L'Illustration, No. 0055, 16 Mars 1844
Part 5
Il y a longtemps qu'on l'a dit: il n'y a plus d'enfants; j'ai vu l'autre jour un marmot qui fumait un cigare avec l'aplomb d'un tambour-major; et hier, chez madame de C..., une petite fille de dix ans dansait la polka avec la coquetterie et la vivacité d'une lionne expérimentée; c'est que nous avons aussi des bals d'enfants; pourquoi ces chers petits ne danseraient-ils pas, en effet? La danse sied surtout à leurs fraîches couleurs, à leur vif et limpide regard, à leur humeur rieuse et légère. Quoi! nous voyons des barbes grises et des crânes chauves se donner des passe-temps d'Adonis et de zéphyrs, et nous refuserions cette joie à tous ces chers amours à peine éclos? Le bal d'enfants commence donc à devenir à la mode; il y en a eu plusieurs cet hiver, un chez madame la comtesse de P..., un autre chez la baronne D..., un troisième chez M. le prince de S... Dans ces nuits enfantines, madame de C..., dont nous parlions tout à l'heure, a obtenu le prix de l'élégance et de l'originalité; les billets d'invitation, écrits au nom des deux petites filles de madame de C... anges gracieux et blonds, étaient, ainsi conçus: «Lucile et Armand de C... priant leurs amis et leurs amies A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, X, Y, Z, de leur faire le plaisir de venir passer la soirée chez eux, mardi prochain, 11 mars 1844.
«On est libre d'apporter son papa et sa maman.
«Les bonnes seront déposées dans l'antichambre, pour moucher.
«Il y aura un violon et des confitures.»
Tout l'essaim joyeux est venu. C'étaient bien les plus jolis minois de petites filles qu'on puisse imaginer, et les plus charmants bonshommes qui aient jamais été créés et mis au monde. Le costume était de rigueur. II y en avait de rares et de délicieux, grecs, italiens, du Nord et du Midi, de l'Occident et de l'Orient. Rien de plus piquant que le jeune D... en Cromwell; rien de plus gracieux que mademoiselle A..., âgée de sept ans, en robe et en coiffure à la Ninon. On voyait des Sémiramis de deux pieds et des Louis XIV haut comme ma botte. Le fils du lieutenant général L..., en veste de hussard, relevait alternativement sa terrible moustache, et demandait à boire à papa. Gustave Saint-H..., fraîchement sorti de nourrice, avait chaussé des bottes à l'écuyère, endossé l'uniforme des chasseurs à cheval de la garde impériale; redingote grise et petit chapeau; c'était le chat botté allant à la bataille d'Austerlitz.
Au premier signal de l'orchestre, il fallait voir comme toute cette nation heureuse s'est mise en danse!... Mais tout à coup, je ne sais par quelle subite métamorphose, tous ces enfants n'ont plus été des enfants pour moi: à la taille près, c'étaient les mêmes mines, les mêmes coquetteries, les mêmes fatuités, les mémes jalousies qu'on voit dans nos bals à nous autres grands enfants. Les petites filles regardaient du coin de l'oeil si quelqu'un ne les admirait pas et les petits garçons s'efforçaient d'attirer l'attention de ces demoiselles et d'éloigner les concurrents. Il n'y a plus d'enfants, vous dis-je.
Le souper a été vif et galant. Toute cette ruche bourdonnante s'est jetée sur les sucreries et les gâteaux, et les a pillés comme un parterre, laissant à peine quelques débris; et puis on s'est séparé, emportant la moitié du dessert dans ses poches.
Cette fête laissera de longs souvenirs, et se transmettra de bambins en bambins. Un savant historien, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, se propose d'en consacrer la mémoire dans le _Journal des Enfants_. Mais tout n'est pas rose dans la vie: si les marmots bénissent en général madame C... pour les doux loisirs qu'elle leur a donnés, d'autres lui gardent rancune. On ne fait pas plaisir à dix personnes sans faire de la peine à vingt autres; un ne gagne pas une amitié sans qu'une haine ne pousse aussitôt à côté. C'est ce qui est arrivé à madame de C... pour ce mémorable bal. Elle n'avait invité que des enfants au-dessus de trois ans; tous les enfants au-dessous sont furieux. Madame de C... a soulevé des inimitiés implacables dans le biberon, et le petit Ferdinand B..., quittant tout à coup le sein de sa nourrice, s'est écrié: «Quand je rencontrerai cette madame de C..., je ne la saluerai pas!»
Le goût de la danse va si loin, qu'il gagne jusqu'aux quadrupèdes. Plusieurs journaux ont publié des détails sur un bal de l'espèce animale donné chez madame la duchesse de ***. Faut-il nommer les choses par leur nom? ce bal était un bal... un bal... de chiens! Madame la duchesse de ***, qui a des fantaisies canines très-prononcées, a mis son salon à la disposition de tous les griffons, épagneuls et king's-Charles de sa connaissance. Il va sans dire que les petits chiens de madame la duchesse en ont fait les honneurs. Les invitations avaient été envoyées en leur nom. On dit que, de mémoire de chien, on n'a vu une société plus nombreuse et mieux choisie. On entrait à quatre pattes et l'on dansait sur deux. Le griffon de madame de N..., paré, musqué, poudré, ciré, a ravi tous les coeurs par la grâce de sa danse; la levrette de la marquise Z... a obtenu les honneurs d'un aboiement général.
Le lendemain, on a pu lire sur les grands murs de la ville l'avis suivant: 500 fr. de récompense à qui rapportera rue de la Paix, numéro..., un grillon couleur de feu, portant au cou une faveur rose... Sans doute c'est un danseur qui, en sortant du bal de madame la duchesse de ***, aura laissé sa raison au fond de sa pâtée, et se sera perdu en route.
Cinq cents francs pour un griffon! Et si un pauvre homme, mourant de faim, allait tendre la main par là, cette âme si sensible lui dirait probablement: «Passe ton chemin, je n'ai pas de monnaie!»
Ducros a paru devant ses juges: un arrêt de mort vient de frapper ce criminel de vingt ans. Les détails du procès attristent l'âme. On ne saurait sans horreur songer à tant de sang-froid dans un crime si grand et dans un âge si voisin de l'adolescence. Ducros a dit, des mots d'une naïveté effroyable, celui-ci, par exemple: «Je m'étais présenté deux fois chez madame veuve Sénepart, sans avoir le plaisir de la rencontrer; la troisième fois j'ai été plus heureux.»--Cette troisième fois, Ducros étrangla la malheureuse femme.--Après avoir assassiné la mère, il va chez le fils, auquel il tend la main; puis il fait sauter les petits-fils sur ses genoux. «J'ai joué avec eux toute la soirée, et je leur ai fait des cocottes.» En quittant ces pauvres innocents enfants, Ducros, pour finir sa soirée, entre dans un spectacle, non pas au boulevard du Temple, où il aurait pu trouver du moins de sombres drames, en rapport avec sa conscience, mais au théâtre des Variétés, où il assiste à une pièce bouffonne? «J'éprouvais le besoin de me distraire et de m'égayer un peu,» a-t-il dit.--Ducros s'est pourvu en cassation contre l'arrêt qui le condamne.
On connaît l'accident arrivé l'autre jour à M. Habeneck, le célèbre violoniste et chef d'orchestre de l'Académie de Musique. Dimanche dernier. M. Habeneck, au moment d'aller diriger le dernier concert du Conservatoire, fit une chute dans les coulisses de l'Opéra. La chute fut rude, et quand on releva M. Habeneck, on s'aperçut qu'il avait le bras cassé. Cependant il était attendu; l'heure s'avançait: point d'Habeneck; le public commençait à s'impatienter. Un homme s'avançant sur l'estrade,--c'était Trévot le chanteur,--fit les trois saluts d'usage, et s'exprima en ces termes: «Messieurs, je suis chargé de vous prévenir d'un accident grave: M. Habeneck ne paraîtra pas aujourd'hui; il vient de tomber à l'Opéra et de se faire une _luxure_.» Voilà donc ce pauvre Habeneck atteint et convaincu de luxure. En revanche, si M. Trévot est jamais chargé d'annoncer un fait d'incontinence, il ne manquera pas de le traiter de luxation, pour rétablir l'équilibre.
Une Vocation.
ESQUISSE DE MOEURS ARABES.
Pendant l'été de 1839, j'avais pris l'habitude d'aller chaque jour me promener aux Tuileries. Je venais de terminer mon droit et de me faire inscrire au stage des avocats à la cour royale de Paris, beau titre qui m'obligeait à descendre du cinquième, où j'habitais depuis quatre ans, au troisième étage, qui est l'extrême échelon, suivant l'ordonnance, et qu'on permet à ceux qui ne peuvent pas descendre au premier.
J'allais tous les matins, de dix heures à deux heures, promener ma robe noire au palais, attendant des clients qui ne venaient jamais, si ce n'est, quand, me trouvant à la police correctionnelle, M. le président, voyant un de ces pauvres délaissés qui n'ont pas même un ami pour leur procurer la parole économique d'un avocat stagiaire, faisait appel à mon dévouement par ces paroles: «Maître Rigaud, présentez la défense du prévenu.» J'étais fier de me voir connu du président, et d'entendre proclamer mon nom en présence d'une centaine de malheureux qui viennent là sous prétexte de réaliser le voeu de la loi sur la publicité des débats judiciaires, l'hiver pour se chauffer, l'été pour ne rien faire, en tout temps pour méditer sur le sens de ces vers d'Horace qu'ils n'ont jamais lus:
Raro antecedentem scelestum Deseruit pede poena claudo.
Ce qui n'a jamais empêché de voler des mouchoirs jusque dans l'enceinte du tribunal, et des tabatières dans la poche de _Messieurs_.
Donc, j'étais un homme de loisir. Quand j'avais suffisamment suivi mon cours d'éloquence à la sixième chambre, ayant encore deux heures à tuer jusqu'au dîner, je me rendais aux Tuileries après avoir fait un peu de toilette, c'est-à-dire chaussé mes bottes vernies et mis un faux col.
A force de tourner sur moi-même dans les longues allées, regardant toutes les femmes, voulant être regardé par toutes et remarqué au moins par une seule, je jetai mon dévolu sur une jeune personne qui venait comme moi à cette promenade, en compagnie d'une autre jeune dame, sa soeur, à ce que j'imaginai, et de deux enfants qui jouaient à l'entour, tandis que les deux dames, tout en causant, s'occupaient de petits travaux de broderie ou de tapisserie.
Toutes les deux étaient jolies; la plus jeune surtout était une petite brune dont la mine éveillée faisait retourner plus d'un passant. Pour moi, je commençai à la regarder avec une expression d'admiration sentimentale qui parut ne lui être pas désagréable. Au lieu de faire le tour de la grande allée, je n'allai d'abord qu'à la moitié, puis je raccourcis chaque fois la ligne, puis enfin je tournai dans un espace de vingt mètres dont ma beauté occupait le point central.
Il y a une vieille comparaison de l'oiseau de proie tournoyant en spirale sur l'innocente colombe qu'il fascine de son regard en attendant qu'il la saisisse dans sa serre assassine: je n'en use pas.--Mes intentions d'ailleurs n'étaient pas si féroces; et quant à ma proie, c'était en effet une douce colombe, mais je ne devais pas la saisir ce jour-lâ.
Ce manège dura trois mois sans autre incident que ces petits événements assez ridicules que je rappelle ici à ceux qui ont joué le même jeu dans les mêmes circonstances: tantôt un des enfants me poussait son cerceau dans les jambes, tantôt c'était la petite fille qui me lançait son volant à travers la figure; quelquefois le plus jeune des deux se laissait choir en courant, et moi de le ramasser et de le reconduire à sa mère, qui me remerciait, tandis que la jeune fille me regardait en rougissant, ce que je prenais pour une marque certaine de l'effet produit sur son coeur par la persévérance de mes évolutions amoureuses. Je pensais aussi que les grâces de ma personne n'avaient pas nui à la chose, car je devenais de jour en jour plus soigneux de ma toilette. Je conserve les mémoires de ma blanchisseuse de ce temps-là, comme souvenir d'un luxe qui étonnerait les lions du concert Vivienne.
L'été se passa ainsi sans que j'eusse pu apprendre de mon objet autre chose, si ce n'est qu'elle était la soeur de la jeune dame qui l'accompagnait, et par conséquent la tante des deux marmots. C'est par le babil de l'un de ces enfants, attiré un jour à l'appât d'un son de plaisirs, que je fus confirmé dans mon premier soupçon à cet égard; ce fut pareillement de la bouche de cet innocent que j'appris son nom; elle se nommait Charlotte. En rentrant chez moi je relus la traduction de Werther; je me trouvai aussi amoureux que ce sensible Allemand; je me promis d'être aussi entreprenant et moins généreux. Le lendemain je ne la revis pas ni les jours suivants, et j'en rêvai jusqu'à ce qu'enfin, ayant désespéré de la retrouver jamais, je cherchai d'autres distractions.
Voici le moment de dire que j'avais un confident: c'était un jeune homme de mon âge, qu'on voit encore aujourd'hui dans tous les lieux publics où l'on entre sans payer, un garçon d'une taille assez élégante, vêtu avec une recherche que je prenais alors pour un air d'opulence.--Toutefois je remarquai en lui, dès ce temps-là, certaines habitudes d'ordre qui me donnèrent à penser; mais je ne m'arrêtais à mes réflexions que pour les tourner à la louange de mon ami: esprit rangé, disais-je, qui ne donne à son luxe et à ses plaisirs que ce qui leur suffit, sans rien ménager de ce qui peut éblouir les autres.--Il s'appelait Achille de Bontemps, et se vantait de courir les bonnes fortunes dans le plus beau monde du faubourg Saint-Germain, ce qui ne l'empêchait pas de dîner avec moi chez un restaurateur à trente-deux sous, et de porter des gants à vingt-neuf, encore les porta-t-il dans sa poche, soigneusement enveloppés de papier, plus souvent qu'à ses mains, habituellement cachées dans les goussets de son pantalon; ses gants reparaissaient toujours à propos, et alors il les étalait avec grâce sur sa poitrine, en engageant son pouce dans l'entournure de son gilet, mettant à découvert, tout ce qu'on peut voir de la chemise: une pièce de fine toile de Hollande bâtie sur un corps de calicot à 1 franc le mètre.
Tel était, au physique, mon ami Achille de Bontemps. Je lui avais parlé de ma passion, et je crois même que, poussé par ses hâbleries, je lui avais dit, non pas toute la vérité, mais plus que la vérité.--Cette confiance réciproque nous avait liés d'une étroite amitié, tellement qu'il ne se passait guère de jours sans que mon ami Achille ne vînt chercher son ami Rigaud, ou réciproquement.
Suivant la coutume de ses pareils, mon ami m'entretenait volontiers de sa fortune présente, et surtout de ses magnifiques espérances dans l'héritage paternel. Sur ce point aussi je ne voulais point paraître inférieur à mon compagnon, et je me donnais comme lui des airs de capitaliste. Il savait que pour l'instant je vivais sur un petit capital placé chez un de mes parents, commerçant aisé de la rue Chapon, fort connu dans les départements par les applications industrielles que son génie inventif a trouvées dans l'emploi du caoutchouc.
--Il vint, je parle d'Achille, me trouver un matin, et me saluant d'une poignée de main plus vive qu'à l'ordinaire.
«Mon cher Rigaud; me dit-il, je vais te demander un service: j'ai ici une lettre de change de 1,300 fr., bonne valeur dont j'aurais besoin de toucher le montant. Le souscripteur est excellent et je l'endosse: deux bonnes signatures. Ton parent sait que la tienne est meilleure que celle de Rothschild.»
--J'étais flatté du compliment. «--D'ailleurs, poursuivit Achille, il est nanti d'avance, ton parent, puisqu'il est dépositaire de ta fortune.--» Ta fortune! je me pavanais comme un millionnaire.--«Cela doit aller tout seul, ajouta-t-il; j'attendrai ce soir mes fonds au passage des Panoramas.
--J'y serai,» lui répondis-je.
J'étais si sûr de la ponctualité d'Achille, le considérant comme un capitaliste, que j'oubliai en cet instant une recommandation de mon respectable père, mort, il y a quelques années, en exercice d'une charge d'huissier à Châteauroux.
«Mon cher Polycarpe, c'est mon petit nom, mon cher Polycarpe, me disait mon père, ne signe jamais de lettres de change, n'endosse jamais de lettres de change. Tous les malheurs de la jeunesse viennent de la lettre de change.»
J'endossai celle de mon ami.
J'arrive tout de suite à l'échéance, passant, sous silence trois mois de ma vie paresseuse et dissipée.--C'est, dommage: car ces trois mois furent du bon temps dont on se souvient peut-être encore entre la rue d'Antin et la rue Grange-Batelière, et depuis le passage de l'Opéra jusqu'au Palais-Royal.
La valeur, comme disait Achille, la valeur ne fut point payée. Le souscripteur était, je crois, un être imaginaire; je n'ai jamais, en tout cas, trouvé sa trace. Achille devait rembourser, il n'en fit rien. Le billet me fut présenté; je n'étais pas en fonds; mon parent le remboursa, et vint me trouver pour m'apprendre que j'étais débité, pardon de ce style de partie double, débité du montant du remboursement, il ajouta à cette déclaration financière quelques reproches et des conseils dont l'intention était trop bonne pour que je lui fisse remarquer que j'avais pensé tout ce qu'il pouvait me dire avant qu'il eût ouvert la bouche.
«Eh bien! lui dis-je par une inspiration qui ne vient qu'aux prédestinés, faites protester l'effet, obtenez un jugement contre le souscripteur et les endosseurs. Envoyez-moi à Clichy, pourvu que mon ami y soit envoyé avec moi; j'ai mon idée.»
Je crois que je fus compris par le fabricant en caoutchouc, car le soir même le billet était protesté, et huit jours après, le jugement signifié; huit jours plus tard, un fiacre s'arrêtait à ma porte, et comme je sortais pour me rendre au palais, deux hommes m'arrêtèrent, m'engageant à monter dans le fiacre. J'y trouvai mon ami Achille sous la garde d'un troisième personnage dont la figure était encore moins avenante que la face des deux premiers.
«Comment, me dit mon ami, ton parent a l'infamie de nous faire arrêter? Cet homme-là n'a donc pas de coeur?
--Que veux-tu, lui dis-je, il ne me doit plus rien, mes fonds étaient épuisés avant l'échéance, et je suis traité comme un parent insolvable.
--Dis-tu vrai? Est-ce que nous allons coucher à Clichy? Ce serait une trahison de ta part.»
Il disait cela si naturellement que je ne doutai pas de sa parfaite bonne foi. Selon lui, j'étais le traître, et il ne lui venait pas à l'esprit qu'il y avait au moins un traître avant moi, en ne comptant pas le souscripteur du billet.
Au lieu de répondre à mon ami, je dis au garde du commerce et à ses acolytes de nous conduire droit à la prison. Mon sang-froid imposa à mon compagnon.
«Ne pourrions-nous pas nous faire conduire ailleurs, sous la garde de ces messieurs, afin d'aviser ensemble au moyen de payer?»
C'est Achille qui parlait ainsi.
«Pardon, monsieur, répondit le ministre de la loi commerciale, vous pouvez venir chez moi, et si vous trouvez les fonds avant deux heures (il était dix heures), vous serez libres.
--Eh bien! conduisez-nous chez vous.»
J'étais impassible et ne prenais aucune part à cette négociation.
Nous fûmes en effet conduits chez le garde du commerce, et le fiacre s'arrêta bientôt devant une maison de mauvaise apparence; au fond d'une allée obscure, un escalier à peine éclairé nous mena au deuxième étage. Nous traversâmes un appartement encombré de meubles de tous les styles et de toutes les paroisses. On nous fit entrer dans le cabinet du maître.
«Arrangez-vous ensemble, messieurs, nous dit-il, entendez-vous; trouvez le moyen de payer, ou dans quatre heures nous partons.»
Nous voici seuls. «Eh bien! dit Achille, rompant le premier le silence, qu'allons-nous faire?
--Rien. Il me semble que nous faisons ici une station inutile.
--Comment! tu veux aller à Clichy? finis donc.
--Je t'assure que j'y suis décidé.
--Voyons, tâche de trouver la moitié de la somme, je trouverai peut-être l'autre.»
C'est là que j'attendais mon homme.
«Cherchons donc, je le veux bien; mais je n'ai pas d'espoir.»
Nous fîmes venir les deux acolytes du garde du commerce et les envoyâmes chacun de son côté appeler, l'un une dame de la connaissance d'Achille, l'autre mon cousin le négociant.
Quand ils furent partis, «As-tu déjeuné, me dit mon compagnon. Ces drôles-là m'ont saisi à jeun; il n'en faut pas davantage pour vous donner la jaunisse.»
J'avais déjeuné, mais légèrement, de pain et de beurre avec une tasse de thé que je préparais moi-même tous les matins avant de sortir.
«Monsieur, dit Achille en ouvrant la porte du cabinet pour appeler le maître, serait-il possible d'avoir à déjeuner?
--Voulez-vous, répondit-il, partager le déjeuner de ma famille? Nous allons nous mettre à table.
--Ma famille! qu'en dis-tu Polycarpe? dit Achille en se tournant vers moi, ces brigands-là ont une famille; veux-tu voir la famille?» Et sans attendre ma réponse, «Volontiers, monsieur, vous êtes bien aimable.»
Il sort du cabinet et je le suis en faisant rapidement cette réflexion que le déjeuner serait porté sur la note des frais d'arrestation et qu'il faut prendre ce que Dieu nous envoie.
On nous introduit dans la salle à manger. Quelle fut ma surprise! deux dames et deux enfants étaient déjà autour de la table. C'étaient les dames et les enfants des Tuileries, c'était ma Charlotte.--Je rougis jusqu'au blanc des yeux de me retrouver en présence de ma conquête dans une circonstance si pitoyable. Elle sembla elle-même interdite ainsi que sa soeur, du moins je crus remarquer sa confusion. Les enfants me reconnurent, et tous les deux ensemble:
«Tiens, c'est le monsieur qui nous a donné des plaisirs!» Le garde du commerce, qui nous gardait à vue en l'absence de ses deux estafiers, s'était pourtant absenté une minute, et par conséquent il n'assistait pas à cette reconnaissance.
Dès qu'il fut rentré, on se mit à table, et l'on commença à officier dans un silence interrompu seulement par le bruit des fourchettes et des mâchoires. Tout à coup mon ami Achille rompit le silence en disant:
«Il parait que mon ami Rigaud est ici en pays de connaissance?
--Comment cela?» dit le maître de la maison.
Les dames rougissaient.
«Effectivement, dis-je, j'ai eu le plaisir de rencontrer ces dames quelque part.
--Aux Tuileries, n'est ce pas, monsieur, interrompit la soeur de Charlotte, comme si elle eût redouté le soupçon de son époux.
--Oui, madame, aux Tuileries, l'été dernier.»
Achille comprit tout de suite que c'était l'aventure que je lui avais contée; et comme je l'avais extraordinairement amplifiée, je craignais qu'il n'abusât de ma confidence pour prendre avantage sur moi dans la partie dont l'enjeu était le paiement de la lettre de change.
Effectivement, il se mit à faire des allusions à ces sortes de rencontres fortuites, regardant alternativement les deux femmes et moi de manière à me rendre toute contenance pénible. Heureusement ses habitudes de hâbleur l'amenèrent à parler de lui-même, et il nous conta qu'il avait failli épouser une Anglaise millionnaire pour lui avoir donné la main comme elle montait dans un omnibus.
On l'appela en ce moment, et le garde du commerce le conduisit dans son cabinet, où l'attendait la dame qu'il avait fait prévenir. En même temps la soeur de Charlotte allait dire deux mots à sa servante, et je me trouvai seul avec ma belle.
«Mademoiselle, lui dis-je, vous êtes peut-être étonnée de me voir ici!
--Monsieur, dit la jeune fille, je soupçonne que c'est une plaisanterie, et que votre arrestation n'est qu'un prétexte...»
Je saisis rapidement le sens de cette méprise,
«C'est vrai, lui dis-je, je me suis fait arrêter pour avoir le droit d'arriver jusqu'ici; je vous aime, Charlotte, et j'ose vous le dire.
--Je le savais,» dit-elle avec une simplicité qui me parut sublime.
Sa soeur parut en ce moment, et l'aîné des enfants, frappé de la vivacité de notre court dialogue, se prit à dire:
«Ma tante est drôle avec ce monsieur-là; ils se disent des choses..,
--Tais-toi, Frédéric,» dit la maman, qui entendait son mari rentrer, l'un de ses sbires étant de retour et ayant repris son poste de geôlier.