L'Illustration, No. 0057, 30 Mars 1844
Part 2
Nous souhaitons à toutes ces propositions un sort meilleur que celui qui est bien probablement réservé à la proposition de MM. Lacrosse, Leyrand et Gustave de Beaumont contre la corruption électorale. Nous avons dit avec quelle unanimité la lecture en avait été autorisée, quel embarras on avait montré pour en combattre timidement la prise en considération. Quand il s'est agi de nommer la commission qui aura à l'examiner et à en faire un rapport à la Chambre, un seul membre favorable à la proposition a été nommé; les huit autres commissaires se sont, dans leurs bureaux, prononcés contre elle.
La chambre des députés a voté la foi du recrutement, qui ne sera guère que la reproduction de celle de 1832. L'expérience de M. le maréchal Soult, dont on est si disposé, si naturellement habitué à tenir un grand compte à la Chambre dans tout ce qui touche à l'organisation de l'armée, n'a pu cette fois protéger efficacement son projet, le projet d'aujourd'hui, car il était en contradiction flagrante avec celui que l'illustre maréchal avait présenté en 1841, et la Chambre n'avait pas l'explication de ce changement d'idées. Dans l'ancien projet il faisait passer le contingent entier sous le drapeau, et, renvoyant les soldats dans leurs foyers à la cinquième année de la durée du service porté à huit ans, il était ainsi mis à même de constituer ce qui existe en plusieurs pays, mais ce que nous n'avons pas en France, une réserve forte, exercée, sérieuse en un mot. Dans le nouveau projet, et malheureusement malgré les pressantes et justes observations qui ont été faites, ce n'est pas sur ce point qu'ont porté les changements introduits par la Chambre; dans le nouveau projet la faculté continue à être donnée au gouvernement de n'appeler sous le drapeau qu'une partie du contingent, et de laisser l'autre dans ses foyers à titre de réserve, s'il est bien permis de donner ce nom à des hommes qui n'ont jamais formé les rangs et manié le fusil. Mais, tout en abandonnant le but si désirable qu'il s'était proposé en 1841, M. le ministre de la guerre demandait que le temps du service fût porté à huit ans, augmentation de charges que rien ne justifiait plus. La chambre a repoussé cette disposition; elle a consenti toutefois à ce que le service ne comptât désormais qu'à partir du 1er juillet seulement, au lieu de compter du 1er janvier; voilà la seule innovation, et peut-être un tel résultat n'est-il pas assez important, le résultat n'est-il pas assez tranché, pour ne pas faire regarder comme perdu le temps qu'à deux reprises on a consacré à la révision de notre loi d'organisation militaire.
Le ministère français élabore péniblement des projets qui arrivent, après de longs débats, à n'être qu'une nouvelle édition, à peine corrigée, de la législation déjà existante, le ministère anglais éprouve de son côté des échecs qui le placent dans une situation très-fausse, sans donner toutefois victoire complète à ses adversaires. Le ministre de l'intérieur, sir James Graham, avait présenté à la chambre des communes un projet de loi qui codifiait, en les modifiant, tous les règlements antérieurs sur le travail des enfants dans les manufactures, et réduisait notamment à six heures et demie, pour les enfants de neuf à treize ans, le temps quotidien de travail, qui jusque-là était de huit heures. Cependant sa sollicitude sur les femmes, que le législateur n'avait pas songé encore à protéger, le projet disposait qu'aucune femme au-dessous de dix-huit ans ne pourrait travailler plus de douze heures par jour. La proposition semble devoir être adoptée à une grande majorité, bien que cependant elle trouvât des adversaires qui faisaient observer qu'il y avait une sorte d'injustice relative à réglementer ainsi certaines industries, quand on laisse les autres dans une complète indépendance; à limiter le travail dans les manufactures de coton, de laine, de fil et de soie, et à n'appliquer aucune espèce de règle aux poteries, aux forges, aux fabriques de quincaillerie, de bonneterie, de mercerie et autres établissements. Mais lord Ashley, connu par une philanthropie célèbre, a demandé par amendement qu'on allât plus loin que le voeu du ministère, et qu'on réduisit le travail, pour les jeunes femmes, à dix heures. Cet amendement, auquel se réunis les adversaires du cabinet, a été d'abord adopté 179 voix contre 170; mais ensuite il a été entraîné dans le vote de l'article du projet lui-même. Le ministère a demandé l'ajournement de la discussion pour se remettre de la secousse et prendre un Parti.
En Espagne, on ne s'amuse ni à faire des lois, ni à en écrire. Les journaux de ce pays nous donnent de longs et mis détails sur l'entrée triomphale de la reine Christine Madrid. Ils nous annoncent aussi que son chambellan, Munoz, vient d'être nommé duc de Rianzarès et grand d'Espagne de première classe. Nous lisons à côté de cela, dans _la Verdad_: «L'exécution des conspirateurs de Barcelone a eu lieu hier avec une solennité extraordinaire. La congrégation du sang, avec le Saint-Christ, a assisté à l'exécution, qui a eu lieu sous les yeux d'une foule immense. Quatre hommes ont été fusillés.»
Un mouvement a éclaté dans les Calabres. A Cosenza, le peuple a attaqué le palais de l'intendant et les casernes de la prison. On s'est battu aux cris de _A bas le gouvernement! Vive la constitution!_ Du côté de la population, il y a trois morts et un assez grand nombre de blessés. La troupe beaucoup plus maltraitée; elle a perdu trente hommes et un capitaine. Le roi Ferdinand a ordonné des mesures pour prévenir les progrès de l'insurrection dans les Calabres, pour surveiller en même temps la Sicile, dont l'état et les dispositions sont pour lui une cause permanente d'inquiétudes.
Un sultan vient d'opérer dans son empire une réforme monétaire. L'émission de la nouvelle monnaie a commencé le 1er de mars, et le balancier frappait nuit et jour.--Si l'on en croit la _Gazette d'Augsbourg_, le prince hospodar de la Moldavie procéderait tout autrement. Il aurait détourné du denier public une somme de trois millions de piastres, et la grande fermentation régnerait à Jassy.
Le même journal, faisant allusion à la promesse qui avait été faite à la France, que les fortifications élevées en Belgique contre notre frontière à l'aide du tribut levé sur nous en 1815 par la sainte-alliance, seraient rasées, la Belgique étant devenue pays neutre, promesse consignée dans le discours de la couronne prononcé en 1831, à l'ouverture de la session, le journal imprime, sous la rubrique de Londres, la note suivante; «Dans ces derniers temps, le ministère français a de nouveau demandé que les cinq forteresses belges fussent rasées. Le ministère belge a été de cet avis. Lord Aberdeen, informé de cette décision, a répondu avec beaucoup de réserve. Le noble lord s'excuse sur les frais énormes que coûterait cette opération. Il ne réfléchit pas que cette excuse équivaut presqu'à un consentement, si la France voulait payer les frais. Le roi de Hollande a formellement refusé, et il est probable que l'Autriche, la Russie et la Prusse refuseront aussi; et c'est sur quoi lord Aberdeen compte, lorsqu'il montre envers la France une complaisance que l'on ne peut prendre au sérieux.» Enfin, au dire du _Mercure de Souabe_, nous ne serions sérieux en ce moment dans aucune de nos transactions diplomatiques; car le roi de Prusse, dont l'Angleterre nous aurait amenés à accepter la médiations pour les réclamations qu'elle exerce contre nous relativement aux pertes qu'elle prétend avoir éprouvées à Portendie, aurait prononcé contre la France.
La ville de Raguse, que des secousses de tremblement de terre avaient déjà épouvantée l'automne dernier, vient de nouveau d'être jetée dans la terreur pat une catastrophe semblable. La population a fui de la ville, et l'on s'est mis à construire hors de ses murs, des baraques pour y loger ses habitants pauvres.
M. Gabriel Delessert, préfet de police, vient d'être élevé à la dignité de pair de France. Ce magistrat s'est montré dédié à ceux des intérêts de la rue qui lui sont confiés, et des fonctions où son devoir est souvent d'être rigoureux. Il a su faire reconnaître la justice et son impartialité. Ce choix honorera la patrie.
La chambre du Luxembourg vient de perdre M. le général comte d'Ambrugeat, qui avait plus d'une fois pris une part active aux discussions sur les lois d'organisation militaire.--La Cour de cassation a également vu la mort lui enlever un de ses membres les plus honorables, M. Fabvier, ancien procureur général près la Cour de Nancy.
Congrès central d'Agriculture de 1844.
CONCOURS D'HORTICULTURE.
En 1843, un certain nombre de cultivateurs et de producteurs de laines se réunirent à Senlis pour délibérer spécialement sur les besoins de cette branche de l'industrie agricole. L'assemblée, avant de se séparer, émit le voeu que tous les ans eût lieu un congrès d'Agriculture, où l'on agiterait toutes les questions relatives à l'agronomie et à la production agricole. Par suite de cette décision, le congrès central d'Agritore de 1844 a tenu dernièrement ses comices à l'orangerie du Luxembourg, sous la présidence de M. le duc Decazes.
Dans le but d'accélérer le travail, une commission permanente, composée de pairs, de députés, de membres du conseil général d'Agriculture, avait d'avance divisé toutes les questions que le congrès aurait à discuter en deux grandes catégories, celle des _besoins et intérêts généraux_, celle des _besoins et intérêts spéciaux_. Par suite de cette division préalablement arrêtée, dès le premier jour plusieurs commissions se sont formées pour s'occuper d'un grand nombre de questions dont nous citerons seulement les plus importantes. Ainsi elles ont traité de l'enseignement agricole, du crédit foncier, des irrigations, du morcellement de la propriété. La question des céréales, celle des vins, celle des lames, des graines oléagineuses, des bestiaux, des chevaux, des sels, préparées dans ces commissions, ont tour à tour été soumises aux discussions du congrès.
Assurément ces réunions sont pour ceux qui les composent un plaisir fort innocent; elles ont cependant à nos yeux un inconvénient que nous devons signaler, parce qu'il n'est pas sans gravité: c'est de gêner, d'entraver l'action du gouvernement, qui trouvera sur ses pas la coalition de ces intérêts prohibitionnistes, toutes les fois qu'il voudra présenter à l'approbation des Chambres une loi qui aurait pour but d'abaisser nos tarifs et de faciliter, par l'accroissement des échanges, le double essor de la production et de la consommation. Les hommes les plus influents de ces congrès par leur position sociale ou politique, pairs, députés, membres des conseils généraux, se trouvent moralement engagés à soutenir de nouveau, dans les assemblées législatives dont ils font partie, les doctrines restrictives qu'ils ont fait prévaloir dans ces congrès agricoles, ou tout du moins à priver l'administration supérieure de l'appui qu'elle aurait eu droit d'attendre de leurs lumières. Des hommes honorables et dont la rapacité, éprouvée dans des fonctions importantes, ne saurait être révoquée en doute, engagent ainsi quelquefois au service de l'erreur une volonté qui ne devrait servir que les intérêts de la vérité et des doctrines dont la pratique peut seule donner au pays le degré de force et de richesse qui lui manque encore.
De l'agriculture proprement dite à l'horticulture, la transition est facile, on pourrait même dire qu'elle est naturelle. Aussi, quelques jours après que les agronomes eurent quitté le Luxembourg, les jardiniers, ou pour mieux dire les horticulteurs, car il n'y a plus de jardiniers comme il n'y a plus d'apothicaires, les premiers ayant été remplacés par les horticulteurs comme les seconds par les pharmaciens, les horticulteurs, disons-nous, ont pris possession de l'orangerie du Luxembourg et y ont apporté toutes leurs merveilles, merveilles d'autant plus remarquables que rarement on avait vu une saison plus malencontreuse pour la culture des fleurs.
Aussi tous les visiteurs de cette exposition printanière du _Cercle horticole_ ont-ils admiré les beaux camélias et les magnifiques rhododendrons de M. Maillet, les jacinthes de M. Tripet-Leblanc, les roses de M. Roblin et de M. Margottin. M. Jacques, jardinier du roi a Neuilly, avait envoyé une fort jolie collection de plantes de printemps, parmi lesquelles les muguets et les primevères figuraient au premier rang. M. Martine avait exposé, de son côté, des plantes étrangères nouvellement introduites en France et qui paraissaient pour la première fois dans nos expositions horticoles.
Nous avons parlé du M. Paillet, a qui le jury a décerné un prix d'honneur fondé en faveur de celui qui exposerait les plantes à la fois les plus nombreuses, les plus variées, les plus rares et les plus intéressantes, ce sont les termes du programme. A côté de M. Paillet, qu'on peut regarder avec raison comme le vainqueur de ce concours, sont venus se placer MM. Cels frères, dont le nom se rattache depuis longtemps à tous nos progrès dans l'horticulture. Les plantes tropicales qu'ils avaient envoyées à cette exposition faisaient, et à juste titre, l'admiration de tous les connaisseurs. Une place à part doit être donnée à M. Modeste Guérin, de Belleville qui a été récompense par le jury pour ses plantes de serre tempérée. Rien de plus gracieux, de plus beau que les sujets qu'il avait envoyés au Luxembourg.
La même distinction a été accordée aux bruyères de M. Rousseau et aux azalées de M. Souchet fils, de Ragoulet. Ce dernier y avait d'autant plus de droits qu'il ne s'était pas seulement occupe de la culture des fleurs. Lui seul avait envoyé des fruits, des fraises de primeur.
Les légumes, cet autre produit de nos jardins, brillaient par leur absence, sauf cependant les haricots. Les personnes qui sont friands de ce légume n'apprendront sans doute point sans intérêt qu'un horticulteur de Batignolles en avait exposé cent vingt-quatre variétés.
Parmi les objets qui peuvent être regardés comme appartenant plus spécialement à l'industrie horticole, on remarquait surtout les poteries de M. Follet, ces vases si gracieux qui imitent toutes les formes, celle du vase étrusque, de la lampe, du candélabre, et que leur beauté comme leur élégance appelle à figurer bientôt dans tous les appartements.
Cette exposition horticole est la première qui ait encore eu lieu cette année 1844. A ce titre on lui devait dans l'_Illustration_ une mention toute particulière. Bien plus, sous une apparence assez futile, ces exhibitions cachent un but plus élevé, plus positif. Dans une ville comme la capitale de la France, le commerce des fleurs est loin d'avoir atteint ses dernières limites. Non-seulement il est susceptible de grands développements encore, mais il peut s'élever aux proportions d'une branche d'industrie aussi intéressante que lucrative. A Gand, dont la population ne dépasse pas 100,000 individus, il se fait annuellement, en fleurs, pour plus de trois millions d'affaires. Pourquoi Paris, dix fois plus grand, dix fois plus peuplé que la capitale de la Flandre occidentale, ne donnerait-il pas lieu à un commerce trois à quatre fois plus considérable?
Courrier de Paris.
Nous avons eu, depuis quelques jours, à pleurer plus d'un mort regrettable; les uns ont laissé après eux, comme le lieutenant général comte Pajol, le souvenir d'une vie éclatante; tout le pompeux et bruyant cortège des grandes existences et des grandes renommées les a suivis et accompagnés jusqu'à la tombe; les drapeaux flottants, les tristes fanfares, le roulement lugubre des tambours voilés, les croix et les cordons, les faisceaux, l'escorte militaire, la longue file des voitures armoriées, et la foule se pressant au passage de ces splendeurs terrestres si voisines du néant.--Les autres, pour avoir vécu avec moins de bruit, pour être morts avec plus de modestie, n'en laissent pas moins une mémoire douloureuse et chère, où revit tout l'honneur d'une existence marquée par la distinction du talent et par la pureté du caractère.--Ainsi presqu'en même temps que le brillant et héroïque général de l'empire, un homme modeste, un simple artiste, frappé subitement, rendait le dernier soupir. Sans doute, sa dépouille mortelle n'a pas reçu les splendides témoignages qui ornent les trépas fameux, mais il y avait dans les regrets profonds et nombreux qui se pressaient autour du cercueil de l'artiste, dans l'attestation que les éloges et les larmes de ses amis et de sa famille donnaient de sa vie laborieuse, honorable, intelligente, et de sa bonté, je ne sais quoi de plus touchant et de plus désirable que toutes les magnificences possibles.
L'homme ainsi pleuré avait été un des artistes les plus distingués de l'empire et de la restauration, et jusqu'en ces dernières années, Jacques (Nicolas), peintre en miniature, avait conservé sa réputation en même temps que toute la vigueur et toute la finesse de son talent: privilège que ne gardent pas toujours, dans l'âge avancé, les artistes naguère les plus forts et les plus habile; au temps de la jeunesse et de la maturité! Décadence prématurée qui a jeté la désolation dans plus d'une âme de peintre ou de poète! ruines douloureuses! spectacle attristant du corps survivant à l'esprit, de l'oubli précédant le silence de la tombe! cruel et amer regret d'un talent vaincu par la vieillesse, que du moins Nicolas Jacques n'a pas ressenti.
Il était né à Nancy en 1780. Des revers de fortune l'obligèrent à quitter sa famille de bonne heure et à chercher ailleurs un sort plus favorable. A treize ans, Jacques arriva à Paris, sans appui, sans argent; à treize ans, remarquez-le bien, c'est-à-dire dans un âge encore tout voisin de l'enfance, Jacques puisa dans son malheur et dans l'honnêteté de ses sentiments naturels, une force et une résolution qui de l'adolescent tirent un homme; déjà son goût pour la peinture s'était éveillé; il en suivit la pente, et par je ne sais quel heureux coup de fortune, le pauvre enfant parvint à entrer dans l'atelier de David. Là, il étudia avec ardeur sous l'oeil du maître, et le maître le distingua bientôt. David rêvait pour Jacques la brillante renommée du peintre d'histoire.
Les études persévérantes, les remarquables progrès de l'élève semblaient promettre de justifier bientôt ce rêve bienveillant par une heureuse réalité; mais la pauvreté était là qui frappait tous les matins au chevet du jeune artiste; la pâle pauvreté lui conseilla de quitter les songes et les horizons infinis, pour se borner à une partie de l'art moins éclatante, mais plus propice aux bourses désertes et aux affligés. Jacques quitta la grande toile pour la miniature.
Isabey lui donna des leçons, Isabey, le peintre élégant des fins visages et des gazes légères; Jacques devint bientôt l'égal de ce maître et partagea son crédit et son succès Les célébrités de ce temps guerrier allèrent ainsi d'Isabey à Jacques, du pinceau de Jacques au pinceau d'Isabey; rois, reines, héros de la victoire et de la guerre, héroïnes de la grâce et de la beauté. Jacques eut affaire à toutes les renommées de cet âge héroïque, aux plus redoutables comme aux plus charmants; pas un doux nom, pas un nom illustre ne manque à l'honneur de son pinceau: Joséphine, Hortense, la princesse Borghèse, Bernadotte, le grand duc et les princesses de Bade, Cherubini, mademoiselle Mars, dont Jacques a laissé un admirable portrait, qui lui valut, en 1810, la grande médaille d'or impériale. Que sais-je encore? Cuvier, madame de Lavalette, le général Foy, Benjamin constant, les princes de la branche aînée, les princes de la maison d'Orléans, mademoiselle Rachel; et, ici même, les lecteurs de _l'Illustration_ ont pu voir un portrait de l'amiral Dupetit-Thouars reproduit d'après une excellente miniature du regrettable artiste.
Ce long et persévérant succès, qui suivit Jacques dans tout le cours de sa vie, ne fut que la juste récompense d'un talent plein de conscience et de délicatesse: dans un genre où l'habileté tient trop souvent lieu d'étude et de science, Jacques sut apporter les pures traditions du dessin correct et savant; sa manière offrait une alliance exquise de la sévérité du goût antique, restauré par David, avec la finesse et la grâce du pinceau d'Isabey.
Jacques ne fut pas seulement un remarquable artiste: il fut un excellent homme, doux, bienveillant, amoureux de son art, plein de sentiments et d'affections intimes, d'une rare modestie qui laissait aux autres le soin de deviner tout ce qu'il valait; il avait gardé ces traditions de politesse exquise qui s'en vont de jour en jour et qu'il faut regretter.--Jacques comptait,--bel éloge!--beaucoup d'amis sincères; les plus illustres artistes l'estimaient et l'aimaient; tous, amis et artistes, lui ont donné un adieu triste et cordial; et tous s'accordaient à dire, autour de sa tombe, qu'il était difficile d'être plus regrettable et d'avoir été meilleur.--Et si l'on s'étonne que nous ayons parlé si longtemps d'un modeste peintre en miniature, nous demanderons qui donc mérite mieux l'attention que ces hommes de probité et de coeur qui ont fait leur situation et se sont élevés par la lutte et le travail; nous demanderons qui donc est plus digne d'être loué, au moment de la mort, que ces âmes simples et candides qui ont employé leur vie à prouver beaucoup de talent et à sembler, eux seuls, ne pas s'en apercevoir.
Telle est la vie, tel est Paris; on quitte une tombe pour aller saluer un berceau; on se détourne d'une douleur et l'on rencontre un plaisir; la couronne de fleurs riantes croît à côté de la couronne de deuil, et le rire côtoie les larmes.
Nous voici au Théâtre-Italien, c'est-à-dire dans la vie insouciante et mondaine, dans la vie qui se croit éternelle parce qu'elle sourit et qu'elle se pare de coquetterie et de plaisir. O mes frivoles Parisiennes! de ces frais bouquets, combien seront encore parfumés demain? laquelle de ces guirlandes qui ornent votre front ne sera pas fanée? lequel de ces sourires, laquelle de ces jeunesses, laquelle de ces beautés vivra dans dix ans?
Cependant nous n'entrons pas dans la salle; nous en sortons, au contraire. La représentation vient de finir: Lablache et Grisi ôtent leur rouge; Persiani a reçu son ondée, son déluge, son cataclysme de _bravi_ et de couronnes. La toile est baissée, le lustre éteint, l'orchestre muet; l'ouvreuse met sa clef dans sa poche et empile ses petits bancs, et la foule se retire lentement par les étroits corridors et les vastes escaliers.