'égayer aux dépens de ces petits militaires à la taille menue, aux membres grêles, dont les épaules rétrécies disparaissent sous les torsades de leurs énormes épaulettes. Leur poitrine offre un pompeux étalage de médailles, de rubans, de décorations de toutes sortes. Ils affectent de porter l'uniforme de nos officiers républicains de 92, mais leurs pantalons collants perdus dans les bottes molles, les grands sabres traînants accompagnés de pistolets à la ceinture, ce visage basané à moitié englouti sous une longue moustache, où roulent de grosses prunelles noires sous d'épais sourcils, donnent à ces héros de Pieluncha et de Carbobo je ne sais quel air des brigands de Dacray-Duminil, tels que nous les retracent les curieuses vignettes de _Victor ou l'Enfant de la forêt_.
A la sortie du faubourg, une enceinte carrée située au bord de la mer attira mon attention. A peine entré, j'en ressortis aussitôt, chassé par un sentiment de répulsion; c'était le cimetière de _Manga_. Le sol y est partout jonché de débris humains, parmi lesquels courent des légions de crabes. Des crânes rompus, des tibias perçant leur linceul de sable, donnaient à ce lieu l'aspect d'un champ de bataille. L'incurie colombienne ne s'inquiète pas plus des morts que des vivants.
En cw moment, je me trouvais au milieu des mangles dont la nappe immense presse entre ses sinuosités verdoyantes la nappe d'azur des eaux de la baie. Une épaisse draperie de feuillage tombait, en ondulations pressées de la cime lointaine de la Poppa jusqu'au sable du rivage, et assouplissait les aspérités de la montagne, excepté du côté de l'orient, où une falaise perpendiculaire faisait resplendir ses flancs crayeux comme un miroir métallique. A travers ce tapis monotone de verdure serpentait un chemin sablonneux d'un jaune éblouissant, bordé de maisons en bois avec des appentis couverts en tuiles. Le soleil enflammait cette étendue, faisait rougeoyer les toits, pétiller les cailloux du chemin et rayonner la citadelle comme une pyramide d'argent.
La mer était lisse et brillante; sur un îlot trois pélicans, debout sur une patte, ressemblaient à des morceaux de bois; par moment, ils quittaient leur immobilité pour darder un rapide coup de bec à la surface de l'eau.
Sur la mer tout était mort, malgré ce soleil vivifiant; pas un souffle, pas un mouvement n'agitait, cette nature inanimée. C'est à peine si, de temps en temps, l'on entendait quelque moreno piquant sa mule chargée de paniers, pour lui faire traverser les flaques d'eau saumâtre qui coupaient la route, répétant d'une voix rauque le mot: _Area!_ accompagné d'un juron énergique, ou bien le clapotement des ailes d'un gallinazo voletant autour de l'abattoir voisin, les maisons paraissaient désertes; seule, sur le perron de l'une d'elles, une jeune femme immobile, appuyée sur la balustrade, ses cheveux noirs, déroulés en longues mèches sur ses épaules demi-nues, ressemblait à une statue de bronze de la Mélancolie. On eût dit le modèle animé de ce type sublime buriné par Albert Durer.
La scène avait un caractère de grandeur sauvage et de tristesse si profondément marqué, que je ne pus résister à la tentation d'en emporter un souvenir. Je pris mes crayons et je fus bientôt si préoccupé de mon travail, que c'est à peine si j'aperçus l'évêque de Carthagène, cette autre grandeur déchue, passant devant moi dans sa voiture antique et dorée comme une châsse, que traînaient lentement deux mules caparaçonnées. Son Éminence reconnut sans doute dans l'humble artiste accroupi sous les raisiniers du rivage, un citoyen de ce pays indépendant et raisonneur qui, depuis plus d'un siècle, a si rudement mené la puissance temporelle de l'Église. Jaloux de faire l'essai de son influence sur l'un de ces esprits rebelles, le prélat, quand il passa devant moi, allongea ses doigts sacrés par la portière et me donna sa bénédiction. Je me hâtai de me lever et de me découvrir avec respect; le bon vieillard, satisfait de l'effet qu'il avait produit, me répondit par un salut gracieux et s'éloigna. Je me rassis aussitôt pour esquisser, sur le devant de mon dessin, le croquis de la massive voilure, qui devait dater au moins du Charles-Quint. En ce moment, un nouveau personnage en veste de jinga, qui m'épiait depuis quelque temps, s'avança, et, considérant mon travail, m'adressa quelques questions; il paraît que je n'y répondis pas d'une manière satisfaisante, car il exigea que je le suivisse auprès d'un autre individu qui m'aborda à son tour en se disant l'alcade du village de la Poppa. Celui-ci voulut visiter le contenu de mon portefeuille, mais déjà ennuyé de leurs questions, je m'y refusai, non par esprit du révolte, mais parce que je craignais avec raison que leurs grosses mains, d'une propreté assez équivoque, ne tâchassent mes croquis.
Ces deux hommes importants conférèrent entre eux et parurent assez embarrassés de ce qu'ils feraient de moi, chétif. Mon avis, à moi, était qu'on me laissât continuer mon chemin; mais le zèle patriotique de ces messieurs avait pris l'alarme, ils me regardaient comme un espion, ou tout au moins comme un ingénieur qui venait étudier les fortifications et en relever les positions. Une partie du fort San-Felipe, qui figurait sur le dessin, les confirma dans cette opinion. Une femme assez laide, l'épouse du seigneur alcade, se montra en ce moment et mît fin à leur indécision; elle m'interrogea d'un ton si peu civil que, malgré le respect chevaleresque que je professe pour la plus belle moitié du genre humain, je ne pus m'empêcher de l'envoyer promener. Là-dessus grande colère, et mes trois inquisiteurs résolurent, à l'unanimité, qu'un individu aussi intraitable devait être conduit devant le capitaine-général, gouverneur de Carthagène, qui déciderait de ma qualité et de mon sort.
Je vis que, pour le moment, il fallait renoncer à mon excursion; ne me souciant pas, si je faisais résistance, de traverser la ville au milieu d'un peloton de soldats, je suivis de bonne grâce le rébarbatif alcalde, qui se mit en marche, ayant soin de ne pas me perdre de vue.
Arrivés à la maison du gouverneur, nous ne tardâmes pas à être introduits Don Hilario Lopez était alors un homme d'environ trente-huit ans. Ancien aide de camp de Bolivar, il a figuré avec distinction dans les guerres de l'indépendance. Il est pâle et te taille moyenne; ses longues moustaches blondes, ses cheveux plats retombant en désordre de chaque côté, son uniforme à collet rabattu et galonné, sa physionomie calme et austère, lui donnent un grand air de ressemblance avec ces généraux de la Convention dont Hoche et Marceau présentent le type le plus élevé.
Le général m'accueillit avec politesse; heureusement il parlait le français à merveille, et, à la première inspection du portefeuille, il comprit de suite de quoi il s'agissait. II expliqua au soupçonneux alcalde que je n'étais rien moins qu'un espion et que mes intentions étaient parfaitement pures. Une fois rassuré, celui-ci passa de la défiance à l'étonnement, quand il reconnut, en feuilletant les croquis, plusieurs points de vue qui lui étaient familiers et jusqu'à sa propre maison. Le général exigea qu'il s'excusât de m'avoir dérangé, ce qu'il fit en me présentant la main avec la gaucherie d'un homme qui sent qu'il a commis une sottise. Je ne voulus pas perdre une aussi belle occasion de donner une haute idée de la générosité française, et je pardonnai avec la grandeur d'âme d'un homme qui se sait appuyé par une escadre et un contre-amiral.
Le général me fit l'honneur de me garder à déjeuner, et me traita avec une urbanité parfaite. Les convives se composaient de deux hommes à longues moustaches, raides et taciturnes; c'étaient deux officiers; puis de deux autres en habit noir, armés d'un nez pointu et d'une langue infatigable; c'étaient deux avocats. Peu habitué à l'abominable cuisine du pays, je m'efforçai de manger. Cependant j'avoue qu'au dessert le courage faillit m'abandonner, lorsque je vis les assistants émiettant des morceaux de fromage de Hollande dans leur chocolat. Ils savouraient cet étrange brouet comme un mets exquis; mon hôte m'engagea à l'imiter, m'assurant gravement, pour me décider, que Bolivar ne déjeunait pas autrement.
Après le repas, le général m'octroya une permission moyennant laquelle je pouvais dessiner en toute liberté. Avec cela, je pouvais emporter Carthagène dans ma poche, si bon me semblait. A mon tour, je sollicitai de la bonne grâce de mon hôte de me laisser prendre une esquisse de ses traits; il y consentit volontiers. Je me mis à l'oeuvre, et les curieux renseignements, les idées justes et élevées dont sa conversation fut semée pendant la séance qu'il m'accorda, ont placé cette heure parmi mes souvenirs les plus attachants.
Instruit de mon désir de visiter la Poppa, le général me proposa d'achever la journée chez lui et de réserver la soirée à cette excursion pour laquelle il m'offrit gracieusement une de ses mules. J'acceptai en admirant les profonds décrets de la Providence, qui m'avait fait arrêter si à propos pour me procurer une mule et m'épargner un coup de soleil. Je m'en fus passer le temps de la sieste dans un appartement contenant une bibliothèque assez bien meublée et un hamac suspendu devant une fenêtre en fleurs. J'ouvris la Lusiade et je me jetai dans le hamac, où je m'endormis bientôt sous la double influence d'une chaleur de trente-deux degrés et de l'oeuvre la plus soporifique que l'esprit humain ait délayée en vers.
Je fus réveillé en sursaut par un grand nègre vêtu de blanc qui m'annonça que le dîner était servi; je m'aperçus au choix de la société que le général avait poussé la galanterie jusqu'à se souvenir de mon âge, car j'avais pour voisine l'une des plus jolies personnes de la ville. Ses yeux noirs pétillaient de malice, et son teint avait la pureté et la transparence de l'ambre; mais cette fraîcheur de beauté est de peu de dorée sous l'équateur. La jeune fille avait à peine quinze ans quoique déjà tort développée; sa mère, qui en comptait trente-deux, était énorme; elle souffrait beaucoup de la chaleur et n'était occupée que du soin de contenir son indomptable embonpoint dans les murailles de baleines qui l'enfermaient. En outre, la belle nuance dorée du teint de la demoiselle avait passé chez la mère à un brun bistré des plus foncés. Pour se défendre d'une fascination dangereuse, on n'avait donc qu'à se dire que, selon toute apparence, la ravissante sylphide se transformerait avant peu d'années en une massive mulâtresse: c'était le papillon devenant chrysalide.
Le repas à peine fini, je rappelai au général Lopez sa promesse du matin. Aussitôt on amena dans la cour une mule fringante portant une riche selle, de larges étriers et des arçons très-élevés d'où, avec la meilleure volonté du monde, il était impossible de tomber. J'avais la tête pleine des mauvais tours que les mules espagnoles jouèrent à Sancho et à Gil Blas, en sorte que j'exprimai d'abord timidement ma préférence pour un cheval. Mais on m'affirma que je ne pouvais être plus en sûreté, par les sentiers rocailleux que j'avais à parcourir, qu'en me confiant aux jarrets solides, à l'instinct prudent de cette bête. Je me rendis à ces considérations et enfourchai résolument la _rubia_ on la blonde, comme le général nommait sa monture favorite.
--Soyez sage, me dit don Hilario en souriant, quand il me vit en selle, n'allez pas effaroucher la garnison de la Poppa.
--Vous pouvez être tranquille, répondis-je, je ne croquerai pas le plus petit bastion...
--Ce n'est pas cela; sachez qu'il n'y a là-haut qu'un seul homme, le gardien des signaux. Tachez donc de vivre en paix avec lui. Allons, vaya V. con Dios!»
Je saluai le général, et la mule partit avec la vélocité de l'éclair.
Je ne tardai pas à m'apercevoir du crédit dont j'étais redevable à ma monture, et du haut degré d'importance que je lui empruntais. Les passants se rangeaient avec empressement, les soldats tournaient leurs shakos, et peu s'en fallut que le l'actionnaire ne portât les armes à la mule du gouverneur. Je passai triomphalement à travers le village de la Poppa, dont l'alcade, à ma grande satisfaction, se trouva sur la porte. Il me salua jusqu'à terre; mais son implacable moitié me tourna le dos. Je ne m'en lançai pas moins à toute bride à travers les mangles, jusqu'aux premiers rochers qui servent de degrés pour escalader la montagne. Alors la mule, qui n'avait cessé de m'emporter comme le cheval de Lénore ralentit sa course et commença de grimper la pente escarpée avec une délicatesse et une sûreté dont je fus émerveillé, car le chemin était un vrai casse-cou semé de fondrières, de cailloux roulants et d'arbustes épineux.
A mesure que je m'élevais, l'air devenait plus pur, et la solitude plus profonde. Délivré de l'atmosphère stagnante du rivage, qu'infectent les miasmes fétides des palétuviers, j'aspirais avec délices la brise vivifiante du soir, imprégnée des senteurs énergiques de lu végétation. Les mille bruits de la nature murmuraient autour de moi; d'élégants lataniers inclinaient doucement leur parasol sur l'escarpe de la route, comme pour me garantir des rayons obliques que lançait le soleil à l'horizon; d'épais acacias et des lilas au feuillage duveté frissonnaient au passage du vent sous leurs rameaux; des nopals gigantesques élançaient leurs bras épineux du sein des ondes de verdure qui recouvraient les aspérités de la montagne, et par moments je voyais filer brusquement entre les jambes de mon destrier, d'agiles couleuvres traversant le sentier, tandis que de grands iguanes de trois pieds de long se traînaient avec paresse sur les rochers, gonflaient leurs cous rayés et bâillaient stupidement en me regardant passer. L'air fourmillait d'une multitude de papillons jaune-citron, avec une tache de feu. De temps en temps leur troupe brillante était traversée par le vol saccadé d'une chauve-souris aux ailes velues et dentelées, dont l'énorme envergure me faisait tressaillir. Le bruit qui m'arrêta plusieurs fois avant que je pusse me l'expliquer, fut une espèce de beuglement sourd connue celui d'un boeuf éloigné: c'était le croassement d'une grenouille grosse comme le poing, et douée d'un appareil respiratoire d'une puissance extraordinaire. Tandis que je cheminais paisiblement, m'abandonnant à l'instinct de ma mule et admirant les merveilles de la nature tropicale, le chemin qui contourne la montagne me conduisit en face de la ville. Le soleil se couchait et illuminait Carthagène d'un reflet tellement vermeil, qu'elle m'apparut telle qu'un cratère enflammé. Les remparts l'enlaçaient comme un serpent de feu; mille éclairs jaillissaient des cimes des toits et des palmiers; un large voile de pourpre semblait s'être abaissé sur la mer. Cela ne dura qu'un instant, l'astre disparut, et aussitôt les clartés bleuâtres d'une nuit pailletée d'étoiles éteignirent dans le calme ce splendide embrasement.
Le sommet de la Poppa est entièrement couvert par un monastère dont les murailles ruinées attestent encore l'ancienne grandeur. Autrefois, un crucifix gigantesque dressé sur le bord à pic de la montagne qui fait face à la mer, proclamait au loin la suprématie du Christ et le pouvoir sans bornes de ses serviteurs. La guerre transforma le couvent en un poste militaire où des batteries destinées à bombarder ville et le fort San-Felipe furent établies. A la place de la croix on éleva un mât de signaux destiné à avertir la ville des navires en vue. C'est tout ce qui reste aujourd'hui, la batterie ayant été désarmée dès que Carthagène fut au pouvoir des insurgés. C'est sur la Poppa que Bolivar se retira durant la dernière année de sa carrière. Amèrement désabusé du rêve glorieux de sa vie, entouré d'ingrats qui méconnaissaient son âme et ses intentions, assiégé d'intrigants factieux qui poussaient l'élan imprimé par lui, pour le faire servir à leur cupidité et à leur ambition, l'illustre général, moins heureux la plupart des réformateurs, avait assisté lui-même au dépérissement de son oeuvre. Cette noble utopie de la moitié d'un hémisphère régénérée par l'indépendance et groupée par l'ascendant du génie était malheureusement d'une réalisation impraticable. Il s'en aperçut trop tard: il fallait, sur un aussi vaste territoire semé d'obstacles naturels gigantesques qui entravent la centralisation, une autorité d'institutions impossible parmi des populations incultes et neuves à la liberté. Les jalousies d'État à État, le démembrement, les luttes partielles ne se firent pas attendre, et l'héroïque libérateur mourut en répétant avec désespoir cette parole prophétique: «Union! Union! ou l'anarchie vous dévorera.» En effet, on ne peut prévoir quand cesseront les oscillations perpétuelles du pouvoir dans cette portion du globe où l'édifice social semble aussi chancelant que le sol volcanisé qui le soutient.
Dégoûté de l'humanité, Bolivar s'était réfugié sur cette montagne, et s'y promenait en lisant Corneille, son auteur favori. Il retrouvait sans doute l'écho de son propre génie dans le génie rude du vieux poète, et l'exagération toute castillane de ses guerriers _de dix pieds de haut_, comme le disait Soudé, reliait par une héroïque sympathie, ces deux puissantes intelligences.
La porte du couvent était ouverte; il n'y avait ni garde ni portier; je me décidai à attacher ma mule à un arbre et à entrer sans façon. L'intérieur était désert; je n'avais pas rencontré une âme depuis mon départ des faubourgs. Sans m'en inquiéter autrement, je m'enfonçai sous la voûte d'un cloître triste et délabré; des croix noires, des inscriptions latines à demi effacées couvraient de loin en loin les murs nus, où la lune dessinait obliquement l'ombre irrégulière des arceaux écornés par le temps. Au bout de la galerie s'étendait une cour ceinte d'arcades et de pans de murailles ruinées, dont la brise soulevait par rafales la chevelure de lianes. Cette large enceinte, baignée d'une molle splendeur, était peuplée de sépultures. Tandis que je contemplais ce cimetière près duquel, il me sembla que ce tableau d'une solitude sauvage et imposante n'était pas nouveau pour moi: un souvenir confus, quoique récent, se réveilla dans mon esprit; enfin ma mémoire s'illumina, et je reconnus la magnifique décoration du troisième acte de _Robert_ ressemblante à faire illusion. C'était venir chercher bien loin une réminiscence d'opéra; pourtant je voyais bien là à ma gauche le cloître ténébreux, les tombes éparses sous la lune blême; il n'y manquait rien, pas même le tombeau de sainte Rosalie, large pierre tumulaire située au milieu de l'enceinte, et près de laquelle un oranger, qui avait poussé entre les fentes du monument, simulait à merveille le hameau enchanté.
Sans attendre l'apparition des nonnes, je pris un escalier tournant qui me conduisit sur une terrasse, d'où l'on découvrait l'immense panorama de la ville, de le baie et des campagnes à plusieurs lieues à la ronde, déroulé sous mes pieds ainsi qu'une carte géographique. La rade brillait comme une nappe d'argent; j'y distinguai la silhouette noire des frégates immobiles à l'ancre, et du côté de la mer, en dehors, les deux corvettes, leurs flancs armés tournés contre la ville endormie, telles qu'une menace silencieuse.
Je m'assis au bord de la terrasse, au-dessus de la falaise coupée à pic, ayant d'un côté le cimetière et de l'autre Carthagène, deux sépultures en ruines. Je demeurai longtemps absorbé par la solennité mélancolique du tableau, et j'oubliai marche des heures. Des voix s'élevant confusément au-dessous de moi attirèrent mon attention. Tout à coup, à mon inexprimable surprise, une belle voix de basse-taille entonna la terrible évocation de Robert;
Nonnes qui reposez sous cette froide pierre.
qui fit retentir les échos de manière à troubler réellement dans leur sommeil éternel les révérends pères couchés sous les dalles du monastère.
Ce chant, la coïncidence merveilleuse des idées, dans ce lieu, à une telle heure, bouleversèrent mon esprit au point que je me demandai un instant si je rêvais. Je me levai et j'aperçus dans la cour trois hommes, qu'à leur uniforme et à leurs casquettes de marins, je reconnus sur-le-champ pour des officiers de la division; tout s'expliqua.
En me voyant, un d'eux m'adressa la parole en un jargon moitié italien moitié français, pour me demander par où il fallait prendre pour monter à la terrasse, il ne se doutait guère qu'il parlait à un compatriote.
«Tournez à gauche, et vous trouverez l'escalier, répondis-je dans l'idiome national.
Ce fut le tour de ces messieurs d'être stupéfaits. La surprise générale se résuma enfin en un immense éclat de rire, auquel je me joignis de bon coeur. Les saints échos profanés en gémirent longtemps.
«Et ce monsieur est-il aussi des nôtres?» demanda l'un des visiteurs en montrant la partie la plus élevée du bâtiment.
Je me retournai et découvris une longue figure maigre, drapée d'un manteau, qui se penchait pour regarder, au bruit que nous faisions.
«Hola! camarade, reprit l'officier, êtes-vous le maître de ce logis?»
Il ne reçut aucune réponse, et l'homme disparut.
«Seconde méprise, messieurs, dis-je à mon tour; c'est à celui-ci qu'il fallait parler espagnol.
--Mais qu'est-ce donc que cette espèce de revenant? me demandèrent mes nouveaux compagnons aussitôt qu'ils m'eurent rejoint.
--C'est sans doute la garnison que vous avez dérangée; si vous permettez, nous lui rendrons une visite.»
ALEXANDRE DE JONNÈS.
_(La fin à un prochain numéro.)_
Réforme des Prisons.
SYSTÈME PENSYLVANIEN.