L'Illustration, No. 0058, 6 Avril 1844

Part 5

Chapter 53,699 wordsPublic domain

Le samedi saint, deux cérémonies importantes ont lieu aux deux extrémités de la ville, le baptême et la confirmation des nouveaux convertis à Saint-Jean-de-Latran, et la messe du pape Marcel à la chapelle Sixtine. Cette messe, chef-d'oeuvre de Palestrina, ne se chante que ce jour-là dans toute l'année; elle est à six voix et produit un effet extraordinaire. Le samedi saint, comme le jeudi, on ne dit pas d'autres messes que la grand'messe, et encore, seulement dans les églises paroissiales. Au _Gloria in excelsis_, les cloches, muettes depuis trois jours, sonnent à toute volée, les canons du château Saint-Ange mêlent leurs explosions retentissantes au bruit soudain qui éclate au même instant dans toutes les rues. Le long des maisons, les laquais et les gens du peuple rangent des vases de terre, des cruches, des marmites hors d'état de servir et que l'on réserve pour ce jour-là; sous la poterie renversée ils placent des marrons de poudre qui la fait voler en éclats; à ces détonations répondent les cris de joie de la foule, et des coups de fusil tirés des fenêtres.

«Dans la journée du samedi saint, on fait bénir dans chaque famille, dit M. de Sivry, le déjeuner de Pâques, qui se compose invariablement d'une soupe aux oeufs, qu'on ne mange guère qu'en cette occasion, d'un gâteau composé d'une pâte très-épaisse au beurre et au fromage, gâteau énorme sur lequel toute la maison peut vivre pendant huit jours, et d'un chevreau rôti en souvenir de l'agneau pascal.

«Le curé de la paroisse vient exprès dans chaque maison faire cette bénédiction, à laquelle sont appliquées des indulgences. Les humains sont tellement attachés à cette pratique, que les pauvres, s'en vont demander à la porte des monastères de quoi préparer ce déjeuner: ils s'adressent de préférence aux capucins, qui leur donnent des oeufs, un morceau d'agneau et de _salame_ (saucisson) avec deux ou trois verres de vin.

«Ce jour-là encore, on lave toutes les maisons de haut en bas; il semble qu'on laisse, comme Jésus, toute la dépouille du vieil homme pour renaître à une vie nouvelle.»

La cérémonie la plus imposante du jour de _Pâques_ à Rome est la messe de Saint-Pierre, célébrée par le pape au grand autel de la Confession. S. S. arrive à travers la vénérable basilique, enveloppé de la chape pontificale, couronné de la triple couronne, et porté sur son trône au milieu du silence et de l'avide curiosité de la foule. Un grand nombre de cardinaux, vêtus de chapes, de chasubles ou de dalmatiques de drap d'argent brodé d'or; les patriarches étrangers, toute la prélature romaine et les hauts dignitaires civils, le sénateur, le conservateur, la garde noble en uniforme, le président, et l'auguste cortège arrivent ainsi jusqu'à la tribune, environnés de toute la pompe du culte catholique.

Après la messe, S. S. donne, comme le jeudi saint, la bénédiction pontificale sur le grand balcon de la basilique.

Empruntons maintenant à un autre écrivain la description de la dernière cérémonie de la semaine sainte.

«Les curieux furent ensuite dîner en hâte, dit M. Simond, et se préparer pour l'illumination et le feu d'artifice qui terminent la semaine sainte. A la nuit, tombante, toute la façade de Saint-Pierre se trouva couverte de voltigeurs suspendus à des cordes, qu'on voyait passer comme des oiseaux, d'un chapiteau de colonne à l'autre, monter et descendre en tous sens, courir le long des corniches, grimper par les côtés saillants de la coupole et par la lanterne jusque sur la boule dorée, se mettre enfin à cheval sur la croix qui termine l'édifice. Un assure que ces hommes entendent la messe, se confessent et reçoivent l'absolution, enfin mettent leur conscience en règle avant de commencer une opération qui présente de si grands dangers. Toute la façade de Saint-Pierre et toute la colonnade qui y aboutit brilla bientôt de la douce lumière de cinquante mille lanternes de papier; mais, en moins d'une heure et à un certain signal, l'édifice entier parut tout à coup en flammes, au moyen d'un très-grand nombre de vases pleins de copeaux et de térébenthine, et distribués sur toutes les parties de l'édifice, auxquels on met le feu simultanément; l'effet en est prodigieux, mais de courte durée. Ce coup de théâtre était à peine fini, que la foule s'est portée sur le pont du château Saint-Ange, afin d'occuper le quai de l'autre côté du Tibre; et ce ne fut pas sans difficulté que nous atteignîmes la maison où nous avions des fenêtres. Rien de comparable certainement ne s'était jamais offert à nos regards. On ne saurait décrire la variété, la force, l'étendue et la durée du feu qui enveloppait le château Saint-Ange, et s'élançait à une hauteur prodigieuse; l'artillerie du château tonnait sans cesse au milieu de ces torrents de flammes, et le Tibre lui-même semblait rouler du feu. Après que tout fut fini, on revit Saint-Pierre, oublié momentanément, paraître, au sein de la nuit obscure, comme une constellation nouvelle à son lever.»

Le pape actuel, S. S. Grégoire XVI, achève aujourd'hui sa soixante-dix-neuvième année; il est né le 18 septembre 1705, à Belline, dans l'État vénitien. Entré, dès sa jeunesse, chez les bénédictins camaldules; il s'y distingua par ses talents et par sa piété. Sa _Dissertation sur le triomphe du Saint-Siège et de l'Église, ou les Novateurs battus par leurs propres armes_, obtint surtout un grand succès. En 1800, Pie VII le nomma membre de l'_Académie de la religion catholique_, qu'il avait fondée. A dater de cette époque, le P. Maur Cappellari (tel était son nom de famille) publia presque chaque année un Mémoire, qui attira l'attention de l'Église. Lors de l'enlèvement de Pie VII, il se retira à Saint-Michel de Murano, dans l'État vénitien; et, en 1814, s'étant rendu à Padoue, il y apprit la délivrance du souverain pontife. «Cet événement bien heureux, dit un de ses biographes, lui inspira un nouvel écrit sur le _concours extraordinaire de tant de prodiges considérés comme motifs de foi._» Quelque temps après il revint à Rome, où il fut successivement nommé abbé procureur général, consulteur de l'inquisition, de la propagande et des affaires ecclésiastiques, examinateur des candidats aux évêchés, consulteur de la correction des livres de l'Église orientale, vicaire général des camaldules, et enfin préfet de la propagande. Dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 1830, mourut Pie VII, après vingt mois de pontificat. Le 2 février 1831, le cardinal Maur Cappellari fut élu pour le remplacer, et prit le nom de Grégoire XVI. Il ne nous appartient pas de faire dans ce journal l'histoire des treize années de son pontificat. Nous terminerons cette courte notice biographique par l'anecdote suivante, empruntée à M. de Geramb: «Celui dont le chef auguste est ceint de la triple couronne de Benoit XII, et dont l'autorité s'étend sur toutes les nations, couche à côté d'un lit magnifique sur une pauvre couchette où il n'y a qu'une paillasse; sa vie est celle d'un gentilhomme peu fortuné. On raconte que, quand il fut nommé pape, son maître d'hôtel étant venu lut demander de quelle manière il voulait que sa table fût servie; «Crois-tu, lui dit-il, que mon estomac soit changé?» Ajoutons, toutefois, ce que M. de Geramb a oublié de nous apprendre, c'est que S. S. Grégoire XVI est de tous les chrétiens celui qui fait le mieux le café.

Questions actuelles.--Réforme des Prisons.

PROBLÈME A RÉSOUDRE

Une société étant donnée où la fortune et les jouissances qu'elle procure sont le but, le rêve, la religion de la plupart des hommes, où l'éducation morale n'est pas encore le droit de tous, où le travail lui-même n'est pas toujours assuré aux travailleurs, où la vie est une course au clocher dont le prix appartient souvent au plus habile et rarement au plus honnête; en un mot, dans une société qui développe tous les appétits sensuels, le goût du luxe, l'amour de l'oisiveté, et où rien n'est organisé pour assurer aux populations, en échange de leurs travaux, un minimum de bien-être matériel et moral; dans une société semblable, trouver le moyen, non de faire que chaque Tantale ait un fruit pour sa faim et une goutte d'eau pour sa soif, mais que chaque coupable soit emprisonné de façon qu'en rentrant dans le monde il se contente de peu ou de rien, et ne soit plus tenté de porter sa main vers les fruits défendus incessamment offerts à sa convoitise. Telle est, dans toute sa vérité et dépouillée de tout prestige et de tout ornement philanthropique, la question difficile que les nations de l'Amérique et de l'Europe se sont posée depuis un demi-siècle, et qu'elles sont loin encore d'avoir résolue. La difficulté est grande en effet, et d'autant plus grande, qu'on n'ose pas ou qu'on ne peut pas attaquer le mal à sa source, en combattre les causes. Tant qu'il en sera ainsi, on diminuera les effets du mal peut-être, mais on ne le guérira pas, et les sociétés impuissantes se condamneront elles-mêmes à l'un de ces tourments que l'antiquité a symbolisés dans le rocher de Sisyphe ou le tonneau des Danaïdes.

On ne se demande pas sérieusement quelles modifications, quelles réformes il conviendrait de faire subir à l'état social pour qu'il produisît moins de désordres; mais ces désordres étant produits, la société en ayant découvert et saisi les auteurs, on se demande comment on parviendra à moraliser les ennemis de la chose publique et des intérêts privés, à leur inspirer des goûts honnêtes, le respect de la propriété, l'amour du travail, pour je Jour où ils rentreront dans la société.

Hâtons-nous de le dire: tant qu'il sera posé dans ces termes, ce problème sera presque insoluble. Dans un pays où le nombre total des accusés et des prévenus, qui était en 1827 de 65,226 s'est élevé progressivement jusqu'en 1840 au chiffre de 98,336, on ne peut considérer comme le plus puissant remède à cette démoralisation croissante, le mode d'emprisonnement des coupables.

Il faut du reste rendre à nos législateurs cette justice, qu'ils ne se dissimulent ni la gravité du mal, ni l'insuffisance du remède qu'ils proposent. «Ce serait envisager une si grande question d'une manière bien étroite, dit M. de Tocqueville, rapporteur de la commission chargée d'examiner le projet de loi sur les prisons (3), que de prétendre qu'un si considérable accroissement des crimes n'est dû qu'au mauvais état des prisons. La commission n'est pas tombée dans cette erreur. Elle sait que le développement plus ou moins rapide de l'industrie et de la richesse mobilière, les lois pénales, l'état des moeurs et surtout l'affermissement ou la décadence des croyances religieuses, sont les principales causes auxquelles il faut toujours recourir pour expliquer la diminution ou l'augmentation des crimes chez un peuple. Il ne faut donc pas attribuer _uniquement_, ni même _principalement_ à l'état de nos prisons l'accroissement du nombre des criminels parmi nous.» Cela est évident, cela frappe tous les yeux; et le gouvernement qui constate lui-même, par ses documents et ses relevés officiels, la profondeur du mal, se borne cependant à proposer comme remède, l'amélioration de l'état actuel des prisons qui n'est «ni la cause _unique_, ni même la cause _principale_ de l'accroissement du nombre des criminels parmi nous.»

[Note 3: Séance du 5 juin 1843.]

Mais alors pourquoi ne pas rechercher cette cause unique et principale? pourquoi ne pas porter votre scalpel là où est le siège de la maladie? Pourquoi? La réponse pourrait être longue et trop vive.

Restons dans les faits. Un fait officiel peut suffire à prouver que quand les masses se passionnent pour quelque grande chose, les natures perverties subissent elles-mêmes cette heureuse influence, et s'abstiennent du mal pour participer au bien.

Le nombre des accusés et prévenus qui, ainsi que nous l'avons dit était en 1827 de 65,220, s'était élevé en 1829 au chiffre de 69,350.

1830 arrive avec ses agitations, ses passions politiques, «année exceptionnelle» dit M. de Tocqueville, «année glorieuse,» ajoutons-nous. Qu'arrive-t-il? Dans ce conflit universel, dans ce bouleversement, dans cette révolution qui ferme les ateliers et jette le peuple sur la place publique, sans doute la propriété va recevoir de plus nombreuses atteintes, les crimes et les délits vont se multiplier? Non; une grande passion enthousiasme ce peuple, il lutte, et ce n'est pas pour ses droits, il n'en a pas; pour ses biens: il est pauvre; mais pour les biens et les droits de la bourgeoisie, et sous l'influence de cette passion généreuse, les mauvais instincts sont comprimés, Paris voit à ses barricades des hommes qu'en d'autres temps la misère eut peut-être poussés en Cour d'assises, et le chiffre de 1820, 69,350, descend en 1830 à celui de 62,544. Dix ans plus tard, en 1840, il s'élevait à 98,336.

Ce fait est significatif, et nous le proposons comme sujet de méditation aux hommes que préoccupe d'une façon absolue la question de la réforme pénitentiaire.

En résumé, nous ne nions pas l'importance de l'amélioration que l'on propose de faire subir à notre système pénitentiaire; elle est certainement, parmi les choses immédiatement possibles, la plus praticable et la plus facile. Mais par cela seul que, suivant l'expression de M. de Tocqueville, l'état des prisons n'est pas la cause unique, ni même la cause principale du désordre profond que signalent les documents officiels, il convenait de rechercher cette cause unique et principale. C'était le plus pressé, c'était ce qui devait attirer toute la sollicitude des hommes d'État; ce n'était pas trop pour cela que de faire un appel à toutes les lumières de la religion et de la science moderne; mais on n'est pas allé au plus pressé, ou est allé au plus facile.

Le problème de la réforme pénitentiaire embrasse les plus grandes réformes sociales. Nous ne nous dissimulons pas l'immense difficulté des moyens que l'on a indiqués jusqu'ici, maison nous accordera que si les gouvernements ne devaient entreprendre que des choses faciles, la science politique ne constituerait plus le plus haut degré de l'enseignement humain, et c'est peut-être parce que depuis longtemps les pouvoirs publics n'osent pas aborder la solution des difficultés sociales, que tant d'hommes médiocres se croient appelés à devenir des hommes d'État.

Nous avons taché d'agrandir la question et de lui restituer sa haute importance sociale; mais il est évident que pour cela, nous avons dû sortir un moment du terrain pratique dans les limites duquel on a restreint la réforme pénitentiaire; du moins nous avons conscience de n'être pas sorti des limites du possible, et ce qui paraît utopie aujourd'hui pourra être réalisé demain par une administration active, intelligente et dévouée.

Hâtons-nous, toutefois, de rentrer dans le mouvement actuel, dans le cercle des améliorations qui sont sur le point d'être adoptées, et étudions la question du point de vue actuellement pratique.

BUT PROPOSÉ.--ÉTAT DES PRISONS.--DIFFÉRENTS SYSTÈMES.

Jusqu'ici l'emprisonnement des criminels avait été, de la part de la société, surtout un acte de vindicte publique; la prison était un enfer avec ses divers degrés de supplice: le cachot, le secret, la gêne, les fers, la paille humide, le défaut de nourriture. Les prisonniers vivant en commun, dans un horrible désordre, se livrant aux plus hideux excès, se corrompaient mutuellement par leur contact, et s'encourageaient aux vices les plus détestables. Chaque prison était une école de crime, de cynisme et d'effronterie, et aujourd'hui encore nos bagnes témoignent de l'état barbare de notre vieux système pénitentiaire. Les nations tendent, depuis longtemps, à effacer de leurs codes et de leur sol ces vestiges honteux de cruauté et de barbarie; mais les améliorations s'opèrent lentement, elles sont l'oeuvre des siècles. Il faut le croire, car, en vérité, si les grands problèmes sociaux devaient tous être abordés, comme celui de la réforme pénitentiaire, aussi lentement et aussi indirectement surtout, ce serait à désespérer! de tout progrès, de toute création généreuse et populaire.

Aujourd'hui, la société veut que l'expiation qu'elle inflige ait le double but de châtier et de moraliser; elle veut que la prison cesse d'être un lieu d'orgie, de corruption et de débauche; elle veut en faire, non un lieu de délices, tant s'en faut! mais un asile de silence, de solitude, de travail et de méditation. Cette pensée est belle et grande. Voyons quels sont les moyens de la réaliser.

Deux systèmes, essayés tous deux en Amérique, sont en présence: l'un, connu sous le nom de système d'_Auburn_, consiste à séparer les prisonniers pendant la nuit, en les enfermant chacun dans une cellule, et à les réunir pendant le jour dans un atelier et pour un travail commun, en leur imposant la loi du silence absolu.

Le second, connu sous le nom de système de _Philadelphie_, consiste à emprisonner le condamné pendant toute la durée de sa peine dans une cellule, d'où il ne sort ni nuit ni jour, où il n'est jamais un contact avec aucun prisonnier, et où il ne reçoit d'autre visite que celle des gardiens, du directeur, de l'aumônier, de l'instituteur, etc.

Le système d'_Auburn_, qui compte aujourd'hui vingt-cinq ans d'expérience, en réunissant les prisonniers pendant le jour, a l'avantage de ne pas enfermer l'homme vivant dans un tombeau, de ne pas le priver de la vue de ses semblables. La loi du silence, qui l'empêche de communiquer avec les prisonniers, est un obstacle à la corruption, a contribué à étendre et à maintenir les habitudes de réflexion et d'obéissance. Mais que d'inconvénients!

L'une des causes les plus fréquentes de récidive jusqu'ici pour les réclusionnaires libérés, est la rencontre d'un ancien compagnon d'infortune, qui ébranle les résolutions honnêtes, réveille les mauvais penchants, menace, domine par la crainte d'une révélation, et entraîne au crime l'homme qui était le plus près de s'en éloigner pour toujours. Que d'histoires touchantes ont été racontées à ce sujet! Vous rappelez-vous celle-ci?

Un malheureux jeune homme, sorti de la maison centrale de Clairvaux, où il venait d'expier un coupable entraînement plutôt qu'un crime, arrive à Paris avec quelques économies, et trouve sa vieille mère mourante de misère et de chagrin. Une jeune fille, à qui le prisonnier avait été fiancé avant sa faute, était seule auprès du chevet de la pauvre femme. L'ouvrier prodigue ses soins à sa mère, et dépense son petit pécule; il veut travailler, l'ouvrage manque; un atelier s'ouvre enfin, et, en travaillant rudement pendant tout le jour et une partie de la nuit, le pauvre jeune homme subvient aux besoins du pauvre ménage. L'espoir ranime les forces de la vieille mère; elle revient à la vie, elle bénit son fils et l'ange tutélaire qui l'a soignée. Au premier rayon du bonheur, les doux projets d'union, les beaux rêves d'amour reviennent dans le coeur des jeunes gens; ils vivront pauvres et obscurs; le mariage est arrêté. Un dimanche, en sortant de la mairie du onzième arrondissement, où il était allé faire publier les bans, notre amoureux rencontra un des prisonniers qu'il avait connus à Clairvaux. Il se trouble, il fuit; l'autre suit ses pas, et le rejoint sur le seuil de la porte. Pâle et fondant en larmes, l'ouvrier monte dans sa mansarde; les caresses de son amie, les baisers de sa mère, ne peuvent le rendre à lui-même. Le lendemain il se présente à l'atelier, le maître le repousse brutalement, en lui disant qu'il ne veut pas de voleur chez lui. Plus de travail! La misère arrive plus effrayante que jamais; on veut l'entraîner au crime, il résiste, il résiste sans cesse; n'a-t-il pas deux anges qui veillent sur lui? La mère retombe malade et meurt; l'ouvrier cherche partout de l'ouvrage, partout il est repoussé avec mépris. Fallait-il voler? fallait-il que sa fiancée se prostituât? Un jour ils sortent tous deux, souriant, l'oeil animé par la fièvre; ils vont, ils vont... et le lendemain on rapportait à la Morgue leurs deux cadavres étroitement liés ensemble.

Cet écueil de toutes les anciennes prisons se retrouve dans le système d'_Auburn_. Et puis, quelle cruauté dans cette loi rigoureuse du silence, imposée par la force à des hommes constamment placés les uns auprès des autres! A quelle tentation ces malheureux sont incessamment soumis! Les prisonniers doivent travailler les yeux baissés, et ne correspondre entre eux de quelque manière que ce soit: un geste, un regard, un instant de distraction, sont autant de crimes. Les gardiens, chargés de surveiller les prisonniers et de faire observer la loi sévère de l'établissement, sont armés d'un nerf de boeuf, et la moindre infraction est instantanément punie d'un certain nombre de coups, que le gardien applique suivant sa fantaisie et son humeur, sans qu'il ait besoin d'en référer à une autorité supérieure à la sienne.

On comprend à quels révoltants abus un pareil état de choses doit donner lieu. Les rapports officiels adressés à plusieurs reprises à la législature de New-York, par diverses commissions chargées de constater l'état du pénitencier d'_Auburn_, sont pleins de faits révoltants. Un condamné, nommé Beeman, fait un signe, il reçoit huit coups de fouet; on acquiert un instant après la conviction que le malheureux n'avait fait un signe que pour avoir un outil dont il avait besoin. Un autre, nommé Clark, parce qu'il ne sortait pas assez tôt de sa cellule, est renversé d'un coup de bâton et foulé aux pieds par le gardien. Une femme enceinte, Rachel Welsh, à la suite d'un châtiment barbare que nous ne pourrions décrire ici, meurt peu de temps après dans les douleurs de l'enfantement; et on appelle cela une réforme pénitentiaire!

Tel est le système d'_Auburn_. Isolement pendant la nuit, travail en commun pendant le jour, et en silence; répression arbitraire et immédiate de toute infraction par le nerf de boeuf du gardien.

Le système de _Philadelphie_ est plus rationnel; il n'expose pas du moins le condamné à une tentation continuelle. Ce système consiste à renfermer, nuit et jour, le prisonnier dans une cellule solitaire où n'arrive aucun bruit du dehors, où le condamné ignore même si d'autres malheureux vivent sous le même toit que lui, où il ne voit d'autre visage que celui du gardien qui lui apporte du travail, celui de l'inspecteur et de quelques autres personnages officiels. Des ouvertures pratiquées dans la cellule permettent aux regards du gardien d'y pénétrer à chaque instant sans que le prisonnier s'en doute.

Ce système, poussé d'abord jusqu'à ses dernières rigueurs, avait produit des résultats déplorables. La solitude absolue avait engendré la folie et la mort. Aujourd'hui, les modifications apportées au régime de l'emprisonnement individuel ont éloigné d'aussi tristes effets. Le dernier rapport du pénitencier de Philadelphie constate que la santé des détenus s'y établit plutôt qu'elle ne se détériore. Dans la prison de Glasgow, en Écosse; dans celle de la Roquette, à Paris, où emprisonnement individuel est en vigueur, l'état sanitaire est satisfaisant.

C'est donc à ce dernier système que le gouvernement et la commission de la chambre des députés ont donné la préférence.