L'Illustration, No. 0058, 6 Avril 1844
Part 6
Le plus important résultat de l'emprisonnement cellulaire, sans contredit, sera d'éviter la corruption morale que les condamnés se communiquaient entre eux comme une gangrène et d'empêcher toutes les relations criminelles que le contact mutuel engendrait. Mais de deux choses l'une: ou le condamné s'amendera et deviendra un citoyen honnête et actif quand vous le rendrez à la société, et pour cela il faudra que votre sollicitude veille sur lui, que vous lui assuriez du travail, toutes choses que vous ne faites pas pour l'ouvrier honnête, et qui, si vous les eussiez faites plus tôt pour le criminel, eussent peut-être empêché défaillir; ou il ne s'amendera pas, et la mort, lui paraissant préférable au supplice de l'isolement, de voleur il deviendra assassin. Alors peut-être la société se sera obligée d'abolir la peine de mort, mais la cause principale de l'accroissement des crimes n'en subsistera pas moins, et c'est là qu'il faudra inévitablement remonter un jour, car c'est là qu'est la vraie réforme pénitentiaire.
PROJET DE LOI SUR LES PRISONS.
Le projet de loi nous promet une amélioration impatiemment attendue par l'opinion publique: les bagnes seront supprimés. Les frais de construction et d'appropriation pour 17,000 cellules nécessaires au service du nouveau régime pénitentiaire, s'élèveront à la somme énorme de 69,223,430 fr., c'est-à-dire qu'en moyenne la cellule de chaque prisonnier coûtera 2,750 fr. Qu'on se demande combien d'entre eux, combien de pères de famille, avec le dixième de cette somme, eussent pu être arrachés au crime et devenir de bons citoyens! Sans doute, avec ces 69 millions, vous ferez une bonne oeuvre, nous l'espérons mais, encore une fois pourquoi, puisque vous reconnaissez vous-même que vous n'attaquez ainsi ni la cause unique, ni la cause principale du mal, pourquoi hésitez-vous, quand il s'agit d'employer les fonds de ceux des départements et des communes, à des créations qui auraient pour objet de remonter à cette cause, et de porter au désordre que vous signalez vous-même un remède efficace? Chaque commune de France n'a pas encore un desservant et son instituteur, et partout ces fonctionnaires éminemment utiles sont si faiblement rétribués qu'ils ont peine à vivre. Les salles d'asile, les ouvroirs, sont un luxe des grandes villes; les hôpitaux ne suffisent pas à contenir nos malades indigents, vous n'avez pas une école professionnelle pour les enfants du peuple! Avez donc le coeur de demander aux pouvoirs publics quelques millions aussi pour commencer cette réforme positive, charitable, vraiment chrétienne, en même temps que vous demandez 69 millions pour une réforme négative et douteuse, et vous aurez fait vraiment alors oeuvre de philanthropie et de bonne politique.
Entre autres améliorations introduites par le projet de loi, nos signalerons celle-ci; la surveillance immédiate des prisons ou quartiers affectés aux femmes, sera exercée par des personnes de leur sexe. Les prisons seront divisées en trois catégories: maisons de travaux forcés, maisons de réclusion, maisons d'emprisonnement. Un ministre appartenant à l'un les cultes non catholiques sera attaché au service de la maison lorsque les besoins l'exigeront. Deux heures au moins par jour seront réservées aux condamnés pour l'école, les visites et la lecture de livres, dont une commission de surveillance déterminera le choix. Les condamnés âgés de soixante-dix ans et ceux qui auront subi pendant douze ans la peine le l'emprisonnement cellulaire, continueront à être séparés pendant la nuit, mais ils travailleront en commun et en silence pendant le jour. La bastonnade, en vigueur encore dans nos bagnes, sera supprimée; les punitions que le préposé en chef de chaque prison pourra infliger sont celles-ci: la cellule obscure, la privation du travail, la mise au pain et à l'eau, une retenue sur la part qui aurait été allouée au condamné sur ses travaux.
Il y a, dans ce projet de loi, un mélange des deux systèmes sur la valeur duquel il est impossible de se prononcer; l'expérience seule pourra démontrer ses avantages et ses inconvénients. Mais s'il est vrai que le plus grave reproche adressé au système d'_Auburn_ soit le contact des condamnés et la funeste influence qu'ils pourront exercer l'un sur l'autre en rentrant dans le monde, pourquoi y exposer précisément les plus grands coupables? Si la loi du silence est si difficile à faire observer, même à l'aide des répressions immédiates et corporelles, sur quels moyens compte-t-on pour y soumettre des hommes, chez lesquels la tentation de parler, la curiosité seront d'autant plus éveillées, que leur séquestration aura été plus longue?
Mais ne faisons pas de probabilités, elles sont inutiles. Le projet de loi adopte un système d'emprisonnement tellement rigoureux, qu'il faut y renoncer après douze ans de pratique. Pour appliquer ce système, une somme immense est demandée. Nous ne voulons pas rechercher si, en éveillant chez les prisonniers les sentiments de l'honneur et du devoir; si, en distribuant des médailles de bonne conduite, comme le faisait M. Marquet-Vapelot quand il dirigeait la prison centrale de Loos; si, en passionnant les condamnés pour le devoir, comme le fit M Elam-Lynds, directeur du pénitencier d'_Auburn_, qui fait bâtir, sur les bords de l'Hudson, la vaste prison de Sing-Sing par les prisonniers eux-mêmes, qui devaient y être renfermes; si, par un système de sociabilité enfin, plutôt que par un système contraire, il eût été possible de moraliser les criminels; ce serait là, en tout cas, une chose fort difficile, et on ne se soucie guère d'aborder de pareilles difficultés. Mais le système du gouvernement et de la commission une fois adopté, nous demandons si l'heure n'est pas venue de commencer en même temps la réforme pénitentiaire par les améliorations sociales, et si après s'être occupé, tant bien que mal, de l'homme qui a failli, il ne faut pas s'occuper enfin de celui qui est sur le point de faillir, il est beau sans doute de s'efforcer de faire du criminel un honnête homme, mais il serait mieux encore d'empêcher l'homme encore honnête de devenir criminel.
Nouvelles Recherches sur un petit Animal très-curieux.
(2e article.--Voir tome III, page 43.)
Nous avons fait connaître que, de toutes les particularités de l'histoire naturelle de l'hydre, celle qui a d'abord fixé à juste titre et plus spécialement l'attention de l'auteur de ces nouvelles recherches, était la reproduction de cet animal qui se fait naturellement ou expérimentalement de trois manières, c'est-à-dire par bourgeonnement, par division et par production de véritables oeufs. Les corps reproducteurs de ce zoophyte sont donc, de même que chez beaucoup d'autres animaux inférieurs rapprochés des plantes, sont, disons-nous, des bourgeons ou gemmes, des fragments ou boutures, et des oeufs auxquels les physiologistes donnent actuellement le nom d'_ovules_, pour des raisons très-valables que nous devrons mentionner, en parlant bientôt des oeufs des hydres.
Nous avons déjà constaté que les bourgeons étudiés à leur première apparition ne présentent aucun indice d'un genre spécial distinct analogue à l'utricule primordiale des végétaux, ou au germe qu'on a découvert dans ces derniers temps dans l'oeuf de la plupart des animaux même les plus élevés et dans celui même encore de l'espèce humaine Nous savons enfin que le bourgeon de l'hydre est, dès son origine première, un embryon formé par une extension vitale du sac stomacal de la mère. Il n'en est pas de même à l'égard de l'un des plus petits fragments de cet animal, susceptible de devenir un nouvel individu, puisque ce fragment, si petit qu'il soit, mais encore reproductif, étant tout à fait séparé du corps de l'hydre mère, ne peut recevoir d'elle aucun suc nutritif propre à favoriser son développement. Le fragment ou cette bouture qui se présente, dit l'auteur, sous forme d'une sorte d'oeuf bouturaire, diffère cependant d'un oeuf véritable, parce qu'il germe de suite, tandis que la germination de l'oeuf n'a lieu qu'à la fin de l'hiver et au commencement du printemps. Aussi le fragment ou la bouture très-petite de l'hydre a-t-il été considéré comme étant, dès le premier jour même, un véritable _embryon bouturaire_, et c'est sous ce rapport qu'il ressemble à l'embryon gemmulaire, c'est-à-dire provenant d'un bourgeon ou gemme.--Les individus entiers qui proviennent d'une bouture ou d'un bourgeon n'ont donc point passé par l'état d'oeuf. Ils sont de suite embryons, et, aussitôt que ce développement embryonnaire est complet, ils fonctionnent dans leur espèce comme des animaux plus ou moins parfaits dans leur nature après la naissance.
Abordons maintenant l'histoire de l'oeuf de l'hydre et du polype qui en provient. Ce corps reproducteur, déjà trouvé et décrit par Bernard de Jussieu en 1743, par Tremblay en 1744, et par Roesel en 1755, avait été méconnu par ces trois observateurs. Pallas l'avait bien caractérisé et décrit de nouveau en 1766. Le docteur Wagler de Brunswick en avait recueilli plusieurs qui étaient collés soigneusement sur divers corps fluviatiles, et les avait figurés en 1777. Schrank et Schveigger, l'un en 1803 et l'autre en 1820, doutèrent de la réalité de cet oeuf, parce que l'hydre n'a pas d'organes sexuels. Enfin M. Ehrenberg, reprenant tous les travaux de ses prédécesseurs, les décrivit plus exactement et en donna des figures excellentes qui ne concordent pas cependant avec celles de Wagler ni avec celles de l'auteur des nouvelles recherches.
Nonobstant l'exactitude des observations et des déterminations scientifiques de naturalistes aussi recommandables que Pallas, Wagler et M. Ehrenberg, quelques zoologistes qui s'occupent en France de l'étude des organismes inférieurs du règne animal, doutaient encore de la réalité de l'oeuf de l'hydre et se refusaient à admettre comme certains les résultats des recherches nombreuses et très-consciencieuses de M. Laurent. Les trois objections qui lui étaient faites étaient ainsi formulées: selon les uns, l'oeuf de l'hydre n'était autre chose qu'un gemmule ou bourgeon hibernal. Les autres, contrairement à ses déterminations, soutenaient que l'oeuf de l'hydre, pour qu'on fût fondé à le considérer comme un véritable oeuf, devait être composé comme celui de la très-grande majorité et même de la totalité des animaux. Enfin les troisièmes avançaient que les oeufs d'hydre qui sont réellement épineux ou dépourvus d'épines devaient appartenir à deux espèces différentes. Ces trois objections ont ainsi provoqué des réponses péremptoires, sous le titre de _Remarques sur trois questions encore agitées de nos jours relativement à l'oeuf de l'hydre_. Voici les principaux arguments de l'auteur des recherches nouvelles, que présentait à leur appui les preuves matérielles des faits qu'il confirmait et de ceux qu'il découvrait: «Nous nous déterminons, dit-il, à présenter ces remarques sur des questions, les unes en partie résolues par nos prédécesseurs, les autres non encore attaquées avec des principes, en raison de leur importance, lorsqu'on les rattache aux sciences zoologiques, c'est-à-dire à l'anatomie, à la physiologie comparée et à l'histoire naturelle des animaux.»
_Question de l'existence ou de la réalité de l'oeuf de l'hydre_.--«Le principe au moyen duquel ou eût pu résoudre de suite cette première question est certainement que dans la très-grande majorité des animaux plus ou moins connus, lors même qu'ils se reproduisent par des bourgeons et par des boutures, ils doivent encore se propager par de véritables oeufs; ce qui se réduit à dire avec Harvey, et dans un sens plus explicite; _Tout être vivant se reproduit par oeuf._
«L'hydre, déjà reconnue comme animal gemmipare et fissipare, aurait été trouvée de suite ovipare, et il n'eut jamais dû y avoir le moindre doute à cet égard, si tous les auteurs, qui ont émis des opinions diverses sur ce sujet, eussent procédé comme on le doit dans des sciences d'observation.
«Pour bien constater la réalité des oeufs de l'hydre, il fallait éviter de les confondre: 1º avec les boutures, ce qui était facile; 2° avec les bourgeons, ce qui présentait quelques difficultés en raison de ce que ces deux sortes de corps reproducteurs, qui se forment dans les mêmes endroits du corps, pouvaient être considérés comme deux sortes de bourgeons, l'un estival et l'autre hibernal. Dans ces derniers temps, les personnes qui ont adopté, sans examen préalable, la théorie ovologique de H. Wagner (4), et auxquelles nous démontrions que l'oeuf de l'hydre est une ovule simple et univésiculaire, opposaient à cette détermination que ce prétendu oeuf n'est autre chose qu'un bourgeon ou gemmule hibernal.
[Note 4: Dans cette théorie, incomplète parce qu'elle ne groupe pas tous les faits actuellement connus, tout ovule animal, ou oeuf pris dans l'ovaire, est composé d'un premier noyau appelé tache germinative et contenu dans une vésicule très-petite dite du germe, qui est elle-même renfermée dans une autre vésicule plus grande et remplie de jaune.]
«Le doute sur la réalité de l'existence de ce véritable oeuf doit être attribué à plusieurs causes qui sont; 1° la rareté des occasions qu'on a eues jusqu'à ce jour de se les procurer; 2º les empêchements que les observateurs ont éprouvés, alors qu'il s'agissait de compléter leurs recherches sur ce point, et 3º la préoccupation de ceux qui niaient les oeufs parce que l'hydre n'a pas d'organes sexuels, ou parce que ces oeufs ne sont pas composés comme ceux des autres animaux.
«En constatant que ces trois causes réunies ont pu retarder _pendant un siècle_ une détermination scientifique, qui n'offre pas cependant de difficultés trop grandes, on est naturellement conduit à penser qu'il n'y avait qu'à savoir mieux recueillir les oeufs, qu'à compléter les observations et faire des expériences, et enfin qu'à savoir interpréter les faits à l'aide de principes certains, pour résoudre cette première question.»
C'est ce que l'auteur a dû faire et en quoi il nous semble avoir réussi. «Au reste, ajoute-t-il, la question de l'existence de l'oeuf de l'hydre, déjà résolue affirmativement par Pallas et par Wagler, a été tellement éclairée par M. Ehrenberg en 1737, qu'on a peine à croire qu'il se soit encore trouvé en 1839, zoologistes qui aient voulu les considérer comme des bourgeons hibernaux.»
_Question de la composition de l'oeuf de l'hydre_.--Cet oeuf sera-t-il composé comme celui d'une poule et comme ceux d'un très-grand nombre d'animaux? c'est-à-dire, aura-t-il, en faisant abstraction du blanc, un jaune renfermant une vésicule et une tache du gemme? ce dévrait être aussi d'après les vues théoriques de R. Wagner et de ceux qui les ont adoptées.
Mais en cherchant à vérifier ou à appliquer ces vues théoriques à l'étude de la composition des oeufs des hydres, observés depuis leur première apparition jusqu'à leur sortie du corps de la mère, on peut démontrer directement par l'observation et par l'expérience: 1º que les oeufs des hydres sont de véritables corps ovoformes composés d'une substance plastique renfermée dans une coque; 2º que ces oeufs sont univesiculaires et n'offrent point à leur centre une vésicule et une tache germinative, 3º que la substance plastique qu'ils renferment est elle-même germinative et non entourée d'une substance et d'une enveloppe vitelline ou d'un jaune; 4º qu'aucun fait ne permet jusqu'à présent de regarder ces oeufs d'un animal très-inférieur comme offrant quelque analogie avec les gemmes libres des plantes, et 5° que la composition univésiculaire des oeufs des hydres, de ceux des spongilles, de ceux encore de plusieurs vers intestinaux dépourvus d'organes sexuels, et probablement de beaucoup d'autres animaux très-inférieurs, ne permettent plus d'accepter comme valable la théorie ovologique de R. Wagner.
La solution de cette deuxième question est d'une très-grande importance, lorsqu'on étudie comparativement, comme on le fait de nos jours, tous les oeufs des animaux depuis l'homme jusqu'à l'éponge, c'est-à-dire en examinant sous le rapport de leur composition les oeufs des vertébrés, ceux des articulés, et enfin ceux des mollusques et des animaux rayonnes ou zoophytes. Nous verrons bientôt comment doit, être faite cette démonstration de la simplicité de l'oeuf de l'hydre.
_Question de la spinosité de l'oeuf de l'hydre_.--Il ne reste plus à résoudre que la troisième question, celle de la forme épineuse ou non épineuse de cet oeuf. Le lecteur aura bientôt sous les yeux les figures des deux aspects principaux de l'extérieur de cet oeuf, tels que les observateurs les ont constatés et décrits. Cette question, encore pendante en novembre 1842, paraissait susceptible d'une solution prochaine. En effet, dès le printemps de 1843, une étude comparative d'oeufs épineux recueillis à Rennes, et de ceux non épineux recueillis dans les environs de Paris, avait donné les moyens de constater la réalité de ces deux formes. Il ne s'agissait plus que de déterminer si elles appartenaient à deux espèces différentes. En redoublant d'attention, l'auteur des nouvelles recherches croit enfin être parvenu à bien reconnaître que les hydres qui, à Rennes, pondent des oeufs épineux, en font aussi qui ne le sont nullement, et que les hydres des environs de Paris, dont les oeufs se montrent le plus souvent dépourvus d'épines, ont cependant quelquefois une spinosité plus ou moins prononcée, ce qui porte à croire que les individus appartenant à une seule et même espèce font des oeufs dont l'aspect extérieur varie depuis l'état presque lisse de la surface, jusqu'à la forme épineuse la mieux caractérisée.
On peut juger très-facilement, par cet exposé très-succinct des questions attaquées et résolues, combien l'étude de la reproduction du polype d'eau douce, qui présentait encore un grand nombre de points très obscurs, avait besoin d'être reprise en sous-oeuvre et d'être traitée avec toutes les précautions convenables. Ces précautions, on doit bien le penser, devaient être non-seulement un très-grand nombre d'observations directes, mais encore des expériences nouvelles et bien instituées; et il fallait encore que l'esprit de l'investigateur, à l'abri de toute préoccupation, fût familiarisé avec les vrais principes qui permettent de bien interpréter les faits considérés d'abord isolément, et ensuite dans leurs rapports avec tous les autres faits collatéraux du même ordre.
Après avoir étudié minutieusement à part chaque sorte de corps reproducteur, il fallait procéder à leur examen comparatif, en multipliant les observations et les expériences, jusqu'à ce que les résultats de cet examen pussent être considérés comme des faits généraux et constants. C'est ce qui devait être tenté, et c'est en effet ce qui a été exécuté. Nous ne pourrons indiquer ici que les principaux détails de ces observations, qui ont demandé une patience et une persévérance extrêmes, et surtout des expériences ingénieuses auxquelles il fallait avoir recours; mais nous signalerons à nos lecteurs le principe qui a dominé ce travail, parce qu'il est à la fois très-philosophique et éminemment pratique. Ce principe repose sur le fait généralement connu, qu'au fur et à mesure que des organes chargés de fournir des corps reproducteurs se compliquent ou se simplifient, ces corps doivent se compliquer ou se simplifier eux-mêmes. Ce fait, que les botanistes et les horticulteurs ont si bien démontré en étudiant comparativement les diverses sortes de fruits ou graines depuis les plus compliqués dans la série des plantes phanérogames, jusqu'aux plus simples, qui sont les spores ou séminoles des végétaux cryptogames, ce fait si généralement connu devait faire soupçonner que les oeufs des animaux, qui ont à peu près la même composition dans la très-grande majorité des espèces, pourraient cependant être plus simples dans les organismes inférieurs du règne animal, qu'on sait parfaitement, de nos jours, être très-rapprochés des végétaux les plus inférieurs. Pourtant les ovologistes modernes, qui ne devaient et ne pouvaient ignorer ce fait si usuellement connu, le passaient sous silence et se laissaient aller à des vues générales incomplètes, parce qu'elles n'embrassaient pas la généralité des diverses sortes de corps reproducteurs des animaux (oeufs, bourgeons et boutures) qu'il fallait pourtant savoir grouper systématiquement pour en avoir une première conception générale.
Les réflexions que nous venons d'exposer à nos lecteurs sont sans doute suffisantes pour leur faire comprendre toute l'importance de l'étude approfondie de l'oeuf du polype d'eau douce que l'on avait d'abord pris pour une plante.
Les principaux traits de cette étude approfondie sont exprimés par une série de figures dont l'explication simplifiera et facilitera considérablement l'intelligence des faits nombreux et pleins d'intérêt qu'elle embrasse.
Le premier individu figuré à côté porte en même temps un oeuf qui commence à se former à la base du pied, et un bourgeon naissant situé un peu plus haut; l'oeuf est toujours jaune, même au premier moment de son apparition. La substance globulineuse qui s'agglomère sur ce point est située outre les deux peaux. Elle produit une tumeur d'abord peu saillante et à base élargie, qui ne communique point avec la cavité de l'estomac. On distingue ainsi facilement, à la vue simple, et encore mieux à la loupe, cette première différence bien tranchée entre l'oeuf et le bourgeon.
La deuxième figure représente une deuxième hydre qui ne porte encore qu'un seul oeuf, toujours à la base du pied, et en même temps un bourgeon exceptionnel. Cet oeuf et le bourgeon sont un peu plus avancés dans leur développement, et saillent davantage au-dessus du niveau de la peau externe.
Dans le troisième individu, on voit toujours sur le même endroit du corps un bourgeon très-avancé dans son développement, et un seul oeuf qui forme une tumeur encore plus saillante. Cette tumeur distend beaucoup la peau externe de l'animal, qui sera bientôt déchirée et ouverte pour laisser sortir l'oeuf.
La quatrième hydre, qui avait été colorée en rouge, porte en même temps deux oeufs, qui se sont encore formés à la base du pied. L'un de ces oeufs, soulève encore la peau de l'animal, dont la déchirure est imminente, tandis que l'autre, qui s'est formé sur le point du corps de la mère, diamétralement opposé au premier oeuf, ne s'est montré qu'après lui, et n'est encore arrivé qu'au tiers de sa formation.
La cinquième figure représente un fragment de tige de ceratophyllum (plante fluviatile) sur laquelle sont posées trois hydres, dont la plus grande porte autour de la base du pied quatre oeufs disposés en croix. Trois de ces oeufs peuvent être vus, et l'on reconnaît que celui de droite a déjà déchiré la peau de la mère, qui, s'étant retirée et contractée, forme, au-dessous de cet oeuf encore continu, un bourrelet, auquel Roesel donnait le nom de piédestal de l'enflure. Cet observateur considérait cet oeuf comme une maladie du polype. Une deuxième hydre, vue en dessus, dont on ne distingue plus les bras, se meurt entourée des quatre oeufs qu'elle a pondus et agglutinés autour d'elle. La troisième hydre, fixée sur la lige de ceratophyllum, est vue de profil; ses bras sont très-raccourcis; elle n'a autour d'elle que deux oeufs, qu'elle a agglutinés sur la plante. A côté de la grande hydre est encore représenté un petit fragment de tige de ceratophyllum, auquel était agglutiné un seul oeuf.