L'Illustration, No. 0059, 13 Avril 1844
Part 2
Alors je me levai. «Il ne sera point dit que j'aurai bu seul en si bonne compagnie; il faut, madame, que vous me rendiez raison. Il nous faut trinquer ensemble.» Dans un moment d'impatience, le pâle squelette frappa horriblement sa faux contre le parquet, qui fut brise, et la maison s'ébranla. Cependant j'avais rempli un autre verre, «Voilà bien du tapage, ajoutai-je, pour une politesse.--Eh bien! dit-elle, j'y consens, et je bois à tes tortures éternelles dans les flammes de l'enfer.»
En même temps elle buvait mon chambertin tout d'un trait en buveur altéré. Ses deux mâchoires s'écartèrent, et j'entendis la liqueur qui descendait dans ses os avec un bruit semblable à celui du ruisseau qui tombe rapidement de cascade en cascade et se brise sur un lit de cailloux. Elle parut satisfaite de cette action étrange; et, comme si elle voulait sourire, elle me dit avec un épouvantable tremblement de crâne: «Es-tu content maintenant?
--Oh! non, belle dame, pas encore; vous êtes si gracieuse dans vos fastes qu'il ne faut pas s'arrêter en si beau chemin; mais ne craignez pas quelque souhait comme le votre; je suis ici maître de maison et je prétends en avoir la galanterie. A vous donc, séduisante voyageuse; je bois à votre belle santé, sans oublier la peste, votre soeur.--A la bonne heure, dit-elle; à la santé de ma soeur la peste!» Elle choqua son verre contre le mien, et sa bouche énorme engloutit le vin avec un nouveau bruit.
Ces deux libations si inaccoutumées avaient produit sur elle l'effet le plus étrange: il y avait plus de souplesse dans ces os sans cartilages. On eût dit que quelque chose d'animé circulait dans son crâne et autour de ses ossements desséchés, et il y avait comme une lumière obscure qui brillait par intervalles dans les cavités moins profondes de ses yeux. «J'ai encore la du champagne, ma jolie convive, lui dis-je.--Voyons ton champagne.» Et dès que je l'eus versé, elle le but sans m'attendre.
Elle fit un grand bruit, qui était un rire sans doute, mais qui ressemblait à celui d'un mur qui s'écroule, et elle s'écria: «Oh! qu'il est bon ce vin de Champagne.--Vous trouvez, madame? mais vous deviez m'attendre, nous avons d'autres santés à porter.--Je suis prête, parle, parle, et remplis encore ce long verre.--Le voilà plein, mais moins de promptitude. Allons, voluptueuse camarade; à vos meilleurs amis; à la santé des médecins.»
Elle avala tout d'un trait la liqueur pétillante, et jetant son verre, elle pressa ses doigts contre ses vertèbres, et poussant un hurlement de rire, «Ah! méchant, dit-elle, tu fais des égratignures, mais elles sont trop vieilles et moins bonnes que ton vin. Donne-moi, donne-moi la bouteille» Elle la prit et but le reste avec avidité et elle la jeta loin d'elle. C'en était déjà trop sans doute; un esprit brûlant animait ce squelette glacé, et, dans son ivresse, elle se mit à danser avec d'affreuses contorsions qu'elle accompagnait de ses chansons.
SA CHANSON
O la douce boisson que cette liqueur enflammée! Jamais, depuis le jour où la vie, ma soeur jumelle, est née avec moi, je n'avais connu de semblable jouissance.
Ces gouttes ont humecte mes os et les ont fait tressaillir; elles s'y sont insinuées, il m'a semblé qu'une moelle chaude les remplissait et les traversait.
C'en est fait, je ne veux plus emmener avec moi les buveurs, mais je me présenterai chez eux, je m'assiérai à leurs tables et leur dirai: Amis, versez.
Que si l'on trouve que je remplis mal ma place, eh bien! qu'on me destitue et je me fais cabaretière, et j'aurai la plus belle enseigne et le meilleur vin.
Alors les hommes et les jeunes filles n'auront plus peur de la mort, ils viendront chez moi danser devant ma porte, je me mêlerai à leurs rondes et à leurs éclats de rire.
Je n'emploierai plus mon cheval blanc qu'à m'amener des tonneaux de vin et je ferai fondre ma faux; j'en ferai une coupe de fer où pétillera l'air.
On ne mourra plus, car il n'y aura plus de mort; ou bien, si je suis remplacé, je dirai à mon successeur, quand il viendra: Mon ami, bois de ce vin et ris avec moi.
Holà! holà!! mais qu'arrive-t-il donc? ma tête se trouble, et je vois des milliers d'étincelles et des hommes qui circulent et pétillent dans les airs. J'en suis couverte.
Ah! ah! voilà que la terre tremble sous mes pas. Nous allons tous périr, et moi aussi. Ah! ah! cela est jovial. C'en est fait, la terre s'ouvre; je suis morte.
Elle tomba à ces mots et elle était étendue à terre comme un homme ivre; mais il sortait de son crâne comme un râlement, et ses côtes d'ivoire semblaient se soulever comme s'il y avait en dessous un coeur avec ses battements; ses doigts amollis ne se contractaient plus autour de sa faux, qui était tombée avec un bruit retentissant à quelques pas d'elle. Je dis à Marguerite: «Profitons, mon amie, de ce moment et détruisons la faux de la mort» Et tous deux nous allions la prendre et la jeter dans les flammes, lorsque le plafond s'ouvrit, et deux couples d'anges aux figures pâles et recouverts de robes longues comme des linceuls, s'abaissèrent auprès de nous. Ils étaient silencieux, et leurs yeux étaient sans rayons et sans vie. Il y en eut deux qui prirent la faux de nos mains; les deux autres, relevant le squelette endormi de la mort, le soutinrent dans leurs bras, et tous quatre, chargé de ces dépouilles, s'envolèrent et disparurent. Cette apparition était douloureuse. Nous regardions, Marguerite et moi, avec tristesse, et nos yeux se disaient que la mort n'était que le ministre terrible des volontés du Seigneur.
Algérie.
EXPÉDITION DE BISKARAH.
La prise de Constantine 13 octobre 1837, qui fui précédée et suivie à courte distance de l'occupation par les troupes françaises d'une grande partie du littoral Est de l'ancienne régence d'Alger, avait rendu à une indépendance presque complète les peuplades qui habitent ces portions de la province voisines du Saharah, et désignées par les Arabes sous les noms de Djerid, de Zab ou de Ziban. A côté des chefs qui avaient été investis de l'autorité sur ces peuplades par le dernier bey de Constantine, El-Hadj-Ahmed, se produisirent presque immédiatement, lors de sa chute, d'autres chefs revendiquant le pouvoir, soit en leur propre nom, s'ils se croyaient capables de l'exercer, soit au nom du gouvernement français, dont ils recherchaient déjà l'appui, soit enfin au nom d'Abd-el-Kader, dont les progrès récents dans la province de Titteri devaient encourager et faciliter les efforts des musulmans insoumis de la province de Constantine.
C'est ainsi que parurent successivement dans la région du sud, Ferhat-ben-Saïd, El Berkani, Ben-Azouz et Ben-Amar, tous prenant le titre de khalifahs, ou lieutenants d'Abd-el-Kader, et aspirant à diriger, de ce côté, le mouvement à la fois publique et religieux dont l'émir essayait de se constituer le chef par toute l'Algérie. Dans la province de Constantine, comme dans celles d'Oran et de Titteri, la politique d'Abd-el-Kader consista surtout à reconnaître et à s'attacher, par des titres émanés de lui, les chefs qui avaient su se créer un pouvoir et des partisans, et qui lui paraissaient les plus propres à répondre, à ses vues personnelles d'ambition et d'envahissement. Grâce aux rivalités de familles provoquées par Ahmed-Bey, entretenues par Abd-el Kader, l'oasis du Ziban a été, depuis 1837. livre à la guerre civile et à l'anarchie.
A cette époque, le gouvernement de cette contrée était partagé, ou, pour mieux dire, occupé tour à tour par deux familles représentées, l'une par Ferhat-ben-Saïd, l'autre par Bou-Aziz-ben-Ganah. Après l'occupation de Constantine, Ferhat, qui avait, à plusieurs reprises, sollicité la protection des gouverneurs français d'Alger, se trouva naturellement en possession du titre et des fonctions de cheik-el-Arab. Instruit plus tard que Ferhat avait été faire, devant Aïm-Madhi, acte d'obéissance entre les mains d'Abd-el-Kader, M. le maréchal Vallée le remplaça, au mois de janvier 1839, par son compétiteur Bou-Aziz-ben-Ganah.
Le titre de cheik-el-Arab était, sous la domination turque, et est encore aujourd'hui le nom donné au chef du Saharah.
Ce chef avait droit au cafetan en drap d'or et aux honneurs de la musique du beylik. Avant la prise d'Alger, il devait 20,000 boudjoux (le boudjou vaut 1 fr. 80 c.) pour droit d'investiture. L'autorité du cheik-el-Arab s'étendait, au nord, depuis les montagnes d'Aourès et de Belezmah, qui séparent le Saharah, vaste plaine sans plantation des terres cultivées, appelées _Toll,_ collines, mouvements de terrain, jusqu'au pays de Msilah; au sud, jusqu'au pays de Souf, à la limite du grand Désert; de l'est à l'ouest, depuis Tuggurt, qui marquait la limite du Haled-el-Djerid, pays des dattes de Tunis, jusqu'au territoire de la ville d'Agonath. Cet immense territoire, à lui seul presque aussi grand que la province tout entière, est habité par deux populations bien distincte: les Arabes nomades Nedjona, pasteurs nomades, qui passent l'hiver dans le Saharah, et viennent chaque année, au printemps, vendre des dattes et acheter des grains dans le Tell, et les habitants des petites villes groupées dans les oasis, qui ne quittent jamais le Saharah.
Biskarah que les Arabe» prononcent Biskrah est la capitale de ces petites villes; elle compte de deux mille huit cents à trois mille habitants, qui, du temps d'Ahmed-Bey, obéissaient à un kaïd. Il y avait alors à Biskarah une garnison de cent hommes: le territoire sur lequel s'exerçait l'autorité du kaid portait le nom de Zab pays à oasis, où croissent les palmiers à dattes. On y trouve quarante villes rangées en cercle, à peu de distance l'une de l'autre, Biskarah occupant la partie la plus orientale de ce cercle. Le Zab de Tuggurt contient quatorze petites villes moins peuplées que celles du Zab de Biskarah. Le pays de Souf se divise en sept grandes tribus.
Le cheik-el-Arab commandait onze tribus nomades, et en outre Biskarah et son Zab. Sidi Okbah, El Feoth, qui étaient seuls soumis à une administration régulière. Tuggurt et son Zab, les Ouled Soulah, le pays de Souf et El-Kangah, qu'il gouvernait comme il pouvait.
Les anciens avaient donné une idée assez juste du Saharah, en le comparant à une peau de tigre. C'est, en effet, une région couverte de vastes espaces d'une couleur fauve, parsemée d'une foule de points noirs qui se groupent par larges taches, et zébrée de quelques raies grises. Les espaces fauves sont des sables; les points noirs, des villages; les taches, des oasis; les raies, des montagnes. Çà et là apparaissent aussi des plaques presque blanches; ce sont des lacs de sel. De longues et sinueuses lignes qui viennent y aboutir sont les cours d'eau, ou, pour parler plus exactement, les lignes de fond. Les sables sont tapissés d'une végétation naine, où règnent le pistachier et le lotus, et les villages noyés dans de grosses touffes d'arbres fruitiers. Tel est l'aspect général du Saharah. Au delà d'une certaine limite, les points et les taches cessent brusquement, et il ne reste plus dans le fond qu'une nuance fauve presque uniforme; c'est le Désert.
Les villes du Saharah, formées par la réunion de quelques chaumières, sont, pour la plupart, d'un aspect misérable; elles n'ont de remarquable que les jardins dont elles sont entourées. Les habitants fabriquent des haiks espèce de tuniques, et autres étoffes de laine, des paniers et des nattes avec les feuille» de palmier. Les jardins sont tous très-bien arrosés, et n'existent qu'à cette condition; cultivés avec intelligence, ils produisent toutes sortes de fruits et de légumes. A l'extrémité occidentale du Zab de Biskarah, se trouve Doussen, où notre cheik-el-Arab Ben-Ganah a battu Ben-Azouz, lieutenant d'Abd-el-Kader, au mois de mars 1840. Sidi-Okbah est une ville ancienne et célèbre; elle renferme le tombeau de Sidi-Okbah, qui fut le premier conquérant de l'Afrique dans le premier siècle de l'hégire, sous le khalifah d'Osman.
Depuis son installation, notre cheik-el-Arab a eu constamment à combattre l'influence des khalifahs d'Abd-el-Kader. Au mois de juin 1841, un nouveau succès, remporté par Ben-Ganah contre Ferhat-ben-Saïd, lui ouvrit l'entrée de Biskarah; mais il ne put s'y maintenir. Les habitants, qui s'étaient montré d'abord disposés à reconnaître la souveraineté de la France, s'étant vu imposer par Ben Ganah, et à son profit personnel, une contribution de 40,000 fr., se soulevèrent et le contraignirent d'abandonner leur ville et leur territoire. Vers le mois de novembre 1841, la mort de Ferhat-ben-Saïd, tué dans un engagement contre une partie d'Arabes hostiles, vint délivrer Ben-Ganah d'un rival dangereux. Cependant à Biskarah, et dans les tribus qui environnent cette ville, les khalifahs nommés successivement par Abd-el-Kader, Ben-Amar et Mohammed-Séghir, ont, jusqu'à ces derniers temps, soutenu la lutte entre les partisans de Ben-Ganah, sans qu'aucun succès décisif soit venu faire prévaloir d'une manière définitive les intérêts de l'un des compétiteurs, qui, tour à tour, occupent la ville et l'abandonnent selon les occurrences. Aussi notre cheik-el-Arab, réduit à ses propres forces, a-t-il sans cesse demandé l'appui d'un corps auxiliaire de troupes françaises, seul capable, selon lui, de maintenir et de consolider son autorité dans ces parages lointains.
Un tel état de choses entraînait des conséquences désastreuses pour le pays, particulièrement pour la ville de Biskarah, et compromettait d'ailleurs notre domination générale. Laisser là si longtemps flotter à côté du nôtre le drapeau d'Abd-el-Kader, c'était, aux yeux des peuples, un signe de faiblesse et comme une menace permanente contre la sécurité de la province de Constantine. Les transactions commerciales, si nécessaires à un peuple qui ne produit que des objets de luxe, étaient interrompues sur la plupart des points; une barrière presque infranchissable séparait le Tell du Saharah, et des collisions continuelles ensanglantaient les tribus et les villes. La présence des Français à Biskarah pouvait seule mettre un terme à ces agitations, asseoir solidement l'autorité du cheik-el-Arab, en même temps que la domination française, organiser le Ziban, rétablir les relations de commerce entre le Saharah et le Tell, enfin régulariser la perception de l'impôt, ce gage réel de la soumission des populations indigènes. Tels ont été le motif et le but de l'expédition dirigée contre Biskarah.
La division de Constantine vient de terminer avec succès la première partie de ses opérations; elle a parcouru toutes les oasis connues sous le nom de Ziban dans les premières plaines du désert, chassé le khalifah qui y gouvernait au nom d'Abd-el-Kader et dispersé ses soldats réguliers.
Dès le 8 février, les troupes ont commencé à se mettre en mouvement. Un poste de ravitaillement fut établi à Bathnah, à 112 kilomètres sud de Constantine, à moitié chemin environ de Biskarah. Bathnah, où l'on trouve de l'eau, du bois et de l'herbe, est situé près des ruines immenses de Lambasa, au milieu des montagnes. C'est l'entrée d'une longue et large vallée inclinée du nord au sud, qui, séparant les djebel (monts) Aourès du djebel Mestaouah, conduit du Tell dans le Saharah. De grands approvisionnements y furent réunis, et un hôpital militaire installé pour recevoir les blessés et les malades. Le 23 février, la colonne expéditionnaire, commandée par M. le duc d'Aumale, et forte de 2, 100 baïonnettes, de 600 chevaux, de 4 pièces de montagne et de 2 de campagne, était réunie à Bathnah. Les tribus des environs, d'abord fort tranquille, avaient été agitées par les intrigues d'Ahmed-Bey, dans la unit du 19 au 20, des coups de fusil furent tirés sur les avant-postes. En même temps 5 à 600 cavaliers des Ouled Solthan et des Laglular-el-Halfamma occupaient le défilé du Kantana et empêchaient les chameaux, que le cheik-el-Arab avait requis dans le désert pour les transports, de rendre à Radmah. Le 21, quatre compagnies d'élite et 200 chevaux sortirent du camp. Cette petite troupe, guidée par le cheik-el-Arab, marcha toute la nuit; au jour, elle rencontra le rassemblement d'ennemis, le défit et lui tua 15 hommes; la route était libre. Le 25, tous les moyens de transport étant rassemblés, la colonne se mit en route pour Biskarah, avec un mois de vivres, en laissant à Bathnah un bataillon du 31e, 50 chevaux, 2 pièces de montagne et 10 fusils de rempart. L'infanterie était commandée par M. Vidal de Lauzun, du 2e de ligne; la cavalerie par M. le colonel Noël, du 3e de chasseurs d'Afrique; M. le général Lechêne dirigeait les services de l'artillerie.
Arrivée le 20 à M'Zab-el-Msaï, la colonne, après avoir enlevé quelques milliers de têtes de bétail aux Laghdar, réfugiés dans une haute montagne réputée inaccessible, le djebel Metlili, parvint, le 29, à El-Kantara (le pont), le premier village du Désert. C'est une oasis de dattiers située au pied de rochers escarpés, à la sortie d'un défilé fort étroit que traversait une voie romaine, aujourd'hui impraticable. Un beau pont romain, très-bien conservé, donne son nom au village.
Les habitants acquittèrent sans difficulté leurs contributions annuelles.
Le 4 mars, la colonne entra sans coup férir à Biskarah, Mohammed-el-Séghir, marabout de Sidi-Okbah, le dernier khalifah d'Abd-el-Kader, qui occupait la Kasbah de Biskarah avec un bataillon de 500 hommes, avait quitté la ville depuis cinq jours avec ses troupes régulières et s'était réfugié dans l'Aourès, sans réussir à emmener la population. Le soir même, les députations de toutes les petites villes des Ziban et de toutes les tribus nomades, sans exception, étaient dans notre camp, demandant l'_aman_ (le pardon) et la protection de la France.
Le corps expéditionnaire est resté dix jours dans les Ziban; les troupes étaient disséminées sur tout le pays. Quatre officiers versés dans la connaissance des moeurs et de la langue arabes, MM. le commandant Thomas, les capitaines de Neveu, Desvaux et Fornier, visitèrent tous les villages, interrogèrent partout les djemââ (assemblées des notables), et recueillirent des renseignements politiques et statistiques qui permirent à M. le duc d'Aumale de constituer l'autorité, et de frapper une première contribution en argent et en nature (dattes, grains, moutons et chevaux). Les contributions perçues représentent une valeur d'environ 150,000 fr.
Les choses ont été réglées de manière à laisser au cheik-el-Arab un pouvoir que ses services semblent mériter, mais de manière aussi à permettre au commandant supérieur d'exercer sur ses actes une surveillance continuelle, et à donner aux populations les garanties qu'elles réclament. Ainsi, les droits de chaque fonctionnaire ont été fixés publiquement.
L'impôt sera unique, proportionnel à la richesse, et déterminé, chaque année, par une lettre du commandant de la province à chaque tribu ou village; la perception en est confiée au cheik-el-Arab. L'exercice de la justice a été également réglé. Enfin, des ordres ont été donnés pour que les voyages des nomades dans le Tell se fissent à époque fixe, par des routes déterminées, et avec autant d'ordre que possible. Les gens turbulents seront amenés à Constantine comme otages. Une compagnie de tirailleurs indigènes de trois cents hommes occupera la Kasbah de Biskarah, sous les ordres d'un officier français, et en soutenant l'autorité du cheik-el-Arab, représentera la France dans cette contrée lointaine. Un goum de cinquante cavaliers d'élite, fourni par les tribus d'origine noble et exemptes d'impôt, complète l'organisation militaire du pays.
Cette mission toute pacifique ainsi remplie, il restait à atteindre le khalifah d'Abd-el-Kader, et à détruire ses forces déjà affaiblies par la désertion. En s'enfonçant dans la montagne, Mohammed-el-Séghir avait laissé une partie de ses richesses à Mehounech, à 32 kilomètres nord-est de Biskarah. Le groupe de montagnes connu sous le nom de djebel Aourès se termine, vers le sud, par des rochers escarpés à peu près inabordables. C'est au pied de cette chaîne qu'est située l'oasis de Mehounech. L'Oued-el-Abiadh (la rivière Blanche), sortant d'une gorge étroite et entièrement impraticable, arrose une petite vallée remplie de palmiers, de jardins bien cultivés et de maisons en pierre. Cette vallée est enfermée au nord par le djebel Ammar-Kaddou (le mont à la Joue-Rouge), qui dépend du groupe de l'Aourès, et qui n'est accessible que par un seul sentier très-difficile; sur ses flancs déboisés et à pic se trouvent trois petits forts solidement construits, et un village retranché, dont la position était réputée inexpugnable, et qui sert de dépôt, non-seulement aux habitants de l'oasis, mais à beaucoup de gens de l'Aourès et du Saharah.
Occupé une première fois le 12 mars par un détachement sous les ordres du commandant Tramblay, du 3e de chasseurs, le village de Mehounech, dont les habitants étaient allés chercher le khalifah d'Abd-el-Kader pour les défendre, et où 2 à 3,000 Kabyles s'étaient réunis en armes, a été de nouveau attaqué et emporté le 13, ainsi que les forts qui le protégeaient, après une vive et longue résistance, et une lutte corps à corps. Les Kabyles ont fait pleuvoir sur les assaillants une grêle de balles et roulé sur eux des quartiers de rochers. Le duc de Montpensier, qui paraissait pour la première fois à l'armée, dirigea, pendant toute la journée, le feu de l'artillerie, et le soir, en chargeant avec plusieurs officiers à la tête de l'infanterie, il fut légèrement blessé; une balle lui déchira la paupière supérieure de l'oeil gauche. Le village et les forts furent détruits et incendiés le lendemain, ainsi que les immenses magasins qu'ils renfermaient.
Le camp de Bathnah, quelques jours avant, avait été vigoureusement attaqué, à deux reprises, le 10 et le 12 mars. Cette double attaque fut heureusement repoussée, et les Arabes laisseront 31 cadavres sur le terrain. La colonne principale est revenue le 21 mars à Bathnah, d'où elle s'est remise en route pour continuer le cours de ses opérations.
Les sciences géographique et archéologique ont eu leur part dans cette expédition. M. le capitaine d'état-major de Neveu, chargé des travaux géodésiques, a levé avec soin tout le pays parcouru, et M. le capitaine d'artillerie de Lamarre a recueilli des documents précieux sur les restes des établissements romains et surtout sur le Medrashen, signalé par Bruce comme le tombeau de Syphax et des autres rois de Numidie.
Quelques détails, puisés à des sources officielles, donneront une idée exacte de l'importance commerciale du Désert.
Les contributions que le Saharah payait annuellement au bey Ahmed ont été évaluées à 200,000 francs, sans compter les prélèvements faits pour le pacha et pour ses favoris, en dattes, étoffes de laine, couvertures, bernous, haïks, etc.