L'Illustration, No. 0060, 20 Avril 1844

Part 4

Chapter 43,690 wordsPublic domain

On crie, on se presse, on s'étouffe; les femmes s'évanouissent, les enfants pleurent, les petites files appellent leur maman; et les mauvais plaisants, qui ne manquent jamais dans ces tumultes, frappent sur les banquettes et engagent, à tous les coins de la salle, un tintamarre qui n'est comparable qu'aux passe-temps bruyants du paradis de la _Gaieté_; le tout sans respect pour M. le comte de Rambuteau et M. Lecave-Laplague, les seuls personnages officiels qu'on distinguât au milieu de ce concert infernal, en attendant l'autre concert.

Nous avons dit ce qui se passait à l'intérieur; à l'extérieur l'affaire est encore plus vive et plus bruyante; sept à huit cents personnes frappent aux portes, réclament leur droit d'entrée, et s'efforcent de pénétrer à tout prix dans cette malheureuse salle déjà semblable à un immense canon bourré jusqu'à la gueule; nous ajouterons que les mesures sont si mal prises que cette foule se livre à son ressentiment, sans qu'aucune voix, sans qu'aucune force tutélaire la préserve de son propre désordre. Dire la douleur des jolies femmes venues là tout exprès pour se faire admirer et qui s'en retournent tristement, aptes une heure de lutte inutile, ayant eu les sergents de ville pour seuls appréciateurs; raconter la déconfiture de ces frais chapeaux, de ces robes élégantes, de ces couronnes et de ces bouquets de fleurs, parures inutiles dont on espérait tant, Homère lui-même ne le saurait: c'est une de ces catastrophes autrement déplorable et difficile à chanter que tous les malheurs de l'_Iliade.

Sautant par-dessus un garde municipal et escaladant une porte ou une fenêtre, si par hasard, nous trouvons enfin à nous blottir dans un coin de la salle, quel enfer, bon Dieu! Mieux valait encore retourner chez soi, et se donner un concert à soi-même, avec son propre violon ou sur son propre piano; le concert, en effet, le merveilleux concert, annoncé pour huit heures, à dix heures n'avait pas encore dit sa première note; il fallait entendre les cris d'impatience que la foule jetait, la foule asphyxiée par une étouffante chaleur, et demandant au moins un peu de chant et de musique, faute de rafraîchissements. Après l'heure cruelle de cette longue attente, un homme se montra enfin sur l'estrade des musiciens, un petit homme pareil à un fantôme blanc, à ne le juger que sur sa longue barbe blanche et ses cheveux idem...

«Allons, vieillard, chante-nous donc enfin quelque chose!» s'écrie une voix. Ce vieillard n'est ni plus ni moins que le chevalier Paston, qui conduit un choeur de chanteurs, élèves de M. Delsarte, et leur fait entonner un certain _Kyrie eleison_ dont le même M. Delsarte est le père reconnu. Mais quelle exécution! quel _Kyrie eleison_! On l'accueille de ce rire moqueur et insolent que la foule n'épargne à personne dans ses heures de rancune, et qui lui sert de vengeance. Les virtuoses les plus intrépides et les plus expérimentés détonneraient d'effroi en entendant ce ricanement diabolique. Aussi les élèves de M. Delsarte, bien que commandés par le chevalier Paston, détonnent-ils à qui mieux mieux, et le _Kyrie eleison_ n'est bientôt plus qu'une immense cacophonie; le rire redouble, rire sans pitié, rire de Méphistophélès, rire de bourreau sur les restes de la victime.

Au milieu de cet horrible naufrage, les plus habiles et les plus charmantes on grand'peine à surnager: Doehler, Vivier, Roger, Giard, Inchuidt, madame Sabattier, madame Castellane, madame Brandulla, et enfin madame Jova, la belle Milanaise, qui triomphe cependant du tumulte en exécutant de sa voix habile et pénétrante l'air _Inflammatus_ du _Stabat_.

A une heure du matin, on chantait, on étouffait, on murmurait, on riait, on détonnait encore.

Telle est l'histoire lamentable et plaisante de ce fameux concert; c'est presque de la tragi-comédie; il faut espérer qu'une autre fois l'autorité sera plus prévoyante ou quelle élargira sa salle, et que M. le chevalier Paston et M. Delsarte serviront des _Kyrie_ plus harmonieux. Si tout le monde a quelque chose à se reprocher, si l'autorité a manqué de savoir-faire, les musiciens, pour la plupart, d'assurance et d'habileté, les meneurs du concert d'exactitude, le public de patience et de longanimité, la colonie de Petit-Bourg n'en a pas moins fait sa fructueuse récolte; c'est là le principal; Une autre année seulement, il faudra joindre la bonne exécution et le bon ordre à la pensée charitable, de manière que le plaisir et le bienfait marchent de compagnie, que Petit-Bourg soit content, que les pauvre-enfants profitent, que le public n'ait pas le droit de se plaindre et ne joue pas le rôle d'un mystifié.

--Une ancienne secrétaire du Théâtre-Français vient de mourir dans un âge encore peu avancé; les habitués de la Comédie-Française, sous la restauration, se rappellent mademoiselle Devin. Mademoiselle Devin était élève de mademoiselle Mars; ce n'est pas sa beauté qui lui avait conquis une sorte de crédit et de succès; mademoiselle Devin n'était pas jolie; on peut même dire, sans manquer de galanterie envers un mort, qu'au premier coup d'oeil on se sentait beaucoup plus porté à l'indifférence qu'attiré vers elle. Peu à peu, et à force d'études, mademoiselle Devin triompha de cette espèce de froideur que le public avait témoignée d'abord pour sa personne: on apprécia son intelligence et sa finesse; intelligence qui abusait quelquefois d'elle-même pour courir sans cesse après l'effet, finesse un tant soit peu monotone et maniérée. Mademoiselle Devin ne doit pas moins être comptée au nombre des artistes qui ont laissé un souvenir, sinon éclatant, du moins honorable dans l'art dramatique. Mademoiselle Devin était devenue un beau jour madame Menjaud, c'est-à-dire qu'elle avait épousé l'excellent et regrettable comédien de ce nom. Elle avait quitté le théâtre depuis plusieurs années quand elle a cessé de vivre. Mademoiselle Devin est morte, si je ne me trompe, dans un maison de campagne que M. Menjaud possède aux environs de Paris, honorable fruit des épargnes faites par Clitandre, Valère et Daims, dans leur jeune temps.

--Il est arrivé une singulière aventure à un de nos plus gracieux compositeur de romances et des plus populaires, à M. Frédéric Bérat: dans une de ces heures dérobées au soin de ces mélodies touchantes, M. Frédéric Bérat a composé dernièrement pour le théâtre du Palais Royal, de moitié avec M. Paul Vermond, une spirituelle bouffonnerie intitulée _la Polka_: c'est le premier de tout les vaudevilles-polka, représenté depuis un mois sur les petits théâtres de Paris, et, à mon avis, le plus divertissant et le meilleur.

L'autre jour, M. Frédéric Bérat était mollement étendu sur son divan, fumant une cigarette et poursuivant sans doute à travers la blanche vapeur quelques-unes de ces chansons fraîches et naïves qu'il sait si bien trouver; on heurte à sa demeure: «Qui va là?» Deux fières moustaches se hérissent en se montrent tout à coup à la porte à demi close: «Ah! ah! dit Bérat, qui a souvent, en sa qualité d'artiste, des démêlés avec la garde nationale, vous venez pour m'arrêter et me faire expier à Sainte-Pélagie mes goûts peu militaires.--Non pas, répondent poliment les deux moustaches en s'avançant et en s'inclinant avec respect; nous ne sommes pas des gardes municipaux, mais des voltigeurs du 3e léger; vous arrêter, Dieu nous en garde! Nous venons, monsieur, vous prier de venir donner des leçons de polka à notre colonel.» Et Bérat de les regarder d'un air ébahi. «Oui, monsieur, le colonel veut absolument apprendre à danser la polka, et il nous à chargés, moi qui suis son sergent-major et moi son sergent, de lui amener un professeur de polka.--Mais je ne suis pas un maître à danser, mes braves, reprend Bérat en retenant un éclat de rire.--Sapristi! s'écrit le sergent-major.--Crédié! reprend le sergent; lisez plutôt.» Et ils déploient aux yeux de Bérat l'affiche du Théâtre du Palais-Royal, lui montrant du doigt ces mots, imprimés en majuscules: _La Polka_, par MM. Frédéric Bérat et Paul Vermond.»--Eh bien! allez chez Paul Vermond,» dit Bérat en souriant. On dit que M. Paul Vermond n'a pas cru devoir pousser le quiproquo plus loin, et qu'il a adressé définitivement les deux sergents à Cellamus.

Si nos vaillants du 3e léger avaient assisté à une des dernières représentations tout dernièrement données à Rouen par mademoiselle Déjazet, ils auraient appris qu'en effet Bérat n'enseigne pas la _polka_, mais qu'il est un compositeur charmant, vaudevilliste dans ses loisirs. Une de ses plus gracieuses et de ses plus poétiques productions, _la Lisette de Béranger_ chantée avec beaucoup d'âme et de goût par mademoiselle Déjazet, a ravi le parterre rouennais; Rouen s'est montré d'autant plus sensible à cette touchante mélodie, que Frédéric Bérat est né à Rouen; c'était une mère qui applaudissait son enfant; Frédéric Bérat peut dire plus que jamais son refrain favori:

J'irai revoir ma Normandie.

Rien n'attache, en effet, un fils à sa mère comme les caresses et les douceurs qu'il en reçoit.

--Un petit garçon disait l'autre jour devant moi; «Maman, je vais prier le bon Dieu qu'il me change mon bon ange.--Pourquoi donc, mon ami?--Parce que mon bon ange m'a laissé tomber deux fois depuis ce matin.»

Recommandé à la biographie des enfants précoces, des enfants ingénieux, des enfants spirituels des enfants étonnants qui aboutissent souvent à faire de pauvres hommes.

--Quelques journaux s'étaient mis à raconter chaque matin que le cadavre d'un garde municipal venait d'être retrouvé dans la Seine; nous en étions déjà au septième garde municipal et au septième cadavre, lorsque l'autorité a fait démentir ces bruits d'assassinats multiples; deux gardes municipaux se sont donné la mort volontairement, voilà le fait officiel, il était temps que la rectification arrivât: quand les donneurs de fausses nouvelles se mettent à noyer ou à tuer les gens, ils n'en finissent pas, et si on les eût laissé faite, au moins de huit jours, la garde municipale tout entière eut fait un plongeon dans l'eau.

--La mystérieuse et sanglante affaire du banquier Donon-Cadot, si horriblement assassiné à Pontoise, continue à en exciter une attente pleine d'anxiété. L'instruction a recueilli tout récemment des faits qui signalent de nouveaux coupables et ajoutent dit-on plus d'une scène terrible et inouïe à ce drame déjà si fatalement compliqué.

--Une curieuse cérémonie aura lieu incessamment dans les hautes demeures politiques; nous voulons parler de la réception de M. Guizot comme chevalier de la Toison-d'Or, ordre qui vient de lui être accordé par la reine d'Espagne. Si M. Guizot se conforme à l'usage antique et solennel et tient à prendre le costume d'étiquette, il doit avoir commandé à son tailleur et à son chapelier une robe de toile d'argent, un manteau de velours cramoisi et un chapeau de velours noir.

--M. l'évêque de Rodez accuse un de nos plus spirituels et de nos plus purs talents universitaires, M. Géruzez, professeur d'éloquence française, d'inonder, de scandaliser et de dépraver la France; _l'Univers_ a reproduit l'attaque de M. de Rodez, et M. Géruzez attaque _l'Univers_ en calomnie. Que faut-il donc faire pour échapper à l'anathème, si un écrivain toujours moral et religieux, comme l'est M. Géruzez, si un panégyriste de saint Bernard est foudroyé canoniquement? Il est certain que les rôles sont intervertis; les réprouvés étudient les pères de l'Église, et les hommes d'église font des pamphlets.

--Paris recevra incessamment la visite de la duchesse de Kent, mère de la reine Victoria d'Angleterre.

--Il y a quelques jours, la femme d'un cocher, nommé Michel, accoucha d'un enfant qui n'avait ni bras, ni jambes, et dont la tête offrait des particularités fort remarquables. Ce monstre humain ne vécut que deux heures. Avant sa mort, le médecin-accoucheur avait manifesté le désir de l'acheter.

Il s'empressa d'en offrir 30 fr.

Inconsolable de la mort de son enfant, le père exigea le double de la somme. La discussion et la dispute qui s'ensuivirent durèrent trois jours. Furieux, le médecin menaça le père de le dénoncer à la justice, pour n'avoir pas fait enterrer son enfant dans les délais voulus. Effrayé, le père adressa, à M. Gabriel Delessert, la pétition suivante, dont l'original est déposé dans les bureaux de l'Illustration:

«Monsieur le préfet, j'ai l'honneur de vous informer que madame Michel, mon épouse, est accouchée d'un enfant privé de ses jambes et de ses bras, ce qui fait que c'est un phénomène naturel dont je suis le père, qui est mort rue Saint-Lazare, 38.

«Je voudrais enfermer, monsieur le préfet, dans un bocal d'esprit de vin, afin de le conserver, mon enfant, avec lequel j'ai l'honneur d'être, monsieur le préfet, votre très-humble serviteur.»

Carthagène des Indes.

SOUVENIR DE L'EXPÉDITION DIRIGÉE PAR LE CONTRE-AMIRAL DE MACKAU, EN 1834. (Suite.--Voir t. III, p. 74.)

«_Es mi hijo,_» me dit la petite femme, qui s'approcha doucement sur la pointe du pied en me lançant un coup d'oeil où rayonnait l'orgueil maternel.

Je la regardai: elle était vêtue d'une robe déchirée; un mauvais fichu sale cachait à peine ses épaules maigres; la misère avait foncé la nuance olivâtre de ses traits et flétri ses joues de rides précoces; elle n'avait guère une quarante ans, on lui en eût donné sans peine cinquante. Elle se pencha sur l'enfant, arrangea doucement l'oreiller, et déposa un baiser sur son front. L'enfant ouvrit les yeux, reconnut sa mère, sourit, et, se retournant, s'endormit aussitôt.

Tout le bonheur de cette maison, je le vis bien, reposait sur cette fragile tête: amour, travail, espoir, tout était pour lui, bel enfant, sommeillant dans le luxe au milieu du besoin; il avait un hochet d'ivoire, et ses parents n'avaient pas de souliers! il avait des draps, une moustiquaire, un berceau de bois précieux, tandis qu'ils couchaient sur des planches et travaillaient tout le jour!

J'interrogeai mon hôtesse; celle-ci, enchantée de l'impression causée par la vue de son enfant, se montra fort communicative. Elle parlait avec tant de volubilité, qu'étant neuf encore dans la connaissance de la langue espagnole, il me fut assez difficile de saisir le sens de ses paroles; cependant ses gestes, qui étaient fort expressifs, m'aidèrent considérablement à la comprendre. Elle entama un long récit où il était question des troubles qui dévastèrent Carthagène à l'époque de l'insurrection; elle me montra la Poppa, me nomma Morillo. Bolivar, puis, courant dans un coin de la chambre, souleva avec effort un globe de fer rouillé divisé en deux et réuni par une barre: c'était un boulet ramé; elle leva ses quatre doigts décharnés, en répétant avec un visage effrayé:

«_Quatro en veinte anos!_»

Quatre sièges en vingt ans!

Puis, comptant ses doigts l'un après l'autre; «_Mi padre, mi hermano, mi marido!..._» dit-elle; et secouant la tête d'un air triste, elle passa trois fois le côté de la main derrière son cou; je compris.

Ce que je pus saisir de l'histoire de cette pauvre femme fut qu'elle avait perdu de bonne heure tous ses parents et l'aisance dont elle jouissait autrefois, au milieu des désastres des révolutions. Isolée, réduite au dernier abandon, elle se vit obligée de s'unir, pour subsister, à un moreno, avec qui elle habitait cette pauvre demeure. L'orgueil de la caste avait sans doute rudement lutté dans son âme contre l'angoisse de la misère, avant qu'elle eût consenti à accepter une telle extrémité; mais la faim l'avait emporté!

Il serait difficile d'exprimer ce que le langage sonore et cadencé de cette femme, dont exaltation croissait en parut, ainsi que son énergique pantomime, prêtaient d'éloquence au tableau des souffrances qu'elle décrivait; tout ce que je sais, c'est que jamais drame ne m'impressionna autant. Elle retraça les horreurs de la famine auxquelles la ville fut en proie durant le blocus qu'en firent les troupes royales; puis, lorsqu'elle en vint au siège par les insurgés, sous les ordres du _Libertador_, ce souvenir plus récent l'anima davantage encore: ses yeux étincelèrent, et elle se mit à imiter avec la voix, en indiquant leur direction, le sifflement des bombes et les clameurs du carnage.

Il n'y avait pas à se méprendre pourtant sur la cause de cette exaltation: l'horreur y prenait plus de place que l'enthousiasme patriotique. Ce n'est que parmi les nations fort avancées, que les grands noms de gloire et de liberté jouissent de tout leur prestige; chez les peuples nouveau-nés de l'Amérique du Sud, ces paroles menteuses ont trop souvent servi de prétexte à l'usurpation et au pillage pour qu'ils se trompent longtemps sur leur véritable sens.

Peu après le mari rentra suivi d'un bel épagneul: c'était un grand mulâtre sec et nerveux, à la figure impassible; il parut faire peu d'attention à moi, touchant à peine le bord de son chapeau du paille quand il passa, et il alla s'asseoir au fond de la chambre. Sa femme fut choquée de son manque de politesse, qui n'était sans doute que de l'apathie, et l'apostropha vivement avec un air de hauteur qui me prouva combien elle maintenait la distance que mettait, même entre époux, la différence de couleur et de caste. Le moreno, confus des reproches de sa femme, se leva gauchement, et, tirant son chapeau, me fit une humble révérence en m'appelant Excellence. La formule me parut peu républicaine. Mon hôtesse, dont l'orgueil soutint de nouveau de la servilité de son époux, lui ordonna brusquement de s'éloigner, et le pauvre diable, intérieurement charmé, nous quitta pour aller embrasser son enfant.

J'avais peine à m'imaginer que ce peut être si frais et si blanc dût l'existence à ce grand gaillard osseux et cuivré; mais la nature a d'étranges mystères, et d'ailleurs le travail et la misère défigurent d'une cruelle façon le type primitif départi à l'homme. Le moreno prit l'enfant dans ses bras, et, se renversant dans le hamac, se mit à le faire sauter et à jaser avec lui. L'enfant, réveillé, agita ses jambes et ses petites mains, éclata en rires joyeux, secouant les grelots de son jouet; deux chats, qui jusque-là avaient dormi tranquillement, roulés en pelotes sur la table, sautèrent dans le hamac et se mirent de la partie; l'épagneul, voyant cette gaieté, bondit en jappant à l'alentour; un perroquet sournois, qui n'avait pas encore ouvert le bec, imita les aboiements du chien, les cris de joie de l'enfant, entremêlant le tout d'_ave Maria purissima_ du ton le plus grotesque; en un moment tout fut en rumeur dans le rancho. L'hôtesse contemplait de loin son enfant avec une ivresse d'amour maternel indicible; et moi, voyageur isolé, je souriais tristement de ce bonheur, en songeant au foyer et à ceux que j'avais laissés bien loin de moi.

L'heure de la retraite n'était pas éloignée; les coups de fusil, retentissant de plus en plus rapprochés, m'annoncèrent le retour des chasseurs. Je, pris congé des braves gens, et m'efforçai inutilement de leur faire accepter le salaire de leur hospitalité; ils refusèrent avec obstination, et je n'insistai point, de crainte de les blesser. Tandis que je passais devant la case déserte et du mur ruiné, je me rappelai l'histoire de l'Anglais assassiné par ses domestiques, et je demandai à mon hôtesse si la demeure de M. Woodby n'était pas voisine de la sienne.

Au nom de Woodby, elle redressa brusquement la tête, et ses traits expressifs peignirent l'effroi: «_Aqui_, me dit-elle, _aqui esta?_»

Elle me saisit le bras avec une vivacité nerveuse, et, m'entraînant vers une partie de la maison qui paraissait déserte elle poussa le volet d'un appartement fermé, et me fit signe de regarder à l'intérieur.

Ne comprenant rien à ses manières, je la crus d'abord un peu folle; je me penchai néanmoins avec quelque répugnance, et n'aperçus d'abord rien d'extraordinaire: c'était une grande chambre obscure, meublée très-simplement, où tout était couvert de poussière; elle semblait n'avoir pas été habitée depuis longtemps.

J'allais me retirer lorsque la petite femme m'arrêta, et, allongeant son bras maigre, me montra sur le parquet une large tache noire qui couvrait aussi une partie un mur blanchi à la chaux, comme si un liquide eût rejailli contre:

«Sangre, sangre,» me dit-elle à voix basse;--c'est du sang!

Cette chambre était en effet celle du malheureux Anglais; c'est là, sur le pas de cette porte, que fut frappé M. Woodby; il était fort sourd et n'avait pas été réveillé, à ce qu'il paraît, par les premiers cris de sa femme et de ses deux filles; en ouvrant sa porte, il trouva leurs corps étendus sur le seuil, meurtris à coups de coutelas. Les assassins, que n'avaient point arrêtés la faiblesse et la grâce des jeunes filles, brisèrent le crâne du malheureux Anglais à coups de bâton, et sa cervelle éclata contre la muraille.

Je reculai avec dégoût et m'enfuis précipitamment de ce lieu dont l'aspect faisait revivre à mes yeux le crime dans toute son horreur. Peu après, les chasseurs rejoignirent le canot, la plupart fort crottés. Suivant l'usage, leur fortune avait été diverse; le plus intrépide avait pénétré jusqu'à une forêt assez éloignée et rapportait un singe fauve qu'il avait abattu d'un coup de fusil. Le pauvre animal roulait les yeux d'une façon fort piteuse en poussant de petits grognements plaintifs; il trépassa dans le canot, moins de sa blessure, assura gravement le major, qui était le philosophe de la troupe, que de désespoir de se voir réduit en captivité. Trois jours après il figurait magnifiquement empaillé, sur l'étagère de son vainqueur.

Sur ces entrefaites, des bruits alarmants circulaient sourdement à bord: on disait que les forts étaient armés en secret, et l'on avait vu se diriger vers le Pastillo, batterie redoutable qui se projette en avant de Carthagène, au fond de la baie, de larges bateaux, soigneusement recouverts, qu'on présumait chargés de poudre et d'approvisionnements de guerre. Ces rumeurs mirent le feu aux jeunes têtes; on ne rêva plus que combats et bombardement. On prédisait à Carthagène le brillant fait d'armes réalisé plus tard à Ulloa, et, dans la soif d'action et de gloire qui embrasa tout le monde, on commença à craindre une issue pacifique autant qu'on l'avait désirée d'abord.

Chaque fois que je rentrais à bord de l'_Atalante_, la contagion belliqueuse me saisissait aussi, et la curiosité d'assister à un siège en règle me conduisait naturellement à vouer la pauvre Carthagène à la flamme et aux ruines, quelque périlleux que dût être un pareil jeu pour ceux qui l'entreprendraient. Puis, quand je retournais à terre, l'insouciance d'artiste me reprenait, j'oubliais que j'errais sur une terre ennemie et à demi sauvage; je poursuivais ma moisson de croquis sous l'oeil soupçonneux des habitants. L'impunité m'enhardit. Depuis notre arrivée, le but de mon ambition était de visiter le sommet de la Poppa. Cette montagne, située proche de la côte, s'élève presque à pic, et c'est le seul point culminant du sol à une étendue considérable. Mais les obstacles étaient grands; les chemins, assurait-on, étaient si difficiles qu'on ne pouvait y monter qu'avec des mules. En outre, on avait transformé le couvent abandonné, qui surmonte la hauteur, en un poste d'observation dont on éloignait les curieux. Cependant les jours s'écoulaient, et enfin la tentation l'emportant, je résolus de risquer l'ascension; je l'accomplis en effet, mais par des moyens tout autres que ceux que j'avais prévus.