L'Illustration, No. 0055, 16 Mars 1844

Part 6

Chapter 63,808 wordsPublic domain

Achille rentra lui-même quelques minutes après, et se remit à table.--Puis on sonna, et ce fut à mon tour de passer dans le cabinet, devenu une sorte de confessionnal; mon parent venait répondre à mon invitation.

«Tenez-vous prêt, lui dis-je, à payer ce soir; mais faites entendre, en vous retirant, un refus formel; accompagnez-le, si vous voulez, des reproches les plus durs; traitez-moi comme le ferait le plus féroce des créanciers envers le débiteur le plus abandonné. Souffrez aussi que je vous accuse de cruauté, et que je vous baptise des noms les plus usités entre un débiteur malheureux, et un créancier impitoyable. Je n'irai pas trop loin; mais je vous enverrai au diable. Cela vous va-t-il, mon cher cousin?

--Entre parents, répondit-il, on se doit bien cela; tu peux même me jeter à la porte, pourvu que tu ne me pousses pas trop fort; car je souffre aujourd'hui de mon rhumatisme, et j'ai pris, pour venir, un cabriolet à tes frais.»

Ce bon parent me toucha jusqu'au fond du coeur, et cette petite scène fut jouée avec une habileté digne de servir de modèle à tous les Frontins de la comédie.

Après avoir expédié mon cousin avec grand bruit et force injustes, suivant le programme, je revins dans la salle à manger, en disant au garde du commerce;

«N'alternons pas plus longtemps, monsieur, parlons; je ne puis compter sur l'homme que je viens de mettre à la porte; c'est un coeur de bronze, et je renie sa parenté.

--Un instant s'écria mon ami Achille; voyons, rentrons dans le cabinet et causons.»

Charlotte me regardait, pendant cette nouvelle scène, avec un air d'étonnement; je saisis adroitement l'occasion de lui faire de l'oeil un signe qui disait: soyez tranquille.

A peine rentré, j'ai, dit Achille, la moitié de la somme.

--Moi je n'ai rien.

--Eh bien! fais-moi ton billet de la moitié; je le ferai prendre à ma protectrice pour qu'elle fournisse la somme entière. C'est une vieille dame qui me veut du bien; elle fera cela pour moi.

--Je ne veux rien faire, si ce n'est me laisser conduire en prison. Je suis furieux de m'être adressé à un mauvais parent; c'est à toi que je dois cet affront. Encore un coup, partons.»

En disant ces mots je sonnai et renouvelai la demande d'être conduit à Clichy.

Achille alors prit à part le garde du commerce, et s'entretint une minute avec lui dans l'embrasure de la croisée. Celui-ci aussitôt; «Je m'en rapporte à la parole de monsieur, et le prends sur moi de vous mettre en liberté. Voilà les pièces: quinze cents francs de capital, trois cents francs de protêt et de jugement, deux cents francs de frais d'arrestation; vous ajouterez vingt francs pour le déjeuner, ce sera le pourboire de mes employés.»

Il n'y avait qu'une manière d'expliquer cette confiance: je compris qu'Achille avait payé. Il prit les papiers avec une humeur dont je vis bien que j'étais l'objet, et il sortit sans m'inviter à la suivre et sans m'attendre.

Dès qu'il fut parti, je racontai au garde du commerce que j'étais en mesure de payer, mais que j'avais joué une comédie en faisant mine de vouloir aller en prison, afin d'obliger mon ami à s'exécuter, sachant que si j'eusse acquitté tout ou partie de cette dette, je n'aurais jamais revu mon débiteur ni le montant de ma créance.

«Jeune homme, me dit mon hôte, quelle est votre profession?

--Avocat.

--Avocat! fi donc! il faut vous faire huissier!

--Monsieur, lui dis-je, mon père le fut en province pendant trente ans.

--Vous ne le serez que dix ans à Paris, et votre fortune est faite. Avez-vous de l'argent?

--J'ai quarante mille francs, le reste de l'héritage paternel.

--Je vous en prêterai autant, et vous achèterez un office; nous ferons des affaires ensemble, puis vous vous marierez.

--Monsieur, lui dis-je, je me marierai auparavant, si vous voulez bien accueillir ma demande, c'est une affaire qui pourrait se conclure sans sortir d'ici. J'aime mademoiselle Charlotte.»

Au bout d'un quart d'heure d'explication, tout était fini. Huit jours après, j'étais l'époux de Charlotte, et acquéreur d'un office d'huissier près les cours et tribunaux de Paris.

En 1844 au moment où je recueille ce souvenir encore récent, je suis à la veille de me retirer des affaires, comme on dit, et d'aller vivre à Batignolles avec ma femme, qui m'a donné deux fils et qui m'en promet un troisième. Le ciel m'a béni; je lui demande la même faveur pour ma postérité.

Quant à mon ami Achille, il cherche, à l'heure qu'il est, à se faire enlever par une riche veuve, et, de temps en temps, il monte en omnibus pour y rencontrer des héritières.--Il mourra gamin.

P. de K.

Améliorations des Voies Publiques.

Dans notre précédent article sur les nouveaux percements de rues projetées ou en cours d'exécution dans Paris, nous avons établi une distinction nécessaire entre les projets qui n'ont pour but que la mise en valeur de terrains jusqu'alors improductifs, et ceux qui satisfont à un besoin réel de circulation. Les premiers sont habituellement le fruit de spéculations particulières; les autres répondent surtout à l'intérêt général.

Malheureusement nous n'avons guère à signaler sur la rive gauche de lu Seine que des projets peu importants au point de vue de la circulation.

Cette situation fâcheuse de la rive gauche tient à plusieurs causes. La principale vient de sa constitution même; c'est pour ainsi dire un vice organique, une maladie de naissance. La plupart des quartiers situés de ce côté de la ville, et principalement ceux du 10e arrondissement, se sont établis par un mouvement qui leur était propre et en dehors du système général de la cité. Sur la rive droite, la ville avait déjà triplé son étendue et brisé trois enceintes, qu'elle se renfermait encore, sur la rive gauche, dans les remparts élevés par Philippe-Auguste, et qui avaient soutenu les assauts de Henri IV. A ce moment la cour se transportait à Versailles; la noblesse, qui abandonnait ses demeures féodales, vint se fixer à Paris, et, par une attraction inévitable, construisit ses hôtels le long des routes qui conduisaient à la résidence royale. Alors s'ouvrirent et se bâtirent comme d'un seul jet toutes ces rues parallèles à la Seine également distantes les unes des autres, et dans une direction unique vers la route de Sèvres et de Versailles.

De ce seul fait dérivent toutes les conséquences actuelles. Versailles abandonné et désert a causé la solitude du noble faubourg.

En effet, si l'on examine le plan de la rive gauche, on verra qu'elle ne compte des rires perpendiculaires à la Seine, communiquant avec l'autre rive et rayonnant au centre, que dans les vieux quartiers antérieurs à cette subite extension; les rues Saint-Jacques et de La Harpe, artères du quartier de l'Université; la rue Dauphine, artère du quartier Bussy, dont la rue de Seine forme la limite; au delà, la rue du Lac, ancienne route qui a conservé son activité première, et la rue de Bourgogne, offrent seules un débouché.

L'examen le plus rapide amène donc cette conclusion, que pour ranimer la rive gauche, pour la faire participer au mouvement général de la cité parisienne, il faudrait modifier profondément sa constitution primitive, et rattacher au reste de la cité par les liens d'une circulation commune.

Il est évident que tous les projets de voirie étudiés pour remédier à l'appauvrissement relatif de la rive gauche devraient avoir pour objet de guérir cette infirmité native, et de la relier à la rive droite. C'est évidemment dans ce but, et pour soulager la rue Dauphine, qu'on a successivement étudié les moyens d'élargir et de déboucher la rue de Nevers, et de régulariser les rues de Seine et Mazarine, même au prix des pavillons de l'Institut, qu'il eut fallu abattre.

Les projets n'eussent été que d'une médiocre utilité, tant que la rue de Seine aboutira à la passerelle appelée pont des Arts. La circulation active et réellement profitable aujourd'hui est celle des voitures, et un pont de piétons n'est qu'une insuffisante ressource.

Le projet le mieux conçu qui ait encore été présenté pour ce quartier, à notre connaissance, est celui de M. le comte Léon de Laborde. M. de Laborde propose une grande voie publique qui, partant de Saint-Sulpice, ou du carrefour Sainte-Marguerite, viendrait aboutir sur le quai entre la Monnaie et l'Institut, traverserait la Seine sur un pont à voiture et communiquerait avec la rue Saint-Honoré et les Halles par la place du Louvre et la rue de Poulies, convenablement élargie.

L'exécution de ce projet ne présenterait pas toutes les difficultés que son étendue paraît d'abord indiquer. Une partie du parcours de la nouvelle rue trouve formée par la rue ou plutôt ruelle de l'Echaudé, qu'il suffirait d'élargir. Du côté du quai, l'impasse Conti forme une seconde partie du tracé; il ne resterait donc que le pâté intermédiaire à percer. Au delà de la Seine, la place du Louvre, la rue des Poulies, etc., n'ont besoin que d'être régularisées.

Il semble d'ailleurs que le projet de M. le comte de Laborde se lie heureusement avec ceux qui sont à l'étude pour l'agrandissement de la Monnaie et les améliorations que réclament les bâtiments de l'Institut. Ils doivent se servir mutuellement et se combiner pour arriver à un ensemble qui satisfasse également les besoins de la circulation et l'embellissement des monuments publics.

A notre avis, ce projet mérite l'attention la plus favorable de l'administration. Sans doute le percement du pâté de propriétés particulières compris entre la rue de Seine et la rue Mazarine d'abord, ensuite entre cette dernière rue et l'impasse Conti, puis la construction d'un pont si près du pont Neuf, dans la plus grande largeur de la Seine, donneront lieu à des dépenses considérables; mais l'utilité en est évidente, les résultats en seront immédiats, et nous pensons que les propriétaires de la rive gauche, sentant le besoin qui les presse, viendraient en aide à cette entreprise, dont il paraîtrait que le conseil des bâtiments civil a déjà approuvé les dispositions.

Nouvelles Recherches sur un petit Animal très-curieux (1).

(PREMIER ARTICLE.)

[Note 1: Cet ouvrage est sous presse en ce moment, et sera publié par madame Arthus Bertrand, éditeur, rue Hautefeuille, qui a bien voulu mettre à notre disposition les documents que nous nous sommes empressés de communiquer à nos abonnés.]

L'Académie des Sciences, dans sa séance publique du 26 février de cette année, a décerné à M. Laurent le prix de physiologie expérimentale pour un travail fort ingénieux, et que nous croyons fait pour exciter la curiosité de nos lecteurs; ce travail a pour titre: _Recherches sur l'hydre et la spongille_, vulgairement connues sous le nom de polype ou éponge d'eau douce. Le sujet est propre à étonner les gens du monde; les savants, dont l'attention est depuis un siècle tenue en éveil sur les phénomènes que nous allons décrire, trouveront ici, grâce aux patientes observations de M. Laurent, des solutions pleines d'intérêt. Citons d'abord quelques passages du rapport présenté à l'Académie:

«Il y a justement aujourd'hui cent ans que le monde savant, et plus particulièrement l'Académie des sciences de Paris, émerveillés de la découverte inattendue d'un petit animal presque imperceptible, et en effet jusque-là presque inaperçu, que venait de faite un jeune précepteur des fils du Comte de Bentink, en Hollande, s'occupaient à l'envi, dans toutes les parties de l'Europe, de l'étude des polypes, sujet qui a tant contribué à éclairer plusieurs points importants de la physiologie.--A cette époque, en effet, de 1740, année de la découverte par Trembley, à celle de 1744, où il publia son célèbre traité sous le titre modeste _d'Essai pour servir à l'histoire naturelle des polypes d'eau douce_. Réaumur, aidé de ses amis et confrères Bernard de Jussien et Guettard, s'occupait activement du curieux animal, qu'ils proposèrent de nommer polype en même temps qu'ils en liaient habilement l'histoire à celle de cette classe immense d'êtres qu'un autre Français, Peyssonnel, venait d'enlever au règne végétal, malgré la découverte récente de leurs prétendues fleurs, due au célébré historien de la mer, le comte de Marsigli.--En Angleterre, Folkes, le duc de Richemond, H. Miles, Backer, président ou membres de la Société royale; en Suisse, Bonnet; en Hollande même, Allamand, Lionnet, le comte de Bentink, répétaient souvent en public, devant la cour et la ville, comme Réaumur, par exemple, sur des sujets d'abord envoyés par Trembley lui-même, et trouvés ensuite partout, grâce aux renseignements fournis par lui, les expériences véritablement encore extraordinaires aujourd'hui, par lesquelles était constate qu'un être organisé, dépourvu d'yeux, pouvait se diriger vers la lumière, chercher à atteindre une proie qu'il ne voyait pas, et semblait n'être qu'un estomac avec un seul orifice pourvu de filaments ou de bras préhenseurs, pouvant être retourné comme un doigt de gant, sans cesser d'exercer ses fonctions digestives comme auparavant; susceptible de se reproduire par des bourgeons poussés spontanément, ou par des oeufs libres sortis d'un point quelconque du corps; et enfin, ce qui paraît encore plus extraordinaire, pouvant être coupé, haché, pour ainsi dire, en morceaux, et chaque morceau pouvant donner naissance à un être entièrement semblable à celui dont il provenait, reproduisant ainsi, dans le monde de la réalité, l'histoire fabuleuse de l'hydre de Lerne, d'où l'immense Linné, avec son imagination à la fois si religieuse et si poétique, a tiré le nom d'hydre qu'il a donné à ce genre d'animaux.» Nous passons sous silence tous les détails historiques relatifs à la découverte du polype d'eau douce, qui devait alors exciter si vivement la curiosité du public, puisque le célèbre Fontenelle commence son histoire de l'Académie des Sciences pour 1741, par cette phrase pompeuse: «_L'histoire du phénix qui renaît de ses cendres, toute fabuleuse qu'elle est, n'offre rien de plus merveilleux que la découverte dont nous allons parler._»

Pour faire connaître en peu de mots les causes de l'étonnement que les naturalistes de cette époque durent éprouver en observant pour la première fois l'hydre, laissons encore parler le savant rapporteur:

«Il ne faut cependant pas croire, et tout penseur qui connaît un peu la nature de l'homme n'en sera pas étonné, qu'une découverte aussi remarquable, aussi inattendue, aussi contradictoire avec l'état de la science d'alors, fut acceptée sans contradiction, sans contrôle. Loin de là; et son auteur même crut quelque temps que ce pouvait être une plante, une sensitive encore plus sensible que la mimosa, si ingénieusement nommée _pudica_ par Linné.

«Mais l'année 1744 n'était pas écoulée, que l'histoire des polypes d'eau douce était exposée, développée de la manière à la fois la plus simple et la plus convaincante, dans un de ces ouvrages restés comme un véritable modèle de finesse dans les procédés d'investigation, de bonne foi dans l'exposition des faits, et je puis ajouter, de vérité et d'habileté dans la manière avec laquelle des objets aussi délicats ont été dessinés et gravés par le célèbre Lionnet.»

La publication de cet ouvrage du célèbre Trembley dut produire un très-grand effet, en raison de ce que cette grande découverte d'un petit animal devenait une mine féconde et inépuisable d'observations et d'expériences curieuses au moyen desquelles l'esprit humain peut soulever quelques coins du voile épais sous lequel s'effectuent les phénomènes les plus simples et les plus mystérieux de la vie. Nous aurons soin de signaler à nos lecteurs cet ordre de phénomènes vers la découverte desquels l'Académie des Sciences de Paris dirige habilement l'industrieuse activité de tous les investigateurs du monde savant, et nous devrons le faire, parce que les découvertes de la science dans le champ des questions les plus ardues ont toujours eu le privilège de piquer vivement la curiosité des gens du monde. Toutefois, ces grandes et belles questions dont l'Académie des Sciences de Paris, par l'organe de l'un de ses membres, signale l'importance et la difficulté, ne pouvaient pas encore être posées ni attaquées avec fruit à l'époque de la découverte de l'animalité de l'hydre et de celle du corail, parce que la science n'avait point encore mis en lumière les points les plus importants de l'étude du développement des êtres doués de la vie. Voici comment le rapporteur de l'Académie s'exprime encore à ce sujet:

«Depuis la publication de l'ouvrage de Trembley et depuis la confirmation de tous les faits curieux qu'il contient, quelquefois même éclaircis et étendus par Pallas, Roesel, Schoeffer, Spallanzani, etc., l'histoire des polypes d'eau douce était presque généralement considérée comme complète et comme ne laissant rien à désirer. En effet, par comparaison surtout avec ce que l'on connaissait du reste de la série animale, on pouvait le croire, du moins sous le rapport de l'histoire naturelle. Cependant il restait un certain nombre de points que Trembley et les naturalistes du dernier siècle ne devaient pas toucher à l'époque où ils observaient, parce que les besoins de la science de la vie ne l'exigeaient point encore, et qui ont dû successivement se présenter au fur et à mesure des progrès de l'histoire des corps organisés; par exemple, les questions sur la structure, la composition anatomique et histologique de l'hydre, c'est-à-dire sur le nombre et la nature des tissus qui constituent ce curieux petit animal, sur les organes qui le forment, sur le nombre et le mode des moyens si variés de reproduction dont il est si richement doté, sur la structure des corps reproducteurs nommés _gemmes_ ou bourgeons et oeufs, et sur les phases du développement; enfin, sur les monstruosités naturelles et artificielles que ces singuliers animaux sont susceptibles de présenter à l'observateur patient et convenablement préparé pour en apprécier l'étiologie.

«Ce sont en effet ces grandes et belles questions, dont je n'ai pas besoin de faire sentir l'importance et la difficulté à l'Académie, que l'auteur des nouvelles recherche sur l'hydre a entrepris de traiter, et sur lesquelles il a lu devant elle une série de Mémoires.» Nous ne suivrons point le rapporteur dans l'examen des détails circonstanciés et nécessaires pour fonder le jugement de l'Académie, et nous nous bornerons à exposer ici les résultats des nouvelles observations faites sur les bourgeons et les boutures qui constituent les deux premiers modes de reproduction de l'hydre ou polype d'eau douce qu'on trouve dans les environs de Paris. Cet animal, quoique dépourvu de sexe se reproduit encore d'une troisième manière, c'est-à-dire par des oeufs très-curieux, dont l'étude succincte sera le sujet d'un nouvel article que nous donnerons prochainement.

_Des bourgeons_.--Trembley et ses successeurs avaient très-bien décrit ce premier mode de reproduction du polype d'eau douce; ils avaient assez bien déterminé les divers points du corps de l'animal sur lesquels poussent les bourgeons; mais ils n'en avaient point rapproché l'étude de celle des boutures, ni de celle des oeufs. Ce rapprochement devait être fait en étudiant sous le microscope, et à divers grossissements, le bourgeon observé dès le premier moment de son apparition. Cette étude, dans laquelle l'investigateur est assujetti à saisir l'instant de l'origine première d'un être vivant produit par bourgeonnement, a pour but de constater si le bourgeon de l'hydre, et de tout autre animal zoophyte, commence, comme le bourgeon d'un végétal, par une petite cellule qui pousse et bourgeonne à la surface ou près de la surface du corps de l'animal. Nous verrons bientôt quels ont été les résultats des recherches dirigées vers ce but. Il nous faut d'abord faire connaître les diverses sortes de bourgeons qui poussent sur le corps de l'hydre, parce qu'il y avait dissidence d'opinions à cet égard, et parce que cette question semble définitivement résolue dans le travail récemment couronné par l'Académie.

Le bourgeonnement se fait toujours au-dessus du niveau de la peau. Quand l'animal, tout petit qu'il est, a été retourné connue un doigt de gant, la peau interne, devenue externe, bourgeonne tout de même. Il n'y a point lieu de distinguer les bourgeons en ceux de la peau du dehors et en ceux de la peau de l'estomac, puisque ces deux peaux et leurs bourgeons, qui sont toujours externes, se ressemblent complètement et sont identiques. Les bourgeons ne se forment jamais sur le pied, ni sur les bras, ni sur les lèvres.

C'est donc seulement le corps de l'hydre qui produit les gemmes ou bourgeons. C'est d'après les divers points de ce corps, et en ayant égard aux causes qui déterminent le bourgeonnement, qu'il convient d'établir trois principales sortes de bourgeons destinés à devenir de nouveaux individus.

Voici comme se fait le développement des bourgeons normaux, c'est-à-dire de ceux qui se forment, à la base du pied, au point, de son union avec le corps. On voit paraître un petit tubercule arrondi qui n'est autre chose qu'un petit cul-de-sac de l'estomac de l'hydre mère; et ce qui prouve que le bourgeon n'est réellement à son origine qu'un renflement de l'estomac de l'animal qui se reproduit, c'est que le bourgeon, qui est, dès son origine, composé, comme la mère, de deux peaux, offre toujours à sa base et dans son intérieur la même couleur que la peau interne de la mère.

L'individu figuré ci-contre avait été coloré, en bleu, et le bourgeon naissant qu'il porte avait la même couleur.

L'auteur des nouvelles recherches sur l'hydre pense que les causes qui déterminent le bourgeonnement normal qui a lieu à la base du pied, sont l'accumulation des molécules nutritives amoncelées sur ce point, et l'irritation de cette partie du corps produite par l'amas de nourriture à l'état moléculaire. Pendant la belle saison, et lorsque l'hydre mange beaucoup, le bourgeonnement est très-rapide; on voit alors le petit tubercule devenir moins large et plus saillant, mais son extrémité libre est encore mousse et arrondie, comme on le voit dans la deuxième figure, qui exprime le deuxième degré du bourgeonnement, ou mieux le deuxième âge du nouvel individu encore sans bras.

Lorsque le bourgeon est un peu plus avancé en âge, on voit poindre à son extrémité des saillies arrondies qui se forment les unes après les autres ou en même temps.

Ces petites éminences s'allongent graduellement et prennent la forme de longs filaments qui sont les bras disposés circulairement autour d'une ouverture qui sera la bouche; pendant que le corps du bourgeon (V. la figure) ainsi que les bras poussent et s'allongent, on peut se convaincre que le corps du jeune animal est un tube qui communique toujours avec l'estomac de sa mère, et que ses bras ont aussi une cavité tubuleuse qui sera plus tard l'estomac de l'individu provenant de ce bourgeon.

Enfin le bourgeonnement est parvenu à son plus haut degré, lorsque le petit, dont les bras sont devenus très-longs et dont la bouche est formée, n'offre plus une couleur aussi foncée dans la partie de son corps qui tient encore à la mère. Cette portion du bourgeon, qui devient plus claire, sera le pied du nouvel individu; plus tard, il se forme peu à peu un rétrécissement sur le point par lequel le bourgeon tient à sa mère, et ce rétrécissement graduel produit enfin la séparation des deux individus. Telle est la marche du développement des bourgeons qui se forment à la base du pied. Une hydre en produit en été un nombre proportionnel à l'abondance de la nourriture et à la vigueur des individus. On ne peut faire, à l'égard de ce nombre, qu'une estimation approximative. Trembley porte ce nombre à une nouvelle génération tous les quatre ou cinq jours, et 20 petits par mois produits par une seule mère; on peut aussi obtenir expérimentalement à la fin de l'automne un nombre assez considérable d'individus produits par bourgeonnement, puisque 30 mères et leur progéniture ont fourni 2,000 individus en novembre.