L'Illustration, No. 0059, 13 Avril 1844

Part 5

Chapter 53,792 wordsPublic domain

Chaque année, MM. Guillemin et Fortin se disputent, ou plutôt se partagent, comme dit Figaro, la palme du genre. Le premier a traduit sur la toile ces vers de M. William Ténint:

Les Bleus sont là! la ferme est cernée, et des pas Résonnent sur le sol!... Le salut, c'est la Bible! Plus d'armes! à genoux! la lutte est impossible! Un chrétien se défend, mais ne se venge pas! etc.

_Dieu et le Roi_ est une composition plus importante que toutes celles échappées jusqu'à présent au pinceau de M. Guillemin. Le type breton apparaît dans ce tableau, qui est un épisode des guerres de la Vendée. _Le vieux Matelot_ est une scène touchante que le peintre a rendue avec beaucoup d'expression. Toutefois, _la Consultation_ l'emporte sur les autres tableaux de M. Guillemin. De la vérité, de l'expression, de la distinction dans les figures, voilà ce que nous y avons remarqué, et ce qui a fait le succès de cette petite toile.

Pour M. Fortin, il s'applique de préférence aux scènes d'intérieur, et la Bretagne est sa contrée privilégiée, _Une Proposition_ (paysans de Quimper) est peinte avec un naturel exquis; les accessoires sont ravissants, et si les têtes des personnages avaient plus de finesse, ce serait un délicieux tableau. Sous ce titre, _Douleur_, M. Fortin a rendu une scène poignante: un paysan breton veille près du lit de mort de sa femme. Comme exécution, tout le monde préférera _Douleur_ à une _Proposition._

Sans être taxé d'admiration outrée, on peut avancer que M. Marilhat a les honneurs de l'exposition, et que son envoi est jugé magnifique par tout le monde. Quelle étendue de pays s'offre à nos regards! Continuons nos recherches sans abandonner le célèbre paysagiste; suivons-le, en partant de l'Auvergne, jusque sur les bords du Nil et dans la Syrie. Un admirable panorama se déroulera devant nos yeux: _Une Vue prise en Auvergne_ et _les Souvenirs des environs de Thiers_, présentent deux effets différents qui rappellent, sous plusieurs rapports, les chefs-d'oeuvre de Ruysdael; dans le premier tableau, l'orage avec ses fureurs; dans le second, une paisible journée d'automne. _Le Souvenir des bords du Nil_ a toutes les merveilleuses beautés que l'on remarque ordinairement dans les paysages de M. Marilhat, la forme, la couleur, la lumière. Un _Village près de Rosette_ a moins de charme peut-être, soit que l'inspiration ait failli au peintre, soit que la nature ait ici plus de monotonie. Le paysage est d'un vert bien foncé sur le premier plan; une atmosphère brumeuse le couvre en entier; en revanche, les palmiers sont peints avec habileté, et l'aspect général du village ravit les yeux. _Les Arabes syriens en voyage_ sont un véritable chef-d'oeuvre dans le genre. Comme on s'intéresse à la petite caravane, et comme on voudrait s'attacher aux pas de ces indolents Arabes, commodément assis sur leurs chameaux, emmenant avec eux leurs familles et leurs meubles. _Une ville d'Égypte au crépuscule_ semble avoir été daguerréotypée, tant il y a de vérité et d'exactitude dans le mirage; et cependant, tout l'effet de ce paysage a de l'harmonie. N'est-ce pas bien là le silence suprême du crépuscule? L'horizon a de l'immensité dans cette petite toile, et l'esprit peut rêver à son aise devant cette magnifique représentation de la nature. Le _Café sur une route de Syrie_ se fait remarquer surtout par la lumière et par l'agrément des détails; ce tableau est d'un bel effet. Enfin, la _Vue Prise à Tripoli_ couronne l'oeuvre de M. Marilhat, pour qui le Salon de cette année est un triomphe, et dont nous n'avons pu parler, dans la sincérité de notre âme, qu'avec un point d'admiration au bout de chacune de nos phrases.

Les sujets arabes sont devenus à la mode, et, depuis notre conquête d'Alger, la majeure partie de nos peintres a voulu visiter l'Afrique ou l'Orient. De là une foule de tableaux à mosquées, de razzias, de fontaines orientales. Qu’allons-nous devenir, s'il nous faut indiquer avec quelques détails les progrès de cette nouvelle invasion d'Arabes?

Pour sa part, M. Théodore Frère a exposé deux tableaux africains: _Une Caravane d'Arabes traversant le Rummel à gué_ (environs de Constantine), et la _Rivière de Safsafh_ (environs de Philippeville). Donc, nous nous promenons dans nos possessions, grâce à M. Théodore Frère. Le premier tableau, que l'_Illustration_ reproduit, a un mouvement remarquable et une vérité de tons peu commune; le second plaît par la disposition des plans, bien que les lignes manquent un peu de largeur.

M. Théodore Frère possède un talent qui grandira certainement avec le temps, pourvu qu'il ne se laisse pas aller à l'exagération, pourvu que son amour de la nature vraie ne le jette pas dans la peinture sèche et aride. Cet écueil évité, nous osons le rassurer sur l'avenir. Son _Portrait d'homme_ en pied est-il ressemblant? Nous l'ignorons, mais nous savons qu'il est bien peint.

M. Philippoteaux a rendu aussi une visite aux Arabes. Le _Combat de l'Oued-Ver_, livré le 27 avril 1840 par le duc d'Aumale à la tête des chasseurs d'Afrique, lui a donné occasion de peindre un bon tableau.

_L'Avant-poste arabe_ a de la couleur; _le Rapt_ est ingénieux; _la Razzia_ n'est pas moins bien composée que _le Combat de l'Oued-Ver_, dans des proportions moindres. M. Philippoteaux a compris que les campagnes,--ciels et terrains,--de ses tableaux devaient être chaudes et colorées; c'est bien en Afrique que se passent les diverses scènes qu'il nous représente. Si vous vous arrêtez devant _le Retour de Sédanais après la bataille de Douzy_, vous comprendrez qu'il a lieu dans le Nord. Le dernier tableau, exécuté dans les données connues du talent de M. Philippoteaux, montre combien il a fait du progrès.

Néanmoins nous préférons les toiles arabes de M. Chacaton, car ce jeune peintre a fait des progrès rapides. _Le Souvenir de la villa Borghèse, à Rome_, pêche par un éclat trop conventionnel, et heureusement pour le peintre, deux autres tableaux font vite oublier ce pastiche: ce sont la _Rue Hourbarych, au Caire_, et _Une Fontaine arabe_. Le premier, avantageusement placé dans le salon carré, est très-joli de composition, outre le mérite de reproduction qu'on y remarque. Au milieu se trouve un groupe de cavaliers posés d'une façon ravissante; ce tableau, sous le rapport de la couleur, est le meilleur que M. Chacaton ait exposé cette année. _Une Fontaine arabe_ fait briller son habileté ordinaire, mais la composition en est un peu confuse, et nous avons eu besoin de recourir au livret. «Une caravane, avant d'entrer dans le désert, vient faire boire ses chameaux et remplir ses outres.» L'explication donnée avec la plume par M. de Chacaton aide beaucoup à qui veut comprendre la scène rendue par son pinceau. Ce tableau plaît singulièrement par la disposition des groupes pris à part.

Force nous est de renoncer à entretenir les lecteurs de l'_Illustration_ des marines envoyées par M. Gudin, non à cause de leur peu de valeur artistique, mais à cause de leur nombre. Le livret se charge d'expliquer tout au long les sujets choisis par M. Gudin; quatre pages et demie sont spécialement affectées à leur nomenclature raisonnée. Une page commente _le tableau de la Mort de saint Louis_: une demi-page commente _la Vue de la Chapelle de Saint-Louis_; une page relate la _Fondation de la colonie de Saint-Christophe et de la Martinique_; une page et demie fait savoir comment _Lasalle découvre la Louisiane_; reste une demi page pour _l'Incendie du quartier de Péra, à Constantinople_, et pour _l'Équipage du Saint-Pierre sauvé par un brick hollandais_: total, cinq pages et demie. Nous renvoyons le lecteur au livret, en lui recommandant de regarder avec attention _l'Incendie de Péra_, placé dans le salon carré.

Pour exercer le droit de critique vis-à-vis de M. Gudin, il faut se résumer. Son talent, multiple et fécond, est arrivé à une hauteur peu commune, mais il ne grandit plus, et quelques toiles signées du nom de M. Gudin donnent prise à la sévérité.

Le dernier des Commis Voyageurs.

(Voir t. III, p. 70 et 86.)

III.

LE DOUBLE MYSTÈRE.

Au bruit qui se faisait à la porte de l'appartement, Jenny et Marguerite venaient d'accourir; et cette scène, qui jusque-là s'était passée dans l'ombre, se trouva inopinément éclairée. Impossible de rendre le mouvement de surprise qui éclata à la fois chez les divers personnages qui y jouaient un rôle. Jenny ne put contenir un cri étouffé; Marguerite sentit la lampe qu'elle tenait vaciller dans sa main, elles deux hommes en présence poussèrent une exclamation simultanée:

«Édouard!

--Le père Potard!»

Si chacun des acteurs ne se fût pas trouvé placé sous le coup de ses propres émotions, il eût été impossible de ne pas remarquer le trouble de la jeune fille et la pâleur soudaine qui se répandit sur son visage. La mort, en la touchant, ne l'eût pas marquée d'une empreinte, plus profonde. Heureusement l'effet de la surprise troubla le sang-froid ordinaire du père Potard, et Jenny put se remettre de cette secousse avant que des soupçons se fussent éveillés autour d'elle, ce qui lui restait d'altération dans les traits fut facilement imputé à la frayeur, et la jeune fille put se retirer dans sa chambre, le coeur plus tranquille, pendant que le troubadour et l'homme qu'il avait si rudement colleté échangeaient des explications sur leur singulière rencontre.

«Parbleu! s'écria Potard, voilà une aventure. C'est donc vous, Édouard Beaupertuis! Ma foi, oui, c'est vous!»

Le jeune homme avait eu le temps de composer son maintien, et il répondit d'une voix assez calme:

«Moi-même, monsieur; et il me semble que vous auriez pu avoir plus d'égards pour les parements de mon habit, ajouta-t-il en lui montrant ses vêtements fort endommagés par la lutte.

--J'en suis désolé, mon cher; mais dans ce moment-là je vous aurais mis en charpie. Savez-vous pour qui je vous prenais?

--Non, ma foi!

--Pour un voleur, pour un infâme voleur!

--Monsieur!...

--Ne vous fâchez pas! C'est un malentendu qui peut arriver au plus honnête homme. N'empêche que j'aurais eu tout à l'heure un plaisir infini à vous massacrer. J'étais monté en diable!

--Je m'en suis aperçu, monsieur.

--Que voulez-vous! la nuit, on tape où l'on peut. Vous êtes heureux de vous en tirer à aussi bon compte; j'avais soif de sang humain, j'aurais bu dans votre crâne. Le ciel ne l'a pas permis... Mais oublions cela, jeune Beaupertuis; venez dans la salle à manger pour vous remettre. Le combat, est fini; il ne reste plus qu'à panser les blessures. Marguerite, une fiole et deux verres.»

Les paroles avaient été échangées avec rapidité, et c'est à peine si Édouard Beaupertuis avait pu placer quelques monosyllabes. Il avait compris que tous les droits étaient du côté de Potard, en sa qualité de maître du logis. Évidemment surpris par les incidents qui venaient de se passer, on voyait qu'il se tenait sur ses gardes et luttait contre un embarras intérieur. Il suivit machinalement le troubadour, s'assit avec lui à une table, et accepta un verre de bière. L'entretien eût langui si Potard n'avait eu soin de le relever.

«A présent que vous vous êtes un peu remonté le moral, dit-il, expliquez-moi donc, jeune Beaupertuis, ce que vous faisiez tout à l'heure sur le palier de cet appartement. Je suis curieux de l'apprendre.»

Édouard était préparé à cette question, et cependant il ne put se défendre d'un peu d'hésitation avant que d'y répondre. Il se décida enfin, et prenant un ton plus familier;

«Mais il me semble, père Potard, répliqua-t-il, que vous deviez vous attendre à ma visite.

--Tiens, c'est moi que vous veniez voir, Beaupertuis?

--Et qui serait-ce?

--Vous comptiez me trouver ici?

--Sans doute, père Potard.

--Voilà qui est étrange, poursuivit le troubadour en devenant plus soucieux; oui, jeune homme, ceci est étrange. A neuf heures du soir, sans vous tromper de porte. Diable! vous avez la main heureuse.

--Vous m'y aviez engagé, père Potard; souvenez-vous donc de ce que vous me dîtes sur les Terreaux avant de nous séparer: place Saint-Nizier, maison du boulanger, au troisième; ne manquez pas de me venir voir. Eh bien! me voici!

--Vous voici au sixième, jeune Beaupertuis, et dans ma maison où il n'y a point de boulanger. Je vous avais donné une fausse adresse, farceur. Le père Potard n'est visible qu'au dehors; chez lui, jamais.»

Édouard comprit qu'il s'était enferré, et qu'il lui serait plus difficile de sortir de ce mauvais pas qu'il ne l'avait d'abord cru. Il balbutia quelques excuses; mais le troubadour l'interrompit et lui dit avec un air sérieux:

«Jeune homme, pas de mauvaises défaites! On ne fait point aller le père Potard comme le dernier des conscrits. Voyons, de la franchise. On vous a suivi ce soir dans votre campagne du haut en bas de l'escalier, voici près de deux heures que j'ai l'oeil sur vous. Je vous ai vu dans l'allée, au premier, au second, et ainsi de suite, jusqu'au sixième étage; je vous ai aperçu dans la chambre en face: j'ai suivi tout votre manège, et ce n'est pas à moi que vous en donnerez à garder. Je suis indiscret peut-être, mais j'ai mes raisons pour cela. Expliquez-vous avec sincérité.»

La situation de Beaupertuis devenait de plus en plus embarrassante; mais cet embarras même sembla lui rendre sa présence d'esprit. La vieille Marguerite venait d'entrer dans la pièce où se trouvaient les deux interlocuteurs; par un signe, le jeune homme fit comprendre au troubadour qu'il ne pouvait, devant un tiers, entrer dans de plus amples confidences; puis, quand la servante, après avoir achevé son service, se fut retirée, il se leva, ferma la porte avec une espèce de solennité, et, de retour à sa place, il ajouta gravement et à demi-voix:

«Père Potard, je vous crois un honnête homme.

--Je m'en flatte, Beaupertuis.

--Eh bien! sous le sceau du secret, je vais vous confier un mystère de ma vie. Jurez-moi que ce que je vous dirai mourra dans votre oreille.

--Je vous le jure, jeune homme. Muet comme une tombe, vous pouvez y compter. Allez, j'en ai gardé d'autres.

--Sachez donc, père Potard, que je poursuis une aventure avec une grande dame de la ville, avec une comtesse de la place Bellecour, tout ce qu'il y a de plus empanaché.

--Vous en êtes bien capable, répliqua le troubadour en souriant de ce début; bien capable, et elle aussi. Cela me rappelle une certaine marquise d'Arcis-sur-Aube, qui remonte pour moi à 1817 ...»

Les souvenirs anacréontiques abondaient dans la vie du troubadour, et toutes les fois qu'on le mettait sur ce terrain, il sentait renaître ses passions d'autrefois, et s'imaginait devoir reverdir les myrtes de sa jeunesse. Édouard Beaupertuis ne pouvait choisir une diversion plus heureuse aux soupçons vagues dont il était l'objet. Aussi reprit-il toute son assurance.

«Vous le savez, père Potard, ajouta-t-il, l'amour vit de mystère; et, pour cacher cette intrigue à tous les yeux, il a fallu s'entourer de grandes précautions.

--A qui le dites-vous, jeune homme! C'est comme moi à Bar-sur-Seine, pour la femme d'un pharmacien. Dans une cave, mon cher, dans une cave! au milieu des drogues infectes de l'époux et sans le moindre luminaire! On a bien raison de dire que la passion est aveugle. Achevez votre récit; c'est plein d'intérêt.

--Il a donc fallu choisir en ville un lieu de rendez-vous, père Potard, un quartier sûr, populeux, une maison à double entrée. C'est ici que le hasard m'a conduit, sous votre propre toit; c'est dans cette chambre où vous m'avez aperçu...

--Je vous comprends! Épargnez-moi le reste! Vous êtes un heureux coquin, jeune Beaupertuis; mais pourquoi ne pas me dire cela tout de suite?

--Père Potard, un galant homme ne fait de semblables aveux qu'à la dernière extrémité.

--Vous avez raison, Beaupertuis: c'est comme moi à Châlons-sur-Marne; une aventure des plus burlesques avec l'épouse d'un notaire. Un jour il y a alerte, surprise; je m'évade et me donne de l'air; mais le pan de mon habit reste pris dans une porte. Que faire? Il s'agit de sacrifier un frac neuf ou une pauvre femme. Je n'hésite pas une seconde; j'immole le frac sur l'autel de ses charmes, et quitte la Champagne avec une basque de moins. Voilà ce qui s'appelle agir en chevalier français. Il paraît que nous sommes de la même école.»

Le père Potard était de nouveau lancé, et il n'y avait plus d'effort à faire pour lui donner le change. De la femme du notaire il passa à la femme d'un passementier, raconta ses amours d'auberge es ses amours du grand monde, composa une suite d'aventures dont il était le héros, et où il jouait le rôle d'un Amadis et d'un Galaor; le tout entrecoupé de quelques refrains, comme ceux-ci, par exemple:

Lisette seule a le droit de sourire Quand je lui dis: Je suis indépendant.

Ou bien:

Allons, ma belle, Paie à ton tour D'un peu d'amour Le troubadour.

«Beaupertuis, ajouta-t-il, vous êtes jeune, prêtez l'oreille à votre ancien. Moi aussi j'ai été jeune, très-jeune; personne n'a été plus jeune que moi. La vie sans amour est une pipe sans feu. En voyage, il faut des femmes comme il faut des relais; autrement l'existence est un vrai désert de Saharah. Encore dans le désert trouve-t-on des caravanes de chameaux. Règle générale, le voyageur digne de ce nom se ménage un caprice, par arrondissement; c'est le moins qu'il puisse, faire pour le sentiment et sa dignité d'homme.»

Potard eût parlé longtemps ainsi sans être interrompu dans ses excursions sur les domaines de la galanterie; Beaupertuis ne l'écoutait que machinalement et s'abandonnait à ses popres réflexions. Pour peu qu'on ait suivi ce récit avec quelque soin, on aura pu s'assurer de deux choses: la première, c'est qu'Édouard était un habitué de cette maison: la seconde, c'est qu'il ne s'attendait pas à y trouver le père Potard. De stratagème en stratagème, il était parvenu à donner à ce dernier une explication satisfaisante; mais il lui restait à éclaircir l'autre partie du mystère. A quel titre le troubadour se trouvait il là, entre ces deux femmes? Était-ce comme maître un comme commensal? Quels droits avait-il sur cette jeune fille? Ces idées se pressaient dans l'esprit d'Édouard, et un doute pénible venait s'y mêler. Sous l'empire de cette préoccupation, il essaya de renverser les rôles, et de mettre son ancien sur la sellette.

«Père Potard, lui dit-il, vous êtes en fonds pour les vieux péchés; ce n'est pas d'aujourd'hui que votre réputation est faite; vous avez jonché la France de victimes, on sait cela.

--Merci, Beaupertuis, vous rendez justice à vos maîtres; c'est d'un bon naturel. La jeunesse est si présomptueuse à présent!

--Il me semble pourtant, troubadour, que de tous vos exploits, vous oubliez le plus beau. Sur les grandes routes, on peut ne pas se montrer toujours délicat; mais ici, corbleu! vous roulez, sur du choisi. Je vous en fais mon compliment, c'est la fleur des pois.»

Ces paroles, prononcées avec une légèreté qui cachait mal un profond dépit, opérèrent un changement à vue dans la physionomie du voyageur. D'épanouie qu'elle était, elle devint tout à coup sombre et inquiète.

«Pour l'amour de Dieu, jeune homme, ne parlons pas de ça. Plaisantez Potard pour tout ce qui dépasse le seuil de cette porte, c'est bien; il s'y prêtera, il fera chorus. Potard au dehors sera toujours Potard, Potard le noceur, le balochard, le joyeux compère, toujours prêt à chanter la mère Godichon en troubadour qu'il est. Oui, à mort, Beaupertuis, jusqu'à extinction de chaleur naturelle et d'_ut_ de poitrine! Mais ici, ajouta-t-il avec un accent plein d'amertume, ici rien, s'il vous plaît; rien sur cette maison, rien sur ce que vous avez pu y voir. Le hasard vous y a fait entrer; oubliez tout, je vous en conjure.

--Une si jolie fille, ce sera difficile, père Potard.

--Cessez ce langage, jeune homme, reprit le voyageur en prenant la main d'Édouard et la serrant avec vivacité; cessez ce langage, ou nous nous fâcherons. Vous avez un mystère dans votre vie; moi, j'en ai un aussi qu'un seul homme au monde devra un jour connaître, et cet homme, ce n'est pas vous. Écoutez, voulez-vous que nous restions en de bons termes? ajouta-t-il d'un ton suppliant.

--Mais sans doute, père Potard, répondit le jeune homme, touché malgré lui.

--Eh bien! jurez-moi de rayer cette soirée de votre mémoire, de ne m'en plus parler, de n'en parler à personne au monde.

--Comme vous êtes solennel!

--Le jurez-vous?

--Mon Dieu, très-volontiers.

--Merci, jeune Beaupertuis, vous êtes un galant homme; mais il me faut encore une promesse.

--Laquelle? Vous êtes exigeant aujourd'hui.

--C'est que vous ne chercherez plus à remettre le pied ici. Restons chacun sur nos terres, et point d'excursions, s'il vous plaît. Vos grandes dames en seraient trop jalouses.»

Après avoir prononcé ces mois, Potard se leva pour faire comprendre à Édouard que la séance était terminée, il prit lui-même une lampe et accompagna le jeune homme jusqu'à la porte de la maison, où ils échangèrent un adieu en apparence cordial. Cependant, au moment de se séparer, l'un et l'autre trahirent leur pensée par quelques paroles qui moururent sur leurs lèvres.

«Un mystère! Eh bien! je le saurai malgré toi, vieux satyre, se dit Beaupertuis.

--Ce jeune homme en a trop vu! Il faudra changer de logement,» se dit le prudent Potard.

Quand le troubadour fut remonté, il voulut s'assurer si Jenny était remise de ses frayeurs. La jeune fille n'avait pas quitté sa chambre, et Marguerite venait de s'y asseoir à ses côtés avec son rouet. Potard les trouva toutes les deux fort tranquilles; la physionomie de Jenny avait même quelque chose de plus gai et de plus épanoui que de coutume.

«Eh bien! dit le voyageur en déposant sa lampe sur une chiffonnière, voilà une soirée fertile en événements. Il l'a tout de même échappé belle, ce jeune homme; un coup de pouce de plus et je l'étranglais. J'étais si monté!

--Ce n'est donc pas un voleur? répondit Jenny en retenant avec peine un sourire.

--Au contraire, c'est un très-galant homme, le fils d'un de nos fabricants de châles; premier crédit; fameux papier!

--Le fils d'un fabricant! s'écria la jeune fille en relevant la tête. En êtes-vous bien sûr, bon ami?

--C'est connue je le dis, ma petite.

--D'un fabricant de châles! ajouta-t-elle, redevenue rêveuse et inquiète.

--Châles, soieries et nouveautés, reprit Potard; de gros faiseurs qui ont maison à Londres et aux États-Unis, les Beaupertuis.

--Les Beaupertuis, bon ami; et ce jeune homme est un Beaupertuis?

--Édouard Beaupertuis, ma petite, un charmant enfant que, j'ai connu en voyage; pauvre chanteur, mais beaucoup de moyens. Mais qu'est-ce que tu as donc, Jenny? on dirait que tu vas passer. Comme te voilà pâle!

--Ce n'est rien, bon ami; l'émotion de tout à l'heure, l'idée que tel homme, pouvait être, un voleur...

--Un voleur de coeurs, ma mignonne; c'est son genre d'industrie. Il paraît que le gaillard s'en acquitte à merveille.

--Vous plaisantez toujours, dit la jeune fille de plus en plus troublée; un voit que vous fréquentez les mauvais sujets, non ami.

--Allons, voilà que tu me grondes. Eh bien! tu as raison, je ne devrais pas tenir de ces propos. Que veux-tu, petite? à cinquante ans on ne se refait pas.

--C'est donc un coureur que votre Beaupertuis? reprit la jeune fille, qui semblait craindre l'effet de ses scrupules et désirait prolonger cette confidence.

--Un coureur? pas précisément, Jenny; il paraît au contraire qu'il entretient une grande passion, une passion volcanique.

--Vraiment!...

--Oui; et c'est pour cela qu'il montait la garde dans l'escalier. Règle générale, une passion véritable est la compagne des factions infiniment prolongées.»