L'Illustration, No. 0056, 23 Mars 1844

Part 6

Chapter 63,756 wordsPublic domain

Alors on se décida à lever un paratonnerre avec quatre conducteurs communiquant entre eux, dont l'un passe derrière la boutique d'un ferblantier pour se rendre dans un puits ainsi que les autres. Les frais de l'établissement s'élevèrent à 15,000 fr.; mais les dégâts causés auparavant par la foudre étant environ de 1,000 fr. par an, on peut les considérer comme peu importants. Le 10 juillet 1843, un violent orage éclate sur la ville, une traînée lumineuse sillonne le conducteur et pénètre dans la boutique du ferblantier par la porte qui donne sur la place, éclate en une grande flamme contre des barres de fer placées contre le mur sans blesser aucune des sept personnes réunies dans l'atelier. Cette déviation du fluide s'explique par la présence d'un tas de débris de fer et de plomb qu'on avait accumulés au pied de la tour dans le voisinage du conducteur. Les conducteurs ne présentaient point de trace du passage de la foudre; mais le cône de platine formant la pointe du paratonnerre était fondu sur une longueur de 5 ou 6mm. M. Finck a vu le second éclair arriver horizontalement, et se recourber pour atteindre la pointe du paratonnerre; les zigzags de la ligne lumineuse étaient peu prononcés; elle avait environ 50 mètres de long.

Dans la même séance, M. Fiedler présente à l'Académie un de ces tubes appelés _fulgurites_ que forme la foudre en traversant les sables siliceux. Elle les fond sur son passage, et forme ainsi un étui souvent fort long et même ramifié. Voici comment ce tube fulminaire a été découvert. Le 13 juin 1841, un orage qui remontait le cours de l'Elbe passait sur les collines de sable recouvertes de vignes qui existent sur la rive droite du fleuve, à une heure de Dresde, près du village de Luschwny, lorsqu'un coup de foudre tomba dans la vigne appelée _der Koermsche Weinberg_. On courut vers le haut de la colline, croyant que la foudre avait atteint le pavillon où Schiller écrivit son _Dom Carlos_. Mais, à cinquante pas du bâtiment, ou vit un échalas fendu qui indiquait le lieu où la foudre avait frappé. En suivant la trace au pied de l'échalas. M. Fiedler vit que le fulgurite s'enfonçait dans la terre sous une inclinaison de 66 degrés. La foudre avait rencontré quelques racines de prunier qu'elle avait enveloppées dans la masse de sable fondu, mais elle ne suivit point la direction de ces racines. Ces racines sont noircies seulement dans la partie embrassée par le tube. A un mètre de la partie supérieure, le fulgurite se divise en trois branches longues de 65 centimètres environ. M. Berthier ayant analysé le sable, l'a trouvé composé de silice, d'alumine, d'oxyde de fer et de carbonate de chaux.

Une lettre M. Leps, lieutenant de vaisseau commandant _la Vigie_, nous fournit l'occasion de mentionner un effet encore plus curieux de la foudre. Le navire fut foudroyé le 1er mai 1843. Aucun accident n'eut lieu à bord; seulement l'extrémité du paratonnerre fut fondue, et tous les instruments en fer, couteaux, sabres, fusils, barre du gouvernail, étaient aimantés dans toute l'étendue du navire. Les boussoles n'étaient plus d'accord entre elles; leurs azimuts différaient de 25 à 45 degrés. Ayant relevé deux points de la côte l'un par l'autre, M. Leps trouva une erreur de 5 degrés en se servant d'une boussole qui était d'accord avec le compas de route. Un compas donné à M. Leps par M. Baudin, qu'il rencontra à l'île du Prince, était aussi très-fortement influencé dans toutes les parties du navire, sauf le centre de l'arrière. Il est donc évident que tout le fer du bâtiment avait été aimanté. Ces faits doivent être connus des officiels de marine; leur ignorance pourrait causer la perte du bâtiment dans le voisinage des côtes.

_Notice sur les quantités de pluie à la Rochelle, de 1792 à 1842_, par M. Fleuriau de Bellevue.--Il tombe annuellement, à la Rochelle, 656 millimètres d'eau qui sont distribués dans les diverses saisons de la manière suivante.

Hiver 175 millimètres. Printemps. 132. Été. 126. Automne. 223.

Le nombre moyen des jours de pluie est de 139. M Fleuriau remarque que dans les dix dernières années, il est tombé, annuellement, en moyenne, 96 millimètres d'eau de plus que dans les quarante-deux antérieures. Cet accroissement porte surtout sur le mois de septembre. Malheureusement la quantité de pluie est un élément si vairiable, qu'il faut opérer sur un très-grand nombre d'années avant de pouvoir conclure à un changement dans le régime des pluies d'une contrée.

Petites industries en plein vent.

(Voir t. Il, p. 314 et 373.)

Si le hasard vous conduit un matin dans le quartier des halles, et qu'il vous faille traverser, nous ne dirons pas à pied sec, le marché des Innocents, sur son tapis d'herbages et de légumes, au milieu de ce chaos confus et assourdissant, de ces mille bruits divers que forment les cris des marchandes, les glapissements des commères, les plaintes des chalands les disputes échevelées, les querelles criardes, les holà des sergents de ville, les pas et les clameurs de la foule; au milieu, au-dessus de cette immense voix formée de dix mille voix, vous entendrez s'élever le cri perçant de la petite industrie errante. A Dieu ne plaise que nous voulions comprendre, sous la modeste dénomination de notre titre, les gros bonnets du commerce des halles! ces dames sont bien trop riches et trop patentées pour figurer dans cet humble panorama du commerce microscopique dont nous essayons d'esquisser les pittoresques physionomies. Mais, ainsi que, dans un ordre plus élevé, une charge d'agent de change se divise, se subdivise en demie, en quart, en huitième, en trente deuxième d'agent de change, de même la grande spécialité de la marchande de denrées se dédouble, se fractionne en subdivisions infiniment petites. Les pauvres gens qui n'ont pas, comme elle, des capitaux considérables à lancer dans de vastes spéculations sur les produits de nos campagnes, lui achètent de petites parts de leurs marchandises, quelques bottes de légumes, quelques mesures de pommes de terre, quelques poignées d'herbages; puis ce modeste fonds de commerce, étalé sur un éventaire, ou même sur le pavé de la chaussée, sur la dalle du trottoir, est partagé en cinq ou six lots offerts à grands cris pour un sou, pour deux liards, pour un liard!

Puis vous voyez circuler, au milieu de cette foule agitée, bruyante, affairée, des nuées de petites industries parasites; ici, c'est la marchande de lacets à deux sous; elle élève au-dessus de cette mer houleuse une sorte de vergue, d'où pendent comme des cordages ses lacets balancés par le vent; plus loin, c'est la marchande de bonnets à dix-sept sous, qui vient tenter la coquetterie et la fidélité des cuisinières attirées au marché; voici encore une autre industrielle, qui vend du matin au soir son dernier foulard à quarante-cinq centimes; son magasin est caché sous son tablier; quand le dernier foulard est vendu, il en sort un autre dernier, puis encore un dernier, puis toujours un dernier. Cet éternel dernier se renouvelle ainsi tout le long du jour, tout le long de l'année: c'est le foulard phénix; c'est la parodie des cinq sous du Juif errant.--A propos de Juif errant et de sa célèbre complainte, entendez-vous par ici, au centre de ce groupe de cordons-bleus, la voix piaillante de la marchande de chansons? l'aigre crin-crin de son mari accompagne à grands coups d'archet ses modulations peu harmonieuses; elle chante la complainte nouvelle et la chanson populaire; elle a chanté dans son jeune âge la complainte de Fualdès, celle de Papavoine; plus tard, celles de Lacenaire et du drame du glandier; elle a chanté jusqu'à complet enrouement les fameux _chinq chous_ de la Grâce de Dieu; puis est venue la ronde de _Paris la nuit_; aujourd'hui la pauvre prima-donna s'égosille sur la complainte de Poulmann et sur la chanson des _Bohémiens de Paris_: demain, son répertoire s'enrichira de quelque romances de circonstance sur le drame des _Mystères de Paris_.--Les dilettante en bonnets et en marmottes apprennent, tant bien que mal, l'air de la chanson et de la complainte; et, quand l'air est retenu, il faut bien acheter les paroles. Ce n'est pas cher; un sou, ou deux sous le cahier, Bah! on comptera deux sous de plus sur les provisions: ça fera quatre sous avec le lacet, treize sous avec le foulard, un franc cinquante centimes avec le bonnet. A la bonne heure, voilà un compte rond! Ou dira à madame que les légumes sont hors de prix, que la volaille est à la hausse, que le poisson est inabordable! Pourquoi donc est faite l'anse du panier, si ce n'est pour danser?

Mais, de peur de s'embrouiller dans ses comptes ainsi compliqués, la cuisinière, dont le cabas trop léger s'est livré à cette danse clandestine, va trouver, aux alentours du marché, le Barème de l'endroit, l'écrivain public, sa Providence; l'écrivain public, type rare et effacé, qui s'abîme et se perd de jour en jour dans les flots de l'instruction populaire: pauvre industriel d'un autre siècle, dont l'industrie aux abois lutte en désespérée, du bec de sa plume émoussée contre la plume de fer de nos écoles mutuelles! Hélas! il n'est plus que l'ombre de lui-même, ses beaux jours sont passés avec les jours d'ignorance! Il voit son soleil pâlir, s'éclipser, éteindre un à un ses rayons, ainsi que sa vieille perruque rousse perd un à un ses derniers cheveux! Son échoppe, ébranlée, disloquée, ouverte à tous les vents par la grêle, les accidents et la misère, n'abrite plus ses doigts engourdis. Il n'est plus le confident discret des naïves amours de la jeune villageoise, du conscrit dépaysé, de la folle grisette; il n'est plus leur secrétaire intime; le conscrit, l'ouvrière, la petite paysanne, n'ont plus besoin de ses services: ils griffonnent eux-mêmes leurs sentiments, leurs confidences et leurs peines de coeur sur beau papier Weynen, martyr résigné de leurs fautes d'orthographe; et désormais dans leur correspondance, cet exorde obligé, _Je mets la main à la plume_, est devenu une vérité.

Seul, le vénérable vétéran de la calligraphie ne met plus la main à la plume; sa plume, lentement, méthodiquement taillée dans les longs loisirs de la solitude, reste accrochée derrière sa grande oreille jaune, dans l'attitude d'un repos humiliant, c'est à peine si elle se dérange quelquefois, aux heures du marché, de cette position oisive pour tracer quelques chiffres menteurs sur le livre des dépenses de la cuisinière infidèle; pour écrire, par exemple;--Petit pain d'un sou pour madame; deux sous. Triste rôle, d'un triste produit pour la bourse du pauvre écrivain, et qui n'est pas sans remords pour son humble conscience, ni sans amertume pour sa dignité d'homme de lettres! Si les choses continuent ainsi pour lui, et cela n'est pas douteux, un avenir terrible se prépare pour ce malheureux industriel; faute d'occasions pour exercer sa main et sa plume, l'écrivain public finira par ne plus savoir écrire.

Aux abords du marché, vous rencontrerez encore deux variétés assez originales du genre qui nous occupe: nous voulons parler du marchand de crimes et du formidable destructeur des habitants de Montfaucon, le marchand de mort aux rats.

Le marchand de _crimes et d'accidents_ débite au prix fixe d'un sou la relation de tous les événements tragiques que rapportent chaque matin les journaux judiciaires; les assassinats, les empoisonnements, les suicides, les exécutions capitales, les grands procès de la cour d'assises, sont annoncés à grands cris par cet oiseau de malheur Dans les occasions les plus marquantes, quand la catastrophe en vaut la peine, quand le procès offre un intérêt puissant, la relation imprimée ou, pour la nommer de son nom technique _le canard_ est illustré d'une gravure sur bois représentant la principale scène du récit, ou bien les portraits véritables des criminels. Nous nous rappelons, à ce sujet, un fait qui peut donner une juste idée de l'authenticité de ces ressemblances. Lors du procès des soixante-dix-neuf voleurs, jugé il y a quelques années par la cour d'assises de Paris, les marchands de crimes vendirent dans les rues de la capitale un résumé de l'acte d'accusation et de l'arrêt rendu contre les coupables. Ce canard était orné des portraits des cinq principaux accusés; au premier coup d'oeil que nous jetâmes sur ces grossières gravures, nous fûmes d'abord étonné du trouver à ces profonds scélérats les figures les plus honnêtes et les plus recommandables; le système de Lavater était complètement démenti: mais, en examinant avec plus d'attention ces portraits véridiques, nous reconnûmes, avec une stupéfaction extrême, que le chef de la bande et les quatre forcenés ses complices n'étaient autres que MM. de Chateaubriand, Béranger, Berryer, de Lamartine et Lafayette.

Lecteurs de _l'Illustration_, méfiez-vous des illustrations du canard!

Le marchand de crimes se purifie parfois de sa sinistre spécialité en criant le bulletin d'une victoire, d'un beau fait d'armes de nos soldats d'Afrique, tel que la défense héroïque des cent vingt braves de Mazagran; mais, par les moeurs pacifiques du système qui nous régit, le marchand de crimes ne trouve pas souvent de ces belles occasions-là. Les bulletins de victoire sont rares, en revanche les crimes sont nombreux!

Le marchand de mort aux rats crie moins fort, mais s'aperçoit de plus loin que son confrère ou industrie. A l'instar de la marchande de lacets, il porte devant lui, comme un drapeau, une très-longue perche au haut de laquelle pendent les dépouilles mortelles de ses tristes victimes. Les chats le regardent passer d'un air de convoitise. N'allez pas croire pourtant que ce concurrent de la race féline n'ait d'autres moyens de destruction contre ses ennemis les rats que le supplice de la pendaison: ceci est tout simplement un supplice posthume, et cette suite de gibet qu'il promène ainsi dans les rues n'est autre chose que son enseigne: le brave homme n'use pas non plus du poison, arme lâche et dangereuse, plus dangereuse que les rats eux-mêmes! Le procédé destructeur du tueur du rats est tout classiquement la souricière, le piège à ressort strangulant, ou bien le piège à bascule, qui tombe derrière le prisonnier sans lui ôter la vie, mais qui le retient dans les horreurs de la captivité et dans la terrible incertitude de sa destinée prochaine.

Le marchand de mort aux rats est lui-même aujourd'hui dans une perplexité fort grande. Son industrie est aujourd'hui menacée par deux concurrents redoutables. Il a appris qu'une société en commandite pour la destruction de tous les rats du royaume venait de se former à Paris, avec un capital social de 300,000 francs. Si cette compagnie remplit son but, si elle détruit tous les rats de France, et qu'un cordon sanitaire formé d'une armée de chats défende les frontières contre une invasion de rats étrangers, que deviendra le pauvre marchand avec ses souricières? Les vendra-t-il pour prendre des alouettes ou des hannetons? Son avenir l'inquiète beaucoup.

Mais ce n'est pas tout; il a entendu parler aussi du fameux chien anglais Billy, qui étrangle cent rats en dix minutes quarante trois secondes. On lui a dit que Billy comptait faire des élèves et avait promis d'en envoyer quelques-uns sur le continent, en signe d'entente cordiale. Depuis qu'on lui a parlé de cela, le pauvre homme entend japper Billy dans tous ses rêves. Il est fort triste.

Une autre industrie menacée par les progrès du siècle, c'est celle du savetier. Ce n'est pas que les chaussures plus ou moins perfectionnées, plus ou moins _pédophiles_ qu'on fabrique aujourd'hui soient de meilleure qualité que celles d'autrefois, au contraire: mais elles coûtent moins cher, et l'ouvrier quelque peu élégant, la grisette toujours un peu coquette, aiment mieux remplacer une botte usée, un brodequin éculé que de les confier aux disgracieuses réparations du savetier du coin. Après tout, le savetier est philosophe, il prend son mal en patience, il se drape en Romain dans son tablier de cuir. Blotti dans sa baraque avec sa pie bavarde et ses vieilles tiges de bottes, il charme ses loisirs par la lecture des journaux; il commente les débats la chambre, il critique tel orateur du centre, approuve les interruptions de l'extrême gauche, réforme le ministère et prédit la chute prochaine du gouvernement. La vieille commère du quartier, en descendant le matin de son sixième étage pour venir acheter ses provisions de lait, de chicorée et de marron, s'informe auprès de lui des nouvelles du jour et se permet parfois de vouloir calmer ses opinions par trop avancées. Il tolère la discussion, parce qu'elle lui fournit l'occasion d'exercer son talent oratoire et d'étaler sa science politique. Aussi la commère, malgré ses idées modérées, est-elle de ses amies. Mais il n'en est pas de même du gamin et de l'apprenti du voisinage; ce sont ses ennemis, ses bêtes noires, et il est juste, de convenir que ces malins petits diables ne volent pas la profonde antipathie que leur voue le savetier. Il n'est sorte de niche, de tour infernal, de satanique malice qu'ils n'inventent chaque jour pour tourmenter, persécuter, harceler le malheureux industriel.

L'un poursuit sa margot à coups de pierres, cet autre enfonce tout à coup sa tête dans le carreau de papier de la baraque, pour demander au bonhomme l'heure qu'il est ou le temps qu'il fait; un autre attache perfidement un des pans de l'échoppe à l'arriére du cabriolet stationné tout auprès. Le cabriolet part, arrachant, emportant, entraînant la frêle baraque, et le savetier et la pie engloutis sous les débris, sous les vieilles chaussures, aux éclats de rire des petits garnements, aux jurements impuissants du pauvre industriel, qui croit d'abord à un tremblement de terre, à un ouragan, à un cataclysme, au choc d'une comète, ou à toute autre grande perturbation de la nature. Qu'on le blâme donc après cela d'avoir le gamin en horreur et de l'accueillir à coups de lanière quand il s'approche un peu trop près de son établissement. Au demeurant et par suite de toutes ces catastrophes, la misérable échoppe du savetier, avec ses ais disloqués et mal joints, ses carreaux de papier percés en vasistas, sa toiture, souvent traînée dans le ruisseau, est ouverte à toutes les intempéries des saisons et laisse son hôte mal abrité dans la catégorie grelottante des industriels en plein vent.

On en peut dire autant du marchand de marrons, son voisin, mais son voisin heureux. Quoiqu'il établisse son fourneau et son industrie dans l'enfoncement d'une porte, il n'en est pas moins exposé aux rafales de la bise, aux blancs tourbillons de la neige, aux ondées capricieuses de l'averse: il est vrai qu'il a pour se réchauffer son large brasier toujours ardent, auprès duquel le petit Savoyard vient dégourdir ses mains rougies et gonflées par la froidure. Le marchand de marrons a le coeur bon et compatissant, il laisse le pauvre enfant ranimer ses membres transis à la chaleur bienfaisante de son fourneau; on le voit même de temps en temps jeter quelques marrons brûlants dans le bonnet du petit exilé et lui fournir ainsi un déjeuner réparateur.

On peut ranger aussi parmi les industries en plein vent le marchand de pastilles du sérail, qui débite ses parfums orientaux sous une porte cochère de la rue Vivienne; sous quelques autres portes de la même rue on rencontre encore le marchand de montres à trente-cinq centimes, le marchand de couteaux à papier, la marchande de mètres; puis, sous le péristyle du Vaudeville, la papetière en plein vent; puis, à l'angle oriental de la place de la Bourse, le petit brocanteur marron qui revend sous la porte, sur les fenêtres, sur le trottoir de l'hôtel Bullion, les objets divers qu'il vient de se faire adjuger dans les salles d'enchères.

Puisque nous sommes dans le quartier de la Bourse, nous allons rencontrer sûrement ce petit homme rouge qui distribue aux passants des adresses de chapeliers, de bottiers, de tailleurs, etc., etc. Cet nomme était né bien certainement pour être distributeur d'adresses; quelle dextérité! quelle prestesse de mouvements! il ne laisse pas passer un piéton sans lui mettre dans la main ses petits prospectus, et Dieu sait s'il en passe, et Dieu sait s'il en donne!... Il y a de la vocation, de l'art, dans cette distribution merveilleuse! Mais les passants n'apprécient pas à sa juste valeur le talent de cet artiste singulier, qui est par le fait la personnification moderne de l'antique et mythologique Renommée, aujourd'hui la déesse de la réclame et de l'annonce. Il n'a point pris le costume suranné et beaucoup trop léger de sa devancière aux cent voix, mais il s'est composé un uniforme spécial et ingénieusement allégorique: le pantalon et le gilet rouge de ce demi-dieu de la publicité, le forme conique de son chapeau, recommandent bien mieux que les éclats de la trompette le mérite éclatant de ses protégés et les qualités pyramidales de leurs marchandises.

Qui vient passer encore dans notre lanterne magique de la petite industrie errante? C'est le marchand de mottes à brûler, poussant devant lui son chantier ambulant; c'est le commissionnaire avec sa veste de velours et sa plaque de cuivre, serviteur public et universel; tantôt porte-faix robuste, il porte sur ses crochets tout le mobilier de la jeune grisette ou du pauvre surnuméraire; tantôt scieur de bois, il exerce son rude travail sur la voie publique, encombrant le trottoir et la chaussée des fragments de frêne et de peuplier, sans trop ménager les jambes des passants, mais réservant toujours fidèlement la plus grosse huche pour la portière qui lui procure la pratique; il est enfin discret messager d'amour, et remplit les serviables fonctions du dieu Mercure en culotte de velours, en casquette et en gros souliers ferrés. Ce commissionnaire est aujourd'hui en concurrence avec le messager parisien, autre commissionnaire qui ne diffère de son rival que par son costume de conducteur d'omnibus, et par sa qualité d'industriel à couvert.

Sur les boulevards, nous rencontrons encore le marchand de dattes, honnête indigène faubourien qui se déguise en Turc pour prouver l'origine orientale, de sa marchandise; puis un autre industriel, chargé d'une espèce de carquois garni de cannes assorties, poursuit le passant, lui en met une dans la main, puis tend la sienne en réclamant 17 sous. Sur cent essais de ce genre, on lui rend quatre-vingt-dix-neuf fois sa canne. Un étudiant de première année, un apprenti commis de nouveautés, un jeune poète tragique arrivé, la veille, de Brives-la-Gaillarde, se laissent de temps en temps séduire par l'appât de ce merveilleux bon marché! Ils examinent d'un oeil complaisant cet accessoire obligé d'un négligé fashionable; ils le touchent, le caressent de la main, observent la tête et le bout... le frappent sur l'asphalte, essaient de faire plier l'objet en négociation... mais fort souvent, au contraire du roseau de la fable, l'objet ne plie pas et rompt. «Voilà une canne vendue: payez les 17 sous, mon petit monsieur... Vous avait-on dit que la canne pliât?» Là dessus, le petit monsieur, honteux et confus, débourse la somme et poursuit sa promenade en faisant le beau avec ses deux fragments de canne dans les deux poches de son tweed indigène.