L'Illustration, No. 0058, 6 Avril 1844
Part 2
Quelques mesures émanant du ministère de la guerre ont paru depuis quelque temps peu politiques et ont été du moins peu sympathiques au sentiment national. Comment la sage réflexion qui l'a porté à ne pas faire de l'obtention du brevet de bachelier une condition comme il se proposait de l'exiger, mais seulement un titre pour l'admission à l'École polytechnique, comment l'esprit qui lui a dicté cette concession bien entendue aux réclamations de la tribune et de la presse ne l'a-t-il pas détourné d'autres actes d'un effet tout contraire? Nous ne voudrions pas croire, bien qu'on nous le garantisse cependant, que les inspecteurs généraux ont reçu l'ordre de ne plus présenter pour la sous-lieutenance aucun sous-officier ayant atteint trente-cinq ans, ce qui rendrait par le fait l'épaulette presque inabordable à quiconque n'aurait pas passé par l'École militaire. Mais la mesure qui est venue frapper le lieutenant général de Piré, mais celle qui a infligé un traitement inhumain à un jeune caporal, fils d'un brave officier, qui n'a eu que le tort de prendre part à la souscription de l'amiral Dupetit-Thouars, et cela avant le premier ordre du jour de son colonel; la dégradation de ce jeune militaire à la tête de son régiment, non pas pour avoir contrevenu aux ordres de son chef, qui n'avait, encore rien défendu, mais pour n'avoir pas voulu faire amende honorable; son envoi sur une charrette, escortée par la gendarmerie jusqu'à la Méditerranée, où il sera embarqué pour aller faire partie d'une compagnie disciplinaire de l'Algérie, tout cela rapproché du style des ordres du jour de M. Lefrançois, de ses menaces contre quiconque _plaindra_ le caporal Hach, et cela est bien impolitique, bien peu de notre temps, et portera à faire croire à toutes les fautes qu'on voudra prêter à cette administration.
Nous avons annoncé plus haut la mort de M. Arguelles.--La chambre des pairs a perdu M. le marquis de Louvois, qui était en même temps membre de la commission administrative du Conservatoire royal de musique et des théâtres nationaux.--Enfin une nouvelle qui aura un grand retentissement dans l'Europe artistique est venue exciter les regrets tous les amis des beaux-arts: le célèbre sculpteur danois Torwaldsen est mort subitement à Copenhague. Il était allé, bien portant, au Théâtre-Royal, pour assister à une première présentation. Au lever du rideau, il a été frappé dune attaque d'apoplexie foudroyante dans la stalle où il était assis.
Une réunion des principaux éditeurs de Paris a donné lieu, jeudi dernier, à un projet qui n'était pas dans le programme de la séance, mais qui est cependant le résultat naturel d'une question toujours agitée dans les réunions de la librairie. On dit que les annonces, qui sont le moyen d'existence de presque tous les journaux et la source unique des bénéfices de ceux qui prospèrent, pèsent en grande partie sur cette industrie, obligée de faire appel ou public par ce moyen ruineux pour écouler ses produits. Un des éditeurs a proposé à ses confrères la fondation d'un journal politique quotidien, à 30 fr. par an, dans le format des journaux actuels, pour lequel il serait créé un capital de 500,000 fr., à la condition que tous les éditeurs de Paris s'engageraient à donner exclusivement à ce journal toutes leurs annonces. La combinaison qui sert de fondement à cette opération est ingénieuse et présente des chances certaines de succès. Il n'est pas jusqu'à la couleur politique du nouveau journal qui ne réponde parfaitement à toutes les conditions d'une immense publicité.
La proposition a paru réunir tous les suffrages des éditeurs présents, et son auteur a été invité à en arrêter les bases et à les soumettre à la librairie. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de ce projet, destiné à opérer une nouvelle révolution dans la presse périodique, même avant que la suppression prévue du droit de timbre, suppression qui, pour le dire en passant, permettrait au nouveau journal de réduire encore son prix, ne vienne changer toutes les conditions d'existence des journaux actuels.
Courrier de Paris.
Dieu merci! nous voici délivrés des noirs brouillards et des jours sombres; l'hiver est mort, l'hiver est enterré! Le 1er avril a lui avec le premier rayon de soleil; Paris, tout à l'heure si lugubre, est illuminé de lumière; il s'éveille dans l'azur, dans le jour éclatant, dans l'air vif et limpide; il se couche à la lueur argentée d'un beau ciel: allons! mes chers Parisiens, ouvrez vos fenêtres! laissez pénétrer ce premier sourire du printemps dans vos maisons longtemps closes; que cet air pur et vivifiant vous ranime et dissipe l'atmosphère énervante de vos soirées et de vos fêtes; les promenades du soir, sous les frais ombrages, vont bientôt remplacer les longues nuits abandonnées au whist et au lansquenet; et les blancs lilas qui bourgeonnent détrôneront la polka.
Et vous, très-chères Parisiennes, visitez votre couturière et votre marchande de modes; dites à ces artistes de préparer leurs coiffures les plus fraîches et leurs robes les plus tendres; le moment est venu des coquetteries printanières; quittez ces lourds manteaux de velours, ces pelisses envieuses, ces chapeaux jaloux qui vous cachaient aux regards en vous barricadant contre les jours maussades; enfin, nous allons vous revoir; non plus seulement à la lueur des bougies et des lustres dans votre robe de bal; non plus seulement au coin du feu, dans le négligé coquet du boudoir, mais par les beaux jours et les belles soirées de printemps, effleurant légèrement l'asphalte du boulevard de votre pied leste, glissant sur le sable des Tuileries comme des ombres légères, et animant de votre regard et de votre sourire les grandes allées du bois de Boulogne et des Champs-Elysées. La Parisienne est adorée dans l'hiver; mais elle est surtout adorable au printemps; elle est adorable quand elle se fie à ces premiers jours étincelants, d'un air encore indécis et soupçonneux; elle est adorable quand elle se pare des modes nouvelles de la riante saison, pâle encore des fatigues et des plaisirs de l'hiver.
Pâques et Longchamps, voilà les deux limites où l'hiver s'arrête et expire; au moment où nous écrivons, Pâques suspend aux murs des temples saints et au chevet des âmes pieuses, ses rosaires et ses feuilles de buis bénit, tandis que Longchamps range en bataille ses escadrons de cavaliers et la longue multitude des voitures armoriées que la citadine, le fiacre et le cabriolet de place viennent diaprer démocratiquement. Mais Longchamps est bien déchu de son ancienne magnificence; c'est un grand seigneur, autrefois célèbre par ses prodigalités et le luxe insolent de ses équipages, et qui, peu à peu, par le fait des révolutions et le croisement des races, se contente de faire vie de riche bourgeois, c'est-à-dire vie qui dure. Longchamps est arrivé à l'âge de l'économie et de la sagesse, après avoir été si follement prodigue. Vous verrez qu'il finira par n'être plus qu'un vieux ladre et un fesse-mathieu, comme dit Molière.
A l'arrivée de Pâques, le Carême bat en retraite, et les gourmands qui avaient des scrupules et se mortifiaient, rentrent en pleine possession de leur appétit et de leur liberté; ils peuvent indistinctement promener leur fourchette du gras au maigre, de la poularde onctueuse au simple oeuf à la coque, sans que monseigneur l'archevêque intervienne; telle est la situation actuelle de la cuisine parisienne; le maigre est détrôné dans les maisons les plus pieuses, et le gras recommence son règne sur les plats et sur les assiettes.
Il y a, à Paris, une espèce de solennité traditionnelle! qui indique le moment de ce détrônement du maigre et de cette restauration du gras; j'éprouve quelque embarras à vous dire le nom sous lequel on la désigne; ce nom n'est pas noble; ce nom n'est pas très-galant; il n'est rien moins qu'épique, rien moins qu'anacréontique; cependant la chose est beaucoup moins terrible et moins odieuse à nommer que la peste, que La Fontaine se résignait cependant à _appeler par son nom_. Soyons donc aussi brave que La Fontaine, et, faute de la peste, parlons de la foire aux jambons; voilà le mot lâché!
Si vous voulez assister à la foire aux jambons, gagnez la Bastille et, de là, prenez le boulevard qui côtoie d'une part le canal de l'Ourcq, de l'autre les greniers d'abondance et les murs solitaires du quartier de l'Arsenal. Ce boulevard, dont la queue se perd dans la rue Saint-Antoine et la tête se mire dans la Seine, s'appelle le boulevard Bourdon, c'est là que la foire aux jambons élit, tous les ans, domicile, ou, pour mieux dire, c'est là qu'elle plante sa tente; de tous côtés, en effet, se dressent, en un clin-d'oeil, des cabanes de bois à peu près semblables aux huttes qui abritent, chemin faisant, les peuplades nomades; leur nombre s'élève à deux ou trois cents; tout à côté, des chariots ou vides ou encore chargés de bagages, annoncent que l'armée a résolu de faire sur ce terrain une halte sérieuse; cependant, si vous allez regarder sous ces tentes, pour voir quelles armes et quels soldats y reposent, vous trouverez, au lieu de Cosaques féroces ou d'Arabes cuivrés, au lieu de lances, de cimeterres, de pistolets ou de yatagans, de bonnes grosses commères réjouies ou des gaillards à large poitrine entourés de jambons, de saucissons, de saucisses, de langues fourrées et de boudins en faisceaux; Arles, Troyes. Lyon, Bayonne, toutes les villes, mères fécondes des jambons célèbres, envoient là leurs enfants; le laurier sur leur front s'entrelace au persil et forme leur couronne.
Il faut voir l'affluence qui se presse autour de ces boutiques en plein vent, pour se convaincre que parmi tant de cultes défunts et de croyances perdues, l'amour du jambon a survécu. Le culte du jambon fleurit comme aux temps des plus prospères, quand Rabelais le recommandait à Panurge par la bouche de Gargantua, comme un bon compagnon et cher ami de la dive bouteille.
La foire aux jambons dure trois jours; elle commence le mardi de la semaine sainte et finit le vendredi exclusivement. Pendant ces trois jours, on n'imagine pas ce qui se débite de cette marchandise salée, produit populaire dû à l'animal nourrissant mais peu coquet, que la pudeur m'empêche de nommer. Il est vrai que l'habileté des marchandes ne contribue pas moins que le goût de la marchandise à exciter l'appétit des acheteurs. Elles mettent une vivacité dans leur appel à la gourmandise du prochain, et une verve piquante qui vaut bien le sel de leurs jambons. Chacun donc emporte son saucisson dans sa poche, ou son jambon sous le bras, ou son pied... de cochon dans sa main. Quelques-uns de ceux qui pratiquent la philosophie de l'à-propos et du moment, satisfont leur appétit séance tenante; plus d'un _Jean-Jean_ dévore sa saucisse à brûle-pourpoint; plus d'un Tortillard fait rôtir son boudin au nez du fabricant qui vient de le lui vendre; quant aux gourmets qui se respectent et aux hommes de traditions, quant aux adorateurs discrets des dieux lares, ils emportent pieusement le bienheureux jambon, fruit de leur pèlerinage, et le suspendent au foyer domestique jusqu'au jour où ils convient un ami ou un voisin, quand la chose est fumée à point, pour la dépecer, la découper par fine tranche et l'arroser du vin de l'amour ou de l'amitié, selon le sexe des convives; «Un peu de sel par ici, par là, dit un noël de La Monnoie, ne gâte rien à l'affaire...» Mais laissons là les jambons et la foire aux jambons; je meurs de soif rien que d'en avoir parlé. O Hébé!
Verse ton pur nectar dans ma coupe brûlante!
--Nous allons avoir incessamment, non loin de la foire aux jambons, un petit intermède électoral, en attendant la grande comédie de l'élection générale, que nous attendrons bien encore un an ou deux; le neuvième arrondissement attenant par un côté au boulevard Bourdon, est veuf de son député; M. Galis a donné sa démission: il s'agit de le remplacer; la liste des prétendants à sa succession, que les journaux publient, prouve que le goût de la députation augmente d'année en année, bien loin de diminuer. Dans la dernière élection dont M. Galis était sorti victorieux, le neuvième arrondissement n'avait eu à se prononcer qu'entre trois candidats; aujourd'hui, il a affaire à plus de quinze aspirants plus ou moins politiques; dans les quinze, il y en a au moins dix parfaitement inconnus; qui sont-ils? que veulent-ils? d'où viennent-ils? Voilà ce qu'on se demande en lisant leurs noms. Si vous les interrogez sur leurs vertus et leur mérite, ils vous répondront comme cette fameuse circulaire d'un candidat dont le souvenir nous est encore présent: «Messieurs, il y a cinquante ans que j'habite votre quartier de père en fils. Mes enfants ont joué avec les vôtres; mes petits-enfants feront de même: je m'y engage; et vous savez si j'ai jamais manqué à ma parole.» Mais le pauvre homme eut beau dire, les électeurs ne firent pas l'enfantillage de le nommer.
Un des électeurs les plus influents de ce collège qui doit choisir le successeur de M. Galis, vient précisément, la veille de la bataille, de mourir d'une façon tragique; c'était un homme excellent, d'humeur affable et riante, très-aimé pour l'agrément de son esprit, très-estimé pour la sûreté de ses relations et de ses sentiments. Il y a deux jours, M. *** a été trouvé mort dans son lit. On crut d'abord à un suicide; mais quelle apparence qu'un tel homme, riche, considéré, entouré d'une famille prospère, se fut porté à une pareille extrémité? Les médecins sont venus et ont conclu à l'apoplexie. Or, M. *** avait promis son influence et sa voix à un des quinze candidats dont nous parlions tout à l'heure. Celui-ci, apprenant sa mort subite; «Mais c'est indigne, s'est-il écrié; on ne se conduit pas ainsi: qu'il meure, rien de mieux; mais qu'il m'enlève une voix, voilà l'horreur: il aurait dû au moins attendre au lendemain de l'élection!» N'est-ce pas là un bon trait de moeurs électorales?
--Il vient d'être question, devant les tribunaux, de la succession de la fameuse mademoiselle Thevenin: cette demoiselle Thevenin avait été danseuse à l'Opéra, danseuse très-prodigue de toutes choses et très-courtisée. Le temps de la jeunesse et des entrechats passé, la prodigue mademoiselle Thevenin tomba dans l'avarice sordide; retirée à Fontainebleau elle passait pour pauvre: à la voir courbée et presque en haillons, vous lui eussiez donné le denier de l'aumône, et probablement elle l'eût accepté. A sa mort, on a trouvé sous son chevet une inscription de 75,000 fr. de rentes 5 pour 100. Cette riche proie allait retourner à l'État, faute d'héritiers connus; mais le bruit s'en répandit, et il arriva des Thevenin de tous côtés; celui-ci se disait cousin. Celui-là arrière-petit-neveu, cet autre remontait de Thevenin en Thevenin jusqu'à la côte d'Adam, c'est d'un de ces Thevenin que la justice s'occupait l'autre jour: ce Thevenin fournissait un acte de naissance qui tendait à prouver qu'il descendait d'un certain arrière-cousin germain de la danseuse; tout allait bien, lorsqu'on découvrit que l'acte était faux; le prétendu Thevenin avait si maladroitement fait ses calculs que, vérification faite à l'état civil, il se trouva qu'il était né trois ans après la mort du père Thevenin qu'il s'attribuait.
La succession Thevenin est comme la succession de certains empires; elle fait naître des faux Smerlis, des faux Édouard, des faux Louis XVII, des faux Démétrius; mais en ce temps-ci les faux Démétrius, au lieu de courir les champs de bataille, vont tout droit en police correctionnelle. Avis aux Thevenin qui ne sont pas de bon aloi.
Finissons par des images consolantes; à côté du crime, les bonnes actions; à côté de l'avance, la bienfaisance. Tandis que les mauvais instincts poussent des malheureux aux bagnes et à l'échafaud, il y a des associations philanthropiques qui s'inquiètent de détourner jeunes filles sans guide de la voie perverse; tandis que Harpagon enfouit ses trésors stériles, il y a des mains charitables qui sèment l'aumône; tel est le but de la société de patronage des jeunes garçons pauvres fondée à Petit-Bourg.--Des femmes du haut monde,--et quel meilleur usage peuvent-elles faire de leur influence, de leurs loisirs et de leur fortune?--ont eu l'honorable pensée de donner un concert au profit de cet établissement si utile et si digne d'être encouragé. Ce concert aura lieu à l'Hôtel-de-Ville, le 14 avril. Le prix des billets est de 10 francs, l'_Illustration_ y sera.
Madame la comtesse Portalis, madame de l'Espinasse, madame la vicomtesse d'Haussonville, madame la comtesse Merlin, madame de Rambuteau, madame de Rigny, madame de Valry, madame de Ségur-L'amoignon patronnent de leur nom et de leur dévouement cette oeuvre charitable.
Chantez pour les enfants et pour les pauvres; ce sont des chansons que Dieu bénira!
Salon de 1844.
Troisième article.--Voir t. III, p. 33 et 71.
Nous connaissions à M. Alfred Dedreux un talent tout spécial, une habileté extraordinaire pour peindre les chevaux, une touche fashionable, un laisser-aller charmant, lorsqu'il lui arrive de traiter les portraits de genre. Le _Portrait, équestre de M. le duc d'Orléans_ nous a fort agréablement étonné, car nous avons compris aussitôt que M. Alfred Dedreux pouvait être un peintre de style dans l'occasion. En effet, sans parler de la ressemblance, chose assez facile lorsqu'il s'agit d'un prince, aussi souvent _pourtraicté_ que le fut le duc d'Orléans, nous avons retrouvé la toile de M. Dedreux une vérité d'expression peu commune. C'est le prince dans son port, dans sa prestance, dans sa manière de se tenir à cheval. Jamais portrait ne rappela mieux une personne qui n'est plus. Ce tableau de M. Dedreux possède d'ailleurs toutes les qualités qui distinguent notre habile peintre des chevaux; rien n'y est cherché, rien n'y sent le travail pénible, et çà et là même nous voudrions que M. Dedreux eût terminé davantage certains détails. Un autre _Portrait équestre de mademoiselle M..._ est aussi beau que celui de M. le duc d'Orléans; si le cheval qui porte la jeune fille a peu de vie, le chien couché sur le premier plan est de tous points admirable. Deux autres toiles de M. Dedreux, _Cheval abandonné sur un champ de bataille_, et _Portrait de M. le comte M....,_ sont remarquables. Avec quelques études encore,--études sérieuses,--M. Alfred Dedreux occupera la plus belle place parmi nos peintres de chevaux.
Loin de nous la pensée d'établir une comparaison entre l'oeuvre de M. Alfred Dedreux et celle de M. de Lansac. En art, comparer est rigoureusement impossible, lors même que les sujets sont tout à fait semblables. M. de Lansac a exposé, lui aussi, un _Portrait équestre de M. le duc d'Orléans_, tableau consciencieusement fait, mais où nous voudrions trouver plus de vérité dans la pose du duc, et surtout plus d'ampleur dans toute la toile.
Quel gracieux peintre de genre que M. Tony Johannot!
Combien de sujets divers il a traités, toujours avec la même supériorité, toujours avec la même poésie! Cette année, il a une riche exposition; ses tableaux sont petits, mais nombreux, et ses _sujets tirés de l'Évangile_, ses _sujets tirés de l'Imitation de Jésus-Christ_, sont comme un musée à part dans le Musée. Nous n'avions vu jusqu'alors que les gravures de ces compositions religieuses, qui sont empreintes du bon goût et du charme par lesquels ce peintre se distingue. Les deux séries de tableaux exposés par M. Tony Johannot appartiennent à M. le duc de Montpensier ainsi que le sujet tiré de Tony Johannot d'_André_, de George Sand. Cette dernière toile est un petit chef-d'oeuvre de grâce et de sentiment; les deux personnages,--poétique création de George Sand,--sont poétiquement rendus; les fleurs éparpillées dans la jolie chambre de Geneviève, le soleil pénétrant par la croisée, tout est lumineux et délicat dans ce petit tableau.
Pour cette fois. M. Ziegler a donné à la religion des allures mondaines; il l'a poétisée, ainsi que l'ont fait plusieurs écrivains. Par bonheur, sous prétexte de poésie, il n'en est pas venu au matérialisme, et il s'est tenu dans de justes limites. Son exposition est brillante selon la stricte acception du mot. Et quoi de plus brillant, en effet, que _Notre-Dame des Neiges_? Lorsque M. Ziegler exposa _Daniel dans la Fosse aux lions_, ou lui reprocha une certaine lourdeur dans le faire, on lui conseilla d'avoir la touche plus légère, toutes les fois qu'il lui arriverait de peindre des saints, des anges, ou une vierge. Notre-Dame-des-Neiges, c'est-à-dire «la Vierge aux frimas,» est la mise en pratique des conseils qui lui ont été donnés. Il ne se peut rien trouver de plus délicatement rendu; et les chairs, principalement, ont une transparence unique.
--_La rosée répand ses perles sur les fleurs_. Voilà une charmante allégorie où la volupté ne saurait manquer, où la grâce s'inspire du sujet même. La pose de la rosée, personnifiée dans une belle jeune fille aux formes divines, est pleine de grâce et de distinction. S'il y avait un peu plus de modelé dans les chairs, ce serait un tableau parfait, et tel qu'il est, il fait honneur au talent de M. Ziegler. Son troisième tableau, _une Vénitienne_, a des qualités d'harmonie très-supérieures.
Théâtres.
Académie Royale de Musique.--_Le Lazzarone_, opéra en deux actes, paroles de M. de Saint-Georges, musique de M. F. Halévy.
Il y a à cet opéra un second titre: c'est _le bien vient en dormant_. D'où l'on a le droit de conclure que son but est d'enseigner que pour s'enrichir et prospérer, dormir est le moyen le plus sûr. En effet, le héros de M. de Saint-Georges, Beppo _le lazzarone_, semble avoir pris pour modèle Jean de La Fontaine:
Quant à son temps, bien sut le dépenser: Deux parts en fit dont il soulait passer, L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.
Écoutez plus tôt ce philosophique jeune homme,--nous demandons pardon à Jean de La Fontaine de citer après ses vers ceux du _lazzarone_ Beppo:
--Je dors.--Mais on fait pauvre mine A ce regime-là, quand arrive la faim. --Je vis de peu de chose, et puis souvent, enfin, Pour l'apaiser, je rêve que je dîne. ........................... Ami, crois-moi. Fuyant celui qui l'importune, On voit la bizarre fortune Venir à qui l'attend chez soi. --Et tu l'attends?--Tranquillement. --Sur ton grabat?--En sommeillant.
Cela est clair; Beppo n'est pas oisif parce qu'il manque d'ouvrage ou qu'il est paresseux, mais bien par calcul et pour enrichir. C'est un système qu'il a inventé; c'est un plan, fruit de son génie, qu'il a mûrement médité, et qu'il exécute avec cette constance opiniâtre à laquelle on reconnaît les grands hommes. Et comme, au dénouement, tous ses projets réussissent, qu'il épouse la jeune fille dont il était amoureux, et que cette jeune fille est une riche héritière, on ne petit douter que l'auteur, profond moraliste, n'ait voulu donner une bonne leçon à cette multitude de niais qui passent leur vie courbés sur un établi, sur un métier, sur nue enclume, flétrissent leur jeunesse avant le temps et n'obtiennent pour récompense d'un travail excessif, qu'une mort prématurée, Tant pis pour eux! c'est leur faute. Que ne font-ils plutôt comme Beppo le lazzarone? Chacun d'eux épouserait une riche héritière, et deviendrait grand seigneur.