L'Illustration, No. 0059, 13 Avril 1844
Part 4
La France vient encore d'avoir à exiger en Syrie une réclamation nouvelle pour des traitements odieux commis envers des chrétiens, et pour une attaque armée dirigée contre l'habitation de notre agent consulaire à Latakié. Voici le résumé des faits rapportés par l'_Écho d'Orient_: Un prêtre grec ayant été excommunié par son évêque pour avoir béni un mariage sans autorisation, avait embrassé l'islamisme par vengeance. Cette action transporta de joie la populace musulmane, qui promena en triomphe le renégat dans les rues de Latakié. Cela se passait le dimanche 25 février, au moment où les Européens, qui s'étaient rendus à la chapelle, y assistaient à la célébration de la messe. La populace, passant près du monument, fit entendre des hurlements et assaillit à coups de pierres les fidèles qui s'y trouvaient. Ceux-ci, s'avançaient à la porte, dispersèrent une troupe d'enfants qui les injuriaient et continuaient à lancer des pierres, dont furent blessées quelques femmes. Ces enfants ne tardèrent pas à retourner devant l'église; mais cette fois ils étaient suivis d'une foule compacte au milieu de laquelle on remarquait des Albanais et des musulmans les plus fanatiques de la ville. A la vue de cet attroupement menaçant, les Européens fermèrent la porte du couvent, contre laquelle les furieux tirèrent des coups de pistolet et de fusil. Après avoir vainement tenté de la briser, ceux-ci pénétrèrent par escalade dans l'enceinte du jardin; Européens, hommes et femmes, épouvantés de l'audace et de la rage de la populace, s'étaient déjà réfugiés dans autre jardin contigu à celui du couvent, et appartenant à la maison consulaire de France, croyant ainsi, sous notre drapeau, se mettre à l'abri de l'insulte et de l'assassinat. Mais la maison du vice-consul ne fut pas respectée, et l'un des siens, qui se mit en devoir de la défendre, reçut une balle dans la poitrine. Le consul de France à Beyrouth a demandé la punition des coupables à notre ministre à Constantinople, M. de Bourqueney. Le divan n'a point opposé difficultés; seulement il voulait que, comme dans une circonstance récente, la réparation eût lieu à Beyrouth et non au lieu où l'insulte avait eté commise, bien que, lors de l'affaire de Jérusalem, il ait été dit à la tribune et dans les journaux, par certains organes du gouvernement, que procéder autrement eût été contraire à toutes les règles diplomatiques, comme cette affirmation avait entraîné peu de convictions, cette fois-ci on a préféré, dussent les précédents diplomatiques en souffrir, donner satisfaction à l'opinion publique et aussi, disons-le, à la logique. C'est à Latakié que M. de Bourqueney a voulu que fût donnée la satisfaction et c'est à Latakié que la réparation aura lieu.--Notre paquebot du Levant a apporté également la note officielle suivante remise pour le reiss-effendi, Rafaat-Pacha, entre les mains des premiers interprètes des ministres de France et d'Angleterre: «Sa Hautesse le sultan est dans l'irrévocable résolution de maintenir les relations amicales, et de resserrer les liens de parfaite sympathie qui l'unissent aux grandes puissances. La Sublime Porte s'engage à empêcher, par des moyens effectifs, qu'à l'avenir aucun chrétien abjurant l'islamisme ne soit mis à mort.» C'est la réponse aux pressantes et énergiques protestations que les ambassadeurs français et anglais ont fait entendre contre de récentes et atroces exécution. Ils tendront la main, nous n'en doutons pas, à ce que la peine de mort ne soit pas remplacée par une détention perpétuelle, substitution qui est, dit-on, dans la pensée de la Porte, pensée que les termes de sa note ne contrediraient pas.
Des dépêches de Haïti sont parvenues au gouvernement; elles ont été apportées par le lieutenant de vaisseau Heine, aide de camp de l'amiral Dupetit-Thouars. On s'attend à voir la chambre des députés, comme vient de le faire la chambre des pairs, demander la production de ces documents, qui doivent être de nature à éclairer complètement une question que le ministère a cru pouvoir trancher, on sait comment, tout en se déclarant sans renseignements.
Le peuple haïtien, chez lequel l'amour du travail n'égale pas une passion inquiète pour la liberté, après avoir installé son nouveau gouvernement, et avoir reçu, le 4 du mois de janvier dernier, le serment de son nouveau président, le général Hérard, est déjà en proie à des divisions sanglantes. Pour les uns, l'adhésion du gouvernement aux principes de la constitution n'est pas franche; pour les autres, la constitution est mauvaise, et le gouvernement en poursuit trop énergiquement l'exécution. Enfin, l'irritation des noirs contre les mulâtres est venue s'ajouter encore à ces causes de division, et une collision meurtrière a eu lieu à Lleveia, ville située à quelque distance de Saint-Marc, entre les autorités civiles et les autorités militaires. Un général et six fonctionnaires publics ont été tués. A Saint-Marc également, la ville a été, pendant les journées des 25, 26 et 27 février, mise au pillage par l'armée, qui était en pleine insurrection. Une grande partie des habitants, les mulâtres surtout, suivant en cela le conseil du président, s'étaient réfugiés au Port-au-Prince.
En Espagne, où les bruits d'amnistie ne se sont pas confirmés, où le règne du régime exceptionnel n'a pas cessé, le gouvernement paraît attendre beaucoup de force et de sécurité de la formation d'un corps de gendarmerie à pied et à cheval divisé, comme chez nous, en légions, en compagnies et en brigades. Si les _mulerès_, qui ont montré comment ils entendaient la liberté, arrivaient à prouver qu'ils entendent mieux l'administration, ce serait du moins quelque chose. Mais nous craignons bien que tout leur savoir-faire se borne à créer des gendarmes, des marquis et des grands d'Espagne. Nous avons déjà dit que M. Munoz avait été l'objet de cette dernière faveur; depuis lors, le ministre des finances, M. Carasco; le ministre de la guerre, M. Mazaredo, dont on se rappelle la dépêche sur le bon effet d'_un peu de sang_ versé à propos; le président du conseil, M. Gonzalès Bravo, qui naguère a donné à la reine Christine, dans le _Guirigay_, qu'il rédigeait, des épithètes peu politiques; enfin, M. de Pena Florida, auteur de l'idée d'une gendarmerie, ont été nommés, le premier, comte; le second, lieutenant-général; les deux derniers, grande-croix de l'ordre de Charles III. Que l'Espagne soit donc enfin satisfaite!--Le Maroc aggrave chaque jour ses torts envers cette puissance. Une felouque sortie du port d'Algésiras, et que les trois hommes qui la montaient avaient dirigée vers la côte barbaresque pour y pécher, s'étant approchée du rivage très-inoffensivement, ainsi que doit porter à le penser le peu d'importance de ce petit bâtiment, essuya un coup de feu, tiré du cap de Negret, qui tua un des marins. C'est un nouveau grief à ajouter à tous ceux que le gouvernement de Madrid a déjà contre l'empereur.
En Portugal, l'insurrection occupe toujours la place d'Almeida. La reine en fait pousser très mollement le siège, soit qu'elle ait peu de confiance dans ses troupes, soit qu'elle voie dans cet état de choses un prétexte pour prolonger la position exceptionnelle où le pays est placé. Un nouvel ajournement des cortès vient encore d'être prononcé.
Presque aucun des journaux de Paris ne reçoit de feuilles étrangères. Les nouvelles du dehors sont transmises à la plupart d'entre eux, et de quelque couleur qu'ils soient, par un seul et même bureau de correspondance établi à Paris, qui alimente la presse ministérielle comme la presse de l'opposition. On comprend que quand le bureau de correspondance fait une nouvelle, aucun journal n'est à même de rompre le silence; comme aussi quand il commet une erreur, elle est aussitôt reproduite à des milliers d'exemplaires. On a vu, il y a quelques jours, les journaux annoncer la nomination du président des États-Unis de l'Amérique du Nord, et proclamer M. Van Buren. C'était évidemment une de ces mystifications que fait admettre le premier jour de ce mois. Mais il n'y a qu'un 1er avril dans l'année, et ces facéties, ces erreurs, ou des erreurs et des facéties semblables, se reproduisent souvent à des dates qui n'ont pas le même privilège. Peut-être cela ne demande-t-il pas moins l'attention des journaux que celle des lecteurs.--Du reste, une nouvelle moins controuvée nous est venue de New-York. Lors de la discussion de l'adresse, M. Guizot déclarait qu'il n'y avait pas à espérer que le tarif américain pût être révisé cette année. Cette conjecture a été démentie. La chambre des représentants vient d'être saisie d'un projet de tarif par lequel, pour nous occuper seulement de ce qui intéresse, le plus la France, les vins et les soieries seraient mieux traités qu'ils ne le sont aujourd'hui. Cette proposition, qui réunira une grande majorité à la chambre des représentants, rencontrera beaucoup plus d'opposition au sénat. Mais quand on voit M. Clay, auteur principal du tarif adopté en 1812, pousser activement aujoud'hi à sa modification, on peut espérer que le calcul qui porte ce candidat de la présidence à changer de rôle, indique une conversion semblable chez plusieurs autres hommes politiques.
Le parlement d'Angleterre s'est ajourné au 15. Jusque là le ministère doit rassembler ses forces contre l'amendement de lord Ashley et la motion de lord Palmerston.--On a publié le tableau du revenu de la Grande-Bretagne pendant l'année financière commençant le 5 avril 1843 et finissant le 5 avril 1844. Ce total est de 1,250,924,425 francs. Il s'est manifesté une légère amélioration sur les douanes et sur l'accise, c'est-à-dire l'impôt de consommation; mais c'est l'_income tax_, cette ressources temps de guerre, qui a comblé le déficit. Elle a produit 133,922,165 francs; c'est un impôt de 3 centimes par franc seulement qui ne porte que sur les revenus de 3,750 francs et au-dessus. La somme des revenus dépassant ce minimum fort honnête est donc de 1 milliards et demi. C'est une richesse énorme, mais une richesse aux mains d'un trop petit nombre de personnes, et qui cause la détresse d'une masse de peuple considérable.
O'Connell a repris son oeuvre en Irlande en modifiant son rôle comme nous l'avons indiqué. Dans une dernière séance de l'association qu'il a présidée, il a dit, en parlant avec chaleur de l'accueil qu'il a reçu en Angleterre: «Je croyais l'oligarchie toute-puissante, et j'ai trouvé un peuple parfaitement disposé pour l'Irlande et imbu des plus saines idées de justice; aussi prend-je, dès à présent, l'engagement de ne jamais prononcer une parole qui puisse blesser le peuple anglais. C'est un grand, c'est un beau peuple, et, si je ne suis pas mis en prison, j'irai visiter les districts les plus populeux de l'Angleterre, et vous rapporterai des nouvelles aussi bonnes que celles d'aujourd'hui.» Ce voyage projeté pourrait bien n'être pas exécuté, car il s'accrédite que la sentence, malgré l'appel, sera immédiatement exécutée.
Un jury arbitral avait été constitué d'accord entre M. Grandin, député d'Elbeuf, et M. Charles Laffitte, deux fois élu par le Collège de Louviers, et qui deux fois a vu son élection annulée par la Chambre, pour prononcer sur les dires contradictoires de ces deux messieurs. Ce jury vient de rendre et de publier son opinion, de laquelle il nous paraît difficile en la pressant bien, d'extraire autre chose sinon que M. Grandin n'a pas tout à fait tort, et que M Laffitte n'a pas tout à fait raison.
Nous voudrions pouvoir détourner les yeux d'un événement affreux dont le département de la Loire vient d'être le théâtre, et qui a jeté la désolation et le désespoir dans ces laborieuses contrées. A la suite d'une agitation d'ouvriers mineurs, dans laquelle l'autorité judiciaire avait reconnu tous les caractères d'une coalition, dix-sept d'entre eux avaient été mis état d'arrestation. Le vendredi 5, ces prisonniers partirent de Rive-de-Gier pour être dirigés sur la maison d'arrêt de Saint-Étienne. Nous ignorons par quel motif leur translation ne fut point opérée par la voie du chemin de fer, si rapide et si sûre, et pourquoi le préfet du département et le procureur général de Lyon préférèrent la voie de terre, malgré toutes ses lenteurs et tous ses dangers. Une escorte de 80 fantassins, commandés par un capitaine, de 25 chasseurs à cheval et de 11 gendarmes fut formée pour accompagner le convoi. Une compagnie d'infanterie l'accompagna à distance. A quatre kilomètres de Rive-de-Gier, au hameau de la Grand-Croix, un rassemblement lança des pierres contre l'escorte, et des enfants se précipitèrent à la tête des chevaux. Quelles furent alors les nécessités de situation de la troupe; nous l'ignorons; l'enquête nous le fera connaître, elle nous dira si l'extrémité bien cruelle à laquelle on a cru devoir recourir était absolument inévitable. En attendant, nous avons la douleur d'avoir à dire que cinq hommes du peuple sont restés sur le terrain, atteints de coups de feu à la gravité desquels un d'entre eux, qui se trouvait là en curieux, a déjà succombé. Le convoi a poursuivi sa route, et les prisonniers ont été écroués à leur destination.
A Commentry, dans l'Allier, un éboulement considérable, produit par une violente explosion qui se manifesta dans les galeries des mines, laissa pénétrer le gaz dans une des galeries occupées et bientôt la flamme se répandit avec une rapidité prodigieuse. Cinq ouvriers furent ensevelis; et l'on n'a retiré que des cadavres. Par suite de l'explosion, le feu s'est communiqué au charbon, qui brûle sur une vaste étendue et projeté des flammes qui s'élevaient à une grande hauteur. On s'est rendu en foule de Montluçon et des environs pour contempler ce spectacle de désolation. L'ingénieur des mines est arrivé en toute hâte sur les lieux du sinistre, et n'a trouvé d'autre moyeu que de noyer la mine. Il faudra bien du temps et du travail pour réparer le dommage, qui est évalué à une somme considérable.
On écrit de la Nouvelle-Orléans, le 2 mars, que l'on venait d'y recevoir la nouvelle que la veille au matin, entre deux et trois heures, deux steamers s'étaient rencontrés et entre-choqués sur le Old-River, au-dessous d'Atchafalaya, et que l'un d'eux, le _Buckeye_, a été englouti en moins de cinq minutes. Tous les passagers, au nombre de plus de 300, noirs et blancs, étaient couchés au moment du choc; 60 à 80 ont péri.
La chambre des députés et l'armée ont rendus les derniers devoirs à M. le général de la Bourdonnaye. La chambre des pairs a perdu M. le marquis de Lusignan;--la chambre des lords, en Angleterre, lord Abinger, premier baron de l'échiquier, qui s'était fait une grandi réputation au barreau avant son élévation aux dignités, et alors qu'il portait le nom de Scarlett. Enfin le prince Démétrius Galuzin, général de cavalerie russe, gouverneur général de Moscou, auquel l'empereur avait permis depuis un an, pour le rétablissement de sa santé, de résider à Paris, vient d'y mourir.
Salon de 1844.
Quatrième article.--Voir t. III, p. 33, 71 et 84.
Jusqu'ici, nous avons eu peu de critique à faire: nous avons été heureux dans nos premières promenades au Salon. Il y aurait conscience d'être sévère par plaisir, ce qui ressemblerait fort à de l'injustice. Nous continuons aujourd'hui notre compte rendu approbateur.
Il y a des faits historiques dont la simple narration suffit pour émouvoir les âmes nobles et sensibles. _L'Abdication de Napoléon à Fontainebleau_ est au nombre de ces faits. Nos vieux militaires pleurent encore à ce souvenir, et quelle sera leur douleur en s'arrêtant s'arrêtant devant le tableau de M. Janet-Lange! Nous allons vous faire connaître le moment choisi par le peintre; et, ayant le dessin sous les yeux, vous jugerez vous-même s'il a bien rendu cette désolante scène; «Napoléon pend la plume, et se reconnaissant vaincu, moins par ses ennemis que par la grande défection qui l'entoure, il rédige lui-même la seconde formule de l'abdication qu'on attend: Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur, fidèle à son serment, déclare qu'il renonce pour lui et ses enfants aux trônes de France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire aux intérêts de la France.» Telle est la teneur de l'acte d'abdication, reproduit dans le _Manuscrit_ de 1814. M. Janet-Lange n'est pas resté, selon nous, au-dessous de son sujet: et s'il avait mis plus de noblesse sur la figure de l'illustre personnage présent à l'abdication, son tableau serait à peu près irréprochable. Comme couleur, nous félicitons sincèrement M. Janet-Lange; il y a progrès sur ses oeuvres précédentes.
Au-dessous de l'immense _Fédération_, de M. Couder, les groupes se forment chaque jour. Qu'y a-t-il donc à voir? Approchons: un tableau de M. Papety! Où est _le Rêve, de bonheur_ exposé par lui l'année dernière? Est-ce le même peintre à qui tout le monde accordait le beau nom de poète, qui nous présente aujourd'hui _la Tentation de saint Hilarion?_ M. Papety a-t-il agi sérieusement, ou bien a-t-il voulu tout simplement exposer, afin qu'on n'oublie pas qu'il sait peindre? Cette dernière conjecture est la bonne, nous le croyons. Lorsque M. Adolphe Brune peignit sa belle _Tentation de saint Antoine_, la sévérité de l'exécution fit aisément passer sur le cynisme du sujet. Ici, la même chose n'a pas lieu: la femme qui tente saint Hilarion n'est qu'une femme demi-nue; quant à saint Hilarion, il a peur, il est épouvanté, il est comme terrassé: ce n'est pas une sainte horreur pour le vice qu'il éprouve. Malgré tout le talent qu'il y a dans le tableau de M. Papety, allons plus loin; à cause de ce talent même, nous adjurons le peintre de se contenter de cette seule excursion dans un genre qui est à l'art ce que _la Pucelle_ de Voltaire est à la poésie. Nous l'attendons avec confiance à une oeuvre plus digne de lui; alors, nous lui prouverons bien que notre sévérité présente est dans son intérêt.
M. Champmartin a pris depuis longtemps le titre de peintre religieux. Qui a vu un de ses tableaux les a vus tous par avance, ou à peu près. Les tons rosés et violets y dominent; les groupes sont resserrés, et à peine quelques figures se détachent-elles d'une manière précise. «Laissez venir à moi les petits enfants» a tous les défauts comme aussi tout le mérite qui ont fait la réputation de M. Champmartin. Ce tableau est à la fois trop brillant et trop dur d'aspect. Nous regardons, nous voudrions nous intéresser à la foule des enfants qui s'approchent du Seigneur, mais l'ensemble est si peu harmonieux, que l'oeil ne peut demeurer fixé sur rien. Deux ou trois têtes d'enfants sont charmantes, et celle du Christ n'a pas de vulgarité. Le Portrait de M. Gillibrand rappelle les beaux jours de M. Champmartin, lorsque Barthélémy écrivait dans Némésis:
Un pair! c'est un mortel coiffé de plumes blanches, Largement ondulé d'un pallium sans manches, Tel qu'au grand Muséum l'exposa Champmartin, etc.
Le portrait de M. Gillibrand vaut donc celui de M. le duc de Fitz-James, auquel le poète faisait allusion.
_La Vision de saint Jean_, par M. Bonnegrâce, est d'un véritable style biblique; la composition en est large et digne du sujet. M. Bonnegrâce a parfaitement traduit avec le pinceau ce verset de l'Apocalypse: «La ville était toute brillante de la clarté de Dieu, et la lumière qui l'éclairait était semblable à une pierre de jaspe transparente comme du cristal.» Un peu moins d'incertitude dans le dessin, un peu plus d'harmonie dans la couleur, rendraient cette tuile tout à fait remarquable. M. de Bonnegrâce arrivera, sans aucun doute, à une belle réputation.
La figure du Christ n'a pas de vulgarité, disions-nous, en parlant de «_Laissez venir à moi tes petits enfants._» Le contraire est applicable au Christ peint par M. Millier, dans son _Entrée de Jésus-Christ à Jérusalem_, tableau qui, pris en son entier, ne ressemble pas aux autres tableaux religieux. M. Muller a fait preuve d'originalité. La composition est remarquable, mais bizarre dans certaines parties. Un brouillard se répand sur tous les personnages, et les empêche d'être vus complètement; quelques groupes sont bien posés, notamment celui des gens qui soulèvent une porte. La foule, à gauche, manque de relief. Le paysage est habilement composé. Au total, _l'Entrée de Jésus-Christ à Jérusalem_ est un des bons tableaux de M. Muller.
Si l'on veut prendre une idée exacte des danses espagnoles en pleine campagne, on regardera avec attention _une Danse, souvenir d'Espagne_, par M. Charles Porion, qui expose pour la première fois, et à qui son début fait honneur. Figures et paysages méritent nos éloges; la couleur du tableau de M. Porion nous porte à croire qu'il sera coloriste en même temps que dessinateur.--Dans un tout autre genre, M. Alphonse Teytaud continue ses succès passés. Les Pèlerins d'Emmaüs, que messieurs de l'administration du Musée ont fort mal placés, ont, malgré ce désavantage, attiré nos regards. Ce paysage composé atteste, de la part du peintre, une imagination vive et puissante. Si nous étions plus sûrs de nous,--nos yeux pourraient bien nous avoir trompés, tant _les Pèlerins_ sont placés haut,--nous conseillerions à M. Teytaud de travailler encore sur les premiers plans, pour les rendre aussi beaux que les fonds.--Les paysages de MM. Balourier, Toudouze et Rouyer promettent pour l'avenir.--M. Joseph Thierry a exposé un fort beau paysage, où les campagnes effondrées par la pluie, le ciel éclatant d'un côté, sombre de l'autre, sont peints avec une entente remarquable. Par les détails, on reconnaît dans M. Joseph Thierry le décorateur; ils visent à l'effet.
MM. Morel-Fatio et Louis Meyer se sont réunis pour peindre _une Scène de la visite de la reine Victoria au roi Louis-Philippe_. Le roi de France se rend dans un canot à bord du yacht anglais. Ce tableau est surtout remarquable par son exactitude historique, et nous permet cependant de donner à M. Morel-Fatio un conseil qui s'adresse à tous deux; ils doivent se garder des tons pâles dans les ciels, et des tons bleus dans les flots de l'Océan.
Quatre tableaux de M. Morel-Fatio sont en progrès sur ceux de l'année dernière. _Les régates du Havre_ ont du succès et attirent les regards des visiteurs. _Jean Bart montant la Palme de dix-huit canons, et s'emparant d'un vaisseau hollandais de soixante canons, et la Prise à l'abordage du transport anglais, les Deux Jumeaux par l'heureuse Tonton_, sont des oeuvres de valeur travaillées avec conscience et habileté. Quant aux _Pécheurs normands_, ils ont inspiré à M. Morel-Fatio un petit tableau frais et gracieux.
_Le Combat du brick français l'Abeille, commandé par M. Mackau_, etc., est, sans contredit, le plus beau tableau exposé par M. Meyer. L'effet de matin est poétiquement rendu, et l'on s'intéresse vivement à ce fait d'armes si glorieux de notre ministre actuel de la marine. _Le Sauvetage du brick le Phénix_ manque un peu de vigueur, tout en étant dramatiquement composé. C'est à la couleur qu'il faut s'en prendre. Deux autres petites toiles de M. Meyer sont agréables.
Restons en mer, puisque nous y sommes: s'il vous arrive d'aller aux bains de Trouville, vous rencontrerez sans aucun doute M. Mozin naviguant dans sa barque; il cabote, il va de Trouville au Havre, du Havre à Honfleur. Ce sont ses parages, et rarement il s'aventure plus loin. Suivons-le. Le _Gué de Diouville_ plaît par le sujet même, gracieusement traité. La _Vue d'Honfleur_, à notre avis, est un des bons tableaux de l'Exposition: il serait parfait, si les maisons de la ville avaient un peu plus d'éloignement, ce qui rendrait la mer plus vaste; les accessoires sont peints de main de maître. Enfin, _Paris_ est un joli panorama, plein de lumière et de couleur.