L'Illustration, No. 0058, 6 Avril 1844
Part 4
--Tu as raison, Marguerite, je suis un enfant. Mais je ne sais! les larmes me viennent aux yeux malgré moi. J'ai l'idée qu'il nous arrivera quelque malheur. Mon Dieu! mon Dieu! Il y a des moments ou je voudrais être morte.
--Sainte Vierge! que dites-vous? s'écria la vieille servante en faisant un signe de la croix. Ne parlez donc pas comme çà, mam'selle; vous allez offenser Dieu.
--C'est qu'aussi on n'est pas malheureuse comme je le suis. Huit jours sans le voir; huit jours entiers, Marguerite!
--Comment, huit jours? Il a dîné ici ce matin, le bourgeois. Votre mémoire déménage, mam'selle; à cette preuve qu'il vous a porté un joli châle boiteux, comme il dit. Tenez, celui qui est là, sur cette chaise.
--Ce n'est pas de bon ami que je parle, Marguerite.
--Et de qui donc?
--Tu sais bien! De qui pourrait-ce être? C'est de lui.
--Ah! de lui? Vous y pensez encore? ajouta la Bourguignonne en prenant un ton presque sévère. Je croyais que c'était rompu.
--Rompu, oh! j'en mourrais! Marguerite, que je souffre! Dieu, que je souffre!»
En effet, la figure de la jeune fille exprimait un sentiment d'angoisse profonde: son teint avait pris des tons mats de la cire, son regard était fixe et terne, ses traits avaient quelque chose de contracté qui touchait à l'égarement. La vieille servante se sentit désarmée par cette crise:
«Mam'selle, dit-elle à sa maîtresse; ne vous mettez donc pas dans ces états-là! Vrai, vous me fendez le coeur. Avez pitié de votre pauvre Marguerite qui vous a nourrie, élevée et ne vous a pas quittée depuis seize ans. Il reviendra, croyez-le, il reviendra.
--Tu crois, répliqua la jeune fille en poussant un long sanglot; tu crois, ma bonne? Que le ciel t'entende!»
Un torrent de larmes s'échappa de ses yeux et procura quelque soulagement à cette douleur contenue. Quand Marguerite la vit plus calme, elle ajouta:
«Écoutez, mam'selle; rien n'est plus aisé que de tromper une pauvre vieille femme qui a son marché à faire, une maison à tenir en état, de mauvais yeux et des oreilles pas trop bonnes. Vous êtes votre maîtresse absolue; à seize ans, c'est beaucoup. M. Potard ne peut pas être là. Dam! le pauvre cher homme! son métier est de battre les grandes routes; faut bien faire venir l'eau au moulin. On ne manque de rien ici, mais pourquoi? Parce qu'il est en tournée pour les Grabeausée. S'il restait à surveiller sa maison, adieu le métier, adieu les profits! La misère entrerait par cette porte. Plus de nappe blanche, plus d'argenterie, plus de châles, plus de linge dans les armoires; tout filerait peu à peu comme çà est venu. Et la misère, si vous saviez comme c'est triste!
--Bah! quand le coeur est heureux!
--Ne parlons pas ainsi, mam'selle: vous n'y avez pas passé comme nous autres villageoises. Il n'y a pas d'amour qui y résiste. C'est pour vous dire qu'il faut bénir ce bon M. Potard à toute heure de votre vie. Et penser que nous lui préparons du chagrin, à ce pauvre cher homme! Dieu! s'il allait s'en apercevoir! Vous, mam'selle, vous n'avez rien à craindre; mais moi, il me tuerait! et, faut être juste, je l'aurais bien mérité.
--Huit jours sans donner signe de vie! songes-y donc, Marguerite, reprit Jenny, dont la pensée suivait une autre direction que celle de la vieille servante.
--Allons, voilà que sa marotte la reprend.
--J'ai regardé de tous les côtés, Marguerite; sur la place, dans la rue, à la croisée de son petit logement de derrière; personne, personne! Huit jours ainsi, quelle agonie!»
Les deux femmes en étaient là de leur entretien quand un bruit soudain et étrange se fit entendre sur le palier de l'appartement; ou entendait des pas rapides résonner sur les marches de l'escalier, comme si plusieurs personnes se fussent poursuivies; cette course bruyante était entrecoupée d'exclamations confuses dont le sens ne parvenait pas jusqu'aux oreilles de la jeune fille. Enfin, après quelques minutes de ce manège, il se fit un moment de calme, et un violent coup de sonnette retentit à la porte.
«Sainte Vierge! s'écria Marguerite, qui peut sonner ainsi?
--Ouvrez donc,» dit une voix, en accompagnant cet ordre d'un énergique juron.
Marguerite reconnut son maître, et obéit. Le père Potard se précipita chez lui avec l'impétuosité d'un ouragan, et alla se jeter, hors d'haleine, sur un grand fauteuil qui garnissait la salle à manger. Toute sa personne respirait le plus beau désordre: chacun de ses cheveux, plus hérissés que d'ordinaire, semblait porter une goutte de sueur; le noeud de sa cravate avait exécuté un mouvement de conversion, et ne se présentait plus qu'en silhouette; les boutons du gilet avaient cédé à un effort trop brusque, et les pans de la redingote étaient bouleversés comme par un coup de vent. Étendu sur son fauteuil, le troubadour ne semblait plus avoir de force que pour souffler et s'essuyer le visage avec un foulard.
«Ouf! dit-il enfin... En voilà un qui a voulu me faire gagner le souper.. Quelle partie de barres!... Sacripant, va!... tu es heureux que le pied m'ait glissé... Figure-toi, ma petite Jenny, ajouta-t-il quand les voies respiratoires eurent repris chez lui un mouvement plus régulier, figure-toi qu'en rentrant j'ai failli mettre la main sur un malfaiteur.
--Un malfaiteur! s'écrièrent à la fois les deux femmes.
--Oui, un malfaiteur; vous allez voir. Marguerite, un petit verre de n'importe quoi pour me refaire: j'ai la voix dans les talons.»
Quand il se fut garni l'estomac de ce cordial, le père Potard reprit:
«Voici la chose; je venais souper comme de coutume, lorsqu'en ouvrant l'allée de la maison, je vis se glisser à mes côtés une espèce d'ombre qui prit de l'avance sur moi et enfila l'escalier. C'est bien; je n'y prends pas garde: Probablement, me dis-je, c'est un locataire qui regagne son appartement. Au premier étage, même manoeuvre: au moment où je tourne la rampe, le sylphe s'échappe et monte un étage plus haut; au second, au troisième, au quatrième, même cérémonie. Alors, je me ravise et réfléchis: Cet homme, pensai-je en moi-même, doit exercer quelque industrie non autorisée par les lois; il prend chasse jusqu'à ce que je me sois remisé quelque part, et puis il continuera son commerce. C'est bien, opposons stratégie à stratégie. Au lieu de monter, alors que fais-je? Je me livre à une halte savante, afin de tromper l'ennemi, et puis je m'achemine vers notre sixième à pas de loup. Arrivé à mi-chemin, j'aperçois, dans une chambre située sur le derrière, une lumière qui se déplace vivement.
--De quel côté? dit Jenny, interrompant le père Potard avec une vivacité inquiète.
--Là, sur la cour, ma petite, vis-à-vis de notre cuisine. Mais laisse-moi achever, la lumière s'éteint, et je m'efface de nouveau. Alors, je vois déboucher nom drôle sur notre palier; il avait probablement un paquet de fausses clefs à la main, car je l'entends ferrailler comme s'il crochetait une porte. Oh! alors je ne me contiens plus; je me précipite sur lui afin de le livrer à la police; mais mon gaillard se met à jouer des jambes avec une supériorité à laquelle je suis forcé de rendre hommage. Il me trompe par une feinte, m'éloigne par une poussée, et descend les escaliers huit à huit. De malfaiteur doit être de première force sur la gymnastique; dans son genre d'industrie, on a l'emploi de ce talent. Bref, j'ai eu beau courir, il m'a glissé entre les doigts. Mais c'est égal, je le repincerai; il n'a qu'à bien se tenir.»
Pendant que le père Potard poursuivait le récit de son aventure, la jeune fille semblait en proie à une émotion que trahissait le jeu de sa physionomie. Le dénoûment sembla pourtant la rassurer et, elle dit:
«C'est une fausse alerte, bon ami; il faut oublier cela.
--Non, saprelotte, j'ai mon idée; ou ne fait pas aller le père Potard. Après le souper, j'irai chez le commissaire.»
On se mit à table, et le repas fut triste. Le troubadour, qui se chargeait ordinairement de l'égayer, obéissait malgré lui à une certaine préoccupation, et Jenny était retombée dans sa mélancolie habituelle. La vieille Marguerite ne songeait qu'au service. Avant le dessert, Potard se leva, embrassa la jeune fille sur le front, prit son chapeau et se disposa à sortir.
«Où allez-vous donc, bon ami? lui dit celle-ci avec anxiété.
--Sois sans crainte, mon enfant, tout se passera bien; j'y veillerai. Mon drôle n'en aura pas le dernier mot.»
Sans s'expliquer davantage, il ouvrit la porte, prit son passe-partout et disparut. Mais au lieu de descendre l'escalier, il se blottit dans une encoignure sombre et garda le plus profond silence. Une heure s'écoula ainsi, et déjà Potard désespérait de prendre sa revanche, quand des pas mesurés résonnèrent dans l'allée de la maison. C'était la marche d'un homme qui prenait évidemment quelques précautions et amortissait à dessin le bruit de ses mouvements. Un pressentiment annonça au troubadour que c'était là son ennemi; il retint son haleine et prêta une attention profonde. Le son régulier des pas se rapprochait toujours, et l'inconnu s'arrêta au sixième étage, précisément devant la porte de Potard. Déjà même il se penchait vers la serrure, quand une main terrible le saisit au collet en même temps qu'une voix de stentor retentissait à son oreille.
«Ah! je te tiens enfin! ah! chenapan! ah! gibier de potence, tu ne m'échapperas pas cette fois! ah! scélérat! ah! pendard! nous allons enfin savoir qui tu es.»
En même temps le troubadour ouvrait sa porte, et contenant l'inconnu à l'aide d'une vigoureuse étreinte, il le poussait dans son appartement.
(La suite à un prochain numéro.)
La Semaine sainte à Rome.
C'est le dimanche des Rameaux que commencent, dans la métropole du monde chrétien ces cérémonies fameuses de la semaine sainte qui y attirent un si grand nombre d'étrangers et qui ont dû se célébrer cette semaine même, telles que nous avons eu le bonheur de les voir il y a deux ans, telles que nous allons essayer de les décrire; car depuis des siècles elles n'ont subi aucun changement important.
L'Église prend le deuil le matin du _dimanche des Rameaux_: les autels, les croix, les nuages sont recouverts de voiles violets; les célébrants portent des vêtements de même couleur. Ce deuil se prolonge jusqu'au _Gloria in excelsis_ de la messe du samedi saint.
La première de toutes les cérémonies de la semaine sainte est celle de la bénédiction et de la distribution des palmes, faites par le pape à la chapelle Sixtine ou à Saint-Pierre.
Lorsque Sixte V éleva sur la place de Saint-Pierre l'obélisque qui la décore, il défendit expressément à qui que ce fût de dire un mot sous peine de mort, de peur que les exclamations de la foule ne troublassent les ingénieurs ou n'empêchassent les ordres des chefs d'arriver jusqu'aux ouvriers. Cependant, à un certain moment, les cordes se relâchent, elles s'étirent, elles vont se rompre, et l'obélisque, en tombant, va se briser sur le pavé. «De l'eau sur les cordes», s'écrie une voix dans la foule; et cette heureuse idée, donnée par un jeune marin, est un trait de lumière; les cordes sont mouillées, elles se raffermissent, et l'obélisque est assis pour des siècles sur sa base de granit.
Ce marin s'appelait Bresca; il était de San-Rémo (États sardes).--Le pape, l'ayant fait appeler, lui demanda quelle récompense il voulait: «Je ne désire, répond il Bresca, que le droit de fournir seul des palmes à la ville de Rome le jour des Rameaux.» Depuis ce temps, lui et ses descendants ont toujours gardé ce privilège. Pie VII conféra de plus à perpétuité le grade de capitaine de marine au chef de la famille Bresca, et remplaça par une rente annuelle de 120 écus romains (642 fr.) le droit qu'ils avaient de faire entrer à Rome des bateaux de marchandises affranchies de tout tribut, ce qui avait fini par entraîner des abus sans nombre.
Le dimanche des Rameaux, à vingt et une heures et demie, le grand pénitencier se rend à son tribunal de pénitence, à Saint-Jean de Latran. Assis sans chape, et coiffé du bonnet carré de cardinal, il tient une longue baguette dont il frappe légèrement sur la tête, d'abord les prélats, puis les assistants accourus pour gagner l'indulgence de cent jours accordée à cet acte d'humilité. Si personne ne se présente ensuite à son confessionnal, il se retire en remerciant les prélats qui l'ont suivi... Le mercredi saint, la même cérémonie a lieu à Sainte-Marie-Majeure; le jeudi saint, à Saint-Pierre.
Le lundi et le mardi saints ressemblent à Rome, comme partout ailleurs, aux autres jours de l'année; seulement les églises sont plus fréquentées.
Les grandes cérémonies ne commencent donc que le mercredi saint aux _Cendres_, qui se chantent à la chapelle Sixtine, à vingt-deux heures, deux heures avant le coucher du soleil. Ce jour-là, le pape porte la chape de drap d'or rouge et la mitre d'argent; les, cardinaux sont en soutanes et en chapes violettes. Pendant le Benedictus, on éteint successivement douze des treize cierges allumés sur l'autel; et on place le treizième derrière l'autel, en commémoration de la défection des douze apôtres et de la fidélité de la Vierge. On chante ensuite le _Miserere_, qui est suivi de l'oraison dont les premiers mots sont _Respice, quæ sumus_. Le célébrant, toujours à genoux et la tête découverte, de même que les ministres, récite tout haut cette prière jusqu'au _qui tecum_, etc. Alors il baisse entièrement la voix.
«A peine la prière est-elle achevée qu'on entend, dit un ancien auteur, le bruit des baguettes qui frappent sur les sièges et sur les bancs, pour figurer l'ensevelissement du Seigneur. Souvent les poings se mettent de la partie; les enfants augmentent le carillon; et le peuple, dont la dévotion est presque toujours opposée aux lumières de bon sens, prend assez de goût à ce bruit pour ne pas le finir sitôt. Un acolyte l'arrête, en montrant le cierge qu'il avait caché sous l'autel. C'est le signal du silence.»
Cédons un moment la parole à un écrivain contemporain (1) qui nous fera le récit d'un épisode curieux des cérémonies du jeudi saint dans lequel il a joué un rôle.
[Note 1: _Rome et l'Italie méridionale_; promenades et pèlerinages; par M. de. Sivry. 1 vol. in-8 orné de 16 belles gravures sur acier. Paris, 1844. Belin-Leprieur.]
«Le jeudi saint, au matin, dit M. de Sivry, je me présentai à Saint-Marcel au Corso, église bâtie sur l'emplacement de la maison d'une pieuse dame romaine, nommée Lucine, près du temple d'isis Exorata. C'était ma paroisse à Rome, et je tenais à y remplir le devoir pascal. J'y communiai sans messe, comme c'est assez l'usage en Italie; d'ailleurs il n'y a, le jeudi saint, qu'une seule messe, c'est la messe chantée qui se dit vers dix heures.
«Si je n'avais pas été prévenu d'avance, j'aurais été fort surpris de voir, après ma communion, un sacristain déposer auprès de moi, sur la balustrade où j'étais agenouillé, un petit billet imprimé ainsi conçu:
_Inceni quem diligit anima mea, tenui eum, nec dimittam._ (Cant. Cant., cap. III, v. 4.) Commun. Romæ Paschatis tempore, in Ven. Ecclesia Parochiali S. Marcelli. Ann. Domini 1844. _Fr. Philippus Mareschi, parachus._
«J'ai trouvé celui que mon coeur aime, je l'ai saisi, et je ne le laisserai point s'échapper.» (Cant. des Cant., ch. III, v. 4.) «Communié à Rome, au temps de Pâques, dans la vénérable église de Saint-Marcel. L'an du Seigneur 1844. F. Philippe Mareschi, curé.»
«Or, voici l'utilité de, ces billets. A Rome, où le pouvoir civil et la religion se prêtent un mutuel secours, il n'est pas rare de voir les peines ecclésiastiques appliquées souvent comme peines de police, et par contre coup la force publique venir au secours du prêtre qui ne peut parvenir à convaincre ses ouailles par l'ascendant de sa parole. Si l'excommunication frappe le gendarme qui ne fait pas bien son devoir, qui, par exemple, arrêterait un brigand dans un lieu d'asile, la prison menace de ses châtiments corporels celui qui, sans empêchement légitime et authentique, laisserait s'écouler les fêtes de Pâques sans satisfaire au commandement de l'Église. Voici à ce sujet comment les choses se passent: quelques jours avant le temps pascal, les curés s'en vont dans chacune des maisons particulières qui sont sous leur juridiction, pour avertir leurs paroissiens que le grand jour approche, et pour inscrire sur un registre les noms de quiconque est en âge de communier. Cet avis donné, et cette formalité remplie, chacun se conduit comme il l'entend; mais une ou deux semaines après la quinzaine de Pâques, les mêmes curés repassent dans les mêmes maisons et se font donner les billets de communion de tous ceux dont ils ont enregistré les noms. Alors malheur à qui n'a pas le sien (2)! il subit d'abord une vigoureuse réprimande, et son nom est affiché aux portes de l'église. A partir de ce moment, il est traité par ses amis et ses proches comme un excommunié; chacun refuse de partager avec lui le feu et l'eau; et si un employé du gouvernement se rendait coupable de cette faute, il serait immédiatement destitué. Cependant on lui laisse quelques semaines pour réparer sa faute. Si, après ce temps, il n'a point accompli le précepte, on l'emmène en prison, où il est éloigné de toutes les occasions du péché, et peut méditer à son aise sur la nécessité de rentrer en grâce avec l'Église. Ensuite on le conduit dans la maison des Exercices spirituels, où des prêtres zélés l'exhortent, le prêchent, le catéchisent, et il n'en sort enfin que bien et dûment confessé et communié.»
[Note 2: Quoique ce billet ne soit pas nominal, le même ne peut servir à plusieurs, parce qu'il faut que chacun représente et comme le sien propre, et que d'ailleurs il y a peine d'excommunication pour celui qui ferait la fraude à cet égard.]
Cependant la messe est terminée, la foule des fidèles accourue pour l'entendre sort en désordre des églises et se précipite pèle-mêle du côté de la place Saint-Pierre! Un seul cri s'échappe de toutes les bouches: La bénédiction! la bénédiction! Déjà les soldats du pape, cavalerie et infanterie, sont rangés en bataille sur la place; au-dessus de la colonnade servant d'avenue à Saint-Pierre, se pressent les étrangers curieux ou les Romains qui ont obtenu des entrées de faveur. Le peuple s'entasse agenouillé sur les marches de la basilique. Le bruit et le désordre augmentent avec la foule. Tout à coup un silence profond succède à ce tumulte; un murmure, une acclamation, un mouvement général annoncent que le pape approche. Porté sur son trône de velours par douze palefreniers vêtus de rouge, placé sous un dais magnifique, entouré des cardinaux la mitre en tête, précédé des évêques et des prélats mitrés, escorté des suisses et de ses gardes nobles en grande tenue, le souverain pontife traverse lentement la ville immense qui s'étend au-dessus du vestibule de la basilique, et s'avance ainsi jusqu'au bord de la fenêtre vaste, cintrée, ouverte au milieu de la façade et appelée la loge de la bénédiction. Là, toujours assis, la tiare en tête, il lit à haute voix la formule d'absoute qui précède la bénédiction; puis se levant et tendant les bras au ciel, il répand avec profusion sur la ville et sur le monde, _urbi et orbi_, les trésors de la grâce divine. _Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius et Spiritus Sanctus_. «A ces mots le canon tonne au château Saint-Ange, les trompettes, les tambours, les cloches éclatent à la fois, et par mille voix de la foule immobile et agenouillée s'élève vers le Seigneur, dit un voyageur, l'_amen_ universel du monde.»
Autrefois, avant de donner bénédiction _urbi et orbi_, le pape excommuniait solennellement les hérétiques et les impénitents. L'excommunication du jeudi saint était appelée vulgairement la publication de la bulle _in cæna Domini._ Le sous-diacre, qui était à la gauche de Sa Sainteté, faisait, enfin, la lecture de la bulle; le diacre, placé à sa droite, la lisait ensuite en italien. Alors on allumait des cierges, et chacun prenait le sien. L'excommunication publiée et les morceaux de la bulle jetés au vent, le saint-père et les cardinaux éteignaient leurs cierges et les jetaient sur le peuple. Cette cérémonie ne se pratique plus aujourd'hui.
La bénédiction donnée, Sa Sainteté jette au peuple, non pas des indulgences, comme le dit tort M. Simond, mais la bulle que deux cardinaux-diacres eut lue en latin et en italien, et qui accorde une indulgence plénière aux assistants.
Ces cérémonies sont suivies lavement des pieds et de cène, où le pape en personne lave les pieds des treize pèlerins ou apôtres, et les sert suite à table.
Le soir du jeudi saint on chante encore le _Miserere_ dans chapelle Sixtine. Pendant l'office des ténèbres, le trône du pape est dégarni et sans baldaquin; les voiles de la croix de l'autel sont noirs, les cierges sont de cire jaune. Dès que la nuit arrive, l'intérieur la basilique de Saint Pierre est éclairé par une grande croix en lames de cuivre, de dix mètres environ, brillante de cent vingt-six lumières, et suspendue en l'air au-devant du grand autel. Depuis le jeudi midi jusqu'au _Gloria in excelsis_ de la messe samedi saint, Rome tout entière paraît plongée dans une profonde affliction. Les cloches se taisent, même pour sonner les heures aux horloges publiques; ce sont des enfants qui vont l'annoncer dans les rues avec une espèce de crécelle. Il n'y a plus d'eau bénite dans les églises, plus de cierges blancs sur les autels, plus d'encens, on ne fait plus signe de la croix, le pape ne donne plus bénédiction; les tambours détendus rendent un bruit sourd et lugubre.
Le vendredi saint, dans la matinée, le pape, les cardinaux, les évêques et les prélats adorent la croix à la chapelle Sixtine. Pendant cette cérémonie, on chante l'_Improperium_ de Palestrina, et l'hymne _pange_, si précieuse dans l'histoire de la musique; car c'est le seul morceau qui nous reste du plain chant rythmique des anciens... Le soir, aux ténèbres, on chante, à la chapelle Sixtine, le célèbre _Miserere_ d'Allegri. Il faut aller à Rome exprès pour entendre, à genoux, cette musique divine; le pape, revêtu de ses habits ordinaires, suivi sacré collège et escorté des gardes nobles des Suisses, descend dans la basilique de Saint-Pierre pour y vénérer les reliques de la croix, de la lance et du saint suaire (santo vollo), que les chanoines exposent à la piété des fidèles, du haut d'une tribune pratiquée dans l'un des gros piliers du choeur. Le pape est à son prie-Dieu, à l'extrémité de la grande nef, devant la croix illuminée suspendue, comme la veille, au-dessus de la Confession de saint Pierre; on éteint alors toutes les autres lumières, même les cent lampes de la Confession, qui restent allumées pendant le reste de l'année; derrière le pape, mais à quelque distance, les cardinaux sont agenouillés devant des bancs de bois; lorsque le saint-père et le sacré collège ont quitté l'église, elle se change en un lieu de promenade, où la foule circule en tous sens, surtout pour y admirer les divers effets de lumière produits par la grande-croix illuminée.
La nuit du vendredi saint, les boutiques de viandes salées et de porc frais, dont les étalages annoncent la fin prochaine du carême, sont mieux éclairées que de coutume; des guirlandes de feuillages, entrelacées de rubans garnis de bandes de clinquant d'or, en ornent la devanture et l'intérieur; enfin la petite _madona_ porte déjà la parure des grandes fêtes.