L'Illustration, No. 0057, 30 Mars 1844
Part 4
Voici que la mer rejette de son sein les corps de ses enfants; leurs débris se mêlent aux plantes qu'elle arrache à ses profondeurs, et ces cadavres se mêlent et se dissolvent sur le rocher. Déjà il n'est plus stérile, car les vents ont aussi apporté leurs tributs sur leurs ailes: une poussière féconde a volé des terres lointaines et tombe: dans ces débris producteurs.
Les mousses naissent d'abord avec les lichens qui s'attachent à la terre nouvelle, la serrent et la défendent contre les sifflements des vents. Enfin naît la première fleur: la voilà! la voilà! Sa tige s'élance, son bouton s'ouvre; elle naît la première sur ce sol nouveau; l'or du soleil se recueille dans son calice jaune; et elle, devenue mère, tressaillit de joie parce qu'elle n'est plus stérile et que ses flancs ont enfanté.
Et puis elles naissent innombrables, les fleurs, depuis celle qui croît et meurt oubliée dans l'herbe, jusqu'à ces fleurs orgueilleuses qui relèvent une tête ornée d'un diadème aux mille couleurs; les arbres naissent aussi, grandissent, et, immenses, étendent leurs cents bras vers les cieux, et le soleil n'est déjà plus le maître sans partage d'une terre où ses rayons sont arrêtés.
L'Ile grandit avec sa végétation et ses arbres; des myriades d'insectes volent sur elle, et, comme des étincelles d'or et des émeraudes animées, elles jaillissent de tous côtes. On ne sait d'où elles viennent, mais on les entend bruire sous l'herbe, bourdonner dans l'air et frémir dans le feuillage, tandis que le serpent, dont la naissance et le destin sont un mystère, glisse sans bruit, et que la tortue de mer vient reposer son rocher mobile.
Cependant, dans cette corbeille fleurie, qui exhale ses parfums et semble flotter sur l'onde, on n'entend encore que le sifflement du vent qui frissonne dans les feuilles, et de vagues qui se brisent à l'entour et enferment l'île d'une frange d'argent. Les arbres et les fleurs grandissent silencieusement, et _le grand bruit de la vie_ n'a point encore résonné dans cette oasis nouvelle qui se berce dans le désert de l'Océan.
Mais, si des contrées éloignées, des oiseaux se sont envolés dans leurs joyeux ébats ou dans leur crainte et se sont égarés à travers l'immensité des airs, ils cherchent avec inquiétude la terre qu'ils ont quittée et qu'ils ne voient plus; ils volent, ils volent jusqu'à ce que leur apparaisse l'île nouvelle; les oiseaux, fatigués, viennent y reposer leurs ailes; ils chantent leur repos. A ce premier chant de la vie, l'île tressaille de joie.
Bien des âges se sont écoulés depuis l'instant où la mer sentit dans ses profondeurs un rocher grandir et monter, jusqu'à ce mur où, sur une île verdoyante et parfumée, les oiseaux d'une autre terre sont venus s'abattre; elle est prête maintenant cette terre virginale et parce comme une jeune fille qui palpite de vie et d'amour: des fleurs la couronnent, des brises embaumées se jouent autour d'elle comme si des soupirs s'exhalaient de sa poitrine. On dirait qu'elle attend un époux ou un maître.
Le maître, le voilà! C'est l'homme. Il vient sur ces grandes machines qui déploient dans les airs leurs ailes blanches et gonflées. A la vue de cette terre inconnue, il s'étonne, il consulte les cartes où il a dessiné le monde, il n'y rencontre pas d'île. Une croix funèbre y indiquait un écueil, mais l'écueil a disparu, et une terre verdoyante se déploie à l'horizon; la proue s'y dirige, et la machine ailée y vomit des hommes.
L'île insensée se réjouit, car elle désirait l'homme, et elle s'enorgueillit sous le retentissement de ses pas; elle soupirait après cette conquête. Esclave heureuse, elle tremble d'amour sous ses maîtres; l'insensée! elle attendait avec impatience que l'homme vint se poser sur ses rives fleuries avec la civilisation: elle ignorait ce que c'est que l'homme, ce qu'est la civilisation.
L'homme! il descend dédaigneux sur cette terre et il dit: Elle est a moi. Il y marche avec ses fureurs, son égoïsme, ses passions, son avarice, avec sa haine pour ses frères; il traîne avec lui comme une atmosphère empoisonnée. Les fleurs sont foulées et meurent sous ses pas; peut-être quelque vengeance irritée sur les flots s'assouvit-elle tout d'ahord dans le sang d'un camarade, ou, à défaut de l'homme, la destruction foudroyante part de ses mains; le coup retentit, et l'oiseau tombe et meurt à ses pieds.
La civilisation! A peine a-t-elle posé le pied sur le sol, qu'il se dessèche; la virginité de l'île se flétrit; la civilisation, pareille à un reptile, serpente sur cette terre neuve, et y laisse comme une trace désolante, des routes sèches où la vie ne peut plus reparaître; elle creuse les profondeurs pour y chercher l'or; ses cognées se lèvent, et les forêts, sacrées jusque-là, gémissent et tombent, et l'île malheureuse, dépeuplée de ses enfants, le sein déchiré et flétri, pleure et maudit l'homme qui lui commande et la civilisation qui la torture.
Salon de 1844.
( Deuxième article.--Voir t. III, p. 33.)
Le premier mot sur le Salon est celui-ci: «Il n'y a rien de bien remarquable!--C'est vrai,» répondez-vous. Cependant, le lendemain, vous faites une seconde promenade, puis une troisième, enfin une quatrième; et plus vous parcourez les galeries de l'exposition, plus vous êtes convaincu que votre première impression était trop peu réfléchie, ainsi que nous le disions dans notre précédent article. Chaque jour vous faites de nouvelles découvertes.
Le nombre de nos promenades au Salon est déjà considérable, et nous croyons qu'il suffit d'énumérer les principaux tableaux qui méritent d'être remarqués, pour que le lecteur ait une idée de la valeur de l'exposition.
Trois tableaux de M. Horace Vernet fixent l'attention générale; M. Tony Johannot a des séries de sujets délicatement traités; _l'Amour de l'or_, de M. Couture, obtient un beau succès; les paysages de M. Mardiat sont admirés; M. Saint-Jean a fait un chef-d'oeuvre: ses _Fruits et Fleurs_ achèvent sa réputation; M. Ziegler a exposé; M. Chasserian a déployé beaucoup de talent dans son _Jésus au jardin des Oliviers_; M. Philippoteaux est en progrès; MM. Henri Scheller, Louis Boulanger, Papety, Lehmann, etc.; MM. Godin, Biard, Lepottevin, etc.; MM. Odier, Coudère, Mozin, etc., ont exposé, que faut-il donc de plus pour que le Salon soit intéressant? Quelques noms manquant à l'appel ne nous empêchent point de répéter que, en cherchant un peu les belles choses, il est impossible de ne les pas rencontrer, car il y en a au Salon.
Ce qui fait ainsi douter presque tous les ans de l'exposition, c'est la faiblesse des grands tableaux: et ces tableaux sont les plus apparents. Les petites toiles, au contraire, si nombreuses, et parfois si charmantes, échappent aux regards. Les petites toiles auront le succès cette année encore. L'art devient bourgeois; les grands seigneurs s'en vont, et les tableaux doivent, désormais orner des salons, et non des galeries.
La peinture de genre et le paysage font aujourd'hui la gloire de notre école; les beaux tableaux d'histoire sont si rares! les tableaux religieux sont si nombreux et si uniformes! Quant aux portraits, c'est pure affaire de famille. On compte à peine dix portraits remarquables par exposition.
Par ordre de grandeur, et un peu par ordre de mérite, nous citons le premier, dans cet article, le tableau de M. Couder. _Les États Généraux_ de 1789 ont amené la Fédération de 1790; c'était logique en politique: M. Couder a agi de même. _La Fédération de 1790_, cette imposante solennité qui transforma pour ainsi dire le Champ-de-Mars en une assemblée nationale, devait trouver place dans les galeries de Versailles. M. Couder a traité ce sujet avec une scrupuleuse exactitude, une exactitude telle, que nous avons reconnu plus d'un groupe emprunté aux gravures de Duplessis-Hertauts. On connaît le sujet. L'armée et les gardes nationales sont représentées à la cérémonie par des fédérés qui se rassemblent au Champ-de-Mars; et tous, en présence de Louis XVI, après la célébration de la messe, jurent «de maintenir la constitution décrétée par l'assemblée nationale et sanctionnée par le roi.» La Fédération est une solennité à part dans l'époque révolutionnaire; et il fallait se préoccuper surtout de rendre avec le pinceau l'enthousiasme général des Parisiens. Eh bien! le reproche le plus grave que nous puissions adresser à M. Couder, c'est d'avoir donné plus de caractère à la foule qu'à ceux qui étaient partie agissante dans la cérémonie; de telle sorte que son tableau semble représenter plutôt une revue que la fédération. Quoi qu'il en soit, les groupes innombrables de personnages sont habilement disposés; les détails du tableau sont charmants, mais l'ensemble manque un peu d'harmonie; pour bien faire, il eût fallu que les terrains fussent aussi terminés que les groupes de la foule; et, telle qu'elle est, _la Fédération_ ne satisfait pas complètement.
De _la Fédération_ au _Baptême de Clovis_, la transition n'est pas si extraordinaire qu'on pourrait le penser. A la fin du cinquième siècle, Clovis, en recevant le baptême, implantait le christianisme et la monarchie dans les Gaules; à la fin du dix-huitième, les fédérés cimentaient par un serment le principe de l'union des peuples contre la tyrannie. Le _Baptême de Clovis_, par M. Gigoux, a des qualités supérieures; mais nous reprocherons à ce tableau d'être, pour la composition, tout à fait la contre-partie de celui de _la Fédération_ de M. Couder. L'espace y manque, et on n'y voit pas assez de foule. Pourquoi Clovis a-t-il tant de mauvaise grâce à se baisser, et saint Rémy si peu de dignité, lorsqu'il dit au roi des Francs, en le Baptisant: «Courbe la tête, fier Sicambre; adore ce que tu as brisé, et brise ce que tu as adoré? «Le costume des deux femmes, sur le premier plan, est trop criard, trop théâtral; ce n'est pas de la couleur, c'est du rouge et du bleu. Nous sommes sévères à l'égard de M. Gigoux, parce qu'il est un de ceux dont la critique doit s'occuper, soit pour le louer, soit pour le blâmer.
Plusieurs peintres travaillent d'après un parti pris: leurs convictions, inébranlables, les soutiennent dans la route où ils sont entrés. Tel est M. Louis Boulanger, qui, par ses oeuvres précédentes, a su conquérir un rang très-honorable parmi les artistes. Il n'a pas exposé sa _Mort de Messaline_, refusée l'année dernière, mais sa _Notre-Dame de Pitié_ est exécutée dans le même, style sévère; la peinture de M. Louis Boulanger gagne beaucoup en naturel. Comme composition, _Notre-Dame de Pitié_ n'est pas irréprochable, mais la pose du Christ est belle, et le groupe entier est consciencieusement étudié.
M. Louis Boulanger a exposé deux beaux portraits.
Le parti pris est aussi le fait de M. Théodore Chassérian. Des études sérieuses, une entente savante de la composition ont tout d'abord fait distinguer cet artiste, qui devrait se garder de l'exagération, et ne pas rompre en visière avec certaines opinions généralement reconnues sur ce qu'on entend par le mot couleur. _Jésus au Jardin des Oliviers_ est traité avec une connaissance rare des effets de composition. Jésus a de la noblesse, et,--n'était la robe noire que M. Chassérian lui fait porter, contrairement aux traditions,--il soutiendrait la comparaison avec plusieurs tableaux des peintres français anciens. Les apôtres Pierre, Jacques et Jean sont-ils endormis ou frappés de la foudre? Le terrain sur lequel a marché Jésus-Christ s'élève trop perpendiculairement, si bien que l'Homme-Dieu descend avec trop de précipitation. Ce sont là au reste des critiques de détail. M. Chassérian possède un talent vrai, sévère et consciencieux; aucune de ses oeuvres ne peut manquer d'être appréciée. _Jésus au Jardin des Oliviers_, malgré ses défauts, est un tableau hors ligue.
M. Badin a peint un _Saint Germain, évêque d'Auxerre_, où se remarquent de grandes qualités; la tête du saint prélat a beaucoup de noblesse, et les autres personnages du tableau sont bien peints. Ce tableau, dont les lignes sont calculées pour une autre perspective, gagnerait à être vu de plus près; il faut souhaiter que dans le nouvel arrangement qui a lieu vers le milieu de l'exposition, M. Badin soit mieux traité par l'administration du Musée.
Citons, au nombre des tableaux religieux les mieux réussis, l_'Agonie du Christ au jardin des Oliviers_, par M. Alexandre Cabanel, oeuvre consciencieuse et habilement traitée;--_Saint Sébastien secouru par les saintes femmes_, tableau signé Michel Poussin. Quel nom terrible à porter pour un artiste! Déjà, l'année dernière, M. Michel Poussin a exposé un _Samaritain_ qui promettait beaucoup pour l'avenir; son _Saint Sébastien_ le place désormais parmi les peintres de style. M. Antoine Etex, notre grand sculpteur, a peint, lui aussi un _Saint Sébastien_ dont la couleur est assez bonne, et dont le dessin est mâle et puissant. Nous reparlerons de M. Etex à l'article des statuaires. L'_Apparition du Christ à saint Jacques le Mineur_, par M. Eugène Goyet, est une oeuvre faible et cependant consciencieuse, qui mérite d'être remarquée. _Saint Martin de Tours obtenant par sa prière la résurrection d'un mort_, de M. Guerman-Bonn, atteste de grands progrès dans le talent de ce peintre, que nous croyons appelé à un bel avenir. Quant à la _Résurrection du Christ_, par M. Eugène Devéra, nous ne pouvons la considérer comme une oeuvre tout à fait sérieuse. Rien n'est plus gracieux ni plus agréable que l'_Archange saint Michel_, par M. Achille Devéra. Ce tableau est le pendant de la _Translation de la sainte case_, exposée l'année dernière.
Poursuivons notre route; occupons-nous encore des oeuvres de style. Le _Portrait de madame la princesse de Belgiojoso_, par M. Henri Lehmann, est le point de mire des critiques les plus acerbes, comme des éloges les plus pompeux.
Tel visiteur proclame cette toile un chef-d'oeuvre, tel autre rit de pitié en la regardant. Notre opinion est mixte, et nous dirons franchement ce que nous pensons du portrait de madame de Belgiojoso; la princesse, dont le corps est vu de profil, est vêtue d'une draperie. Les mains s'appuient comme il convient, sur les genoux; cependant on cherche le bras sous la draperie de madame de Belgiojoso. Il n'y a rien, il n'y a que des plis. Ce défaut ôte de la vie à ce portrait. Pour ce qui est de la ressemblance matérielle et morale,--qu'on me pardonne cette épithète,--elle est frappante; madame la princesse de Belgiojoso a ce regard à la fois perçant et mélancolique, cette expression tout à fait distinguée où se révèle son goût pour les travaux ascétiques. L'auteur de _l'Essai sur la doctrine catholique_ est pâle et rêveuse, et sa frêle constitution fait contraste avec la vigueur de son imagination, avec ses convictions profondes. M. Lehmann aurait pu se montrer plus coloriste, sans doute, en reproduisant les traits de madame la princesse de Belgiojoso; il lui aurait été impossible de pousser plus loin le sentiment,--redisons-le, la ressemblance morale.
Personne ne s'arrête devant _Bienfaisance, Vertu du Riche, et Résignation, vertu du Pauvre_, par M. Adolphe, sans être, frappé des progrès de cet artiste. Une jeune femme passe; un malheureux vieillard est là, près d'elle, ayant un enfant sur ses genoux. L'enfant regarde la «Belle dame» avec une l'expression à demi douloureuse et à demi souriante. Elle a pitié de ceux qui souffrent, et va leur donner l'aumône. Cette composition est large, et surtout gracieuse, qualité qui se rencontre rarement dans un tableau. La couleur est bonne: le dessin est pur. Le _Dernier Regret_ et les trois gracieux portraits exposés par M. Alophe attestent aussi ses progrès notables.
Ce que nous avons dit de M. Alophe, nous l'appliquerons à M. Edouard Dubufe. Dès ses premiers ouvrages, nous osions prédire des succès à ce jeune peintre; _la Prière du Matin_ nous donne raison. C'est une charmante scène de famille au quinzième siècle, où les costumes éclatants du moyen âge sont rendus avec une grande habileté, il y a quelque harmonie dans l'assemblage des couleurs les plus variées; seulement, toutes les fêtes se ressemblent un peu,--défaut capital, quand il s'agit d'un tableau de petite dimension,--_Bethsabée_, du même peintre, est une belle étude: M. Edouard Dubufe fera bien de continuer dans ce genre, il recevra la récompense due à ses efforts.
Tous les sujets sont bons en peinture lorsque l'exécution est bonne; aussi M. Saint-Jean, modeste peintre de fleurs, a-t-il obtenu une réputation immense, et qui s'accroît chaque année. Les tableaux de M. Saint-Jean sont des chefs-d'oeuvre. Ses _Fruits et Fleurs près d'un bas-relief_ ne démentent pas ses travaux passés; l'art y est poussé jusque dans ses dernières limites; le peintre fait preuve d'habileté: son dessin est irréprochable, sa couleur est aussi belle que nature; la composition, enfin,--car la composition a plus d'importance qu'on ne le croit généralement dans un tableau de fleurs,--est intelligente au dernier point. M. Saint-Jean procède comme il convient pour rester à la hauteur de la célébrité qu'il s'est acquise; il n'expose qu'un tableau par an, mais ce tableau ne manque jamais de faire sensation parmi les connaisseurs. M. Saint-Jean est devenu l'égal de nos anciens peintres de fleurs: nul plus que lui ne sait donner de l'intérêt à un genre si restreint en lui-même, nul ne sait mieux disposer un tableau, et relever encore le principal par les accessoires. Un mot cependant, une seule observation: que M. Saint-Jean se garde d'une certaine teinte jaune qui enlève du brillant à ses reflets: elle pourrait, par la suite, nuire à l'ensemble de ses tableaux.
Deux paysagistes nous semblent placés sur la même ligne, et posséder un talent égal pour copier la nature: ce sont MM. Léon Fleury et Jules Coignet. Le premier, dans sa Vue des bords de la Marne aux environs de Saint-Maur, et dans sa _Vue de Menton_ (principauté de Monaco), que l'Illustration donne à ses lecteurs, a déployé de rares qualités. La _Vue de Menton_, principalement, est pleine d'intérêt et de charme. Le second, M. Jules Coignet, n'est pas resté au-dessous de sa réputation dans ses vues d'_Italie_ et des _Temples de Pæstum_.
Versailles met l'esprit de nos peintres à la torture; il n'est pas un d'entre eux qui ne fasse «son tableau de bataille.» Celui-ci parvient à bien s'acquitter de la tâche qu'il a entreprise; celui-là, n'ayant pas réussi, s'excuse en alléguant son peu d'aptitude pour les compositions guerrières. Les peintres d'imagination ne manquent jamais de s'en tirer à leur honneur, et tel est M. Karl Girardet.
Sous le numéro 793, M. Karl Girardet a peint un beau fait d'armes du temps des croisades: Gaucher de Châtillon défend seul l'entrée d'une rue dans le faubourg de Minich.
«On le voyait, dit Michaud, tantôt fondre sur les infidèles, les disperser, les abattre; tantôt se retirer pour arracher les flèches dont il était hérissé; il retournait ensuite au combat. Le reste de l'arrière-garde était encore à quelque distance; personne ne paraissait; les Sarrasins, au contraire, arrivaient en foule.»
Le peintre a suivi scrupuleusement le récit de l'historien, et les quelques lignes que nous avons mises sous les yeux du lecteur suffisent pour expliquer le tableau de M. Karl Girardet, où l'on remarque beaucoup de mouvement, une brillante couleur, et une grande facilité d'ajustement et d'exécution.
_La Porte latérale de la Mosquée de El-Moyed, au Caire_, du même peintre, est une charmante étude d'après nature; M. Karl Girardet a peint aussi,--en collaboration avec son frère,--_la Famille égyptienne priant sur le tombeau d'un parent_, tableau auquel nous reprocherons de n'être pas assez triste, mais dont les accessoires surtout sont traités de main de maître.
M. Louis Canon a exposé le _Retour du Routier_, que nous reproduisons. Ce ravissant petit tableau est à la fois une scène de moeurs et un paysage. Peinture pleine d'esprit et de naturel, peinture sans prétention, et par cela même fort agréable. M. Louis Canon a devant lui un bel avenir, et le paysage-genre n'a pas de plus intelligent interprète.
M. Sebron, dans sa _Vue du château de Neuilly_, s'est efforcé de rendre, avec le plus d'exactitude possible, un effet de clair de lune; il a triomphé de la difficulté. La _Vue intérieure de la Chapelle Saint-Georges, à Windsor_, est une page importante. Cet intérieur est le meilleur du Salon de cette année.
M. Jules Jacob nous a fait un Conte charmant; sa _Satisfaction_ suffit à la nôtre. Des fruits bien peints complètent dignement son exposition.--M. Victor Robert, dont la _Conversion de saint Paul_ prouve les études sérieuses, se révèle plus encore peintre habile dans une toile historique; _Le Velay ravagé par guerre, la famine et la peste en l'an 1586_.--M. Charles Malankiewicz a fait preuve de talent dans son _Départ de Wilna_, lors de la guerre de 1812.--M. Eugène Ginain a deux tableaux qui méritent d'être vus: _Marche sur Médéah_, et _des Cavaliers arabes acceptant du lait dans le désert._
C'est ici le lieu de recommander aux amateurs qui, en visitant le Salon, aiment à y rencontrer quelques tableaux propres à émouvoir leur gaieté et à reposer leur esprit, d'entrer dans la galerie de bois; ils s'arrêteront un instant devant la _Résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ_. Ils contempleront l'oeuvre délicieuse de M. Lépaulle; et puis, à gauche, beaucoup plus loin, ils riront devant _Un bal donné à l'Hôtel-de-Ville sous l'Empire_. Ce tableau n'est pas signé, je crois; mais tout le monde vote à l'auteur anonyme des remerciements, et nous surtout, pauvres critiques exténués de fatigues, car le bal en question nous repose en moins de quelques minutes, nous le bénissons; grâce à lui nous redevenons frais et dispos en quittant les galeries du Louvre.
Théâtre de l'Opéra-Comique.
_La Sirène_, opéra-comique en trois actes, paroles de M, Scribe, musique de M. Auber.
C'est une histoire fort compliquée que celle de cette sirène, et il me faudrait, pour la raconter avec clarté dans tous ses détails, faire un livre plus gros que le poème de M. Scribe, plus gros peut-être que la partition de M. Auber. Quelle besogne pour moi et pour vous, lecteur! Rassurez-vous, je ne mettrai pas votre patience à une si terrible épreuve.
La sirène de l'Opéra-Comique n'a pas une queue de poisson, comme celle de la Fable... Hélas! je suis forcé d'avouer qu'elle n'a pas non plus les attraits merveilleux de ses devancières, ni la voix étendue, sonore, puissante qui leur a fait une si grande réputation. Tout dégénère.
Le monde, de qui l'âge avance les ruines, devient chaque jour moins fertile en beautés séduisantes et en sopranos miraculeux. A cela près, la sirène d'aujourd'hui remplit toutes les conditions de son emploi. Malheur aux _dilettanti_ qui, en traversant les Abbruzzes, prêtent l'oreille à ces chants mystérieux et perfides qui les attirent vers des défilés sans issue, vers des gorges abruptes, peuplées de voleurs, et inaccessibles aux gendarmes!
La sirène en question est soeur de Marco Tempesta, chef de contrebandiers, et bien digne de son terrible nom. Ce Tempesta fait à la douane de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles une guerre acharnée; il inonde tout le marché de Naples de marchandises anglaises de premier choix; il fait aux fournisseurs brevetés du gouvernement une concurrence ruineuse; il vend à moitié prix du tabac qui n'est point frelaté, du rhum de la Jamaïque d'une qualité supérieure. Que voulez-vous que devienne le commerce légal et patenté du pays?