L'Illustration, No. 0055, 16 Mars 1844
Part 4
Mark ne montra pas plus de malaise que si on le lui eût recommandé connue de l'ambroisie, et donnant le bras au pauvre homme, il lui expliqua, chemin faisant, la nature de leur achat, et s'enquit de la position de leur logement futur. C'était tout contre sa hutte, dit l'habitant d'Eden, si près, qu'il avait pris la liberté d'y emmagasiner un peu de mais. Il pria ses nouveaux voisins de l'excuser pour cette nuit, promettant de tâcher de débarrasser leur maison dès le lendemain. Il leur donna ensuite à entendre, par manière de conversation, et comme un petit commérage local, que c'était lui qui, de ses propres mains, avait enterré le dernier propriétaire, information qui n'altéra pas davantage la sérénité de Mark.
Bref le colon les introduisit dans une misérable loge construite de troncs d'arbres à peine équarris, qui, la porte étant, dès longtemps enlevée, ouvrait en plein sur ce paysage désolé et sur la noire nuit. Sauf le tas de grain déjà mentionné, la hutte était parfaitement vide. Cependant les nouveaux venus avaient laissé leur malle sur la plage, et le voisin leur donna, en guise de chandelle, une espèce de torche que Mark s'empressa de planter au milieu du foyer.
Déclarant alors que la maison avait «un air tout à fait confortable,» il se hâta d'entraîner Martin jusqu'à la grève, le priant de l'aider à rapporter leur malle. En allant et en revenant, il parlait, parlait sans relâche, s'efforçant d'infuser dans l'âme de son compagnon quelque vague idée qu'au fond ils étaient arrivés sous les plus favorables auspices.
Mais plus d'un homme qui, sous l'empire de la passion, dans l'ardeur de la vengeance, tiendrait ferme en sa maison démantelée, a vu s'évanouir son courage à la chute d'un château bâti en l'air; lorsque la hutte reçut ses propriétaires pour la seconde fois, Martin se jeta le visage contre terre et fondit en larmes.
«Pour l'amour du ciel, monsieur, s'écria Mark en proie à la plus profonde terreur, pas de cela! oh! non, monsieur, tout plutôt tout! Jamais homme, femme, enfant, n'ont tiré et ne tireront secours, fut-ce pour franchir une haie, de leurs soupirs et de leurs larmes; mauvaise besogne, qui ne peut servir à rien pour vous; et pour moi c'est bien pis encore! Il y a de quoi me terrasser tout à plat. C'est la seule chose que je ne puisse supporter; tout plutôt, monsieur, tout au monde! «L'expression terrifiée du visage de Mark, qui s'était arrêté pour parler, tandis qu'à genoux devant la malle il se préparait à l'ouvrir, en disait encore plus que ses paroles.
«Mille et mille fois pardon, mon cher camarade, répliqua Martin, mais c'est plus fort que moi; dussé-je en mourir, je ne puis m'en empêcher!
--Vous me demandez pardon, vous! reprit Mark avec énergie, retrouvant sa bonne humeur ordinaire, et s'empressant de déballer leurs effets. Quoi! c'est le chef de la maison qui demande excuse à la compagnie? tout est donc bouleversé! Il faut qu'il y ait désordre dans la maison de commerce. Il est donc grand temps d'inspecter les écritures et de dresser l'inventaire! nous y voilà; tout en ordre: ici le porc salé; là le biscuit; de ce côté l'eau-de-vie, et qui sent fièrement bon encore! Ah! ah! et notre chaudron étamé; c'est une vraie fortune, que ce chaudron! Voilà les couvertures, et voici notre bonne hache! qu'on dise maintenant que nous n'arrivons pas équipés de toutes pièces! Je me sens cossu comme un cadet de bonne maison parlant pour les Grandes-Indes, et ayant pour père le président-directeur de la compagnie. Il n'y a plus qu'à puiser un peu d'eau dans le courant devant la porte, à mêler le grog,--poursuivit-il, courant dehors et joignant l'action aux paroles,--et voilà le souper servi et pourvu, je dis, de toutes les délicatesses de la saison! Allons, monsieur, nous sommes au complet, prêts à recevoir, prêts à encaisser! Que Dieu nous bénisse, monsieur, ne sommes-nous pas gais, dispos et mieux approvisionnés que larrons en foire?» Il était impossible de ne pas reprendre courage dans la compagnie d'un pareil homme. Martin s'assit par terre, à côté du coffre, tira son couteau, et mangea et but en désespéré.
«A présent, voyez-vous, dit Mark dès qu'ils eurent fini ce repas cordial, je vais, à l'aide de votre couteau et du mien, fixer solidement cette couverture à la porte, ou plutôt à l'endroit où, dans un état de haute civilisation, ladite porte se devrait trouver. Là, voyez si la draperie ne représente pas fort bien? va pour la portière! Actuellement, en poussant la malle tout contre, bouchons l'ouverture en dessous. Est-ce que cela ne fait pas merveille? et pour finir, voilà votre couverture, monsieur, et voici la mienne; et qui nous empêche de passer une bonne nuit?»
En dépit du joyeux préambule, plusieurs heures se succédèrent avant que Mark pût s'endormir. Il s'était roulé dans sa couverture, avait mis sa hache sous sa main, s'était couché en travers du seuil, mais il était trop sur l'éveil, trop inquiet, pour qu'il lui fût possible de fermer les yeux. La nouveauté d'une situation terrible, la crainte d'être surpris par quelque animal rapace, ou par quelque autre dangereux ennemi, une funeste incertitude quant aux moyens de subsistance, l'appréhension d'une mort prochaine, l'immense distance et les mondes d'obstacles qui s'élevaient entre eux et l'Angleterre, n'étaient que de trop fertiles sources d'anxiétés pendant cette silencieuse et interminable nuit. Quoique Martin s'efforçât de persuader le contraire à son compagnon, Mark sentait fort bien qu'en proie aux mêmes pensées, il ne dormait pas plus que lui, et c'était là le plus fâcheux de leur affaire, car si une fois ils se mettaient à couver, à ressasser leur détresse, au lieu de s'efforcer énergiquement d'y parer, l'abattement de leurs esprits devait, sans nul doute, favoriser la morbide influence d'un climat pestilentiel. Enfin jamais, aux veux de Mark, la lumière du jour n'avait été mieux venue que lorsque, perçant à travers la couverture qui leur servait de porte, elle le tira d'un sommeil convulsif.
En glissant furtivement dehors pour ne pas éveiller son compagnon enfin assoupi, Mark alla se rafraîchir dans la rivière qui coulait devant leur porte, puis il donna un coup d'oeil à tout l'établissement. C'étaient une vingtaine de huttes au plus, dont moitié étaient abandonnées, et qui toutes tombaient en ruine. La plus désolée, la plus déserte, la plus abjecte de ces loges, portait, comme de droit, le titre pompeux de _Banque du crédit national_. Quelques misérables piliers étaient enfouis autour de la baraque, et perdus sans ressource dans la vase.
Çà et là on découvrait quelques tentatives de défrichement. En deux ou trois endroits on avait dessiné une espèce de champ où, à travers les souches et les cendres des arbres brûlés, perçaient quelques maigres récoltes de maïs. Sur divers points une palissade tracée en zigzag avait été entreprise; nulle part elle n'avait achevée, et les pieux pourrissaient à demi enterrés. Trois ou quatre chiens étiques, quelques cochons aux longues jambes, qui, affamés, erraient à travers le taillis, cherchant quoi dévorer, un petit nombre d'enfants hâves et presque nus, qui, bouche béante, regardaient l'étranger de l'entrée de leurs chaumières, furent les seuls êtres vivants qui se montrèrent à Mark. Une vapeur fétide se suspendait aux arbustes, aux branches inférieures des arbres à mesure que, chaude comme l'haleine d'un four, elle s'élevait de terre; et, à chaque pas de l'Anglais, l'empreinte de son pied se remplissait de l'eau noirâtre qui partout suintait du sol.
Leur terrain, le lot acheté, n'était qu'un épais fourré où les arbres rapprochés se poussaient, se coudoyaient l'un l'autre, gênant mutuellement leur croissance. Les plus faibles, étiolés, se tordaient et s'allongeaient dans les formes les plus bizarres, comme des êtres estropiés et perclus; les plus forts, arrêtés dans leur développement par la pression et le manque d'air, étaient tout rabougris. Autour de ces troncs irréguliers croissaient de longues tiges de gazon, d'humides herbes rampantes, et un fouillis épais d'arbustes entremêlés qui ne formaient plus qu'une masse inextricable, jungle ou mackis noir et profond, dont les racines ne plongeaient ni dans l'eau ni dans la terre, mais dans un putride mélangé de l'un et de l'autre, et de leurs propres débris corrompus.
Mark retourna vers la grève où la veille ils avaient débarqué leurs effets, et y trouva enfin une demi-douzaine d'hommes à l'aspect blême et misérable, prêts cependant à l'assister. Ils l'aidèrent à transporter son bagage dans sa maison de bois. Ces malheureux secouaient tristement la tête en parlant de la colonie, et ne trouvaient nul confort à donner à leurs nouveaux concitoyens. Ceux qui avaient quelques ressources s'étaient empressés de déserter cette plage mortelle; ceux qui restaient y avaient perdu, qui sa femme, qui ses enfants, des amis, des frères, et avaient eux-mêmes cruellement souffert. La plupart étaient malades; nul ne se sentait la force qu'il s'était connue jadis. Tous offrirent franchement leurs avis et leurs services à Mark, qu'ils ne quittèrent que pour aller vaquer à leurs différents travaux.
Martin, pendant ce temps, s'était péniblement levé; mais le changement produit par une seule nuit sur toute sa personne était effrayant: pâle, faible, il se plaignait de douleurs et de défaillance dans tous les membres; sa vue s'était obscurcie, sa voix s'éloignait. Pour Mark, rassemblant toute son énergie, plus vigoureux, plus actif à proportion que leur position devenait plus critique, il alla enlever la porte d'une des cases abandonnées et revint l'adapter à leur propre logis; après quoi il courut chercher une espère de banc grossier dont il avait fait la découverte chemin faisant, et qu'il rapporta en triomphe. Ayant fixé ce meuble précieux en dehors de leur hutte, il posa dessus le précieux chaudron étamé et différents ustensiles, de façon à représenter une espèce de buffet. Ravi de l'arrangement, il roula ensuite la tonne de farine dans un coin de la maison, où il la dressa debout en manière de tablette de décharge. Quant à la table à manger, rien ne pouvait mieux en tenir lieu que leur grand coffre; Mark le consacra solennellement à cet emploi. Les habits, couvertures, manteaux furent pendus aux parois, à des chevilles et à des clous; enfin Mark s'empara d'une grande pancarte disposée par Martin à l'hôtel National, lorsqu'il était dans l'enivrement de ses espérances, et l'inscription _Chuzzlewit et Comp., architectes et inspecteurs généraux_, fut déployée et clouée à l'endroit le plus apparent de la façade de la baraque, comme si la cité d'Eden eût été une vraie ville, et que les nouveaux ingénieurs eussent eu sur les bras plus d'affaires qu'ils n'en pouvaient entreprendre.
«Voici les outils,» s'écria Mark apportant la boîte aux instruments de Martin et fichant le grand compas droit au milieu d'un tronc d'arbre coupé devant la porte, «Je les mets un peu en avant, ajouta-t-il, pour qu'on sache que nous sommes bien pourvus. Maintenant, vienne qui voudra. Quiconque a une maison à bâtir n'a qu'à se dépêcher de s'adresser à nous, avant que nous ayons quelque autre ouvrage en train.»
Vu l'intensité de la chaleur, la matinée avait été plus que raisonnablement employée; mais sans s'accorder une minute de repos, bien que la sueur coulât de tous ses pores, l'infatigable Mark s'éclipsa et reparut, sortant de la maison, armé d'une hache, prêt à mettre à exécution, à l'aide de son outil, toutes sortes d'impossibilités.
«Nous avons de ce côté un vieux vilain arbre, monsieur, que j'aimerais mieux voir à bas que debout. A ce soir le four, n'est ce pas? C'est un fameux pays que l'Eden pour la terre glaise, tout de même, et la glaise c'est bon à tout!»
Mais Martin ne répondait mot. Il était demeuré assis tout le temps, la tête dans ses mains, absorbé dans la contemplation de l'eau qui coulait à ses pieds, songeant peut-être que ces ondes ne fuyaient si rapides que pour aller gagner la haute mer, route de cette patrie qu'il n'espérait plus revoir.
Les coups vigoureux que Mark déchargeait sur son arbre n'eurent pas plus de succès pour tirer Martin de sa profonde méditation: voyant échouer ses efforts, l'associé laissa de côté toute besogne et s'en vint trouver son maître.
«Courage! De grâce ne vous laissez pas aller ainsi, monsieur, dit le pauvre garçon.
--Oh! Mark, reprit son ami, qu'ai-je fait en toute ma vie pour mériter un pareil sort!
--Ah! par exemple, monsieur, quant à cela, répondit Mark, tout ce que nous avons de gens ici en pourraient dire autant, et quelques-uns, peut-être, à plus juste titre que vous, ou moi. Allons, monsieur, remontez-vous, mettez-vous à faire quelque chose. Voyons; si vous écriviez à Scadder pour lui faire quelques observations personnelles, est-ce que cela ne vous soulagerait pas un peu?
--Non, dit Martin, secouant tristement la tête, il n'y a point de remède.
--S'il en est ainsi, monsieur, vous êtes malade, il faut vous soigner et vous guérir.
--Ne vous inquiétez plus de moi, reprit Martin; faites pour vous ce que vous croirez le mieux. Bientôt vous n'aurez plus qu'à songer à vous seul; puisse alors Dieu vous renvoyer au pays et me pardonner de vous avoir amené ici! Pour moi, je suis destiné à mourir là, sur cette terre; je l'ai senti en y mettant le pied. Eveillé, assoupi, je n'ai rêvé qu'à cela toute la nuit.
--Je craignais tout à l'heure que vous ne fussiez malade, dit Mark avec tendresse; maintenant, j'en suis sûr. C'est une crise, un léger accès de fièvre attrapé au milieu de toutes ces rivières de malheur. Mais, Dieu vous bénisse, ce ne sera rien. C'est seulement pour s'acclimater: eh, ne faut-il pas que chacun paie son petit tribut au climat et à la saison? C'est général, vous le savez bien.»
Martin se contenta de soupirer en branlant la tête.
«Attendez-moi une demi-minute! s'écria vivement Mark; je ne fais qu'une course jusque chez nos voisins pour leur demander ce qu'il faut prendre, en emprunter un peu, et vous le rapporter; après quoi, comptez que demain vous vous trouverez aussi gaillard, aussi fort que jamais. Je reviens comme l'éclair. Seulement, ne vous découragez pas, ne vous affectez pas, je vous en supplie, tandis que je serai absent!»
Jetant sa hache, il partit aussitôt. A quelque distance, il s'arrêta, regarda derrière lui et repartit comme un trait.
«Maintenant, Mark Tapley, se dit le brave personnage en s'administrant un bon coup de poing sur la poitrine, par manière de cordial, faites attention à ce que je me fais l'honneur de vous dire, mon garçon; les choses vont aussi mal que vous avez jamais pu le désirer, mon bon ami, et vous n'aurez de votre vie meilleure occasion de mettre à l'épreuve votre bonne et joviale humeur. En avant donc, Mark Tapley, c'est le moment ou jamais de faire contre mauvaise fortune bon coeur!»
(_La fin à un prochain numéro._)
Courrier de Paris.
Les comédiens n'ont jamais eu la réputation d'amasser des lingots d'or ni de devenir millionnaires; on pratique, dans cette vie de théâtre, une philosophie qui conduit rarement au Potose; ce n'est pas qu'on y contracte le mépris des richesses, on les estime fort au contraire et on leur tend la main volontiers; mais on ne sait pas les retenir, et l'argent qui entre par une porte sort bientôt par l'autre. Je sais bien qu'il s'est opéré, depuis assez longtemps, une notable révolution dans cette insouciance des artistes; ils se sont laissés aller à la pente du siècle qui va droit à l'utile et au réel; depuis que l'art est devenu une exploitation et le théâtre une affaire, depuis que dans le talent ou le génie ce qu'on cherche avant tout, ce sont les gros revenus, nous avons--ô métamorphose!--des jeunes premiers plus exacts que Barême, des Célimènes qui achètent des rentes, et des danseuses qui mettent à la caisse d'épargne. Mais ce sont là des exceptions, et chez la plupart le naturel l'emporte; pour quelques comédiens bien rentés, que d'autres--souvent même des plus illustres--ont, comme Clairon, une vieillesse voisine de l'indigence! D'ailleurs cette nation comique est infime; elle s'étend depuis la Mélopomène en crédit, qui se drape fièrement dans sa pourpre, attirant à elle les billets de banque, jusqu'à la Zéphirine vagabonde qui promène, de Pontoise à Brives-la-Gaillarde, Chimène et Hermione sans sou ni maille; elle va de la prima donna qu'on charge de couronnes, à la pauvre chanteuse qui ne récolte que des sifflets et des pommes cuites; du ténor traîné dans une élégante calèche par deux chevaux hennissant, au ténor en patache ou crotté jusqu'à l'échine. Aujourd'hui les Melchiors Zapatas ne sont pas plus rares que du temps de Gil Blas, et l'eau claire continue à couler sur leur route, pour tout potage.
On a songé à mettre un peu de vin dans cette eau, et cette pensée toute prévoyante a donné naissance à une caisse des artistes dramatiques; les talents les plus célèbres et les plus humbles en sont les tuteurs et les patrons; la caisse est alimentée par des dons individuels et--puisque le bal intervient aujourd'hui dans tous les actes de bienfaisance--par un bal annuel. L'Opéra-Comique prête sa salle élégante à cette danse philanthropique; l'année dernière, la recette à dépassé 35,000 fr.; cette année, la somme n'a pas été moins agréable et moins solide. Cet or donné pour la plupart par la curiosité, le désoeuvrement et le plaisir, se convertit le lendemain en bonnes rentes sur l'État; Melchior Zapata finira donc par être rentier sur ses vieux jours, pour peu que la caisse continue à prospérer, et ses croûtes de pain détrempées au courant des fontaines se changeront en brioches.
Le bal a commence à minuit; la foule était considérable; ce n'étaient pas les acteurs, bien entendu, mais les actrices, que cette foule venait voir; mi ne saurait croire combien de gens donneraient le meilleur de leurs chevaux pour approcher seulement pendant une seconde de ces reines du drame, de la comédie, de l'opéra et de la danse, et entendre le frôlement de la robe de Rachel, de Fanny Ellsler et de Grisi! Et en effet pour le public cloué dans sa stalle d'orchestre, enfermé dans sa loge, assis sur les banquettes du parterre, la rampe est une barrière infranchissable; il semble qu'il ne soit permis qu'à des êtres privilégiés et surnaturels de communiquer avec ce monde des coulisses; et si par hasard une comédienne fameuse et un comédien célèbre viennent à passer dans la rue, comme le premier venu, vous voyez tous les regards se tourner sur eux avec stupéfaction; on dirait, à voir et étonnement, qu'il n'est pas encore prouvé que les comédiens marchent sur deux pieds et portent le nez au milieu du visage comme la plupart des mortels.
Ici, du moins, les curieux ont pu se satisfaire: le théâtres de Paris avaient envoyé à ce bal l'élite de leurs actrices, les plus célèbres et les plus aimées; et plus d'un joli minois, dont le talent est encore à faire, s'indemnisait sur la réputation de sa taille, de ses yeux, de son sourire et de sa sensibilité.--Mademoiselle Rachel se faisait remarquer dans une loge d'avant-scène par le sérieux de son attitude et de son costume, digne de la gravité de Mélopomène. Dans la loge opposée, le Vaudeville souriait du sourire de madame Doche, vêtue de blanc et couronnée de fleurs; mademoiselle Déjazet portait de la poudre, et semblait toute prête à risquer encore une aventure de Richelieu. Cependant l'orchestre donne le signal, et peu à peu toutes ces demoiselles se mettent en danse; les dames patronnesses elles-mêmes descendent de leurs places officielles, bouquet en main, couronne en tête, et se mêlent aux quadrilles; on remarque particulièrement le mol abandon de la jolie mademoiselle Saint-Marc du Vaudeville, et le teint florissant de mademoiselle Denain du Théâtre-Français. Bientôt tout danse: de la duègne à l'amoureuse, de la princesse à la soubrette, de l'Agamemnon au Frontin, et du tyran à la victime... Alcide Tousez et Hyacinthe, la fleur des pois, se sont distingués, par leurs grâces exquises et leur galanterie raffinée, dans cette fête dramatique qui ne s'est terminée qu'à cinq heures du matin.
Le carnaval vient, définitivement de rendre le dernier soupir; la mi-carême a vu le suprême effort de sa gaieté et éclairé le dernier jour de son règne; l'enterrement s'est fait sans rémission, au bal de l'Opéra du jeudi 14 mars, présent mois; il n'y a plus à y revenir, et tout est dit; le carnaval est bien mort... jusqu'à l'année prochaine. Quelques masques ont encore couru les rues, pour n'en pas perdre tout à fait l'habitude; et la mi-carême a frappé bruyamment aux portes de Musard, qui s'est mis sous les armes en reconnaissant sa voix, et l'a fait galoper à grand orchestre. La mi-carême n'est autre chose, en effet, que le carnaval affaibli et un peu blême; il n'a rien de nouveau à nous montrer ni à nous apprendre; j'excepte cependant la fête des blanchisseuses, qui lui appartient en propre, et dont nous donnons ici une esquisse. Vous voyez cette foule assemblée sur une des rives de la Seine, au pont d'Austerlitz ou au pont Royal, peu importe; vous entendez ces cris et ce tumulte: c'est la fête des blanchisseuses qui va commencer; il s'agit de nommer une reine, et toutes les ambitions s'agitent. Le système électif est en usage dans le royaume des blanchisseuses; la charte du battoir le consacre; mais elle n'accorde le droit d'élire qu'à un seul et unique électeur, et cet électeur se nomme le hasard. A qui le hasard donnera-t-il aujourd'hui la couronne? demandez à ce magicien, son agent secret; c'est lui qui tient l'urne où se cache la fève fatale qui va décider du sort de cette royauté; maître hasard a prononcé; la fève est échue à la blanchisseuse que vous voyez là; peut-être même n'est-ce qu'une ravaudeuse; n'avons-nous pas vu des royautés parties de moins encore?
Dès que la reine est proclamée, les vivat retentissent; on agite les bannières, on entonne les hymnes et les chansons; puis le grand maître des cérémonies annonce que le cortège royal est prêt et que l'heure est venue de montrer Sa Majesté par la ville. Sa Majesté ne se fait pas prier; parée de fleurs et vêtue de sa robe des dimanches, elle monte dans sa... charrette de blanchisseuse; et aussitôt sa cour, ses dames d'honneur, ses grands officiers, ses sujets et ses sujettes la suivent, promenés comme elle dans leur équipage naturel; c'est véritablement ce qu'on peut appeler une reine et une cour populaires; aussi Sa Majesté ne dure-t-elle qu'un jour; si son pouvoir s'étendait au delà de vingt-quatre heures, il va sans dire qu'elle finirait par se dépopulariser, comme tant d'autres, et par prendre des airs absolus; les haines et les querelles éclateraient dans le royaume des blanchisseuses. Dieu! quelle anarchie dans le pli des chemises et le savonnage des bonnets et des collerettes! La charte des blanchisseuses a donc montré de la sagesse en bornant la royauté à un seul jour, qui s'appelle le jeudi de la mi-carême; mais si son autorité est éphémère, elle est du moins joyeuse, et exempte de tous soucis et de tous combats. Tant que le jour dure, la reine est saluée par les acclamations des passants et entourée de l'amour de ses sujets, et le soir elle finit gaiement son règne à la Courtille, et abdique sans remords et sans crainte, après un bon repas... Si Sa Majesté a fait quelque tache à son manteau royal, elle a du moins l'avantage de pouvoir le blanchir et le repasser elle-même.