L'Illustration, No. 0055, 16 Mars 1844

Part 7

Chapter 73,722 wordsPublic domain

En outre de ces hydres, qui ne poussent des bourgeons qu'à la base du pied, on en trouve quelques-unes qui portent en même temps des bourgeons au bas du corps, et d'autres au milieu et plus ou moins près de la bouche; l'individu figuré à côté porte deux bourgeons, l'un normal et l'autre développé au delà du lieu ordinaire.

C'est l'abondance de la nourriture qui produit le plus souvent cette exubérance de bourgeonnement; mais il s'y joint aussi une deuxième cause, qui est la forme anguleuse de certaines proies. Nous mettons ici sous les yeux des figures d'hydres qui, ayant mangé des larves de cousin, ont produit de ces bourgeons formes plus ou moins près de la bouche. La première figure est celle d'une hydre très-vigoureuse qui vient d'avaler une larve de cet insecte, dont on voit le corps à travers la peau transparente du polype. Le ventre de ce polype est très-distendu, et c'est sur le point le plus irrité par cette distension qu'apparaîtra un bourgeon exceptionnel.

Dans le deuxième individu, qui avait avalé des larves de cousin dont il avait vomi la peau, et qui portait un bourgeon près de la bouche, une nouvelle larve, qu'il vient de manger, distend l'estomac, et une portion de la queue de cette larve a pénétré dans l'estomac du bourgeon qui communique avec celui de la mère. Ce phénomène démontre bien nettement que ce bourgeon n'est réellement, dès son origine, qu'un cul-de-sac de l'estomac de l'individu mère. Ce bourgeon exceptionnel n'a point encore poussé de bras.

Le phénomène de l'introduction de la proie avalée par l'hydre mère, dans la cavité on l'estomac du bourgeon, est quelquefois encore plus manifeste, lorsque ce bourgeon est plus développé et porte déjà deux on trois bras, comme on le voit chez le troisième individu qui avait avalé une larve de cousin, dont la moitié du corps remplit l'estomac du bourgeon.

On peut ainsi constater qu'un nouvel individu provenant de bourgeons mange et digère en même temps que sa mère, et qu'il prend ainsi de la nourriture par une ouverture opposée à la bouche, qui est alors encore imperforée.

On vient de voir que l'hydre pousse ordinairement des bourgeons à la hase du pied, et exceptionnellement d'autres bourgeons qui se développent, pendant la belle saison, plus ou moins près de la bouche, sous l'influence d'une nourriture abondante et de la distension du sac stomacal de la mère par des proies de forme anguleuse. Une autre sorte de bourgeon exceptionnel se forme aussi au delà de la base du pied chez les hydres qui ont été atteintes, en automne ou au printemps, de la maladie pustuleuse. L'individu figuré ici à côté porte sept tumeurs pustuleuses, dont l'une laisse s'échapper de son sommet des corpuscules aminés d'un mouvement de titubation. Nous dirons, en parlant des oeufs de l'hydre, ce que les corpuscules ont paru être.

Lorsque les individus qui ont été atteints de pustules sont sur le point d'en être guéris complètement, et lorsque cette guérison coïncide avec la fin de l'hiver et le retour du printemps, chacune des petites tumeurs qui subsistent après la guérison ne s'efface pas complètement et se transforme en autant de bourgeons exceptionnels qu'il y avait auparavant des pustules. Ces hydres ont leur corps garni d'un nombre considérable de bourgeons qui poussent tous en même temps, ce qui n'a point lieu dans l'état ordinaire, ni dans le premier cas du bourgeonnement exceptionnel mentionné ci-dessus. L'individu ici figuré porte sept bourgeons succédant à des pustules; il y en a qui en portent davantage et quelquefois une vingtaine.

Passons maintenant à la reproduction des hydres par divisions et par boutures. Les observateurs avaient bien eu l'occasion de constater que le polype d'eau douce se partage quelquefois naturellement, de lui-même, en deux moitiés, au moyen d'une division transversale. Mais ce genre de reproduction n'a lieu que rarement, et les besoins de la science exigeaient que cette opération naturelle ne fût plus aussi rare afin qu'il fût possible d'examiner sous le microscope le travail organique de la séparation en deux moitiés.

Voici comment s'opère graduellement cette division d'une hydre très-bien nourrie en deux moitiés transversales, l'une sans queue, et l'autre sans tête. L'animal éprouve d'abord une constriction circulaire (voyez les figures à côté) sur le point du corps qui sera le siège de la division.

Cette constriction augmente graduellement, comme si un lien étranglait cette partie du corps de l'animal, en sorte que les deux moitiés ne sont plus continues entre elles que par un point, et finissent par se séparer entièrement. L'individu se montre sous les deux aspects exprimés par les deux figures que nous avons rapprochées ici à dessein pour marquer les deux derniers temps du même phénomène qui avait commencé dans le même individu.

Après que cette séparation s'est effectuée, on a pendant quelques heures sous les yeux deux hydres, l'une sans queue et l'autre sans tête. Celle-ci peut prendre de la nourriture avec ses bras, ce qui n'est pas permis à l'autre, qui se trouve ainsi forcée de jeûner. Nous devons faire remarquer que cette division naturelle des hydres en deux et quelquefois en trois parties, a toujours lieu sur des individus très-bien nourris antérieurement. Chaque fragment est bien vivant et se trouve ainsi doué d'une grande force de reproduction des parties qui lui manquent. En effet, en peu d'heures, on voit pousser la queue sur la moitié qui en est dépourvue, et les bras sur le gros bout de la moitié sans tête, en sorte qu'en deux ou trois jours, pendant la belle saison, chaque moitié de l'hydre est devenue un nouvel animal entier et parfaitement semblable au premier individu.

Mais cette division en deux parties redevenues deux nouveaux individus est malheureusement trop rare, et ce genre de reproduction est en quelque sorte exceptionnel, par rapport à la multiplication au moyen de bourgeons. Ce n'est point encore là le phénomène de la reproduction par de véritables boutures qui excite le plus vivement la curiosité des observateurs; aussi la réparation des parties perdues par chaque moitié ou par chaque tiers d'un polype a-t-elle reçu le nom de rédintégration, c'est-à-dire de restitution vitale d'un animal à son état d'intégralité.

Voyons maintenant comment l'auteur des nouvelles recherches sur le polype d'eau douce est parvenu à élucider ce point encore obscur de l'histoire naturelle du curieux animal. Il a soupçonné d'abord qu'une irritation naturelle provoquait la constriction et la division des hydres en deux ou trois fragments, et il a imité la nature en passant autour du corps de plusieurs hydres, prises dans des moments choisis de leur existence, un cheveu très-fin qui ne devait être retenu que par mi noeud simple. Il fallait que ce cheveu fut simplement appliqué et non serré autour du corps si mou et si délicat de l'hydre. Cette expérience fort simple, mais très-difficile à cause de la petitesse des objets et de la mollesse du corps des hydres, a fourni les résultats que l'expérimentateur en attendait.

Une première hydre ne portant aucun bourgeon et n'ayant aucune tendance à se couper en deux a été entourée d'un cheveu très-fin fixé au moyen d'un noeud simple avec toutes les précautions indiquées, et en vingt-quatre heures elle s'est divisée en deux moitiés qui sont devenues elles-mêmes, deux jours après, des individus entiers, et réparant les parties qui leur manquaient, comme on le voit dans la figure à côté de celle de l'hydre sans bourgeon entourée d'un cheveu.

La même opération a été faite sur une deuxième hydre qui portait deux bourgeons, l'un normal, et l'autre exceptionnel, c'est-à-dire développé près de la bouche de la mère. Le corps de la mère et celui du petit bourgeon exceptionnel ont été ceints chacun d'un cheveu, ce qu'exprime la figure mise sous les jeux du lecteur.

Cette deuxième expérience a donné les mêmes résultats qui sont exprimés dans la figure qui suit immédiatement.

Une troisième hydre portant un premier oeuf a été soumise à la même opération, qui a été suivie du même succès avec une légère différence. Dans ce cas la constriction du corps de cette hydre provoquée par division du cheveu a été plus lente et ne s'est effectuée que quelques heures plus tard, et la réparation des parties perdues a été également plus tardive; ce qui tient à ce que les hydres qui pondent des oeufs

sont plus près du terme de leur existence, de même que les plantes annuelles ou bisannuelles au moment de leur floraison et de leur reproduction par graines; et voilà pourquoi il faut choisir des hydres portant des oeufs au moment où elles n'ont encore qu'un oeuf, sans quoi l'expérience de la division en deux moitiés, pour obtenir deux nouveaux individus, ne réussirait point.

Une quatrième expérience semblable aux précédentes a été faite sur une hydre qui portait un oeuf bien développé, quelques oeufs naissants, et dont le corps était en même temps recouvert de pustules. Cet individu, figuré ici, était très-vigoureux, et l'expérience a donné le même résultat, qui se trouve encore exprimé par la figure suivante.

Il s'agissait enfin de Constater si les hydres atteintes de la maladie pustuleuse conservaient assez de vigueur et de force de reproduction pour réparer leurs parties perdues, en admettant que l'application de cheveu autour de leur corps provoquerait également la séparation en

deux moitiés. Les expériences plus nombreuses faites à ce sujet ont donné les résultats qu'on pouvait prévoir: les individus recouverts de pustules, qui étaient faibles et mal nourris précédemment, se sont bien coupés en deux moitiés, mais la réparation des parties perdues qui devait les redintégrer a été incomplète, ou a avorté complètement dans quelques-uns; mais lorsque les individus atteints de pustules étaient très-vigoureux, l'opération a marché comme dans les expériences précédentes, c'est-à-dire que la séparation en deux moitiés s'est faite comme dans les hydres qui portaient des bourgeons, et chaque moitié est devenue, quoique un peu plus lentement, un nouvel individu complet. On peut même voir, par les deux figures mises à l'appui de l'énoncé de ce fait, que les bourgeons commençaient à pousser sur chaque point du corps de l'hydre qui était auparavant le siège d'une pustule.

Au moyen de ces expériences nouvelles, qui sont fort simples, et que tout observateur patient et adroit peut répéter, on est en mesure de pouvoir constater le mécanisme physiologique de la reproduction des hydres par division spontanée, en les portant sous le microscope, parce qu'on peut se procurer expérimentalement autant d'individus placés dans cette condition qu'il en faut pour éclaircir ce point de la reproduction des animaux par scissiparité, non encore étudié microscopiquement.

Cette étude microscopique des fragments d'un animal zoophyte, qui devient un nouvel individu entier, doit marcher de pair avec celle des bourgeons et avec celle des boutures, ce qui abrège et simplifie beaucoup l'exposé de la reproduction des animaux par des corps reproducteurs qui ne sont réellement pas des oeufs.

Un bourgeon naissant d'hydre, porté sous le microscope et étudié sous plusieurs grossissements, depuis les plus faibles jusqu'aux plus forts, se montre toujours, comme l'exprime la figure, sous la forme d'une véritable extension du tissu vivant de la mère. Quelque soin qu'ait mit l'auteur des nouvelles recherches, il n'a jamais pu découvrir une prétendue cellule ou utricule primordiale que l'analogie avait supposé devoir être le premier germe du bourgeon naissant de l'hydre. Cette question peut donc maintenant être considérée comme résolue au moyen de l'observation directe.

Mais pendant que l'hydre se coupe en deux moitiés et au premier moment du bourgeonnement de chaque moitié, qui devient un nouvel individu complet, peut-on encore découvrir, sous le microscope, cette prétendue cellule primordiale qui serait le germe des nouvelles parties qui poussent pour rendre l'animal entier? Nullement, et les deux figures placées sous les yeux ne montrent que l'aspect du tissu vivant qui bourgeonnera simplement par une extension vitale de sa substance charnue et presque homogène.

Nous voici maintenant arrivés à la question si curieuse des boutures de l'hydre. Nous donnons à dessein, comme l'auteur des nouvelles recherches, le nom de boutures pour signifier que, dans ce cas, l'animal a été pour ainsi dire haché en très-petits morceaux. Il faut faire attention ici que l'animal haché étant très-petit, on n'avait point encore précisé le degré et la limite de petitesse des hachures qui peuvent, a-t-on dit, devenir un nouvel animal; c'était donc un point très-important non encore abordé par les premiers observateurs. Disons d'abord que les fragments de bras d'une hydre ne reproduisent un nouvel individu que lorsque le morceau renferme une portion de la bouche de l'animal. Le lecteur a sous les yeux des

fragments simples de bras et des fragments avec portion de la bouche, et d'autres coin prenant la tête et les bras de l'animal; ces derniers deviennent de nouveaux individus complets. Il en est de même à l'égard des tronçons de corps de l'hydre, qu'on obtient en coupant, d'un coup de ciseau, l'animal en tronçons transverses et longitudinaux. Les tronçons longitudinaux rapprochent bientôt leurs bords, qui se soudent, et le morceau est alors devenu un sac stomacal. La limite extrême de petitesse des boutures prises sur le corps de l'hydre, et susceptibles de devenir encore un nouvel animal, a été estimée à une hachure ou lambeau de sac stomacal, qui aurait un diamètre d'environ un quart de millimètre.

L'auteur établit, dans cette partie si délicate de ses expériences, que cette bouture doit contenir cependant une portion de peau externe et de peau interne, et qu'elle doit être si petite qu'il ne puisse résulter un sac stomacal de l'affrontement des bords de ce lambeau extrêmement petit du sac stomacal de l'hydre haché en morceaux très-petits; au delà de cette limite, les parcelles du tissu vivant de l'hydre ne peuvent plus se reproduire.

Enfin, ces morceaux très-petits du corps de l'hydre, dont la forme est irrégulière, s'arrondissent et deviennent une sorte d'oeuf bouturain et sans coque, à limbe transparent et à noyau opaque. Observé dans ce moment sous le microscope à un grossissement de trois à quatre cents diamètres, il présente les premiers indices du travail embryogénique que nous décrirons en exposant les résultats des nouvelles recherches sur l'oeuf de ce curieux animal.

(_La suite à un prochain numéro._)

Bulletin bibliographique.

_La Havane_, par madame la comtesse MERLIN.--Paris, 1844. _Amyot_. 3 vol. in-8. 22 fr. 50 c.

Le 25 avril 1840, madame la comtesse Merlin s'embarquait à Bristol, à bord du bateau à vapeur le _Great-Western_, et le 3 mai suivant elle débarquait sur le quai de New-York. Elle ne fit qu'un court séjour dans la capitale des États-Unis. Après une excursion à Philadelphie, elle visita Washington et Baltimore, et elle s'embarqua sur le navire à voile, le _Christophe Colomb_, qui la conduisit à Cuba, sa patrie.--Madame la comtesse Merlin n'habita la Havane qu'un mois et demi. Ce 23 juillet suivant, le _Havre-Guadeloupe_ la ramenait en France.--Tel est le voyage qui nous a valu trente-six lettres publiées d'abord dans les feuilletons d'un journal politique et formant aujourd'hui 3 vol. in-8º.

Que madame la comtesse Merlin nous permette de lui soumettre une observation. N'a-t-elle pas abuse quelquefois de ses talents épistolaires? Pourquoi écrire tant de pages sur des sujets si variés? Pourquoi, non contente d'analyser avec un style remarquable les impressions diverses qu'elle avait éprouvées, a-t-elle essayé de résoudre un si grand nombre de questions philosophiques, politiques, économiques, morales, etc.? Toutes ces brillantes et solides qualités du coeur et de l'esprit dont elle est heureusement douée sont-elles donc si communes qu'elle ait cru souvent devoir les sacrifier au vain désir de paraître posséder des connaissances universelles?--Effacez de ces trente-six lettres quelques répétitions inutiles, supprimez-en tout ce que d'officieux compilateurs y ont ajouté, n'y laissez, en un mot, que ce que madame la comtesse Merlin a réellement écrit, c'est-à-dire senti ou pensé, et son ouvrage, un peu trop aristocratique peut-être, restera parmi les relations de voyage comme un charmant modèle de sentiment et d'esprit, d'observations et de descriptions.

Madame la comtesse Merlin n'aime pas les Américains, et elle ne laisse échapper aucune occasion de les critiquer.--La plupart de ces reproches ne manquent ni de malice ni de fondement; ils se résument presque tous dans les observations suivantes: «C'est un joug bien pesant que l'égalité: pour satisfaire aux exigences de tous, on est soumis à des gênes intolérables. Chacun paie de ses affections, de ses goûts, de ses penchants, de son indépendance, le bénéfice fractionnel que l'association lui a accordé.--On achète bien cher la liberté collective quand on la paie par l'esclavage individuel. Ici le riche est toujours opprimé par le pauvre et refoulé par la jalousie des masses. Ainsi la liberté est sacrifiée à l'égalité, l'égalité immolée à la liberté; ce qui s'appelle être égaux et libres. Dans ce pays, il faut marcher au pas de tout le monde, vivre de la vie de tout le monde Au théâtre, en voyage, à l'auberge, chez soi, l'esclavage est général, inévitable: tous les actes de la vie sont collectifs.»

Aussi avec quelle joie madame la comtesse Merlin quitta ce pays où elle n'attendait rien, où elle n'etait attendue de personne, pour se rendre dans sa chère patrie, qu'elle n'avait pas revue depuis bien des années, et où tant de coeurs battaient à son approche d'espérance et de bonheur! Au lieu des odeurs infectes de la graisse fondue, du gaz et du bitume, qu'il lui tardait de respirer d'air tiède et amoureux des tropiques, cet air de vie et d'enthousiasme, rempli de molles et douces voluptés!» Avec, quels regards avides elle contemplait cette végétation unique dont elle nous a fait une si belle description! «Des rosées abondantes, des pluies réglées, à de certaines époques de l'année, la chaleur douce et constante de l'atmosphère, une couche végétale pure, et dont l'épaisseur considérable s'alimente encore des dépouillés que laissent les forêts primitives, donnent à la végétation de cette île une vigueur et une puissance merveilleuses; le sol même suffit pas à la contenir. Une quantité immense de plantes envahissent l'air et y cherchent la vie et l'expansion que leur refuse la terre, trop chargée de ses produits. A peine échappées de leur berceau, flexibles, ondoyantes, elles s'élancent d'arbre en arbre, du rocher en rocher; elles montent et descendent sur les murs, sur les toits des maisons; les corolles ouvertes, elles cherchent l'action bienfaisante du soleil, et leurs feuilles exubérantes s'épanouissent au souffle de la brise. Une multitude de plantes parasites, douces d'une force vitale prodigieuse, s'élèvent jusqu'à la coupole des arbres; et là, se jouant au milieu de leurs riches panaches, suspendues avec grâce sur ces colosses de nos forêts, elles balancent leurs fleurs délicates et flexibles au milieu des branches mobiles et gigantesques. En Europe les fleurs rampent, ici elles s'élèvent et volent comme des oiseaux, comme des mouches dorées dans des jardins aériens! Eh bien! cette île si belle dans toutes ses parties, où les volcans, les tremblements de terre, les animaux venimeux sont inconnus, où le plus beau ciel et une végétation splendide offre ni leurs trésors au premier venu, cette île est aux trois quarts inhabitée.»

Autant les Américains lui avaient paru tristes, ennuyeux et affairés, autant madame la comtesse Merlin trouva ses compatriotes gais, aimables et pour la plupart paresseux.--Elle en trace en diverses lettres des portraits qui doivent les faire aimer. Un volume entier est consacre à la peinture de leur vie, de leurs moeurs et de leurs coutumes, à la ville, dans les campagnes environnantes, dans les montagnes de l'intérieur de l'île. Parmi les lettres qui nous semblent mériter des éloges sans restriction, nous citerons celles qui peuvent s'intituler: _les Guajiros, la Mort à la Havane, les Deux Veillées, les Femmes havanaises, et la Vuelta abajo_. Les Guajiros, ou paysans montagnards, ont inspiré à madame la comtesse Merlin le chapitre le plus remarquable de son ouvrage.

La partie sérieuse de la Havane est beaucoup trop longue. Madame la comtesse Merlin y a sans doute réuni une foule de documents curieux ou d'idées utiles dont elle à obtenu la communication; mais, si intéressantes qu'elles soient, des dissertations historiques, législatives, judiciaires, politiques, économiques, statistiques, seront toujours déplacées dans un ouvrage où la sensation et le sentiment l'emportent naturellement sur la connaissance. Ici, à l'histoire de Cuba, madame la comtesse Merlin ajoute la biographie de Las Casas; la, un traité théorique et pratique sur l'esclavage précède un essai pratique sur l'état actuel des lois et l'administration de la justice. Enfin le gouvernement, l'agriculture, l'éducation, le commerce, les rapports de la métropole avec la colonie, la question des races, etc., tels sont les sujets de cinq lettres adressées à MM. de Golbéry, Gentien de Dissay, Decazes, Rothschild et Martinez de la Rosa.

Malgré ces défauts, _la Havane_ offre une lecture aussi agréable qu'instructive. Nous regrettons que le défaut d'espace et la nature même de ce bulletin ne nous permettent pas d'en citer quelques fragments. Nous terminerons seulement cette sèche et rapide analyse par la phrase suivante, empruntée à la lettre sur le tabac: «Lorsque vous cheminez, à pas lents, aspirant avec délice un de ces certains cigares de la _Reina_ que vous connaissez si bien, savourant en vrai gourmet son parfum et admirant son aptitude à prendre feu et à le conserver, sachez-le, et ne vous étonnez plus de, rien, ce cigare, ardent et moelleux à la fois, a été... vous le dirai-je? mais oui, un historien doit tout dire, il a été, comme tous ceux que vous fumez, roulé, oui, roulé sur la cuisse non voilée d'une de nos filles de campagne appelées Guajiras.»

Ad. J.

_L'Art de Fumer, ou la Pipe et le Cigare_, poème en trois chants, suivi de notes; par BARTHÉLÉMY. In-8.--Paris, _Lallemand-Lépine_, rue Richelieu, 52; _Martinon_, rue du Coq, 4; _Paul Masgana_, galerie de l'Odéon, 12.

M. Barthélémy est toujours le poète qui manie la langue en maître, et sait la rendre souple à l'exigence de sa pensée; mais sa pensée elle-même est tombée, des hauteurs où elle rencontra autrefois l'épopée napoléonienne, dans les bas-fonds où le poète Regnier trouvait ces vers qui firent dire à Boileau:

Heureux si ses écrits, craints du chaste lecteur, Ne se semaient des lieux où fréquentait l'auteur.

M. Barthélémy a répudié la succession du satirique Gilbert pour celle du poète Autreau, auteur d'une pièce de vers sur une maladie dont le nom ne se prononce pas en bonne compagnie.

Il faut plaindre M. Barthélémy, car sa chute est celle d'un esprit plein de verre et d'originalité. On retrouve encore dans le poème que nous annonçons la plupart des qualités qui firent de lui un poète populaire. _L'Art de Fumer_ aura plus d'une édition; on l'apprendra par coeur dans les estaminets. C'est la désormais que M. Barthélémy veut trouver des applaudissements dignes de lui.

J'installe devant moi, bravant le décorum, Ou la cruche flamande, ou quelque grog au rhum; Il faut que Cuba le divin narcotique Charge de bleus flocons mon divan poétique.