L'Illustration, No. 0059, 13 Avril 1844
Part 3
Les rapports de Constantine avec le Désert sont les plus anciens, les mieux établis, et ceux qui se maintiendront sans doute le plus longtemps. Biskarah, située à sept ou huit jours de marche de Constantine, y envoyait chaque année, au printemps, une caravane de 200 à 300 chameaux chargés de dattes, de tabac en feuilles, d'objets de teinture, de bernous, de henné, de plumes d'autruche, de gomme, de tapis; elle en tirait des armes, des grains et des tissus. L'ensemble de ce commerce s'élevait à 200,000 francs par an. Les habitants de Constantine n'envoyaient jamais de caravane à Biskarah; mais, lors du départ de la colonne chargée du recouvrement de l'impôt, les soldats emportaient quelques objets de l'industrie de Constantine, pour faire des échanges contre des produits du pays. Ces expéditions avaient lieu à l'époque de la récolte des dattes, et la colonne était de retour à la fin de l'hiver. Le même commerce d'échange des mêmes produits avait lieu entre Constantine el Tuggurt, qui est à douze journées de Biskarah, et par conséquent à dix-huit ou vingt de Constantine. Tuggurt payait tribut au bey de Constantine entre les mains un cheik-el-Arab. En 1819 et 1820, le bey se rendit en personne à Tuggurt, qu'il frappa d'une contribution de 500,000 boudjoux.
Courrier de Paris
Longchamp s'est passé sans éclat et sans bruit; on ne parle ni de modes nouvelles, ni d'attelages merveilleux, ni de rivalités audacieuses, ni de luttes à outrance entre le luxe, la vanité et la coquetterie; décidément le jour de Longchamp est un jour comme un autre pour les Champs-Elysées, avec un peu plus de foule, un peu plus de poussière et un peu plus de fiacres que de coutume; sans doute il y a encore d'honnêtes curieux qui se parent dès le matin, et descendent de leur faubourg, femme et enfants sous le bras, pour aller et venir de la place Louis XV à la barrière de l'Étoile jusqu'à extinction de chaleur naturelle; sans doute les étrangers et les provinciaux, s'il y a encore des provinciaux, sortent en toute hâte de leur hôtel garni et vont chercher Longchamp, sur le bruit de son ancienne réputation et de ses splendeurs passées; sans doute quelques commis marchands font des essais d'habits neufs, et quelques grisettes de mauvais goût s'enrubannent et s'étalent; mais Longchamp n'en a pas moins perdu son goût pour les tentatives singulières et les excentricités; il ne crée plus rien, il n'invente plus rien, il n'ose rien. Le Longchamp d'aujourd'hui se promène avec sa robe et son habit du mois dernier; il trotte sur ses chevaux ordinaires et roule dans son équipage de l'an passé; ne lui demandez ni une forme de chapeau inusitée, ni une coupe d'habit inconnue, ni la révélation d'une cravate, ni la découverte d'une étoffe superlative: il viendrait plutôt en robe de chambre et en pantoufles; Longchamp n'a plus d'imagination ni audace; il vit ses trois jours par un reste d'habitude et fait son temps; mais pendant ses trois journées, autrefois si fécondes en médisances, en petits scandales, en rencontres singulières, Longchamp ne fournit pas au chroniqueur d'aujourd'hui la plus mince épigramme, l'originalité la plus simple, le scandale le plus innocent.--Pendant le Longchamp de 1844, on a vu une des plus jolies danseuses de l'Opéra se promener, modestement dans une citadine, au cheval étique et à l'automédon râpé. Du temps du vieux Longchamp, la belle eût fait voler la poussière, sous le pied rapide de ses quatre alezans, laquais devant, laquais derrière, attirant tous les regards et éclipsant les plus élégantes, les plus titrées et les plus belles. Le Longchamp actuel est beaucoup plus honnête, plus retenu, plus modeste; mais n'est-il pas un peu ennuyeux?
--Les églises ont été visitées, pendant la semaine sainte, par une foule empressée et fidèle; est-ce conviction? est-ce curiosité? L'une et l'autre sans doute; il y a des âmes pieuses, Dieu merci, qui obéissent sincèrement au devoir du chrétien dans ces jours de recueillement et de prières; il y a aussi les âmes douteuses et les âmes légères qui se laissent aller au courant et vont où va le flot qui passe; les uns regardent d'un air préoccupé et distrait les images suspendues aux voûtes des temples et se promènent çà et là sur les dalles de marbre comme des ombres incertaines; les autres écoutent attentivement la voix du prêtre et du prédicateur, dans une attitude méditative et recueillie; je doute cependant que les plus indifférents et les plus sceptiques puissent se défendre d'une émotion intérieure et secrète en pénétrant sous les voûtes sonores des églises, par les jours éclatants qui illuminent Paris depuis plus d'une semaine; l'or et le marbre étincellent, l'encens fume, la prière retentit, l'orgue l'accompagne pieusement; le soleil, flamme divine, brille à travers les vitraux et inonde le temple de lumière; les petits enfants, les vieillards et les femmes passent tenant à la main le rameau de buis bénit; c'est un spectacle à la fois magnifique et pénétrant qui élève le coeur et lui montre un refuge, surtout si, en descendant les marches du temple, vous rencontrez un cercueil couronné de fleurs d'oranger et recouvert d'un linceul virginal, pareil à celui que je heurtai l'autre jour en sortant de Notre-Dame; c'était la jeune fille, l'unique trésor d'un illustre magistrat qui venait, pâle et immobile, s'offrir aux prières des morts; les visages étaient consternés, les pleurs roulaient en abondance: «Tant de jeunesse et de beauté! disait-on de toutes parts... âme innocente et pure, âme délivrée, retourne dans le sein de Dieu!»
--Pâques oblige les théâtres à faire leur clôture; mais cet usage pieux a subi, comme tant d'autres, des changements considérables, et s'est modifié avec l'esprit du temps; autrefois, sous la vieille monarchie, les théâtres chômaient pendant la quinzaine de Pâques tout entière; la restauration imita l'ancien régime le plus qu'elle put, et ne demanda cependant aux spectacles mondains que huit jours d'abstinence; la révolution de Juillet est d'une philosophie moins scrupuleuse. Les trois théâtres royaux sont seuls obligés à une clôture de trois jours; les autres théâtres, qu'on appelle les petits théâtres, ont pleine licence jusqu'au vendredi saint inclusivement; et même dans les premières ardeurs publiques de Juillet 1830, le vendredi saint ne fut pas excepté. Le vaudeville fredonnait et la danse gambadait ce jour là comme d'habitude. Cette année, la pénitence a été observée par tous les spectacles indistinctement; voudrait-on revenir peu à peu à la huitaine religieuse et monarchique?
Dans l'ancien régime, la rentrée du Théâtre-Français se célébrait avec solennité; un des acteurs en crédit adressait officiellement une allocution au parterre, avec tous les respects en usage; il y était question du passé et surtout de l'avenir. Si le passé avait péché, l'avenir promettait monts et merveilles. Lekain, Larive, Saint-Prix, Talma, ont pratiqué les derniers cette allocution des vacances de Pâques. Aujourd'hui, les choses s'arrangent plus bourgeoisement et avec moins de cérémonie, la Comédie-Française ne harangue plus le parterre; et la meilleure raison qu'on puisse donner, après celle des usages abolis, c'est qu'il n'y a véritablement plus de parterre; j'appelle parterre, en effet, cette réunion de juges éclairés et assidus qui siégeait non-seulement au parterre proprement dit, mais à l'orchestre, mais dans les loges: tribunal qui avait l'oeil incessamment ouvert sur les acteurs, et ne leur passait pas la plus légère peccadille; cour suprême et savante, qui s'était familiarisée, par une longue étude et une longue pratique, avec tous les secrets de l'art et de la poésie théâtrale; docteurs ès lettres dramatiques, qui possédaient la science de Racine, de Corneille, de Beaumarchais, de Regnard, de Lesage et de Molière, comme un bon conseiller de cour royale ou de cassation tient sa jurisprudence sur le bout du doigt. Or, à l'heure qu'il est, il n'y a plus de parterre, c'est-à-dire il n'y a plus de juges; ce sont pour ainsi dire des passants qui viennent au théâtre comme dans une hôtellerie, pour y loger la nuit, et en sortent le lendemain matin sans seulement se rappeler ce qu'ils y ont vu, pas même l'enseigne de l'hôtel, pas même le nom de l'hôtelier.--Toute habitude, toute intimité est abolie entre les acteurs et le public; le parterre de la veille n'est plus le parterre du lendemain; l'un n'impose plus à l'autre, et celui-ci n'a plus le respect de celui-là; aussi tout va à la diable; les acteurs, faute de surveillants rigides, s'abandonnent à toutes les mauvaises habitudes des écoliers émancipés; le public, à son tour, ne se donne plus la peine de comprendre quelque chose aux oeuvres qu'il considère, non plus comme un objet d'étude et de plaisir élevé, mais comme une façon de passer, tant bien que mal, une heure ou deux. Puisque le public et les comédiens s'en vont, dégénèrent de compagnie, et ne se connaissent plus, que voulez-vous, bon Dieu, que ces gens-là aient à se dire à Pâques, et sur quoi reposerait la harangue? Ils se taisent donc à Pâques comme à la Trinité.
--Les journaux racontent la mésaventure d'un aéronaute appelé Kirsch; cet honnête monsieur avait placardé dans tout Paris des affiches monstres, selon l'usage antique et solennel; c'était, pour lundi dernier que la merveilleuse ascension était annoncée; le lieu était bien choisi. M. Kirsch avait planté sa tente au parc de Monceaux; le ciel par sa splendeur éclatante semblait vouloir se faire le compère de M. Kirsch et le tenter par l'appât d'un voyage dans l'air calme et transparent, mollement coloré de soleil et d'azur. Quant aux curieux, ils étaient en nombre: papas, mamans, petites filles, petits bons hommes, cuisinières, tambours-majors, commis de toute espèce, grisettes, gardes nationaux, sergents de ville et bonnes d'enfants, il y avait des places à dix sous, à vingt et à quarante; prenez vos billets!
La foule avide et, empressée attend, la bouche béante et les yeux ouverts à deux battants, que l'intrépide M. Kirsch escalade les cieux et détrône Jupiter, ou tout au moins aille donner une poignée de main à Junon; mais M. Kirsch n'ira pas si loin. Le ballon en effet s'élève à quelques pieds de terre, rencontre un arbre, se heurte contre ses branches, s'y accroche, se déchire, s'entr'ouvre et crève; M. Kirsch ne soupera pas ce soir dans l'Olympe! La clameur qui s'élève aussitôt n'est pas difficile à deviner. La foule est inhumaine, elle ne pardonne pas la défaite, surtout quand elle y entre pour 50 centimes; on crie donc de toutes parts haro sur M. Kirsch! et dans un temps un peu plus cannibale, on eût vraisemblablement mis l'aéronaute en pièces. Casser les chaises, disperser en lambeaux les débris du ballon infortuné, en faire un auto-da-fé et danser autour de la flamme une ronde diabolique, tels sont les passe-temps des temps civilisés; M. Kirsch n'y a pas laissé sa peau, mais sa recette, que le public a réclamée et reprise sans pitié. Or, le public a fait tout juste ce que honnêtement et chrétiennement il ne devait pas faire. Dans quelle occasion a-t-on surtout besoin du garder la recette, si ce n'est quand on vient de crever son ballon? je vous le demande à vous tous, amoureux, rois, ministres, philosophes, poètes, coureurs de fortune et de renommée, qui lancez en l'air des ballons de toute espèce, ballons de gloire, ballons de génie, ballons de savoir, ballons de bonheur, ballons d'amour, combien s'arrêtent, comme le ballon de M. Kirsch, au premier buisson de chemin et jettent au vent vos rêves évanouis!... Et la foule arrive, qui vous rit au nez au lieu de vous consoler, et fouille dans vos poches pour y chercher et y voler votre dernier espoir: «Honni soit le maladroit aéronaute!» _Vae victis_, mon pauvre M. Kirsch; c'est la morale de ce bas monde.
--Pendant que M. Kirsch crevait comme une outre, mademoiselle Plessis hasardait son ballon dans le _Misanthrope_. Il va sans dire que mademoiselle Plessis s'attaque à Célimène. Que faire, en effet, de cette beauté, de ces vingt ans, de ces yeux miroitants, de ce sourire, de toute cette jeunesse, si on ne l'emploie pas à troubler les coeurs et à faire pirouetter les petits marquis? Mademoiselle Plessis a donc fait la coquette; mademoiselle Plessis possède, il est vrai, une bonne partie des armes nécessaires à Célimène, les yeux, le sourire, la beauté et les vingt ans que nous avons dit; mais elle n'a pas l'arsenal tout entier, ou plutôt il lui manque encore cette fine habileté, cette souplesse perfide et cette grâce traîtresse de la Célimène de Molière; mademoiselle Plessis, en un mot, n'est pas suffisamment scélérate, et a un fond de bonne fille dont Célimène ne s'accommode guère. Mais les Célimène se forment si vite! Il ne s'agit que de commencer, et vous verrez que, le premier pas fait, mademoiselle Plessis ira loin. Son ballon, toutefois, n'a pas échoué à la recherche de Célimène, comme celui de là-haut; il a vogué, au contraire, assez gracieusement, à une élévation moyenne; en attendant qu'il aille aux nues, mademoiselle Plessis est bien capable de l'y pousser et de l'y suivre.
La mésaventure de _Caligula_ n'a pas découragé M. Alexandre Dumas. L'infatigable fabricant est aux prises, à l'heure où je vous parle, avec une tragédie en cinq actes. On ne dit pas encore le titre; mais l'oeuvre sera terminée avant un mois, et représentée probablement après les vacances.
M. Alexandre Dumas a bien des chutes à faire oublier. On affirme qu'il est lui-même frappé de ses récentes disgrâces, et sent la nécessité de faire pénitence et de se racheter. Nous le souhaitons de bon coeur; rien n'est plus affligeant que le spectacle d'un talent en ruines. Que M. Alexandre Dumas relève et rebâtisse l'édifice de sa réputation lézardée, nous ne demandons pas mieux, et au besoin nous apporterons la pierre et le ciment.
--Carlotta Grisi est revenue de Londres triomphante et couronnée de guinées et de bank-notes.--M. Vatel vient d'envoyer à Lablache une tabatière de 3,000 fr., comme témoignage de reconnaissance pour les bons et loyaux services de l'illustre artiste; un empereur n'aurait pas mieux fait: M. Vatel n'est cependant que le directeur du théâtre italien; ce don magnifique annonce que la direction du théâtre italien a du bon tabac dans sa tabatière.--Liszt, à peine de retour d'Allemagne, prépare un concert échevelé; et le Cirque-Olympique, voyant les feuilles poindre et les arbres verdir, monte à cheval, quitte sa salle enfumée du boulevard du Temple, et va caracoler aux Champs-Elysées; le Cirque-Olympique est le meilleur des almanachs; dès qu'il plante sa tente à l'ombre des arbres, et remet _Murât et Napoléon_ en magasin, dites: le printemps est venu... il est venu en effet, et que Dieu en soit béni; respirons l'air embaumé, mes chères belles, et roulons-nous sur la verdure.
La Frégate à vapeur le Princeton.
L'_Illustration_ a rendu compte, dans son numéro du 23 mars, de l'horrible catastrophe arrivée sur le Potomac, près de la ville de Washington, et qui a coûté la vie à plusieurs des hommes les plus éminents des États-Unis.
Nous donnons aujourd'hui la reproduction d'un plan du Princeton, publié par _le Weekly Dispatch_, et qui indique la position du canon dont l'explosion a causé de si affreux ravages, celle des spectateurs et celle des victimes de ce terrible accident.
Cet énorme canon en fer qu'on voit à bâbord, sur l'avant du navire, et qui tourne sur lui-même, constitue, au propre et au figuré, une révolution dans l'art de la guerre, une des inventions les plus meurtrières des temps modernes.
On se souvient que, dans la dernière guerre entre les États-Unis et l'Angleterre, les Américains eurent sur la marine britannique un avantage marqué qui étonna l'Europe et dont ils sont encore fiers aujourd'hui. Ils le durent en très-grande partie à l'emploi du canon à pivot, qui, se ployant sur le pont extérieur de toutes sortes de bâtiments et pouvant se pointer avec facilité dans toutes les directions, permet de mettre à profit toute occasion de prendre en long les vaisseaux ennemis et de les désemparer de leur mâture. Cette tactique réussit au delà de toute espérance et assura la victoire à la flotte américaine.
C'est ce procédé que le capitaine Stockton a perfectionné en l'adaptant à un nouveau plan; et il en faisait la première application à un bâtiment à vapeur, lors de l'expérience qui a eu de si funestes résultats.
On voit, par la différence des proportions de ce canon avec celles des autres pièces qui forment l'armement du Princeton, quelle en est l'importance dans ce nouveau système d'artillerie maritime. La ligne brisée qu'on remarque sur la partie postérieure de la pièce indique la portion détachée par l'explosion et qui, en fracassant le bordage du bâtiment, a frappé tant de victimes.
Le journal américain a fait un rapprochement assez singulier: «Presque toutes les inventions extraordinaires et destructives ont été, dit-il, fatales à leurs auteurs ou patrons dès les premières expériences qui en ont été faites. Ainsi Guillotin, qui a inventé l'instrument de supplice qui porte son nom, a fini ses jours par la guillotine. M. Huskinson, membre du ministère anglais, a été tué par accident, lors de l'inauguration du premier chemin de fer de la Grande-Bretagne. Le capitaine Robert, qui, le premier, a traversé l'Atlantique sur un bâtiment à vapeur, se trouvait à bord du steamer le _Président_ lorsque celui-ci fut, selon toute apparence, englouti par le même Océan. Enfin, il s'en est failli de bien peu que le capitaine Stockton ne pérît victime de son canon destructeur.»
Histoire de la Semaine.
La Chambre, comme les administrations, comme les établissements publics, comme les théâtres, comme la presse quotidienne, comme tout enfin, excepté l'_Illustration_, a pris des vacances. Nous n'avons donc cette semaine qu'un petit nombre d'actes législatifs à enregistrer; les journaux se sont même plus occupés du débat qui a terminé les travaux de la semaine dernière, et dont nous avons donné le résultat au moment même de notre tirage, que de ceux qui ont suivi la reprise des séances. En effet, si la proposition de M. Chapuys de Montlaville n'avait trait qu'à une des questions relatives à la constitution financière de la presse, elle fournissait l'occasion de les traiter toutes. Dans cette polémique il s'est émis peu d'idées nouvelles. Des journaux auxquels les annonces ne viennent point, parce que leur publicité est restreinte, ont demande que l'impôt sur le timbre fût remplacé par un impôt sur les annonces; bien qu'émise dans un intérêt particulier, cette idée devra, comme toutes celles qui se sont produites, être examinée avec soin par la commission que la Chambre va constituer. Comme il est bon qu'elle connaisse toutes les considérations qui, dans le principe, ont fait établir l'impôt du timbre dont on lui demande la suppression, nous croyons devoir mettre sous ses yeux le passage suivant du _Dictionnaire des gens du monde_ (par Slicotti, 1770, t. V, p. 505), où il fut demandé, pour la première fois que nous sachions, et à titre de remède à l'abus du papier blanc: «L'État peut tirer parti des journaux, des journalistes, qui se disputent aujourd'hui l'honneur d'enseigner la France enseignante. Une centaine de pages fondues et étendues dans plusieurs volumes produisent à tels journalistes un revenu de 12,000 livres par année, c'est-à-dire beaucoup plus que ce que trois années du meilleur et du plus fort travail en ce genre aient produit au célèbre Bayle. Or, ces écrivains, qui se disent si bons citoyens, consentiront sans doute avec plaisir à ne tirer de leur ouvrage que 9,000 livres de net (sans compter le tour du bâton), les trois autres mille livres avertissant au profit de l'État. Il est d'équité d'asseoir cette contribution de manière qu'elle soit proportionnée au débit de chaque journal. Or, quelle voie plus proportionnelle que l'établissement d'une formule ou papier timbré pour tous les journaux, formule qui embrasserait de droit les mémoires d'académies, les compositions qui concourent annuellement pour les prix fondés dans la plupart du ces sociétés; et, par extension, les premières éditions des pièces de théâtre, les romans et toutes les productions romanesques? Il résulterait de cet établissement un avantage certain pour les lecteurs et pour les acheteurs, par l'attention qu'auraient les écrivains diffus à ménager le papier. Si quelque caustique opposait à cette partie, de notre projet le mot de Gilles Ménage sur les journaux, nous lui répondrions par celui de Vespasien: _Atqui è lotio est_.»
Lundi dernier la Chambre a délibéré en séance publique sur la prise en considération de la proposition de MM. Saint-Marc Girardin, de Sainte-Aulaire, d'Haussonville, de Gasparin, Ribonet et de Sahime, relative aux comblions d'admission et d'avancement à établir pour les fonctions publiques. Quoiqu'une pareille motion soit une critique évidente de certaines nominations et même de l'ensemble des nominations auxquelles le népotisme et la faveur entraînent la haute administration au détriment des services de l'État, la proposition comptait tant de pères, et de pères conservateurs, qu'il soit difficile de la traiter en enfant perdu. Après quelques développements présentés par M. Saint-Marc Girardin, qui n'a pas eu de peine à établir combien cet arbitraire déconsidère le pouvoir, M. le ministre des affaires étrangères est venu déclarer qu'il ne s'opposait point à la prise en considération d'une proposition sérieuse et sincère, qui n'était pas portée par un autre esprit et ne se proposait pas un autre but que le but et l'esprit qu'elle annonçait ouvertement. C'était la critique des propositions que le ministère avait précédemment combattues, quelquefois sans succès, et une grande partie de la chambre n'a pas paru comprendre que la proposition de M. de Saint-Priest, par exemple, relative à la réforme postale et que M. le ministre des finances a si énergiquement et si vainement repoussée, recélât une intention secrète et un but caché. Il a paru plus vraisemblable qu'on combattait pas cette proposition nouvelle, parce qu'on n'avait nulle chance de le faire avec succès, et que, pour lui comme pour celle de MM. Gustave de Beaumont, Leyd et Lacrosse, sur la corruption électorale, on préférait s'en remettre aux difficultés qui pourraient lui être suscitées plus lard. La proposition a donc été prise en considération à la presque unanimité des votants.
La Chambre a eu ensuite à nommer des commissaires pour l'examen des projets de loi de chemin de fer dont nous avons précédemment mentionné la présentation. Un député, l'honorable M. Havin, dans le désir honnête que l'intérêt général prévalût dans la formation des commissions pour les intérêts de localité, et dans l'espoir naturel qu'un scrutin de rassemblée entière amènerait plus sûrement ce résultat que des scrutins fractionnés de bureaux, a demandé que la Chambre usât de la faculté que lui donne son règlement, et qu'elle n'avait jamais exercée jusque-là, de nommer les commissaires directement et par un scrutin de liste. Havin, dans sa probité, n'a pas prévu qu'un résultat tout avisé à son but sortirait du mode de procéder qu'il avait entamé. C'est cependant ce qui est arrivé. Des organes de la masse, dans toutes les nuances de l'opinion, s'accordent à ce que des coalitions d'intérêts particuliers sont parvenues, au préjudice de l'intérêt général, à faire triompher, au scrutin, leurs candidats.