L'Illustration, No. 0059, 13 Avril 1844

Part 1

Chapter 13,727 wordsPublic domain

L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 3 fr. 75.

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N° 59. Vol. III.--SAMEDI 13 AVRIL 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.

SOMMAIRE.

Albert Thorwaldsen--1770-1844. _Portrait de Thorwaldsen. Bas-Reliefs du Jour et de la Nuit_.--Petits Poèmes du Nord. _L'Orage; la Mort_.--Algérie. Expédition de Biskarah. _Carte de Constantine à Biskarah; les ducs d'Aumale et de Montpensier chargeant les Arabes: Vue de Mehounech_.--Courrier de Paris. _Accident arrivé au ballon de M. Kirsch_.--La Frégate à vapeur le Princeton. Gravure.--Histoire de la Semaine.--Salon de 1844. (4e article.) _Abdication de Napoléon_, par M. Janet-Lange; _Vision de Saint Jean, par Bonnegrâce; Passage du Rummel par une Caravane d'Arabes, par M. T. Frère; Vue prise de Tripoli, par M. Marilhat; la rue Hourbarych, au Caire, par M. Chaenton_.--Le Dernier des Commis Voyageurs. Roman par M. *** Chap III. Le double Mystère.--Mont-de-Piété de Paris.--Arithmétique pittoresque. _Dix-neuf Gravures par Cham._--Bulletin bibliographique.--Modes de Longchamp. _Cinq Gravures._--Rébus.

Albert Thorwaldsen.

1770-1844.

En 1770, un pauvre sculpteur islandais, nommé Golskalk Thorwaldsen, vint avec sa jeune épouse, la fille d'un ecclésiastique, chercher fortune à Copenhague. Pendant la traversée, sa femme lui donna un fils qu'on appela Albert ou Bertel, et qui devait rendre un jour son nom immortel.

Le premier jouet du jeune Thorwaldsen fut un ciseau. A peine eut-il la force de tenir cet instrument, qu'il aida son père à sculpter des têtes ou des statues de bois pour les navires danois. Les heureuses dispositions dont il se montrait doué frappèrent ses parents, qui, ne pouvant lui donner des maîtres particuliers, l'envoyèrent à l'école gratuite des arts de Copenhague. D'abord il ne se distingua pas de ses autres condisciples; mais bientôt son génie naturel se développa, et, en 1787, il remporta la médaille d'argent. A cette époque, il n'avait d'autre ambition que d'embrasser la profession de son père, et de sculpter des figures allégoriques ou des ornement pour les navires; mais la Providence lui réservait de plus hautes destinées. Le peintre d'histoire Abildgaard s'attacha à lui, et lui donna des leçons particulières dont il ne tarda pas à profiter. En 1789, il remporta un second prix, et deux années plus tard, sa composition de _Héliodore chassé du temple_ lui valut la médaille d'or et le patronage d'un ministre, le comte Reventlow; enfin, en 1793, il remporta le grand prix de Rome, c'est-à-dire il obtint une pension d'environ 1,200 fr., garantie pendant trois années de séjour dans la métropole du monde chrétien.

Toutefois, avant de partir pour Rome, le jeune lauréat passa encore deux années dans sa patrie, occupé d'études sérieuses. Il ne s'embarqua que le 20 mai 1796, à bord d'une frégate danoise. Le voyage fut long et pénible: la frégate relâcha dans un grand nombre de ports, et n'arriva à la hauteur de Rome qu'au mois de mars de l'année suivante. Dès qu'il fut installé à Rome, Thorwaldsen se mit au travail; mais plus il faisait de progrès dans son art, plus il désespérait de s'élever jamais au degré de perfection qu'avaient atteint les grands maîtres dont il étudiait, les chefs-d'oeuvre. Comparait-il ses ouvrages à ceux qu'il admirait avec tant d'enthousiasme tout autour de lui, il reconnaissait si bien son infériorité, qu'il prenait un marteau et brisait de ses propres mains les productions trop faibles de sa jeunesse. Vainement ses amis lui prodiguaient des éloges et des encouragements mérités, il ne les écoutait pas, et, mécontent de lui-même, il jonchait le sol de son atelier de statues indignement mutilées.

Trois années se passèrent ainsi. Le temps était venu où sa pension ne devait plus lui être payée. Pauvre, inconnu, trop modeste pour tirer parti de son talent, Albert Thorwaldsen s'était décidé à retourner dans sa patrie. A quoi tient parfois la destinée d'un grand homme? Il allait partir, en 1805, quand il fit la rencontre d'un riche Anglais qui savait aimer et protéger les arts. M. Hope, visitant un jour son atelier, fut frappé de la beauté d'une statue de Jason que le jeune sculpteur danois venait d'achever en terre; il lui en demanda immédiatement une semblable en marbre, et il la lui paya si généreusement, que Thorwaldsen, voyant son existence assurée pour longtemps, renonça à son projet, et se fixa définitivement il Rome.

A dater de cette époque, sa fortune s'accrut chaque année avec sa réputation; il devint en peu de temps l'émule de Canova; les riches connaisseurs de l'Europe se disputèrent ses statues, et surtout ses bas-reliefs; tous les étrangers de distinction qui venaient à Rome s'empressaient d'aller visiter son atelier à la _Casa Buti_ sur la _Piazza Barberini_. Sa galerie particulière passait à juste titre pour l'une des collections privées les plus intéressantes qu'il y eût à Rome: outre un certain nombre de ses sculptures, il y avait réuni un choix remarquable de tableaux des artistes modernes en renom qui avaient habité Rome pendant son séjour. Sa bonté et sa modestie égalaient son mérite. On raconte de lui une foule d'actions généreuses et désintéressées. Le dernier roi de Prusse, pour ne citer qu'un exemple, lui avait fait demander une statue: «Sire, lui répondit Thorwaldsen, il y a en ce moment à Rome un de vos fidèles sujets qui serait plus capable de moi de s'acquitter, à votre satisfaction, de la tâche dont vous daignez m'honorer. Permettez-moi de le recommander à votre royale protection.» Ce rival que Thorwaldsen recommandait si noblement au roi de Prusse était Rodolphe Schadow, dont un voit aujourd'hui la tombe à l'église d'_Andréa delle Fratte_ à Rome. Il se trouvait alors dans une position gênée. Il fit pour son souverain un de ses plus charmants chefs-d'oeuvre, sa _Fileuse_.

La plupart des tableaux dont se composait sa galerie particulière, Thorwaldsen les avait achetés ou commandés à de jeunes artistes qui, ainsi que lui, devaient acquérir plus tard de la fortune et de la gloire, mais qui alors végétaient, encore dans la misère et dans l'obscurité; il en devait d'autres à l'amitié d'anciens condisciples devenus déjà célèbres comme lui. On y remarquait des toiles ravissantes signées Overbeck, Cornélius, W. Schadow, Koch, Carstens, Welter, Meier, Kraft, Sanguinetti, etc... Aucun autre artiste aussi distingué n'eut un pareil nombre d'amis! Quel plus bel éloge pouvons-nous faire de son caractère?

En 1819, la ville de Lucerne commanda à Thorwaldsen un monument qu'elle avait résolu d'élever à la mémoire des soldats suisses morts aux Tuileries le 10 août 1792.--Ce monument, dont il composa le modèle, fut exécuté depuis par un jeune artiste de Constance nommé Ahorn. Tous les étrangers qui visitent la Suisse vont l'admirer. Un lion de grandeur colossale (il a neuf mètres de long et six mètres de haut), percé d'une lance, expire en couvrant de son corps un bouclier fleurdelisé qu'il ne peut plus défendre, et qu'il soutient avec les griffes. Il est sculpté en bas-relief dans une grotte peu profonde creusée, elle, dans un pan de rocher absolument vertical, que couronnent des plantes grimpantes, et du haut duquel se précipite un filet d'eau au milieu d'un bassin disposé tout exprès pour le recevoir. Au-dessus du lion sont gravés les noms des soldats et des officiers morts le 10 août, et à quelques pas de la grotte s'élève une petite chapelle avec cette inscription:

HELVETIORUM FIDEI AC VIRTUTI.

INVICTIS PAX.

Thorwaldsen s'était rendu à Lucerne, pour voir l'emplacement réservé à ce monument. Il saisit avec joie cette occasion d'aller revoir son pays natal. Pendant le court séjour qu'il fit à Copenhague, Frédéric VI, le roi régnant, s'occupait de faire reconstruire l'église Notre-Dame, _vor Frue Kirke_, presque entièrement détruite par le bombardement de 1807. Il commanda à son illustre sujet les statues du Sauveur, de saint, Jean-Baptiste et des douze apôtres.--Thorwaldsen revint bientôt à Rome, où il travailla sans relâche à la composition et à l'exécution de ces chefs-d'oeuvre. «J'ai visité, au palais Barberini, dit M. Valéry, l'atelier de Thorwaldsen, qui, à Rome, semble avoir succédé à Canova dans l'opinion européenne, et dont le talent pur, sévère, poétique, lui est en quelque point supérieur, particulièrement dans les bas-reliefs.--Ses treize statues colossales du Christ et des apôtres sont une noble composition; le Christ, surtout, figure originale, empreinte du génie simple et sublime de l'Évangile, a la majesté sans terreur du Jupiter Olympien. Ces statues, destinées à la cathédrale de Copenhague, montrent l'embarras qu'éprouve le protestantisme de la nudité de son culte, et la pompe nouvelle qu'il cherche aujourd'hui à lui donner. Thorwaldsen, malgré ses vingt années de séjour à Rome, est resté complètement homme du Nord, et son âpre aspect, qui n'ôte rien à sa politesse et à sa bienveillance, forme un vrai contraste avec ses ouvrages, imités, inspirés de l'art grec, et les physionomies italiennes qui peuplent son atelier.» Nous n'avons pas eu le bonheur de voir le grand sculpteur danois; mais quelques-uns de nos amis, plus heureux que nous, nous ont affirmé que l'aspect de Thorwaldsen n'avait rien d'âpre, comme dit M. Valéry.--Sa belle tête, plus noble encore que ses plus sublimes créations, rayonnait, de haut l'éclat du génie, et respirait en même temps une affectueuse bonté. Ses longs cheveux blancs, retombant en boucles soyeuses sur ses épaules, lui donnaient, dans les dernières années de sa vie, l'air d'un barde inspiré; ses yeux bleus, qui semblaient toujours éclairés par le feu de son âme tendre et exaltée, avaient une douceur d'expression incomparable. «Rien qu'à le voir, dit un critique anglais, on ne pouvait s'empêcher de l'aimer.»

Thorwaldsen ne revint définitivement dans sa patrie qu'en 1858, après quarante-deux années d'absence. Il rentra en triomphateur dans cette ville à laquelle il rapportait ses plus beaux chefs-d'oeuvre, et qu'il ne devait jamais quitter. Le jour de son arrivée fut un jour de fête nationale; une foule immense se porta à sa rencontre et salua son retour des plus vives acclamations. Les poètes composèrent des vers en son honneur. Le roi Christian VIII, qui l'avait connu à Rome et qui s'était lié avec lui d'une étroite amitié, le nomma conseiller de conférence et directeur de l'Académie des beaux-arts de Copenhague.

Le 25 mars dernier, Thorwaldsen se rendit, selon son habitude, au théâtre. Avant que le spectacle fût commencé, il tomba à la renverse sur son fauteuil. On l'emporta aussitôt dans sa maison; mais tous les secours furent inutiles. Quelques minutes après il rendit le dernier soupir, sans avoir essayé de proférer une parole, sans avoir poussé la plus légère plainte. Il achevait, sa soixante-quatorzième année. Le jour même de sa mort il avait travaillé à un buste de Luther et à une statue d'Hercule, qu'il devait terminer bientôt pour le palais de Christianburg.--Le samedi 30 mars, sa dépouille mortelle a été ensevelie dans l'église de Holm. Toute la population de Copenhague assistait aux funérailles de ce grand artiste, qui avait eu le bonheur rare de réunir les qualités du coeur à celles de l'esprit.

Thorwaldsen laisse un nom qui ne périra jamais. Il nous serait difficile, on le conçoit, de porter dès aujourd'hui un jugement sur ses oeuvres, disséminées dans presque toutes les capitales de l'Europe; à peine même si nous pourrions en donner une liste complète. La postérité ratifiera, nous n'en doutons pas, la haute opinion que ses contemporains ont toujours eue de son talent. Il restera, si ce n'est le premier, du moins le second des sculpteurs de la première moitié du dix-neuvième siècle; car on l'a souvent comparé à Canova, et la majorité des connaisseurs a toujours persisté à placer Thorwaldsen au-dessus de son illustre rival.--On l'a dit avec raison, «dans les plus beaux chefs-d'oeuvre de Canova, un goût pur et exercé trouve des défauts à corriger; les plus faibles ouvrages de Thorwaldsen offrent des beautés qui enchantent.» Canova l'emporte peut-être dans les statues; mais dans les bas-reliefs, Thorwaldsen se montre inimitable.

Le Danemark, l'Italie et l'Angleterre possèdent actuellement les principaux chefs-d'oeuvre de Thorwaldsen. La villa Sommariva du lac Como s'honore encore de montrer aux étrangers le _Triomphe, d'Alexandre_, commandé jadis par Napoléon pour le palais Quirinal; les bas-reliefs si connus du _Jour_ et de la _Nuit_, et dont l'_Illustration_ donne une reproduction exacte, sont devenus la propriété de lord Lucan; M. Hope a toujours conservé le _Jason_, et depuis il a acheté la _Psyché et le Génie et l'Art_; au duc de Bedford appartient le bas-relief de _Psyché; Hébè_ décore la galerie de lord Ashburton; _Ganimède_ est le principal ornement de celle de lord Egerton.--A Rome nous retrouvons, à la chapelle Clémentine, le tombeau de Pie VII; au Panthéon d'Agrippa, le _Cénotaphe du cardinal Consalvi_; dans le palais pontifical, les stucs d'un lambris représentant _Alexandre à Babylone.--Le palais de l'archevêque, à Ravenne, renferme, dans l'_appartemento nobile_, un _Saint Apollinaire_. Enfin, en 1830, le Campo Santo de Pise s'est encore embelli du _Tombeau_ de l'illustre chirurgien André Vacca, élevé par souscription.--Si Lucerne a son Lion, Varsovie a le _Monument de Poniatowski_; mais c'est à Copenhague qu'il faut aller pour admirer, au Musée, une collection complète de statues et de bas-reliefs, et à l'église Notre Dame, _le Christ et les treize apôtres_ dont nous avons déjà parlé; _Saint Jean prêchant dans le désert; les Quatre Prophètes; le Christ portant sa Croix_. Alors même que toutes ses autres compositions seraient détruites, ces divers chefs-d'oeuvre, réunis dans le même lieu, suffiraient pour assurer à Thorwaldsen l'immortalité dont il est digne.

Petits Poèmes du Nord.

(V. t. II, p. 43; t. III, p. 71.)

LE PREMIER ORAGE.

C'était aux premiers jours du monde, alors que la terre n'avait point encore lassé la miséricorde du Tout-Puissant, sa surface n'etait point encore déchirée par des convulsions vengeresses, les montagnes ne s'étaient point encore soulevées de son sein, et on n'y voyait pas, comme aujourd'hui, le chaos redevenu maître sur des espaces qui lui avaient été arrachés; mais le globe de la terre, récemment bombée des mains de Jéhovah, était jeune et beau: ses courbes s'arrondissaient égales, et une magnifique végétation, cette première végétation créée, s'épanouissait sur ses contours harmonieux.

Alors il n'y avait que des plaines vastes et qui présentaient à l'homme un horizon toujours uniforme et sublime; Dieu était comme empreint dans cette oeuvre... Mais depuis ces temps son esprit s'en est bien retiré et la terre a bien souffert. Jusque-là le ciel environnait le globe dans un fluide d'azur, et des nuages ne s'étaient point échappés des eaux pour l'obscurcir de leurs vapeurs blanches; mais, si jeune encore, la terre avait péché par l'homme, et de jour en jour s'affaiblissaient les faveurs du ciel et arrivaient à leur place les misères, et ce vint le tour du premier orage.

Alors naquirent les vents: on les entendait rouler dans les plaines, mugir dans les bois; les flots déchirés s'entr'ouvrirent et laissèrent emporter les vapeurs; les nuages montèrent, grandirent, se réunirent, et le soleil disparut pour la première fois sous ce bouclier de plomb où s'amortissaient ses rayons les plus subtils, bientôt des gouttes de pluie rares et larges se détachèrent des nuages, puis plus pressées, puis continuelles et se ruant en dardant sur la terre comme des lames d'eau que la tempête dirigeait à son gré avec fureur; l'orage était dans sa force, mais on n'avait point encore vu l'éclair et entendu le retentissement de la foudre.

Au milieu de cette plaine sans autres bornes que le ciel, un homme court éperdu, la tête basse; ses cheveux glacés par l'eau reluisent et se hérissent parfois de douleur; mais on dirait qu'il n'ose gémir. Il marche, il court, mais où? Où trouver un abri contre la tempête? les forêts paraissent au loin bleuâtres, et il aurait atteint la mort avant elles. Une toison le couvre à peine et ne le garantit pas; infortune!... Mais qu'y a-t-il sur cette laine humide? une tache, une tache que toutes les eaux de l'orage ne pourraient point effacer, car c'est du sang... Voyez aussi sur son front ce signe mystérieux.

C'est Caïn c'est le sang d'un frère, c'est le signe du fratricide... C'est Caïn! le voilà tel qu'il s'est fait par son crime, tel que Dieu l'a stigmatisé dans sa colère; car il a voulu que l'homme ne pût être le vengeur de l'homme, et qu'un sauf-conduit sacré garantit sur la terre le meurtrier du meurtre. Mais qui le sauvera de lui-même? qui essuiera ce sang toujours humide? qui écartera le cadavre d'Abel que son remords traîne incessamment devant lui? qui calmera ce coeur où rugissent des orages plus terribles que ceux qui bouleversent les éléments sur sa tête?... Personne et rien!

Et cependant les orages du ciel fondent aussi sur lui: des nappes d'eau tombent lourdes comme du plomb glacé sur sa tête découverte, ses jambes s'enfoncent dans la terre humide. Cette vaine dépouille d'une brebis ne suffit plus pour le sauver de cette tempête inattendue: le vent s'y glisse, la soulève, et la pluie furieuse fouette sa poitrine tiède; et point d'abri! partout le ciel et la plaine.--O supplice! Caïn tombe accablé; il se couche à terre, il rugit de douleur, et sa lèvre violette ne peut laisser échapper le blasphème qui s'y balance.

Tout à coup, au milieu du sifflement de la tempête, il entend une voix qui lui crie: «Lève-toi et marche.» Il se redresse alors, et, soulevant sa paupière, il dit d'une voix mourante: «Est-ce vous, Seigneur?» mais le vent mugit et ne répond pas.... «Mourir!» s'écrie-t-il, et il retombait anéanti... Mais en ce moment lui apparut la cime brumeuse d'un arbre qu'il n'avait point encore vu; un espoir le ranime: c'est là qu'il espère reposer sa tête; sa douleur même lui donne de nouvelles forces. Il s'avance vers cet arbre qui s'élevait comme une pyramide noire: c'était un cèdre dont l'aspect était singulier, ses branches semblaient déchirées et brûlées, et quelques-unes, d'une couleur rouge, portaient un feuillage desséché.

Et comme Caïn s'avançait haletant vers cet arbre, l'arbre paraissait toujours s'éloigner. «Illusion horrible! s'écrie le malheureux, tu ne me tromperas plus, et je veux mourir ici.» A ces mots l'arbre parut marcher de lui-même avec rapidité, et Caïn, relevant la tête, le vit immense à ses côtés. Ses branches inférieures s'étendaient en un large cercle sur le sol, et dans cette enceinte l'humidité avait disparu; l'herbe y semblait flétrie, et un sable brûlé sillonnait par intervalles cet asile où ne voulait point pénétrer l'orage de Dieu.

Caïn reconnut le prodige; il hésita et puis il s'écria: «Qu'importe! le Tout-Puissant est las peut-être de ma misère.» En achevant ces paroles, il se précipité dans le cercle qu'abritait le cèdre; mais là un malaise indéfinissable vint le saisir. Des vapeurs fétides l'étouffèrent, il ne put respirer; il étendit les bras et voulut sortir de cette atmosphère, mais il ne le put; il sentit ses pieds arrêtés. Dans cette agonie, il se mit à gémir, et il pleura des larmes de sang. A ses gémissements répondit un cri de joie qui sortit du feuillage. Ce bruit le fit tressaillir d'horreur et il y porta les yeux.

Mais il ne put les en détourner, car des yeux de feu rencontrèrent les siens et les enchaînèrent sous un charme invincible Tout l'enfer était dans la flamme de ce regard. Caïn voulut s'y soustraire; vains efforts. Il fallait voir ces yeux, et il reconnut avec horreur qu'ils étincelaient sur la tête d'un énorme serpent; il vit les anneaux du monstre se dérouler et quitter l'arbre qu'ils enlaçaient, mais les regards ne le quittaient pas. Il entendit le corps frissonner en rampant sur le sable, le serpent s'approcher de lui, et il sentait ses pieds rattachés à la terre, qui te maîtrisaient comme une statue immobile.

Cependant le reptile infernal le touchait: il siffle et monte autour de son corps. Caïn sentit glisser sur sa peau une peau visqueuse et froide; chaque instant lui révélait les progrès du monstre: ses ossements craquèrent sous les anneaux qui se doublaient sur sa poitrine, ils le pressaient et se replièrent deux fois autour de son cou; et, parvenu à dominer cette tête humaine, le serpent satanique éleva fièrement la sienne et poussa un funèbre sifflement. A ce signal, les cieux s'ouvrirent; leur sein flamboyait d'éclairs, la foudre limita et tout disparut.

Ainsi mourut Caïn, ainsi fut lancé le premier tonnerre de Jéhovah.

LA MORT.

Une pluie froide ruisselai! aux vitres de ma fenêtre, mais j'étais auprès de mon feu, et, pendant que la nature attristée souffrait des caprices de l'hiver, moi je souriais à Marguerite; et tous deux, pressés autour d'une petite table et dans notre chambre chaude, nous faisions un délicieux dîner, plus d'une fois interrompu par des sourires, des libations, des baisers et des tendres propos.

Mais voilà qu'un importun, sortant de je ne sais où, apparaît tout à coup au milieu de cette fête; il venait la troubler, et personne n'était mieux fait que lui pour cela, car c'était la mort. Oui, mes amis, la mort avec son crâne emmanché au bout de ses vertèbres, avec ses côtes d'ivoire et suit double ulna qui s'enfonce si agréablement dans les os tremblotants de ses pieds.

Seulement, pour enjoliver la chose, elle avait jeté sur son squelette un manteau merveilleusement drapé et qui n'était pas sans transparence; elle se soutenait de ce qu'on appelle son bras, sur une longue faux rouillée. Le spectacle, mes amis, était nouveau et n'était point sans charme; il me fit rire; mais Marguerite, effrayée, pousse un cri et pâlit. Il est certain que la mort est la seule femme laide qui déplaise aux autres femmes.

Elle me fit la révérence et me dit: «Me voici;» et son salut fit craquer tous ses ossements. «Bonjour, belle inconnue, lui dis-je, soyez, la malvenue. Vous auriez dû au moins secouer la lourde patte de lion qui sert de marteau à ma porte d'entrée. A tout prendre, vous eûtes raison, car j'aurais bien pu ne pas vous ouvrir. Vous avez bien fait, ma belle sorcière, de me surprendre ainsi; mais que faut-il pour votre service?

--Tu es gai, me dit-elle; tant pis pour ton âme, car celui qui plaisante devant moi est maudit et rit de son dernier rire, il n'y aura pour lui, dans l'autre monde, que des pleurs et des grincements de dents. Mais tu peux bien te douter de ce qui m'amène ici: ce n'est pas la Marguerite que je viens chercher, quoiqu'elle soit jeune et que j'aime prendre les jeunes filles dans mes bras; mais c'est toi; tes jours sont mûrs, sois prêt à mourir.

--Voilà qui se comprend, madame, et c'est la s'expliquer; mais je ne suis guère prêt, malgré votre invitation si pressante. Ainsi revenez tantôt.--Malheureux! me cria-t-elle, c'en est trop..» Et elle allait me frapper... mais je lui dis: «Un instant encore; avant ce grand voyage, laisse-moi boire le coup de l'étrier;» et je remplis mon verre d'un frais chambertin. «A votre santé, madame, à votre... Mais, parbleu, j'allais faire une grande sottise, impertinent que j'étais.»