L'Illustration, No. 0055, 16 Mars 1844

Part 2

Chapter 23,735 wordsPublic domain

Le modèle du tombeau de Napoléon est terminé; voici en quoi consiste ce spécimen. Il se compose de douze pilastres ayant entre chacun d'eux un entre-colonnement à jour bordé d'une galerie circulaire. Cette galerie communique à deux escaliers dont l'issue aura lieu par le souterrain qui doit communiquer de l'église (près du choeur) à la crypte. Douze figures de Victoires, tenant chacune une couronne à la main, décorent le pourtour de celle-ci. Ces statues, d'une proportion gigantesque, sont adossées contre les pilastres. Au-dessus règne une large frise décorée d'allégories et de bas-reliefs. Le sarcophage qui doit renfermer le cercueil impérial ne dépasse pas le niveau du sol. Cette mesure a été adoptée, afin de ne rien ôter de l'harmonie générale de l'architecture du dôme, et de lui conserver tout le cachet historique de l'époque de Louis XIV. A la hauteur du sol, et tout autour de la crypte, est établie une enceinte bordée d'une balustrade à hauteur d'appui, d'où le public pourra voir tout l'ensemble du monument. Il n'a été fait sur ce modèle aucune inscription. La commission a décidé qu'on y graverait seulement le nom de Napoléon, Enfin, on a décidé que l'épée de l'empereur, ainsi que son chapeau, la couronne impériale, la couronne de fer et la décoration de l'ordre de la Légion d'honneur, qu'il a instituée et qu'il portait à Sainte-Hélène, seraient déposés sur sa tombe.

M. de Sausm, évêque de Blois et doyen de l'épiscopat français, vient de mourir au chef-lieu de son diocèse, il était né le 11 février 1756. C'était un proche parent de Condorcet. Après avoir été grand vicaire de Valence, il fut nommé évêque de Blois lors du rétablissement de ce siège épiscopal en 1822. Nommé plus tard à l'archevêché d'Avignon, il refusa. Il refusa également la croix d'honneur: «J'ai assez, dit-il, de ma croix d'evêque.» Vivant trés-modestement, il employait ses revenus à des actes de bienfaisance.--Monseigneur l'évêque de Blois rendait le dernier soupir le 6; le 7, M. de Tournefort, évêque de Limoges, succombait à une longue et douloureuse maladie, dans sa quatre-vingt-troisième année. Son testament, déposé au greffe du tribunal, établit que ce prélat meurt dans un état de pauvreté complète, et ne laisse pas de quoi pourvoir aux frais de son inhumation.

Chronique musicale.

THÉATRE-ITALIEN: _Corrado d'Altamura; I Puritani_.--L'ORPHÉON.--THÉATRE DE L'OPERA COMIQUE: _Oreste et Pylade_.

Vraiment le Théâtre-Italien est d'une activité merveilleuse et qui devrait faire rougir de honte nos deux théâtres lyriques français. En six mois, il fait autant ou plus de besogne que ses deux concurrents n'en font dans toute une année. Nous avons déjà rendu compte de _Belisario_, de _Maria di Rohan_, du _Fantasma_, sans compter les reprises d'ouvrages anciens, auxquels des chanteurs nouveaux donnaient un vif attrait. Voici une dernière reprise et un dernier opéra inconnu jusqu'ici en France, qui vont clore dignement une saison si bien employée.

L'opéra nouveau est intitulé: _Corrado d'Altamura_. Il a trois actes, on plutôt deux actes, dont le premier est divisé en deux parties, pour ménager l'attention des auditeurs. Il est de M. Frédéric Ricci, jeune compositeur italien qui a fait tout exprès le voyage pour le faire représenter et assister aux répétitions.

On n'exigera pas de nous de grands détails sur le libretto que M. Frédéric Ricci a mis en musique. Corrado n'est pas un géant comme le sont d'ordinaire les héros d'opéra: c'est un père, un père tendre, qui adore sa fille et n'entend pas raillerie sur les mauvais tours qu'on lui joue. C'est ce qu'un certain chevalier félon, appelé Roger, apprend bientôt à ses dépens.

Roger s'est fait aimer par la belle Delizia, fille de Corrado, ou Conrad. Il lui a promis mariage; il porte à son doigt l'anneau des fiançailles, gage de leur foi mutuelle. Il doit l'épouser après la campagne. Mais le drôle est ambitieux. Le grand chancelier de Sicile, qui ne sait rien des engagements de Roger, lui offre sa fille, et Roger accepte sans se faire prier. La fille d'un chancelier est bonne à prendre. Mais Bonello ne laissera pas le crime s'accomplir.

Bonello est un brave jeune homme, assez joli garçon, bien que sa poitrine étale un embonpoint un peu trop féminin, qui nourrit en secret pour Delizia une affection délicate. Il a vent de ce qui se passe, et il en avise le papa Conrad, qui se met dans une grande colère. Tous deux, et avec eux Delizia, se mettant en route pour Palerme, et arrivent chez le chancelier au moment même de la célébration du mariage. Delizia parait la première et montre son anneau; Conrad et Bonello disent à Roger une foule de choses désagréables, auxquelles celui-ci n'a rien à répondre. Jugez de l'indignation du chancelier! Le mariage est rompu, et le maraud, débouté, va cacher on ne sait où sa honte, sa jolie figure et ses cheveux en tire-bouchon. Car ce drôle était coiffé tout justement comme un roi d'Assyrie ou comme une vieille Anglaise, et, nous l'avouons, il nous est difficile de pardonner à Delizia un attachement si vif pour un homme aussi ridiculement accommodé. Nous le demandons à toute femme qui a du sens, voudrait-elle d'un amant coiffé en tire-bouchon?

Delizia finit par être tout à fait de notre avis. Elle ne se pardonne pas à elle-même d'avoir eu si peu de discernement; elle se met au couvent pour expier son erreur. Le moyen le plus sûr de réparer un mauvais choix serait pourtant d'en faire un meilleur: c'est notre opinion, du moins, et celle de Bonello, et aussi celle de Conrad; mais Delizia est en train de faire des sottises. Bonello jure de se venger sur son rival. Quant à Conrad, il ne jure rien; mais Roger venant tout à coup se présenter à lui, il profite de l'occasion, il provoque son ennemi, le force à se battre, et lui perce la poitrine d'un grand coup d'épce. Quand il a le poumon gauche ainsi coupé en deux, Roger revient chanter un duo avec Delizia, puis un quatuor avec la même, Conrad et Bonello; et nous déclarons que jamais il n'a eu la voix si fraîche, si pure et si retentissante. Voilà sans contredit une admirable recette, et nous la recommandons à M. Léon Pillet, qui cherche partout des ténors. Au lieu d'aller en Italie, que ne fait-il ouvrir la poitrine à M. Marié?

Ce libretto est, comme on le voit, aussi innocent que tout autre. Voilà les fleurs poétiques que produit aujourd'hui la terre qui porta jadis Métastase, Casti et Da Ponte. Heureusement la partition vaut un peu mieux que le livret. Non pas que nous la donnions pour un chef-d'oeuvre, l'Italie n'enfante plus de chefs-d'oeuvre; et des deux côtés des Alpes il semble que pour le moment, l'art se repose, comme un champ que trop du culture a épuisé.

M. Ricci n'a fait qu'une oeuvre éphémère comme tant d'autres... raison du plus pour que nous soyons indulgents à l'égard de ce compositeur. Ne faisons pas à son amour-propre des blessures que la postérité ne guérira pas. A tout prendre, sa partition n'est point ennuyeuse; on l'écoute sans fatigue, et quelquefois on l'entend avec plaisir. M. Ricci est mélodiste, comme tous les Italiens, et même ses mélodies ont de temps en temps une apparence d'originalité qui ne déplaît pas. Il s'attache à varier ses mouvements et ses rhythmes, et l'on n'est pas tenté de prendre son opéra pour un seul morceau _infiniment trop prolongé_. Ce qui lui manque surtout, c'est ce qu'on acquiert avec de l'étude et de l'expérience, nous voulons dire l'art des préparations et des développements, l'art de coordonner les différentes parties d'un morceau, et de lui donner une forme convenable. Il n'est pas grand harmoniste, et module parfois assez maladroitement; mais enfin il a des idées, ce qui est une grande qualité par le temps qui court.

On a remarqué la cavatine assez gracieuse de Delizia, au premier acte, le début de son duo avec Roger, l'air de Conrad, fort bien chanté par M. Ronconi,--bien qu'avec un peu trop de violence peut-être,--et des couplets que l'auteur a mis dans la bouche de Delizia, couplets dont la fin est gauche et péniblement contournée, mais dont le début est franc et original. Nous ne parlons pas de la charmante cavatine de Bonello, que madame Brambilla exécute avec tant de charme: c'est un emprunt que M. Ricci a fait à son frère aîné. Luigi Ricci, auteur de _Scaramuccia_, de _Chiaradi Rosenberg_ et de plusieurs autres ouvrages connus.

Le final du second acte produit assez d'effet; il en ferait plus encore s'il était moins long.

Il y a des qualités dans le duo du troisième, entre Roger et Delizia, lequel se termine en quatuor et termine la pièce; mais toutes ces qualités sont perdues pour être employées mal à propos. Il est trop absurde de faire exécuter un _crescendo_ à un homme blessé à mort, et qui n'attend que la cadence finale pour expirer.

Le meilleur morceau de l'ouvrage est un petit trio par où débute le troisième acte: il est fort bien fait; il s'élève de beaucoup au-dessus du niveau commun; il ne mérite aucun des reproches que nous avons adressé au reste de l'ouvrage. Que M. Ricci nous donne un nouvel opéra dont tous les morceaux aient autant de valeur que le petit trio dont nous parlons, et il peut compter sur nous pour proclamer son génie et pour célébrer sa gloire.

--_Les Puritains_ n'avaient pas été représentés une seule fois l'an passé; on les a repris lundi dernier avec un grand éclat. La salle était pleine, littéralement. Du parterre aux quatrièmes loges, on eût cherché vainement une place pour un spectateur du plus. L'oeuvre de Bellini a été accueillie d'un bout à l'autre avec un enthousiasme inexprimable; elle était, il faut le dire, dignement exécutée: madame Grisi et Lablache y ont eu les plus belles inspirations. Jamais la voix de Mario n'avait paru plus énergique ni plus touchante. M. Ronconi, qui remplaçait Tamburini, a été un peu faible au premier acte; mais il a pris au second une éclatante revanche, et le célébré duo _Suoni la tromba intrepida_ a été applaudi et redemandé avec fureur. Hélas! toute cette admiration et tout ce bruit nous rendront-ils cet aimable et malheureux jeune homme à qui le ciel avait donné tant de génie, et que la mort est venue arrêter tout à coup au début d'une carrière qui devait être si brillante?

--Nous avons donné l'année dernière sur _l'Orphéon_ et les écoles publiques de chant organisées par D. Wilhem, et dirigées aujourd'hui par son digne successeur, M. Hubert, des détails assez étendus pour que nous n'ayons pas besoin d'y revenir. Deux réunions solennelles ont eu lieu tout récemment dans la grande salle de la Sorbonne; il n'y avait là ni artistes ni chanteurs de profession, mais de laborieux et modestes ouvriers (l'élite, il est vrai, des bons ouvriers de Paris), de jeunes enfants de tous les quartiers, pour qui le chant n'est qu'une étude accessoire, une noble et morale récréation, des amateurs, en un mot, des amateurs pris dans les derniers rangs de la société parisienne. Il faut, dit le proverbe, se défier des concerts d'amateurs. En général, le proverbe a raison; mais, relativement aux amateurs de _l'Orphéon_, il a tort. Cette armée chantante, si nombreuse et si bien disciplinée, a fait entendre successivement plusieurs morceaux des plus grands maîtres, qui ont été dits avec une justesse et un ensemble, souvent même avec une pureté, un goût et une délicatesse de nuances qui ont excité, à plusieurs reprises, l'attendrissement et l'admiration de l'auditoire.

--_Oreste et Pylade_, ouvrage représenté dernièrement à l'Opéra-Comique, n'est qu'un vieux vaudeville joué aux Variétés vers l'an 1820. Le compositeur, M. Thys, voyant qu'au lieu d'un poème on ne lui donnait qu'un vaudeville, a jugé à propos de rendre à M. Scribe la monnaie de sa pièce; au lieu d'une partition d'opéra, il n'a fait qu'un album de chansonnettes. La revanche a été complète et éclatante. M. Thys et M. Scribe sont évidemment deux hommes d'égale force; ils se sont moqués l'un de l'autre avec beaucoup d'esprit, et un succès égal. C'est la fable du renard et de la cigogne qu'ils ont mise en action; mais, dans cette affaire, M. Scribe a été le renard.

Les concerts se succèdent presque sans interruption. Dans un prochain numéro nous apprécierons le talent des artistes les plus remarquables et les plus remarqués cette année.

Salon de 1844.

(PREMIER ARTICLE.)

Vendredi soir, 15 mars.

Nous sommes encore tout meurtri; malgré la foule qui assiégeait les portes du Musée, nous avons pu entrer dans le sanctuaire. Mais notre coup d'oeil a été rapide, et nos impressions sont encore vagues. Dans d'autres articles, nous essaierons de faire connaître et d'apprécier les ouvrages les plus remarquables du salon de 1844. Aujourd'hui nous ne pouvons que mentionner à la hâte sept à huit tableaux qui nous ont particulièrement frappé, et donner quelques détails encore incomplets sur ceux que nos dessinateurs ont déjà pu reproduire. Nous mettons en pratique les principes sur l'art que M. le baron Taylor exposait, il y a quelques années, dans un ouvrage remarquable sur le Salon. «Notre premier but, disait-il, a été d'encourager les artistes par la publicité que nous offrons à leurs oeuvres. Nous ne renonçons point, ni au désir, ni au droit de les éclairer de nos conseils; mais notre critique, à nous, sera toujours amicale et bienveillante, et elle s'efforcera surtout d'être utile par des renseignements non moins réfléchis que désintéressés.» Ne semble-t-il pas que ces lignes aient été écrites pour _l'Illustration_, dont le but, ici, est de populariser les oeuvres les plus remarquables?

Nous marchons au hasard, sans chercher tel ou tel peintre, sans établir du catégories, sans même nous préoccuper des noms plus ou moins célèbres qui honorent la peinture française; et cependant nous aimons à signaler de grandes oeuvres. Le Salon de 1844 n'est pas aussi faible que bien des gens se plaisent à le dire; des talents nouveau se sont manifestés, et nous le constatons avec plaisir; nous leur rendrons la justice qui leur est due.

M. Adrien Guignet a fait un pas de géant; son _Salvator Rosa chez les brigands_ est une de ces compositions où tout se trouve; l'effet, la couleur et l'ensemble. Ces montagnes sauvages, ces routes impraticables, voilà bien la nature qu'aimait et étudiait Salvator Rosa! Son talent se retrempait au milieu de ces sites âpres et grandioses. M. Adrien Guignet a bien compris son sujet, et, ce qui était plus difficile, il l'a parfaitement rendu. _Salvator Rosa_ est comme une introduction à _la Mêlée_, non pas imitée de ce maître, mais peinte dans son style, _la Mêlée_ est une immense composition, si l'on considère la multitude de personnages qui agissent dans les différents groupes du tableau. Le mouvement est remarquable; la bataille est arrivée à son apogée:

Soldats, fantassins et cohortes, Tombaient comme des branches mortes Qui se tordent dans le brasier

a dit le poète. Nous avons parlé de l'effet du tableau. La couleur en est vigoureuse, mais, à notre avis, un peu trop bistreuse. L'ensemble, principalement, fait de cette toile une grande oeuvre. Il ne manque à M. Adrien Guignet que la réputation; mais, patience, la réputation est encore plus facile à acquérir que le talent, son paysage et ses dessins ne le cèdent qu'en importance à _Salvator Rosa_ et à _la Mêlée_.

M. Guignet aîné a exposé plusieurs portraits. Cette fois, la critique ne pourra, sans injustice, lui être hostile, et reconnaître les brillantes qualités qui le distinguent. Le style sévère dont cet artiste ne s'écarte jamais le maintiendra dans une bonne route, et il vaut mieux le voir sobre de tons, que visant à ce que nous appellerons le _papillotage_. Son portrait en pied de madame la comtesse de *** est en tous points hors ligne. Une dignité aristocratique, un maintien noble, et l'expression des figures de la comtesse et de sa jeune fille, font de ce portrait une oeuvre à la hauteur de celles des maîtres; jamais M. Guignet aîné n'avait traité les accessoires avec plus de conscience, jamais non plus il n'était arrivé à une ressemblance aussi exacte, aussi poétique, ajouterons-nous.

Son portrait de madame Laetitia Bonaparte est fort beau, et va de pair avec celui de madame la comtesse de ***. Nous en avons remarqué un autre qui, dès l'abord, ne nous a point paru être sorti de l'atelier de M. Guignet aîné, tant la nuance était différente de celle qu'il a adoptée. Dans cette toile, M. Guignet aîné a abandonné le style sévère, et s'est mis à la portée de tout le monde. Devons nous le dire, nous qui, par notre profession de critique, pouvons prétendre avoir de justes notions sur l'art? ce portrait nous plaît infiniment, quoiqu'il soit moins irréprochable que les autres du même peintre.

M. Guignet aîné et M. Adrien Guignet sont frères, comme MM. Adolphe et Armand Leleux. La fraternité, à ce qu'il paraît, est heureuse aux peintres.

M. Hippolyte Flandrin, ainsi que nous l'avions annoncé, n'a point exposé, occupé qu'il est de travaux importants pour l'église Saint-Germain-des-Prés; son frère, M. Paul Flandrin, a voulu dignement soutenir l'honneur de sa famille. Ses portraits, sans être à la hauteur de ceux de M. Hippolyte, méritent cependant nos éloges; ils se distinguent par une pureté de dessin remarquable. M. Paul Flandrin aussi est portraitiste; mais, avant tout, il est paysagiste. C'est là qu'il faut le voir à l'oeuvre, et qu'il faut le juger. Nous avons remarqué avec plaisir que sa manière se modifiait un peu; les paysages qu'il a exposés cette année n'ont pas cette froideur qu'on reprochait avec raison à ses productions dernières.

Sa _Vue de Tivoli_ a de belles lignes; elle est bien choisie, les collines boisées qui s'étendent autour du château ont une grande fraîcheur.

Ses _Deux jeunes Filles auprès de la fontaine_ sont comme une miniature à l'huile. Charmant petit tableau, scène antique, inspirée par les églogues de Virgile.

Les _Bords du Rhône_ (environs d'Avignon) sont peints d'après nature; le site est agréable; la campagne, chaude comme elle l'est dans le midi de la France, est rafraîchie à certaines distances par des alluvions du fleuve. Ce paysage peut s'appeler étude terminée. Là encore, ce qu'il faut remarquer avant tout, c'est la pureté des lignes et le choix du point de vue. M. Paul Mandrin fera bien de se préoccuper des accessoires, qui ne nuisent jamais au principal dans un tableau, et dont l'absence, au contraire, a souvent rendu une toile incomplète.

Lors de notre visite dans les ateliers, nous vous annoncions que le jury d'admission serait moins sévère que par le passé; nous espérions qu'il serait juste.

Il a fait acte de justice en se montrant moins hostile envers M. Corot.

L'_Incendie de Sodome_, par M. Corot, est une belle et large composition, pleine d'effet, et où se trouvent réunies toutes les excellentes qualités qui distinguent son talent. Qui pourrait croire qu'un pareil tableau ait été refusé l'année dernière, et que le célèbre paysagiste ait été obligé d'en _rappeler_, comme on dit à la Correctionnelle? M. Corot est bien vengé par ses oeuvres elles-mêmes; elles protestent éloquemment contre l'exclusion brutale dont elles avaient été frappées.

La _Sainte Elisabeth_ de M. Glaise est une oeuvre estimable, et par là nous voulons dire un de ces tableaux bien faits, mais peu saillants, où il est presque impossible de signaler des défauts, mais où, en revanche, les qualités n'abondent pas. M. Glaize, plein d'avenir et de talent, nous remet à l'année prochaine sans doute. Sa _Sainte Elisabeth_ est bien peinte; la tête a un admirable caractère de piété.

M. Auguste Charpentier nous donne une _Adoration des Bergers_, sujet fréquemment traité, où un grand nombre de peintres ont échoué. M. Auguste Charpentier s'en est tiré à son honneur, et il y a vraiment lieu à le féliciter. La composition de son tableau est savamment ordonnée; les groupes sont habilement disposés; mais pourquoi la couleur n'est-elle pas plus harmonieuse, et surtout plus vigoureuse? M. Auguste Charpentier possède un talent de dessinateur si remarquable que nous lui souhaitons un vrai talent de coloriste. Ses autres ouvrages accusent tous un incontestable mérite, et les portraits qu'il a exposés rappellent ceux qui l'ont tout d'abord placé au premier rang parmi nos portraitistes.

Un jeune peintre, M. Baudron, a droit à nos éloges pour son _Annonciation de la Vierge_, purement dessinée, de couleur assez brillante, et où nous avons distingué quelques inexpériences de composition. M. Baudron appartient à l'école ingriste; son tableau nous porte à croire qu'il s'est un peu affranchi des règles du maître quant à la couleur.

M. Adolphe Leleux a déjà fait ses preuves; il a exposé de délicieuses scènes bretonnes qui l'ont mis du premier coup au nombre des peintres de genre les plus distingués. Ses _Paysans picards_ sont des portraits véritables. Rien de plus naïf et de plus naturel, M. Adolphe Leleux a rencontré ces paysans-là, et nous-mêmes, il nous semble les reconnaître. Les _Cantonniers navarrais_ sont l'oeuvre capitale du peintre. Ici M. Adolphe Leleux a agrandi le cercle ordinaire de ses compositions; il a placé la scène au milieu des montagnes de la Navarre, où la nature est à la fois vigoureuse comme en Normandie, et chaude comme en Espagne. L'ensemble du tableau est parfait; les personnages sont gracieusement et naturellement posés; les montagnes sont d'une couleur excellente;--et combien leur vue est douce à celui qui les a traversées! Mais, se demande-t-on, M. Adolphe Leleux aurait-il abandonné la Bretagne pour la Navarre? Il y aurait chez lui ingratitude; nous aimions tant ses premiers tableaux bretons! Répondons aux mécontents que M. Leleux illustre la Bretagne en ce moment, et que, l'année prochaine, il exposera des Faneuses bretonnes: il n'a pas, d'ailleurs, jeté exclusivement ses vues sur cette province de la France. Que M. Adolphe Leleux voyage en Bretagne, ou en Navarre, ou dans les Alpes, il rapportera toujours de ses excursions de gracieux tableaux. Ne soyons donc pas exclusifs à son égard, et ne lui imposons pas de limites.

Son frère, M. Armand Leleux, a exposé _les Laveuses à la Fontaine_, une charmante toile de genre. Deux jeunes filles, paysannes de la forêt Noire, lavent leur linge dans un abreuvoir placé au milieu d'un chemin couvert et tournoyant, comme disent les faiseurs de pastorales. Un cavalier passe et jette sur elles des regards foudroyants. Leur beauté lui a plu, il a voulu entamer avec elles la conversation, à peu près comme Jean-Jacques Rousseau en agit avec mademoiselle Galley; mais les jeunes filles l'ont plaisanté et ont conséquemment excité sa mauvaise humeur. Composition et couleur méritent nos éloges dans ce petit tableau; quant au naturel, jamais, peut-être, M. Armand Leleux n'y arrivera plus complètement. Le seul reproche que nous devions lui adresser, c'est le manque d'air et de lumière. M. Armand Leleux a fait de si grands progrès depuis une année, que nous regrettons de ne voir qu'un seul tableau de lui.

M. Eugène Tourneux, ce jeune émule de Maréchal, qui avait obtenu une médaille d'or à l'exposition de 1843, expose cette année deux grands pastels: _les deux Rois mages_, et une _Bohémienne_. M. Eugène Tourneux a fait de sensibles progrès. Nous reproduisons sa _Bohémienne_, gracieuse étude d'un charmant effet, qui a l'importance d'une grande composition.