L'Illustration, No. 0057, 30 Mars 1844

Part 6

Chapter 63,531 wordsPublic domain

Çà et là apparaissent quelque arabesque élégantes, quelque poutrelle délicatement sculptée, où s'épanouissent des fleurons dignes de l'Allambra sous une croûte de chaux grossière. Des rues étroites, sans pavés, dans lesquelles la pluie séjourné par flaques entre les amas de sable, sont bordées, d'un côté par les murailles lézardées d'un couvent abandonné, de l'autre par un cordon de petites baraques sans fenêtres, recouvertes en tuiles ou en chaume, qui laissent voir, par la porte constamment ouverte, tout ce que la misère et la paresse peuvent enfanter de plus repoussant. Les bouges sordides fourmillent d'enfants nus, d'hommes en pantalons déchirés, de femmes débraillées, quelques-unes belles, toutes sales sans exception. Ce sont les _morenos_ de la basse classe, comme on appelle les métis issus du mélange des créoles espagnols et des Indiens de race cuivrée. La principale industrie des hommes consiste à tresser des chapeaux et à rouler le tabac; les femmes végètent en vendant de mauvais fruits et des cigares pires encore, et le trafic auquel elles se livrent le reste du temps n'est guère plus lucratif, à en juger par leur extérieur misérable. L'indolence de ce peuple est incroyable; c'est la fainéantise espagnole greffée sur l'apathie indienne; pourtant il se dit libre, mais sa liberté, comme celle du nègre, c'est l'oisiveté; aussi c'est à douter à jamais de l'avenir des races américaines du Sud.

Ces pauvres femmes déguenillées ont reporté, faute de mieux, tout le soin de leur coquetterie sur leur chevelure, qu'elles ont magnifiquement épaisse et d'un noir lustré éclatant. Un rencontre des filles pieds nus, vêtues d'une jupe rapiécée et montrant à travers une chemise en loques leurs épaulés rondes et dorées, dont la nudité ne les inquiète guère; leurs fronts se dressent gracieusement parés de larges bandeaux relevés comme ceux de l'Hélène de Canova, ou lissés à rendre jaloux le plus habile coiffeur de Paris. Elles complètent cet ornement par une fleur rouge fichée au coin de l'oreille et un haut peigne ciselé auquel s'accroche quelque lambeau de cotonnade bleue en guise de mantille. Ainsi drapées, ces malheureuses se pavanent avec fierté, agitant un éventail de feuille de platanier, se balancent à la porte de leurs taudis, sur leur butaca, en pinçant de la harpe de Macaraybo ou raclant la _banza_ pour accompagner les cantilènes plaintives qu'elles inventent. Le type fier de la race se révèle pourtant dans ces créatures dégradées; l'on est frappé de la grâce de leurs gestes, de la noblesse antique que trahissent l'attitude et le pli du vêtement misérable qui les couvre; enfin l'on se sent ému par l'accent triste de leur chants monotones et pleins de langueur, qu'interrompt çà et là un cri guttural. C'est toujours l'Espagne ardente, et hautaine jusque sous les haillons.

Dans les beaux quartiers, les maisons sont généralement bien construites, spacieuses, et annoncent l'opulence des temps où elles furent bâties. Plusieurs hôtels neufs se sont élevés, surtout auprès de la porte d'Imama; mais leurs petits balcons de fer, les croisées étriquées à volets verts, toute cette mesquine élégance de nos jours fait ressortir, par son contraste, l'imposante sévérité des hôtels massifs du siècle de Philippe II. Quelques-uns portent encore les profondes cicatrices creusées par les tremblements de terre, entre autres par celui qui renversa Caraccas; mais, solides comme des donjons, ils ont résisté.

L'intérieur des appartements ne contient, à l'instar des habitations créoles, que fort peu de meubles. Quelques consoles, une armée de chaises, dont la lourde structure et les dorures de mauvais goût trahissent l'origine anglo-américaine, enfin les indispensables _butacas_, ou grands fauteuils à balançoire, reproduits sous cent formes diverses, depuis les proportions colossales jusqu'à l'infiniment petit, composent le seul ornement des grandes salles. Les murs sont enduits d'un épais badigeon à la chaux, et pour plafond on a la charpente des toits. Un ample balcon fait, au premier étage, le tour du logis, et c'est là qu'au retour de la messe la _nina de la casa_ va s'installer pour s'éventer, lorgner les passants et se dandiner le reste du jour. Les escaliers sont immenses et en pierre; les cours, larges, entourées d'arcades, foisonnent d'hibiscus et de lauriers-roses ombrageant une _algibe_ ou citerne qui reçoit l'eau des pluies par les gouttières des terrasses. Presque toutes les _azoteas_ sont jalonnées de grands vases de pierre, dont l'effet de loin est très-pittoresque. La réverbération du soleil est si forte sur les murs blanchis à la chaux des édifices, qu'on est obligé, pour radoucir, de les peindre de diverses couleurs, ce qui donne aux quartiers neufs un air arlequin d'assez mauvais goût. Le temps a sauvé les anciennes demeures de ce laid barbouillage, en les décorant des teintes austères de la vétusté, que le soleil du tropique réchauffe de ses tons cuivrés.

Carthagène renferme plus de vingt-quatre églises, ou _capillas_, dont plusieurs, malgré les pillages et les dévastations de la guerre civile et étrangère, déploient encore quelque richesse. A San-Juan de Dios se voit une chaire magnifique toute, en marbre, précieux don d'un pape. La chapelle de Santo-Domingo est un chef-d'oeuvre d'élégance et de ciselure; c'est un de ces délicieux fruits de l'art espagnol, où l'austérité religieuse de l'Occident se pare des caprices poétiques de l'architecture orientale. La magnificence fabuleuse du seizième siècle s'est plu à décorer ce réduit mystique, qu'une faible lueur découlant de la pointe du dôme éclaire vaguement. Des degrés de porphyre conduisent à l'autel; là prient des saints d'argent massif, et la madone, sous un dais appuyé par des colonnes torses incrustées, s'y montre en robe de velours galonnée, avec une couronne d'améthystes. On est émerveillé, au sortir des rues désolées, éblouissantes de soleil, de trouver cet asile de calme, d'obscurité et de fraîcheur. Le repos du corps prépare la sérénité de l'aine, et le contraste rend plus touchante cette perpétuité inviolée du sanctuaire, au seuil duquel se sont arrêtées les révolutions.

Comme toutes les villes tropicales, Carthagène est déserte durant le jour; on n'y rencontre guère, à cette heure, que des nègres, dont le crâne épais brave les feux meurtriers du soleil, quelques courtiers de commerce réfugiés sous les portiques des places, et des sentinelles vêtues de leur disgracieux uniforme de toile blanche, les bras croisés, le cigare à la boucle, assises à l'ombre du rempart, à quelques pas d'un fusil rouillé. Au coin des carrefour où vont s'abattre par troupes les _gallinazos_ ce vautour de la petite espèce, oiseau sordide connu au Mexique sous le nom de _zepilote_, à Cuba, sous celui d'_aura_, à la Jamaïque, sous celui de _cariote-crow_. Il est remarquable qu'on ne le rencontre que sur le continent et dans les Grandes-Antilles. Je n'en ai jamais aperçu à la Martinique, ni à la Guadeloupe, ni à Saint-Thomas, ni même à Porto-Rico. On dirait que la malpropreté espagnole attire ces oiseaux, qui ne vivent que de charognes, et semblent avoir à Carthagène l'entreprise du nettoyage de la ville. Aussi sont-ils considérés par les habitants comme fort utiles, et un des officiers de la division faillit se faire une mauvaise affaire pour avoir tiré sur l'un d'eux. Ils se sont tellement multipliés, qu'on ne peut marcher dix pas sans les rencontrer sur son chemin, tantôt faisant bruire au-dessus de votre tête leurs grandes ailes noires de sinistre augure, tantôt voletant, sautelant sur leurs pattes grêles au milieu de la rue, fondant ensemble avec voracité sur quelque animal putréfié et s'en disputant les lambeaux. Ils abondent aux environs des boucheries, guettant sournoisement, pour se jeter sur l'étal, l'absence du maître, qui se contente de les éloigner à coups de pied ou avec un bâton.

Mais quand vient le soir, la ville ressuscite comme par enchantement; les fenêtres s'ouvrent et résonnent de rires et de mélodies; les balcons se peuplent de jeunes filles, les épaules et les bras nus. Derrière chaque grillage brille une paire d'yeux noirs en embuscade. Les lions de la ville, vêtus à la dernière mode, de fines _chupas_ de coutil et du _panama_ orné d'un ruban noir, se répandent par les rues à pied ou montés sur de jolis petits coursiers créoles d'origine andalouse. Ils s'arrêtent aux fenêtres et entament avec leurs _novias_, ou promises, ces dialogues publiquement intimes, ces intrigues en pleine rue, qui donnent une physionomie si curieuse aux villes espagnoles. Les _banzas_ bourdonnent aux portes; les volantes, ou cabriolets découverts, parcourent les carrefours, chargés, comme des corbeilles, de femmes nu-tête et vêtues de couleurs tranchées, souriant, saluant de l'oeil, de la main, de l'éventail, appelant la connaissance de la veille par son petit nom, avec une familiarité gracieuse qui charme tout d'abord l'étranger nourri dans la défiance cérémonieuse de la société européenne. L'amour est la grande affaire dans ces pays fainéants; aussi abrège-t-on le plus possible la route qui y mène.

Carthagène se galvanise ainsi d'une vie factice pendant trois ou quatre heures; puis, à peine la nuit tombée, tout retombe dans le silence. Chacun rentre chez soi de bonne heure, et sauf les _tertulias_, ou réunions accidentelles, dans lesquelles la soirée se prolonge en dansant quelques valses et contredanses, la ville reprend pour dix-huit ou vingt heures son immobilité morne.

La présence d'une division française, composée de tant de jeunes gens actifs, avides de plaisir, aurait sans doute réveillé la ville créole de son mortel engourdissement; mais l'incertitude qui régnait sur les dispositions du gouvernement de la Nouvelle-Grenade, rendait les communications contraintes et rares. Il était d'ailleurs assez naturel que la population ne vit pas d'un oeil favorable un rassemblement de forces étrangères aussi considérable, résolu de forcer à coups de canon la satisfaction qu'un ne pourrait obtenir par la voie de la conciliation. Il en résulta que nos excursions furent plus fréquentes dans les environs de la baie que dans la ville même. Les terres basses couvertes de mangles qui la bordent, n'offraient pas un sujet d'exploration bien variée, mais la chasse y était facile et le gibier abondant. Les habitants, disséminés dans de rares villages ou dans quelques huttes éparses, ne donnaient point à craindre de collision dangereuse; nous pouvions donc nous y promener en sécurité.

Un matin notre canot, chargé de chasseurs, se dirigea vers un point de la baie appelé _Cespico_. Deux ans auparavant, ce lieu était le séjour d'un Anglais nommé Woodhye, homme actif et industrieux, qui y établit une culture de riz, de tabac et de vivres. Soit jalousie ou vengeance, il y fut assassiné pendant la nuit avec toute sa famille, par ses domestiques. Les meurtriers parvinrent à s'échapper; mais sur les énergiques réclamations des consuls européens, un des coupables, qui était Américain, fut atteint par la police, convaincu et pendu. Néanmoins les trois autres, tous du pays, ne furent point arrêtés. Les agents consulaires, principalement le nôtre, protestèrent avec force contre la mollesse et la négligence que la police montra dans la poursuite de cette affaire. Ce fut l'une des premières causes de la mésintelligence qui éclata entre les autorités municipales et M. Barrot. Cette fâcheuse disposition s'accrut au point qu'à la suite d'un nouveau dissentiment avecc l'un des alcades les plus influents de la ville, celui-ci poussa la violence jusqu'à faire arrêter M. Barrot et le faire conduire en prison. Celui-ci s'y rendit en grand uniforme, au milieu des cris d'une populace ameutée. Il n'en sortit que deux heures après sur les représentations du consul anglais. Ce fut alors que M. Barrot protesta énergiquement contre le traitement insultant dont il était victime, et qu'il se retira d'abord à la Jamaïque sur la goélette française _la Rose_, puis à la Martinique, où il attendit l'issue des négociations qu' entama immédiatement le ministère français. Celui-ci demanda une réparation publique et la destitution de l'alcade qui avait commis l'offense. Le gouvernement de la Nouvelle-Grenade traîna les choses en longueur; il évita de répondre, fit îles promesses évasives, comptant sur l'éloignement et le vicissitudes politiques pour lasser la persévérance de la Franc. L'affaire dura ainsi près d'un an; enfin, cette fois, M. de Mackau venait à Carthagène armé des pouvoirs nécessaires pour obtenir, de gré ou de force, la satisfaction exigée, le gouvernement français lui laissant toute latitude à cet égard.

Le soleil ne paraissait point encore lorsque le canot que nous montions se détacha de la frégate. Un léger reflet orangé pointait a l'orient et nuançait du vert le plus pur l'azur perlé de la nuit: le ciel nocturne semé d'étoiles était aussi brillant que celui qu'éclairait l'aurore: la différence seule des teintes faisait pressentir le jour.

L'embarcation louvoya longtemps parmi les canaux qui serpentent entre les îlots chargés de mangles, et toucha le sable au fond d'une crique, sous un massif de cocotiers dont les troncs tordus et inclinés trempaient dans la mer leurs palmes vernissées. Enseigne et aspirants, la carabine à la main, se mirent aussitôt en campagne, les uns poursuivant les aigrettes blanche à la huppe duvetée, les autres épiant les colibris les plus charmants qu'on puisse voir. Ils étaient de cette espèce rare qu'on nomme rubis-émeraude, ayant la tête verte et la poitrine écarlate; ils bourdonnaient en foule comme de grosses mouches autour des fleurs, disparaissaient dans les calices et réjouissaient l'air de l'éclat sans pareil de leur plumage; quand ils traversaient un rayon de soleil, on eût dit de véritables pierreries ailées.

Je me trouvai bientôt parmi les retardataires, n'ayant pour instrument de carnage qu'un lourd mousqueton emprunté à la salle d'armes de la frégate, et avec lequel je faisais aux oiseaux plus de peur que de mal. Près de là, quelques mousses et de jeunes timoniers Faisaient la guerre à coups de pierre à une bande de perroquets qui se chamaillaient dans les mangles; mais les rusés oiseaux ne se laissaient pas approcher.

Je me débarrassai avec joie au profit d'un des jeunes gens de l'inutile mousqueton et de mon carnier, et je me mis à explorer la plage, en quête de croquis. Un nuage passa: la pluie tomba assez vivement et me força à chercher un refuge dans une grande case en charpente, flanquée de deux pans de mur ruinés; un _rancho_ ou chaumière s'élevait auprès, entourée d'une petite plantation d'ignames et de bananiers; un épais manguier l'ombrageait; d'élégants papayers, au tronc grêle, à la tête arrondie, se dressaient ça et là; une troupe de pintades caquetait entre les jambes de deux pourceaux qui fouillaient le sol, et dans le feuillage d'un cocotier voisin je voyais étinceler l'oeil d'un oiseau de proie qui les guettait.

Assise sous un auvent délabré qui couvrait la porte, une petite femme brune et maigre, les cheveux flottants sur ses épaules, était occupée à rouler des feuilles de tabac. Sitôt qu'elle m'aperçut et qu'elle comprit que je cherchais un abri, elle se leva avec une vivacité peu commune dans ce pays, et me fit accepter son escabeau. Elle m'invita ensuite à prendre des rafraîchissements, et mit sur une table, à côté de moi, des oranges, des melons d'eau et des barbadines, s'excusant de la pauvreté de son accueil et ajoutant que son mari était aux champs et ne tarderait pas à rentrer.

L'intérieur du rancho annonçait un grand dénûment: quelques filets accrochés aux solives du toit, un fusil rouillé et un machète dans un coin; un hamac en pitre suspendu au frais entre les deux portes, quelques tabourets grossiers, des ustensiles de ménage et une mauvaise gravure de Notre-Dame-de-Guadeloupe collée à la cloison, formaient tout l'ameublement de cette chaumière obscure, mais tenue assez proprement pour une chambre colombienne. J'aperçus pourtant au fond de l'appartement un objet qui excita vivement ma surprise: au-dessous d'une petite madone en cire coloriée était placé un berceau d'acajou recouvert d'une moustiquaire de mousseline parfaitement blanche. Sous ce rempart, qui le protégeait contre les incursions meurtrières des moustiques, dormait un bel enfant d'une blancheur de lis, sous des draps dont la finesse et la netteté étaient dignes d'un héritier de bonne maison. Un petit bonnet rose embobinait la face mignonne de ce petit être dont l'haleine égale, les lèvres vermeilles, entr'ouvertes par un sourire, annonçaient le calme et la santé. Je me levai et contemplai avec admiration la blancheur de lait, les doigts rosés, les veines bleues transparentes sous la peau satinée de cet ange; les ruches de gaze bouillonnant autour de son front, cet oreiller délicat, tout cet assemblage d'étoffes fraîches et moelleuses qui entouraient l'enfant d'une auréole de luxe et de lumière, m'étonnèrent tellement que je ne pus retenir une exclamation.

ALEXANDRE DE JONNÈS.

(_La suite à un prochain numéro._)

Le Diable à Paris (2).

(La première livraison de cette nouvelle publication de l'éditeur des Animaux peints par eux-mêmes, _paraîtra jeudi prochain, 5 avril._)

[Note 2: _Le Diable à Paris_,--_Paris et les Parisiens_.--Moeurs et coutumes, caractères et portraits des habitants de Paris; tableau complet de leur vie privée, publique, politique, artistique, littéraire, industrielle, etc., etc.; vues, monuments, édifices publics et particuliers, lieux célébrés et principaux aspects de Paris. Vignettes à part avec légendes, par Gavarni; vignettes dans le texte, par Bertall. Chez Hetzel, rue Richelieu, 76. (30 centimes la livraison).]

Nous devons à l'indiscrétion du diable lui-même, ou tout au moins à celle de son éditeur, de pouvoir donner à l'avance au public parisien quelques détails sur une publication nouvelle qui, ainsi que son titre l'indique, l'intéresse au plus haut point.

Grâce à cette communication officieuse, nos lecteurs ne seront donc pas pris en traître. Qu'ils se tiennent pour avertis. _Le Diable est a Paris_! ou s'il n'y est pas, c'est de bien peu qu'il s'en faut, car jeudi, nous assure-t-on, il y sera.

Le diable à Paris? Qu'y vient-il faire? Dieu tout-puissant, Dieu juste et miséricordieux! Hélas! hélas!

Telles furent les exclamations que m'arracha l'annonce de cette grande nouvelle, le diable à Paris!

Mais grâce au ciel, ou plutôt grâce à l'enfer, je fus bientôt rassuré, car je trouvai sur ma table le programme de ce futur voyage du _Diable à Paris_, et la lecture de ce très-curieux document dissipa mes craintes, comme elle dissipera les vôtres, à coup sûr, dès qu'il sera devenu public, si, malgré ce que j'ai l'honneur de vous dire, il vous arrivait d'en conserver. Il paraîtrait, en effet, que le diable, à tout prendre, n'est pas si noir qu'on veut bien le dire, et qu'il est avec lui aussi des accommodements. D'ailleurs, si j'en crois mon ami Stahl, dont je n'ai aucune raison de suspecter la véracité, Satan ne viendra pas en personne à Paris. Il s'y fera représenter, comme un puissant, monarque qu'il est, par un ambassadeur! Cet ambassadeur, ce n'est ni un duc ni un prince, c'est mieux peut-être, car c'est un diablotin fort agréable, le favori, l'aide de camp de Satan, et son nom est Flammèche, nom fort joli et bien trouvé pour un nom de diable.

Comment Flammèche fit-il le voyage? Nul ne le sait. Mademoiselle Lenormand elle-même, si elle vivait encore, ne pourrait pas vous l'apprendre. Ce qui est certain, c'est qu'un jour on l'aperçut fumant mélancoliquement une cigarette sur le boulevard de Gand. Pourquoi fumait-il une cigarette? me demanderez-vous; parce qu'il aimait le tabac. Pourquoi se montrait-il si mélancolique? parce que, comme votre très-humble serviteur, il était devenu amoureux, amoureux fou, tellement amoureux, qu'après avoir en vain remué ses notes et ses souvenirs, il ne put rien tirer de son encrier,--qu'un billet doux.

Or, comme Flammèche était un diable honnête, il ne voulut pas manquer à sa parole. Il s'occupa exclusivement de celle qu'il adorait, et il pria des gens de lettres et des dessinateurs, dont il avait fait la connaissance, de rédiger pour lui les notes promises à Satan. Tous, écrivains et artistes, s'empressèrent de mettre généreusement à sa disposition, ceux-ci leur plume, ceux-là leur crayon.

A quelques jours de là une grande réunion eut lieu, dans laquelle Flammèche exposa ce que Satan attendait de lui. Dix plans furent proposés, dont le moins bon était excellent; mais par cela même le choix devenait difficile, et, sur la proposition d'un des membres les plus respectés de l'assemblée, il fut décidé que, pour sortir d'embarras, on n'en suivrait aucun. Il se dit à cette occasion les choses les plus ingénieuses et les plus sensées contre les méthodes et contre les classifications, qui alourdissent tout sans rien éclairer, contre la règle enfin et contre la raison elle-même.

«Paris est un théâtre dont la toile est incessamment levée, dit l'illustre écrivain qui avait conclu contre les méthodes, et il y a autant de manières de considérer les innombrables comédies qui s'y jouent qu'il y a de places dans son immense enceinte. Que chacun de nous le voie donc comme il pourra, celui-ci du parterre, celui-là des loges, tel autre de l'amphithéâtre, il faudra bien que la vérité se trouve au milieu de ces jugements divers. D'ailleurs souvent un beau désordre...

--_Est un effet de l'art!_ cria l'assemblée tout entière;--loin des méthodes!»

Un point fut dès lors résolu, c'est que, comme garantie d'impartialité, on prendrait pour devise ce mot d'un ancien:

«Tu parleras pour;--tu parleras contre;--tu parleras sur.»

Telle est, en abrégé, l'histoire du livre piquant dont la première livraison est sur le point de paraître à la librairie Hetzel. Le prospectus que nous avons sous les yeux range au nombre des amis du diablotin Flammèche toutes les célébrités littéraires de notre époque, MM. George Sand, de Balzac, Alfred de Musset, Alexandre Dumas, Charles Nodier, Eugène Sue. Des écrivains de toutes spécialités serviront tour à tour d'auxiliaires à ces illustres maréchaux de la littérature contemporaine. De l'ouvrage auquel cette collaboration donnera bientôt naissance, nous ne devons rien dire encore, car il est inédit. Nous nous bornerons donc à emprunter les phrases suivantes au prospectus: «Ce n'est point une série de physiologies uniformes que nous entendons présenter au lecteur, mais un tableau _varié, complet_ et dramatique de la vie et des moeurs de l'habitant de Paris; une scène ouverte à tous les genres, où toutes les conditions de la société parisienne, tous les temps, tous les lieux, tous les souvenirs, tous les détails auront un rôle ou une place.