L'Illustration, No. 0059, 13 Avril 1844

Part 7

Chapter 72,437 wordsPublic domain

«La conquête vit naître un système de propriété qui doit fixer notre attention La fameuse bulle du pape Alexandre VI, qui traça sur le globe la ligne de démarcation, et attribua exclusivement à Ferdinand et Isabelle, et à leurs descendants, toutes les régions découvertes et à découvrir à l'occident des Açores, fut le titre primordial sur lequel l'Espagne fonda ses droits. Elle l'expliqua avec l'esprit féodal de l'époque, qui touchait au moyen âge, et ses souverains se considérèrent comme ayant un droit absolu, non-seulement sur les terres dont leurs sujets faisaient la découverte, mais encore sur toutes les populations indigènes, qui furent parquées et distribuées comme un vil bétail. Ce fut l'origine des fiefs, ou _encomiendas_, qui furent cependant établis pour protéger les Indiens contre l'oppression des premiers conquérants, et ce système odieux, modifié, atténué, se perpétua pendant des siècles» malgré la volonté de la cour de Madrid, à laquelle l'intérêt des colons opposa longtemps des obstacles presque insurmontables. Ainsi les infortunes des Indiens commencèrent avec la complète; mais, quelque grandes qu'elles fussent, elles diminuèrent pourtant insensiblement jusqu'au montent où sonna l'heure de l'indépendance; nous examinerons le sort et les vicissitudes de cette race persécutée, avec tout l'intérêt que l'on doit au malheur.

«On connaît les faux et inhabiles principes de cette administration qui privait les colons de toute liberté, même des fonctions municipales si chères aux Espagnols de l'Europe, et ce système odieux de prohibition et de monopole qui fermait rigoureusement aux étrangers l'entrée des colonies pour en assurer l'approvisionnement à la métropole. La domination du clergé s'étendait comme un vaste réseau sur toute la surface, de l'Amérique. Malgré les efforts du gouvernement pour mettre un frein à ses empiétements, il avait fini par faire passer dans ses mains la majeure partie de la propriété territoriale. «Les couvents dit l'historien Moore étaient en possession de la presque totalité des terres des Indiens, qui les abandonnaient avec la plus grande facilité par des legs testamentaires en l'honneur de quelques saints de prédilection; et quant aux domaines des villes, on peut assurer que les deux tiers au moins étaient tombés entre les mains des communautés religieuses.» Ces criants abus sont incontestables, ces reproches sont fondés, et cependant il n'est pas moins vrai que les colonies espagnoles d'Amérique offraient dans leur ensemble le spectacle le plus magnifique et le plus imposant par leur étendue et leur puissante organisation. On ne peut voir sans un sentiment d'admiration tant de peuples répandus sur ce vaste continent, soumis au même sceptre, aux mêmes lois, aux mêmes usages, et formant comme un grand et puissant empire obéissant à la même impulsion; la langue espagnole y était parlée sur un espace de plus de dix-neuf cents lieues, depuis les îles Chiloë jusqu'à l'extrémité de la Californie.

«Les apologistes de l'Espagne prétendent que malgré les monopoles exclusifs que cette puissance s'était attribués, sa sollicitude pour ses colonies se manifestait par la paix profonde dont elles jouissaient, par la facilité de s'y créer de grandes et rapides fortunes. «L'Amérique espagnole, disaient-ils, prospérait sous les auspices de la mère patrie, exempte du froissement et des dévastations des guerres qui déchiraient les autres nations, développant à l'ombre d'une paix profonde, tous les genres de bonheur compatibles avec les lumières de ses habitants, et offrant l'image immense et paisible d'une grande et opulente famille.» Ce tableau est sans doute séduisant, et peut être vrai jusqu'à un certain point; mais il avait indubitablement ses ombres Les griefs des colons devaient être graves, et les abus dont ils se plaignaient réels, puisqu'ils ont saisi la première occasion favorable pour s'en affranchir par les armes.

«Quant au clergé, ses richesses, son influence et sa puissance sont des faits incontestables; mais la conversion et la demi-civilisation de huit à dix millions d'Indiens ne fut-elle pas son ouvrage? et si sa domination fut réelle et exorbitante, elle fut du moins douce et modérée. N'est-ce pas lui qui apprit à ces peuples sauvages, qu'il allait chercher à travers mille périls au fond des forêts, ce christianisme qui enseigne l'abnégation de soi-même, l'oubli «des offenses, l'amour de son semblable et l'immortalité de l'âme? Ne lui a-t-il pas fait comprendre tout ce qu'il y a de sublime dans cette religion qui consacre l'égalité, versé un baume salutaire sur les plaies de l'humanité souffrante, et la soutient au bord de la tombe en lui montrant le ciel? Toutes les sectes ont plus ou moins de penchant au prosélytisme: elles ont leurs conquêtes, dont les héros sont les martyrs; mais si l'on compare les effets de l'introduction du christianisme en Amérique par le clergé catholique avec les travaux des missionnaires méthodistes protestants dans les îles de la mer du Sud, on est frappé de la différence des résultats.

«Le fait le plus saillant qui résulté de ce rapprochement est celui-ci: M. de Humboldt, dont le nom fait autorité, a constaté que, depuis cent cinquante ans, la population indigène du Mexique et de la plupart des autres contrées de l'Amérique espagnole a pris de notables accroissements, et que sa condition morale et matérielle s'est sensiblement améliorée; d'un autre côté, il résulte du rapport unanime des voyageurs, que pendant vingt à vingt-cinq ans d'apostolat, les missionnaires anglais et américains sont parvenus à anéantir presque complètement la population de plusieurs Iles de la mer du Sud. Tous attribuent cette effrayante destruction au passage de la vie primitive de ces insulaires, vie pleine d'abondance et de gaieté, à une existence austère et monotone, qui n'a pu cependant arracher de leurs coeurs leurs vices natifs, et leur a, de plus, donné l'hypocrisie. Les méthodistes devaient porter leurs dogmes sévères et décolorés sous les glaces du pôle, et renoncer à les voir fructifier sous des climats ardents. Le clergé catholique a suivi en Amérique des principes diamétralement opposés: c'est par sa modération, son indulgence; c'est en s'identifiant aux faiblesses, aux goûts et aux passions de ses néophytes; c'est par des fêtes, des pompes religieuses animées, par des jeux analogues au climat et aux goûts des Indiens, qu'il a assuré son ascendant sur eux, autant que par son zèle à les protéger et à défendre leurs intérêts. Ce clergé d'ailleurs, malgré sa puissance, a été le premier à donner le signal de l'indépendance, sacrifiant ainsi ses richesses et son existence à l'amour de la patrie; tant il est vrai que ce mot magique de liberté! produit partout les mêmes résultats: chez les individus comme chez les nations, on le regarde comme le premier des biens.

«Pendant huit années consécutives de séjour en Amérique, j'ai suivi les phases diverses de cette révolution, dans laquelle j'ai même joué un rôle, ayant commandé fort jeune des bâtiments des républiques du Guayaquil, du Pérou et du Chili. Devenu depuis armateur et négociant, j'ai été à portée de connaître les chefs des gouvernements et les généraux des années indépendantes, et à entretenir des rapports plus ou moins intimes avec eux. Je fus donc témoin des événements de cette époque, mêlée de grandeur et de crimes, de faits, de choses et d'hommes prodigieux; où cette terre qui, depuis trois siècles, n'avait point retenti du bruit des armes, a produit tout à coup des guerriers aux dévouements sublimes qui couraient combattre et mourir pour la patrie, et des hommes politiques dont les luttes passionnées pour le triomphe de la liberté n'étaient peut-être qu'une illusion, mais du moins une illusion noble et glorieuse, car ils mouraient aussi pour elle.

«Si dans ce long drame on a vu parfois d'ignobles _cabecillos_ se jeter sur cette révolution comme sur une proie pour se la disputer et se l'arracher tour à tour, s'ils n'ont aspiré au pouvoir que pour assouvir leur cupidité, il n'est pas moins vrai que les chefs véritables et les masses furent pures, et montrèrent un héroïque dévouement à leur patrie. Bolivar, Sucré, Balcarse et tant d'autres, moururent pauvres après avoir sacrifié leur fortune à la cause de l'indépendance; O'Higgins, Rivaduvia, La Hera, Santa-Cruz, sont connus par leur noble désintéressement et San-Martin, après avoir disposé des mines du Pérou, n'emporta de Lima que l'étendard de Pizarre, qui lui fut décerné par la reconnaissance publique. J'exposerai les principaux traits de la vie de tous ces personnages, ainsi que des généraux Causerat, Valdés, Espartero, Camba, etc., qui défendirent glorieusement la cause malheureuse et désespérée de la mère patrie; je parlerai aussi de ces officiers français qui vinrent prêter à l'Amérique indépendante l'appui de leur courage et de leur expérience; les amiraux de notre marine, tels que Poussin, Rosamel, de Moges, La Susse, Casy, etc.; les officiers supérieur! Bruat, Turpin, Rosamel, Chamluprat et autres, sur lesquels repose en partie maintenant l'espoir de notre influence maritime trouveront aussi une place dans cet ouvrage, et de légitimes hommages au caractère qu'ils déployèrent aux yeux de ces peuples nouveaux qui avaient pris notre révolution pour modèle, et pour lesquels le nom seul de Français était un titre de recommandation.

«L'histoire des événements de la guerre de _l'indépendance d'Amérique_ a été rédigée d'après les documents fournis par plusieurs généraux et chefs des deux armées: elle formera une série de chapitres d'un grand intérêt. J'ai été lié avec la plupart des officiers qui, expatriés de la France par les orages politiques vinrent demander à l'Amérique un asile au prix de leur sang; je raconterai les fortunes diverses des Brantzea, Delibe, Vix-Soyer, Raulet, Soulanges, Beauchef, Bouchard, et de tant d'autres. Je donnerai la relation de mon voyage au Choco, contrée presque inconnue, aux côtes ouest de la Colombie. Enfin, je consacrerai quelques pages au commerce, en donnant des notices précises qui pourront aider nos armateurs dans les opération qu'ils dirigeront vers les contrées dont les immenses ressources se développent chaque jour au sein de la paix; je tracerai rapidement aussi une description des rôles et des vents dominant; désirant ne rien oublier de ce qui pourra guider les navigateurs dans leurs explorations. Dans un chapitre spécial de chaque volume, je donnerai une notice sur les ports de l'Amérique Espagnole, sur les vents et courants qui règnent sur ces côtes, et des notes sur les marchandises d'importation et d'exportation des divers États de ce grand continent.»

Cette citation, plus longue qu'elles ne le sont d'ordinaire dans l'Illustration, nous a semblé porter son excuse dans la manière simple et pleine de sens avec laquelle y sont exposées les causes de cette _indépendance de l'Amérique espagnole_, qui est un des grands événements de notre siècle, et dont l'histoire nous est contée par un témoin parfaitement _qualifié_ pour cela, comme on dirait de l'autre côté de la Manche. Ces premières pages du livre du capitaine Lafond renferment d'ailleurs un véritable prospectus de tout l'ouvrage, mais prospectus sans forfanterie et sans emphase, ce qui n'est point un vulgaire mérite.

Quant à la division des matières entre les volumes, le premier s'occupe plus spécialement du Mexique et de la Californie, y compris la grande question du percement de l'isthme entre les deux Océans; le second nous entretient de la Colombie et du Pérou; un troisième sera consacré au Chili et aux Iles Marquises, nous y reviendrons.

Modes de Longchamp

De cette semaine seulement datent les nouveautés du printemps: le beau temps avait, il est vrai, favorisé la promenade de Longchamp: quelques toilettes s'y étaient montrées; mais que pouvait-on voir au milieu de ce pêle-mêle d'équipages, de fiacres, de milords perdus dans la poussière? Ce n'est vraiment que lorsque les Champs-Elysées sont restés en possession de leurs promeneurs ordinaires, et que les jolies Parisiennes se sont reconnues dans leur vrai monde, qu'enfin nous avons pu admirer toutes les fraîches créations de la semaine de Longchamp.

Voici quelques-unes de ces jolies parures:

Cette dame est coiffée d'un chapeau de gros de Naples blanc, sur lequel sont des raies en agréments de paille, et une plume couchée; sa robe est en soie caméléon garnie d'effilés. Le petit garçon a une veste turque à manches demi-longues et un petit loquet grec. Ce costume est charmant pour un enfant de quatre à huit ans. Il est l'oeuvre de M. Cior fils, qui sait très-bien babiller les enfants selon leur âge.

Cette robe est encore de soie glacée. Les robes changeantes sont si coquettes! Celle-ci vous paraît bleue; elle vous plaît, vous la suivez des yeux. Sa couleur bleue disparaît au soleil: c'est une robe lilas, puis grise, rose, etc.

L'autre, la robe ci-dessus, est faite à revers, elle est demi-décolletée, elle laisse voir un fichu à très-petit col et à devant couvert de broderies; son grand volant est bordé et surmonté d'un plissé de ruban en ruche; le chapeau de paille est garni de rubans cerise et blanc. Les chapeaux sont d'Alexandrine, les robes de mademoiselle Duguet.

Le costume de la petite fille se compose, comme toujours, d'une robe courte et d'un pantalon: la robe est à corsage ouvert en pointe, le chapeau de paille garni de deux choux de rubans.

On fait de très-jolies capotes de paille à fond d'étoffe: elles sont ornées de rubans nuancés; on y ajoute souvent une grosse fleur comme à celle-ci.

Mais ce qui sied bien, ce qui est élégant, c'est ce chapeau de crêpe, recouvert en dentelles, dans lesquelles viennent se cacher à moitié de charmantes et fines fleurs.

Les promenades à la campagne rendront la vogue à la douairière; pour la ville, on préfère dans ce moment une ombrelle un peu plus grande que les _marquises_, mais dans la même forme. Elles se font en blanc doublé de rose ou en soie glacée, lilas rose; presque toutes sont bordées d'un effilé.

Nous le répétons, pour robes, pour chapeaux, pour ombrelles, les nuances claires sont seules adoptées, par harmonie sans doute avec la verdure et le beau soleil du printemps.

Les toilettes de ville se distinguent de jour en jour davantage des toilettes pour la campagne: on s'est lassé d'une trop longue et trop uniforme simplicité, Paris, la ville de la riche élégance, ne s'exposera pas plus longtemps à perdre le sceptre de la mode. Ces toilettes mesquines, ces pauvres chapeaux de paille garnis d'un triste velours noir, ces trop modestes robes de guingan et de jaconas sont proscrites aujourd'hui.

Alexandrine, Beaudrant, Maurice Beauvais, sont chargés de combiner les effets des fleurs, des dentelles, des plumes et des rubans. Le temps de l'élégance est revenu. La soie nuancée, rayée, brochée, fait presque toutes nos robes; les plus légers barèges varient seuls ce grand luxe d'étoffes riches.

Toutes ces toilines écossaises, ces nankins et ces frais coutils, qui font de gracieuses robes, soit lacées du corsage, soit très-montantes ou amazone, sont réservés pour toilette de campagne; c'est à peine si le matin on ose les porter à la ville. A la campagne, c'est tout différent, cette simplicité est charmante.--La dentelle craint les buissons et les ronces.--Pourquoi porterait-on des fleurs à côté de celles des parterres et des jardins?

Rébus

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS,

L'homme entouré de peines a la philosophie pour soutien.

End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0059, 13 Avril 1844, by Various