L'Illustration, No. 0057, 30 Mars 1844

Part 5

Chapter 53,750 wordsPublic domain

Le duc de Popoli, gouverneur des Abbruzzes, a promis à Sa Majesté de la délivrer de ce fléau; mais Marco Tempesta brave les douaniers et se moque des sbires, et si, parfois, il lui arrive quelque malheur, il trouve toujours le moyen de prendre sa revanche. Un jour, par exemple, les agents du duc lui saisissent pour vingt-cinq mille piastres de marchandises. Qu'arrive-t-il? A quelque temps de là toute la vaisselle plate de sa seigneurie disparaît, et le Popoli reçoit en échange une quittance en bonne forme des vingt-cinq mille piastres.

Une autre fois, c'est un convoi tout entier qui est surpris en rade et enlevé, après un combat sanglant, par le capitaine Scipion, officier de la marine royale et commandant de la tartane l'_Etna_. Le convoi ne vaut pas moins de cinq cent mille piastres. Voilà, pour le coup, nos gens ruinés de fond en comble. Mais Marco Tempesta a plus d'un tour dans son bissac.

Il vient, par une nuit bien noire, demander l'hospitalité au signor Bolbaja, propriétaire d'une petite habitation isolée au milieu des Abbruzzes. Bientôt arrive le duc de Popoli, qui a reçu d'une main inconnue un rendez-vous pour la même heure et dans le même lieu. Le duc est gras, vieux, laid et sot; avec ces qualités-là, on est toujours sûr de son mérite. Il s'attend à voir arriver en ce lieu reculé une des plus belles femmes de la cour. C'est là du moins ce qu'il révèle en toute confiance au sieur Scoppetto, qu'il trouve là, et qui fut son valet de chambre à l'époque où sa vaisselle plate lui fut enlevée si subtilement. Ce Scoppetto n'est en effet que Marco Tempesta lui-même.

Au lieu d'une jolie femme, le duc ne trouve qu'une lettre à son adresse, signée _la Sirène_, et contenant à peu près ce qui suit;

«Vous avez succédé au titre et aux biens de votre frère aîné, mort _ab intestat_. Mais il existe un fils légitime de ce frère, lequel n'aurait qu'à se présenter pour vous dépouiller de tout. Il ignore jusqu'à présent sa naissance et ses droits; mais, moi, j'ai entre les mains les titres authentiques qui les établissent. A qui voulez-vous que je remette ces titres? A lui ou à vous? Si vous aimez mieux que ce soit à vous, venez en personne à tel endroit de la forêt; ils vous seront donnés en échange des cinq cent mille piastres que vous devez à Marco Tempesta.»

«Oh! oh! dit judicieusement le duc, il paraît que c'est à Marco Tempesta que j'ai affaire.

--Quel parti prendra Votre Excellence? dit Scoppetto.

--J'irai.

--A merveille!

--Mais je n'irai pas seul. J'aurai avec moi cinquante carabiniers qui, lorsque mon drôle paraîtra, feront feu sur lui de cinquante côtés à la fois. De cette façon, j'aurai les papiers, et je garderai les piastres.

--Diable!» dit tout bas Scoppetto, qui n'est pas médiocrement embarrassé.

Un danger plus pressant le menace. Popoli reçoit du chef de la police le signalement très-exact du fameux contrebandier. Le cas est grave. Heureusement, le duc a la tête la plus légère dont l'Opéra-Comique ait jamais gratifié un homme en place. Au lieu du lire cette pièce importante, il la laisse là, et va se promener. Scoppetto s'en empare et la détruit. Pour la remplacer, il ne sera pas en peine.

Le même toit sert de refuge à un jeune officier de marine, lequel est justement ce vaillant capitaine Scipion, commandant de _l'Etna_, dont l'intrépidité a été si funeste à Marco Tempesta et à sa bande. Marco fait à la hâte un nouveau signalement où le capitaine est représenté trait pour trait. «Eh! eh! dit le duc à son retour, voilà mon homme: il n'y a plus qu'à le prendre. J'ai donné mes ordres; mes soldats seront bientôt au lieu du rendez-vous. Il ne tardera pas probablement à s'y rendre lui-même.»

Scipion y arrive bientôt, en effet, le plus innocemment du monde: c'est la voix mystérieuse qui l'y attire. Cette voix, inconnue à tous, il a cru la reconnaître, et il ne s'est pas trompé: c'est celle d'une jeune fille qu'il aime, et qui _le paie, de retour_, comme on dit à l'Opéra-Comique. Le voyez-vous, lecteur, dans la gravure qui accompagne cet article, errant à travers ces rochers et ces précipices, et se rapprochant par degrés de cette habitation souterraine d'où partent les sons qui l'enchantent? Il ne tarde pas à en trouver l'entrée; mais de nouveaux périls l'y attendent: Il y trouve Marco Tempesta et la troupe furieuse qui a juré sa mort. Comment il échappe à leurs coups, comment il épouse celle qu'il aime, comment il redevient, au moment où il y pense le moins, duc de Popoli et millionnaire, comment, enfin, Marco Tempesta, après avoir repris sur le gouverneur de la Calabre les cinq cent mille piastres, et même _quelque chose de plus_, met en défaut sbires, carabiniers et soldats de marine, s'empare de la tartane du capitaine dont il a fait la fortune, et s'en va je ne sais où vivre en honnête homme du fruit de ses économies, voilà ce que je vous laisse à deviner, lecteur, ou plutôt, ce que je vous engage à aller voir. Il y a là des scènes vives et piquantes, et mille tours de passe-passe peu vraisemblables parfois, mais toujours réjouissants. Il y a là des rôles très-amusants et très-bien remplis: celui de Marco, d'abord, dont M. Roger s'acquitte à merveille; celui du l'impresario Bolbaja, qui a fait sa fortune dans les arts, non en les cultivant, mais en les exploitant; celui du gouverneur du la Calabre, dont la sotte fatuité est la plus récréative du monde. Il y a là, enfin, tout le savoir-faire de M. Scribe, heureusement inspiré cette fois, et tout ce que la riche imagination de M. Auber sait mettre dans une partition de chants gracieux et d'élégantes harmonies.

Tous les morceaux du nouvel opéra, sans exception, sont agréables. Quelques-uns attestent une habileté souveraine et une facilité d'invention dont aucun musicien parvenu à l'âge de M. Auber n'a donné l'exemple depuis Gluck et Haydn. Il y a des couplets où sont exposés les bruits populaires touchant les vocalisations mystérieuses de la sirène, qu'on doit signaler spécialement aux oreilles qui savent entendre. La mélodie, très-originale par elle-même, y est relevée par un accompagnement imitatif plein d'effets vigoureux et de combinaisons instrumentales que Beethoven ne désavouerait pas. L'air avec choeur chanté par M. Roger, au début du second acte, renferme l'un des plus beaux _andante_ qu'on ait jamais écrits pour le théâtre de l'Opéra-Comique. Le duo qui suit cet air est conduit et dialogué avec une extrême habileté, très-mélodieux d'ailleurs et d'une exquise élégance. Il y a encore dans cet acte un trio chanté par Bolbaja, Scipion et Marco Tempesta, dont le style est d'une grande élévation, et où la disposition des voix atteste la main d'un maître. Les deux finals du premier et du deuxième acte brillent par les mêmes qualités et produisent un effet puissant. En général, M. Auber paraît s'être attaché, dans cet ouvrage, à élever son style, à agrandir les proportions de ses mélodies, à augmenter l'intensité des masses vocales. Il est un peu moins sautillant qu'autrefois, moins vif, moins coquet peut-être; mais il est plus simple, plus ferme, plus largement musical; en un mot, il déploie un éclat et une vigueur qui rappellent les plus belles pages de la _Muette de Portici_.

Carthagène des Indes.

SOUVENIR DE L'EXPÉDITION DIRIGÉE PAR LE CONTRE-AMIRAL DE MACKAU EN 1834.

Dans un coin retiré de la mer des Antilles, au nord-est du golfe de Darien, s'élève une ville jadis florissante, aujourd'hui décrépite et à moitié déserte. Cette ville, c'est Carthagène des Indes, qui, durant deux cents ans, fut la Venise du Nouveau-Monde, la reine de l'Amérique méridionale et l'entrepôt de ses trésors. Vis-à-vis d'elle, de l'autre côté du golfe, est située Porto-Bello, que Colomb nomma ainsi à cause de l'incomparable beauté du son havre. C'est à ces deux sentinelles postées aux abords du Chili et du Pérou, que la jalouse Espagne avait confié la garde de son Eldorado. C'est dans leurs rades crénelées de châteaux forts, qu'abordaient ces larges galions aux flancs gonflés d'or, qui portaient jusqu'à cinq cent mille piastres et qu'escortaient à leur retour des flottes nombreuses, pour les défendre contre les attaques des flibustiers. Ceux-ci guettaient ces riches convois, s'attachaient à leur suite avec l'opiniâtreté du requin, les couvant d'un oeil avide, et si quelque traîneur s'en détachait, si la tempête dispersait ces lourdes masses, aussitôt les vautours de l'Océan fondaient sur le navire en détresse et le pillaient, après avoir égorgé l'équipage jusqu'au dernier homme.

Don Pedro de Heredia ayant fait voile d'Espagne avec deux caravelles et un galion monté par une centaine d'aventuriers hardis, toucha, en 1533, à un port de la _Costa-Firma_, appelé alors _Calamari_ (Terre des Ecrevisses). Il nomma cet endroit _Cartagena_, à cause de sa ressemblance avec le port du Carthagène un Espagne. Ayant débarqué, le capitaine espagnol construisit quelques huttes et jeta les fondements d'un fort. Il fit des incursions dans l'intérieur et trouva les naturels, qui se défendirent vigoureusement avec leurs lances empoisonnées. Il fus mit en fuite jusqu'à une grande ville, où il fut attaqué de nouveau par une multitude d'indiens (_Turbbacos_). Un village situé à quatre lieues de Carthagène, dans les terres, porte encore ce nom. Carthagène ne tarda pas à devenir, par son admirable situation et la sûreté de son mouillage, un point très-important. Elle lut érigée un évêché par Clément VII, en 1534; sa cathédrale date de cette époque. L'inquisition y établit son tribunal en 1610. Avant la dernière révolution, elle possédait dix confréries de moines et un collège de jésuites.

Gorgées d'or et d'argent, Porto-Bello et Carthagène restèrent trop longtemps en butte à la convoitise des nations rivales de l'Espagne, pour que les formidables remparts qui armaient ces deux cités, fussent toujours un abri suffisant contre les attaques de l'ennemi. Porto-Bello fut prise neuf fois et Carlagune sept fois, en comprenant dans ce nombre les deux sièges qu'elle subit durant la guerre de l'indépendance. En 1544, quelques aventuriers français s'emparèrent de la ville naissante. En 1585, le capitaine Drake, expédié par la reine Elisabeth pour venger l'arrestation de tous les navires anglais dans les ports espagnols, attaqua Carthagène par terre et par mer, avec 2,300 marins. Il l'enleva, la garda six semaines, en brûla une partie et rançonna le reste pour une somme de 100,000 piastres.

Dix ans après, le pirate Baal saccagea de nouveau Carthagène. En 1695, M. du Pointis, capitaine de vaisseau et gouverneur des établissements français de Saint-Domingue, se joignit au chef de flibustiers Durasse pour attaquer de concert la ville espagnole. Ducasse fournit douze cents hommes, et l'on promit à ses aventuriers une part égale dans le butin à celle des troupes du roi. Sept vaisseaux, onze frégates et plusieurs autres bâtiments transportèrent à la côte ferme plus de six mille de ces terribles ennemis auxquels jusqu'alors rien n'avait pu résister. Boca-Chica fut vigoureusement assailli, et le fort capitula le lendemain. Les habitants espéraient s'épargner les horreurs du siège en payant une rançon; mais ils ne connaissaient pas leurs impitoyables vainqueurs. La division se mit parmi ceux-ci; les flibustiers ayant accusé M. de Pointis de leur donner une trop petite part dans le butin, le commandant français fit de vains efforts pour satisfaire ces intraitables condottieri; rien ne put assouvir leur soif de rapine, et M. de Pointis, rebuté, prit le parti de s'éloigner, après avoir fait porter à son bord une somme de huit à neuf millions de piastres que lui payèrent les habitants. Pendant quatre jours, cent dix mulets ne cessèrent de charrier l'or, de la ville au rivage. Carthagène, après le départ de M. de Pointis, resta livrée aux flibustiers, qui s'en donnèrent à coeur joie, offrant pour toute alternative le massacre et l'incendie ou le paiement d'une somme de cinq millions. Les Espagnols parvinrent à réunir encore cette valeur; mais le partage fit éclater de nouvelles dissensions parmi les flibustiers, et le débat se prolongeant se fût sans doute terminé par un troisième impôt et le sac de la ville épuisée, si l'arrivée dans ces parages d'une flotte anglaise et hollandaise n'eût coupé court au conflit. Les aventuriers se rembarquèrent, ayant chacun pour sa part mille écus comptant, sans comprendre les noirs et les marchandises d'un prix inestimable qui furent enlevées et dont on fit plus tard la répartition (1).

[Note 1: P. de Cièga de Léon. _Cronica del Peru: De la Fundacion de la ciudad de Cartago_.--Ulloa. _Relacion de Viage_.]

Une violente épidémie et la mésintelligence entre les chefs de l'entreprise, firent échouer l'expédition du l'amiral Vernon, un 1744--Carthagène, bloquée en 1815, par terre et par mer, par Morillo, subit toutes les horreurs du la famine, et se rendit faute de vivres. Les républicains, sous les ordres de Bolivar, la reprirent définitivement en 1821.

Ce fut en octobre 1834, qu'une division de cinq navires de guerre, commandée par le contre-amiral du Mackau, se rendit à Carthagène pour obtenir réparation du l'outrage fait à notre pavillon, en la personne de M. A. Barrot, notre consul en cette ville. On se figurerait difficilement, dans notre monde civilisé, à quel point les peuples de l'Amérique du Sud portent l'ignorance des moindres notions touchant les puissances de l'Europe et le rang qu'elles occupent dans l'échelle sociale. Les idées les plus fausses se sont accréditées chez eux à cet égard, et ont contribué au développement d'une fatuité nationale qui n'a guère d'analogue que parmi les habitants du céleste empire de la Chine. Cet aveugle orgueil est sans cesse alimenté par les discours pompeux des représentants, les proclamations emphatiques des journaux. A les entendre, nul peuple de l'univers ne serait assez osé pour entrer en lice avec eux. C'est seulement de cette façon qu'il est possible d'expliquer les burlesques dédains et les airs de matamore que les agents du la France et de l'Angleterre ont eu plusieurs fois à subir de la part des Colombiens, Mexicains, Argentins et autres peuplades semblables, dont l'armée se compose de cinq ou six mille hommes sans solde ni chaussure, et qui ont deux goélettes pour toute flotte.

L'_Atalante_, que montait l'amiral, appareilla de la rade des Trois-Hets, à la Martinique, le 28 août; la brise était si faible que la frégate fut obligée de se faire remarquer par ses canots, et _l'Endymion_ borda ses avirons de galère. Douze jours après, on découvrit la Poppa, haute colline calcaire qui domine Carthagène. La chaleur était suffocante, et vers le soir le ciel s'illumina, dans toutes les directions, d'éclairs si fréquents que l'air paraissait dans un embrasement perpétuel; la mer rayonnait de lueurs profondes, l'écume qui s'ouvrait devant le navire, le sillage qui tournoyait derrière lui, jetaient des flammes; des ondes de lumière se prolongeaient jusqu'aux limites de l'horizon. Au milieu de cette nuit lumineuse, de ces vagues flamboyantes, de poétiques Argonautes eussent sans doute rêvé d'effrayants prodiges surgissant pour entraver notre marche: mais la science a tout glacé, et le navigateur indifférent ne voyait ici qu'une atmosphère saturée d'électricité et des mollusques phosphorescents peuplant les abîmes du l'Océan.

Le lendemain matin, une nuée de petits oiseaux au plumage jaune et gris s'abattit sur la frégate. Le pont et le gréement en furent couverts comme d'une grêle. L'équipage s'amusa à les chasser, sans y gagner une notable addition à son déjeuner. Bientôt les plages basses de la côte ferme montrèrent à l'horizon leur liséré d'un vert pâle. Rien n'est triste à l'oeil comme ce cordon monotone de mangles qui ourle le rivage plat et marécageux de l'Amérique du Sud, depuis les falaises abruptes du Sainte-Marthe jusqu'à Porto-Bello. Cette portion du continent, due aux alluvions de la Magdalena, n'offre pour limite aux yeux qu'une ligne imperceptible. Une eau trouble, un air empesté de miasmes malsains, une température dévorante, accueillent le voyageur sur cette plage inhospitalière. Quelques huttes éparses entourées du pirogues, l'extérieur hâve et malpropre de la race qui les habite, annoncent assez que ces parages sont voués à la misère et à la fièvre.

Quand la division arriva devant Carthagène, le 11 septembre, un grain violent couvrait la ville de son manteau de plomb. Nous voguions sous un ciel resplendissant, tandis que les édifices nous apparaissaient a travers un réseau de pluie. Ce fut pour nous un spectacle d'un effet tout fantastique que celui de cette antique et célèbre cité surgissant à travers les frémissements de l'orage, avec ses tours, ses coupoles, ses miradors, les milliers de clochetons qui hérissent ses terrasses bizarrement échafaudées et la sombre ceinture de ses remparts, dont la vague turbulente assiégeait la base. Les maisons, imposantes de vétusté ou radieuses de blancheur, semblaient de loin toutes des palais; on eût dit, à leur aspect oriental, les cités féeriques des Mille et Une Nuits, bâties d'or et d'argent et flottant sur les nuages. Mais à mesure que la brise nous rapprochait et que le ciel s'éclaircissait, je voyais pièce à pièce s'écrouler le prestige. Ces demeures fastueuses étaient lézardées de haut en bas par les tremblements de terre, et ces fortifications si fameuses, désertes, à demi ruinées, semées de canons rongés par la rouille, n'offraient plus que le fantôme de la colossale puissance qui les érigea.

Lorsqu'on aborde Carthagène des Indes par l'est, on est loin encore de la rade admirable qui rendit cette ville célèbre entre tous les ports de l'univers. Située sur une île de sable, fendue dans sa longueur par un canal, une mince langue de terre coupée par un fossé et un pont-levis la rattache seule au continent.

Cette ville, avec son épaisse armure de remparts et de citadelles, constituerait, si elle était bien défendue, l'une des plus fortes positions qu'on connaisse. A sa gauche, en regardant la mer, s'étend la rade, vaste bassin d'au moins deux lieues de longueur, entouré de terres basses et préservé des assauts de l'Océan par une île ronde et montueuse, nommée Tierra-Bomba. Cette île ne contient qu'un village de lépreux, et ses pentes, hérissées d'une verdure sauvage, sont presque partout incultes et désertes. A quelque distance que l'oeil pénètre dans la campagne, il ne découvre aucune de ces riches habitations ceintes d'une large nappe de cultures variées, qui décorent pompeusement les perspectives des Antilles. Partout les mangles envahissent le sol. Quelques champs de riz et de maïs, des huttes recouvertes en feuilles de palmier, peuplées d'hommes affamés et d'enfants mendiants, un aspect plus désolé enfin que ne l'offrait certainement ce pays lorsque les Espagnols y mirent le pied pour la première fois, tel est l'affligeant spectacle que présentent les rivages du plus beau port de la Colombie. La liberté ressemble aux liqueurs de feu, qui donnent des forces à l'Européen sobre et actif, tandis qu'elles abrutissent et tuent l'Indien sauvage qui en fait un usage déréglé.

Deux passes introduisent dans la baie: l'une, la plus large, est voisine de la ville et se nomme _Boca-Grande_; elle a été obstruée à dessein par une estacade et de longs bateaux qu'on a coulés en travers. Les grandes pirogues venant du Rio-Magdalena peuvent seules y passer. La seconde et la plus petite entrée, _Boca-Chica_, est située à la pointe opposée de Tierra-Bomba. C'est par là qu'entrent les navires, et ils ne doivent le faire qu'avec des précautions ultimes et la sonde en main, à cause des nombreux bancs de sable qui font varier le fond subitement de dix à quatre brasses, et qui rendent nécessaire l'assistance d'un pilote expérimenté.

Deux forts bien armés, situés vis-à-vis l'un de l'autre, défendent cette entrée, qu'il serait dangereux et difficile de forcer. Malgré l'espèce de neutralité existante entre les deux nations, nous avions affaire à de si étranges hôtes, que l'amiral jugea à propos d'ordonner le branle-bas de combat à bord de _l'Atalante_ et du brick. Nous passâmes si près de terre qu'on aurait pu y jeter une pierre sans effort, et si la fantaisie avait pris aux Colombiens de faire feu des deux bords, la position des navires eût pu devenir très-critique; mais nos prudents adversaires n'eurent garde de se commettre avec une aussi rude jouteuse que le paraissait une frégate de soixante; ils se bornèrent à la héler, en criant: _Ho de la corveta!_

Nous n'étions guère qu'à quelques toises de ces dédaigneux ennemis, et ils ne pouvaient se méprendre sur la force de notre bâtiment. Aussi nous les laissâmes se réjouir de leur spirituelle plaisanterie, et la frégate pénétra en louvoyant avec lenteur jusqu'au centre de la baie, où elle mouilla pacifiquement à près d'une lieue de la ville.

Nous trouvâmes là _l'Astrée_, frégate de 44, qui attendait l'amiral depuis une vingtaine de jours. On espérait à chaque instant une réponse définitive de Santa-Fé de Bogota, capitale de la Colombie, située à deux cents lieues dans les montagnes de l'intérieur, et avec laquelle les communications sont longues et difficiles. Elles se font ordinairement par la rivière de la Madeleine, qu'il faut remonter, la majeure partie, à la _palanca_, c'est-à-dire avec des perches, à cause des tourbillons, des bas-fonds, des obstacles de tous genres qui rendent cette navigation périlleuse. L'excessive chaleur, le suppliée continuel des moustiques, des privations sans nombre, achèvent de rendre ce trajet insupportable aux Européens peu familiarisés avec la température meurtrière de l'équateur.

Heureux celui qui en réchappe! On y meurt de la fièvre dans la proportion d'un sur cinq.

On devait s'attendre que l'arrivée de la division à Carthagène activerait la lenteur naturelle ou préméditée des négociations. Néanmoins, comme un séjour prolongé devenait indispensable pour le voyage et le retour du courrier de Bogota, cette inaction forcée fournissait aux curieux et aux observateurs une précieuse occasion d'étudier ces régions peu fréquentées. Malheureusement l'attitude semi-hostile que l'on était obligé de garder jusqu'au rétablissement des relations amicales entre la Nouvelle-Grenade et la France, mettait obstacle à la liberté de nos rapports avec les habitants. L'amiral avait recommande à tout le monde une extrême réserve, et cette retenue, comme de raison, piquait la curiosité. D'autre part, deux corvettes, _la Néréide_ et _l'Héroïne_, vinrent augmenter la station. Elles mouillèrent en dehors de la rade, bloquant la face septentrionale de la ville, qui se serait trouvée prise entre deux feux à la moindre manifestation de mauvaise humeur. Cet effectif de cinq navires de guerre, d'environ 190 bouches à feu, constituait un déploiement de forces assez imposantes pour maintenir la population dans des limites respectueuses à notre égard.

Afin de concilier la prudence avec la curiosité d'artiste qui me dévorait, je partais chaque jour avant le lever du soleil sur le canot des provisions vulgairement nommé _poste aux choux_: je me faisais déposer à terre, et grâce aux facilités que me procurèrent quelques connaissances que je fis dans la ville, je pris l'habitude d'y passer la journée pour ne rentrer que le soir à bord.

Des les premiers pas dans Carthagène on se sent saisi de la mélancolie qui appesantit son sceau de plomb sur cette morne cité. Une population jaune et émaciée, des femmes aux yeux creux et ardents, aux lèvres pales et sans sourire, des négresses en haillons, circulent paresseusement dans les rues taciturnes. L'on passe entre de hautes maisons grises pareilles à des prisons, percées d'immenses portes à battants massifs, et de fenêtres grillées d'énormes balustres en bois.