L'Illustration, No. 0054, 9 Mars 1844
Part 6
«Tu m'aimes! s'écria don Graviel triomphant. Tu m'aimes, fleur de mon âme; je l'ai donc obtenue, cette parole qui fera le bonheur de ma vie!»
L'alferez avait pris avec transport la main de la jeune fille; attiré par un charme invincible, il tenta de lui donner un premier baiser d'amour.
«Non! non! reprit vivement dona Juana en le repoussant; vous manquez à votre promesse! arrêtez! J'ai permis à mon trop hardi protecteur de prendre cette main que je lui retire; c'en était trop peut-être!
--Grâce, senorita, dit Graviel, confus et tremblant à son tour; j'ai péché contre vous, mais pardonnez, pardonnez à nom humble repentir, la clémence sied bien aux âmes candides. Ne me bannissez pas hors de votre présence. Soyez toujours mon amie, soyez ma fiancée devant Dieu.»
Juana garda le silence, son coeur bondissait, son extrême émotion se trahissait par tous ses mouvements. Elle s'était réfugiée auprès de la barre du gouvernail, à l'arrière de la chambre, et là, pale, défaite, doutant d'elle-même, elle finit par rester immobile, les yeux fixes, les cheveux épars, les mains croisées sur sa poitrine.
Graviel n'osait plus dire une seule parole; sa vie semblait suspendue aux lèvres de dona Juana, qui, la première, reprit ses sens et sa dignité, lui tendit la main et dit solennellement:
«Eh bien! oui! j'y consens, je le veux, je serai votre fiancée, votre fiancée, entendez-vous?»
Don Graviel incliné devant la jeune fille, fondit en larmes; elle les essuyait avec délices confiante désormais et tranquille sur le sort qui lui était réservé. Cependant la hardiesse et la timidité successives de l'alferez avaient fait place à une impatience croissante.
«Sur mon âme! Juanita, dit-il, je hâterai cette union, qui seule est l'objet de tous mes voeux.»
Juana rougit encore, mais elle accéda du regard au brûlant désir de son fiancé; don Graviel se précipita sur le pont.
«Droit à terre, Brimbollio gouverne sur la première crique habitée de l'île des Pins.»
Cet ordre fut exécuté. Avant le jour le Caprichoso était à l'ancre devant une bourgade populeuse bien connue des caboteurs du pays. Fernando fut envoyé en corvée avec mission de ramener un prêtre à bord; si bien que le soleil levant éclaira la cérémonie du mariage de don Graviel Badajoz et de Juana de las Ermaduras. Un révérend père franciscain, encore tout effrayé d'avoir été emporté de vive force à bord du Caprichoso, leur donna bénédiction nuptiale, sans penser seulement à faire la moindre difficulté. Le coffre-fort du capitaine Bertuzzi servit fort heureusement à couvrir les frais de tous genres, à monter la garde-robe de dona Juana et à se procurer des vivres de campagne.
Vers midi, le brick-goélette appareilla.
«Jusqu'à présent, capitaine, nous n'avons sué que pour vous, disait en jurant maître Brimbollio, l'équipage commence à murmurer; il est temps, voyez-vous, de leur donner de la pâture à ces agneaux, et à moi aussi! voilà!
--Vous en aurez! repartit don Graviel, trop heureux pour rappeler à l'ordre le farouche contre-maître.»
Fernando s'accoutumait à la présence de dona Juana; il avait des cigares à discrétion, faisait bonne chère à la table du capitaine, et commençait à croire que tout irait bien.
V.
Deux mois plus tard, un convoi de douze bâtiments marchands de diverses grandeurs, sous l'escorte d'un brick-goélette fut signalé dans les passes de la Havane. Bientôt on reconnut le Caprichoso; la nouvelle en fut portée au gouverneur-général, qui bondit dans son hamac, et revêtit aussitôt son grand uniforme.
Le convoi restait sagement hors de portée de canon; le brick faisait le signal qui appelle un canot à bord.
«Par la potence que je te destine, maître bandit, s'écria don Antonio Barzon, il faut avouer que c'est être par trop insolent que de venir me braver jusqu'ici!...»
Il est bon de dire qu'on avait envoyé chasser le Caprichoso dans toutes les directions, qu'il avait été rencontré plusieurs fois, mais que tantôt par une ruse, tantôt par une autre, il avait toujours mis les chasseurs en défaut.--Le capitaine Bertuzzi était mort à la peine d'un accès de rage aigüe.
Après avoir fait une étrange consommation de jurons gutturaux, don Antonio Barzon dut se résigner à expédier à bord du brick-goélette un canot qui rapport la lettre suivante;
«Illustrissime seigneur, don Antonio Barzon, marquis de Las Ermaduras y Famaroles, grand d'Espagne, brigadier des armées de sa majesté, commandeur de ses ordres, gouverneur-général de l'île de Cuba et dépendances, etc.... etc....
Le très-humble serviteur de votre excellence, don Graviel Badajoz y Serrano y Lopez, enseigne de frégate commandant le Caprichoso, a l'insigne honneur de la prévenir qu'il n'attend que son bon plaisir pour entrer dans le port de la Havane avec douze prises faites sur les ennemis de sa majesté catholique.»
«Mon bon plaisir! le maraud!» interrompit le gouverneur.
«Ces douze prises valent ensemble 3 millions de piastres, sur lesquelles, en sa qualité de gouverneur, votre grandesse aura droit à un quart, et en sa qualité d'armateur à un autre quart, ce qui fait juste la moitié.»
«Peste!» murmura don Antonio Barzon.
«Votre excellence est prévenue, du reste, que trois jours après la sainte fête de Noël, son très-humble serviteur a légitimement épousé, en rade de l'île des Pins, sa fille bien-aimée dona Juana de Las Ermaduras, laquelle joint avec empressement et soumission ses prières aux miennes pour entrer en grâce auprès de votre grandesse.»
On ne sait ce que pensa don Antonio Barzon en lisant ce paragraphe, mais à diverses reprises les mots de corde, potence et bourreau passèrent entre ses dents.
«Toutefois, si votre excellence ne voulait pas accorder à tout l'équipage du Caprichoso la vie sauve, les parts de prise et les positions et grades suivants, savoir:--1º A don Graviel Badajoz, etc.... le grade de lieutenant de vaisseau (ce qui lui fera franchir d'un bond ceux d'enseigne de vaisseau, de lieutenant de corvette et de lieutenant de frégate) et le commandement du Caprichoso, que la couronne achèterait avec son droit sur la vente des prises;--2º à don Fernando, le grade d'enseigne de vaisseau (ce qui lui fera franchir d'un bond ceux d'enseigne de corvette et d'enseigne de frégate) et l'embarquement comme second sur ledit brick-goélette;--3º à maître Brimbollio, le grade effectif de maître d'équipage;
«En ce cas, son très-humble serviteur se verrait dans la nécessité de profiter du vent de travers qui souffle bon frais, et d'aller chercher ailleurs ce qu'il réclame de la magnificence de votre grandesse.
«A bord du Caprichoso, ce 1er mars 17...
«P.-S. Il n'est peut-être pas hors de propos d'informer votre excellence des principaux faits et gestes du Caprichoso durant sa dernière croisière. Indépendamment des douze marchands qu'il ramène, il a coulé ou brûlé trois bricks de guerre anglais, et causé la perte totale d'une frégate qui le chassait le long de la Mona; il a coopéré antérieurement à la victoire de la Santa-Fé, il a pénétré dans la baie de Kingston (Jamaïque) et mis le feu à bord de tous les bâtiments qui s'y trouvaient; ensuite de quoi il a relâché à San-Juan de Porto-Rico, dont le gouverneur l'a fort bien accueilli, et a fait connaître les résultats de la campagne à sa majesté catholique le roi de toutes les Espagnes.»
«Que le Vomito-Negro étouffe mon diable de gendre! s'écria enfin don Antonio Barzon, marquis de Las Ermaduras y Famarotes; mais il faut parbleu bien que j'encoffre mon million et demi de piastres et que je lui laisse ma fille!»
Or, comme personne ne fut pendu, et que la présence de dona Juana sur le brick avait singulièrement contribué, d'abord à en rendre le séjour agréable, et puis à faciliter la rentrée en grâce de chacun avec son excellence le gouverneur, il s'ensuivit que maître Brimbollio fit une exception en faveur de la femme de son capitaine, et dit qu'entre toutes les créatures de son sexe, celle-là était bonne à quelque chose.
Quant à Fernando, touché du bonheur de son ami, il en vint une fois jusqu'à songer à se marier, projet qu'il ne réalisa jamais, considérant que les émotions et tracas du ménage ne peuvent s'allier avec la tranquillité d'esprit qu'exige la passion de la pêche à la ligne, et attendu que nul ne peut servir deux maîtres.
G. de LA LANDELLE.
Théâtres.
Carlo et Carlin, vaudeville de MM. Mélesville et Dumanoir (Palais-Royal).--Pierre le Millionnaire, vaudeville en trois actes, de madame Ancelot (Vaudeville).
En vérité, nous aurions droit de chercher querelle aux théâtres de la bonne ville de Paris: depuis longtemps ils traitent le public avec un sans-façon par trop cavalier; il semble que cet honnête public soit un niais, un pauvre hère sans intelligence et sans goût, pour qui toutes les sottises imaginables sont encore trop bonnes, et les oeuvres insipides suffisamment assaisonnées. Il y a eu, en effet, depuis deux ou trois mois, une inondation de pièces tellement incolores et nauséabondes, qu'à peine avons-nous pu y toucher du bout de la plume pour en constater seulement la naissance et le décès; après tout, si le public est mystifié à ce point, si les auteurs et les directions théâtrales lui servent quotidiennement de si méchantes denrées, à qui doit-il s'en prendre? A lui-même. Pour être respectable, il faut savoir se faire respecter; or, le public est d'une bonhomie sans exemple; il accepte tout ce qu'on lui donne, avec une patience et une résignation héroïques; qu'il se mette un beau jour à châtier un peu sévèrement tous ces fabricants de drames absurdes et de plats vaudevilles, qui abusent impudemment de sa magnanimité, et il finira par les faire rentrer dans l'ordre.
Carlo et Carlin ne méritent cependant pas tout ce grand courroux de notre exorde; et c'est à d'autres que s'adresse l'anathème. Carlo, en effet, est un garçon assez fin, assez gai, assez aimable; et qui dit Carlo dit Carlin, car Carlin et Carlo sont, à eux deux, une seule et même personne.
Ce petit Carlo était page de son altesse sérénissime le duc de Parme; une amourette lui vint en tête: Carlo se prit de belle passion pour une danseuse; le duc de Parme se fâcha; et, pour éviter le courroux de son altesse, Carlo s'enfuit à Venise avec son ami Camerani.
A Venise, il retrouve sa danseuse adorée; che gusto! Vous croyez que mon Carlo n'a plus qu'à s'abandonner doucement au flot de ses amours; point du tout: il faut qu'il dispute la belle aux prétentions d'un vieil ambassadeur ridicule. Aussi Carlo se met-il en garde; d'une part, il défend sa maîtresse contre les tentatives du diplomate en perruque; de l'autre, il se venge de lui, en attirant l'attention et la bienveillance de madame l'ambassadrice, jeune personne un peu vive et sentimentale, qui soupire à droite et à gauche, sans trop de diplomatie.
Il arrive cependant un moment où l'ambassadeur monte sur ses ergots et prend un parti décisif: pour terminer la guerre par un coup d'autorité, il fait enlever Carlo avec Camerani, son Pylade, et, par ses ordres, tous deux enfermés dans une chaise de poste, courent bride abattue vers une prison quelconque. Mais Carlo n'est-il pas un rosé matois? Il s'échappe donc, et tandis que le sot ambassadeur le croit bien loin, mon gaillard est de retour et renoue ses trames, C'est sous l'habit d'arlequin que Carlo se cache, et ici Carlo devient Carlin; il s'agit de la représentation d'une arlequinade italienne que M. l'ambassadeur doit honorer de sa stupide présence. Personne ne soupçonne Carlo sous cette veste bariolée d'arlequin et avec cette batte; personne, excepté sa chère danseuse, pour laquelle il vient de soulever son masque. Arlequin danse, arlequin saute, arlequin mystifie de plus belle M. l'ambassadeur, tout en continuant de se faire adorer de madame l'ambassadrice; si bien que de mystification en mystification, d'adoration en adoration, de danse en coups de batte, Carlo-Carlin reste définitivement maître du champ de bataille; l'ambassadeur s'avoue vaincu, l'ambassadrice bat en retraite, et la danseuse reste à Carlin-Carlo pour trophée de victoire. Camerani, le loustic de l'aventure, se réjouit fort du bonheur de son ami Carlo.
Camerani, c'est Alcide Tousez, le lazzi, la bouffonnerie et le gros rire.--Carlo est représenté par mademoiselle Déjazet, la vive saillie, l'oeil émerillonné, le pied, la jambe et le propos lestes; l'un et l'autre ont réussi.
Le vaudeville de madame Ancelot est du genre honnête; de méchantes langues disent que ce genre-là est proche parent du genre ennuyeux. Or, tout est radicalement honnête dans Pierre le millionnaire, la prose, les couplets, les personnages et l'ouvrage.
Ce Pierre partit un beau matin pour les Indes, emportant avec lui une bourse très-légère et une grosse passion pour la fille de M. le comte de Jonville, dont Pierre était le secrétaire. Au bout de vingt ans, Pierre revint avec la même grosse passion et une énorme quantité de millions dans sa bourse. Cela vous indique suffisamment que cette bourse, légère au départ, a un certain poids au retour. Devenir millionnaire en vingt ans, cela se voit; mais rester amoureux, la chose est plus rare.
Quoiqu'il en soit, Pierre met ses millions et son amour aux pieds de mademoiselle de Jonville, qui est maintenant madame veuve de Valcour, mère d'une charmante fille de dix-huit ans. Madame de Valcour refuse l'amour et les millions; elle est entichée de noblesse, pour sa fille du moins, et craint, en lui donnant un roturier pour beau-père, d'éloigner un certain prétendant gentilhomme qui se présente et en veut à mademoiselle de Valcour.
Pierre est furieux de ce refus, et, pour se venger, il entreprend une lutte d'argent contre cette vanité nobiliaire. Ses écus lui servent de boulets et d'obus. Avec cette artillerie dorée, il mitraille les Valcour, et attire dans son camp le gentilhomme prétendant; Pierre lui offre sa propre fille à lui, Pierre le millionnaire; peut s'en faut que le transfuge n'aille jusqu'au bout et n'épouse mademoiselle Pierre tout court. Mais on pleure et l'on se repent si fort chez les Valcour, que Pierre le millionnaire, bonhomme au fond de l'âme, n'a pas le coeur de pousser plus loin son ressentiment. Il rend donc le gentilhomme à mademoiselle de Valcour, et lui donne deux cent mille francs par-dessus le marché pour l'aider à payer ses dettes. A la bonne heure! ceci est une belle vengeance.
Tout cela est d'une fadeur, d'une langueur, d'une candeur et d'une lenteur qui m'a passablement agacé les nerfs pendant plus de deux heures qu'a duré la représentation de cette oeuvre mêlée d'une décoction de pavots; cependant on a applaudi, je dois le dire; on a pleuré, je l'avoue; on s'est mouché, je le confesse. Il y a évidemment des amateurs, et plus d'un, qui se divertissent et s'attendrissent de ces sortes de choses; pour moi, ce n'est pas mon goût; j'en demande à Pierre le millionnaire un million de pardons.
Chinoiseries.
Parmi les chinoiseries que les Anglais ont volées aux habitants du Céleste Empire pendant la dernière guerre, ou qu'ils en ont reçues à titre de présent, après la conclusion du traité de paix, les plus belles, offertes à sa Majesté la reine Victoria, ont été exposées la semaine dernière à la curiosité publique dans la bibliothèque du palais Buckingham. Nous nous empressons d'en donner deux dessins: ce sont une grosse cloche et deux vases qui ornaient autrefois le temple de Ning-po.
La cloche a environ 1 mètre 70 centimètres de hauteur et 3 mètres de diamètre. Sa forme élégante rappelle celle de la campanula tremuloïde, le pied de lièvre de Shakspere. Le métal dont elle se compose est un mélange d'étain, de cuivre et d'argent, mais l'argent domine dans une très-grande proportion. Ses sons sont éclatants et doux et se font entendre à de très-grandes distances. La surface extérieure est entièrement couverte d'inscriptions, de bas-reliefs et de figures dont l'exécution ne laisse rien à désirer. Les figures représentent des personnages distingués de la secte de Boudha; les inscriptions sont en diverses langues; les chinoises consistent pour la plupart en listes de fidèles des deux sexes; les sanscrites, que M. Samuel Birch s'occupe de traduire en ce moment, jetteront, à ce qu'on assure, un jour nouveau sur l'histoire ancienne de la péninsule de l'Indoustan. D'après une inscription chinoise, cette cloche a été fondue au temple de Peen-ling-pe-sze (près de la ville de Shaou-ching), la huitième lune de la dix-neuvième année du règne de Taou-Kwang, l'empereur actuel de la Chine, c'est-à-dire en 1839.
Les vases sont, comme la cloche, composés d'un alliage fondu et comme elle ils se font remarquer par la beauté de leur forme et de leurs ornements.
Bulletin bibliographique.
Théorie, des Lois politiques de la Monarchie française; par mademoiselle de Lezardière. Nouvelle édition considérablement augmentée et publiée sous les auspices de MM. les ministres des affaires étrangères et de l'instruction publique par le vicomte de Lezardière. 4 gros vol. in-8.--Paris, 1844. Imprimeurs-Unis. 30 fr.
L'auteur de cet ouvrage, mademoiselle de Lezardière, naquit en 1754, dans un château du fond du Poitou. A peine eut-elle atteint l'âge de raison, elle étudia l'histoire de son pays. «Témoin des malheurs de la France à cette honteuse époque (la fin du règne de Louis XV), dit M. le vicomte de Lezardière, elle en attribua une grande partie à l'ignorance générale de ses institutions et de son droit public; elle entreprit de découvrir et de démontrer quelles furent ces institutions à l'origine de la monarchie, et les variations qu'elles subirent d'âge en âge. Mais ce ne fut pas sans contradiction que l'auteur de la Théorie des Lois Politiques poursuivit son travail. L'esprit positif du baron de Lezardière, son père, s'effraya de colle vocation; il chercha longtemps à détourner sa fille de la voie extraordinaire dans laquelle elle s'engageait. Frappé à la lin de sa persistance et du caractère de son travail, il communiqua ses premiers essais à M de Malesherbes, son plus intime ami. Celui-ci les fit connaître à M. de Brecquigny, à M. le duc de Nivernais, à dom Poirier, nommé plus tard censeur de l'ouvrage, et à d'autres hommes éclairés. Tous attachèrent à ce travail une grande importance, encouragèrent l'auteur à le poursuivre, et mirent à sa disposition tous les monuments historiques dont ils étaient possesseurs.»
La Théorie des Lois politiques parut pour la première fois, sans nom d'auteur, en 1792. Mais, à cette époque, on n'avait guère le temps de lire ou de discuter des théories. Si avancées, si hardies qu'elles parussent à M. de Malesherbes, les idées de mademoiselle de Lezardière étaient beaucoup trop arriérées et beaucoup trop timides pour les députés de la convention.--Son livre ne se vendit pas. A peine eut-il été publié, les magasins du libraire furent pillés dans une émeute; on n'en sauva qu'un très-petit nombre d'exemplaires qui n'ont jamais été dans le commerce, et qui, conservés avec soin dans quelques bibliothèques d'élite, rendirent plus d'un service ignoré aux historiens du dix-neuvième siècle.
Noble et Vendéenne, mademoiselle de Lezardière avait été obligée de quitter la France pendant la république; elle ne rentra dans sa patrie qu'en 1801, sous le consulat. Mais malheureusement, durant cet exil, la belle bibliothèque de son père avait été brûlée avec le château qu'il habitait. Ses manuscrits étaient perdus ou dispersés; les immenses matériaux qu'elle avait amassés pour la suite de son ouvrage, elle ne les retrouvait plus. Comment réparer tant de pertes? La fortune de sa famille, était détruite. «Elle dut donc, dit M. le vicomte de Lezardière, dans toute la force de l'âge et de l'intelligence, abandonner les travaux auxquels elle avait consacré sa vie. La résignation avec laquelle elle accepta ce sacrifice donna la mesure de son caractère. Sa tendresse pour sa famille, les soins qu'elle lui prodigua, son active charité envers les pauvres, remplirent son existence. Personne ne surprit jamais chez, elle un murmure, un retour amer vers le passé; la vie commune sembla lui suffire. Sa mémoire est honorée par tous ceux qui l'ont connue; elle est restée bien chère à ceux des siens qui lui ont survécu.»
Mademoiselle de Lezardière est morte en Vendée en 1835, à l'âge de quatre-vingts ans. Elle était si peu connue, que M. Barbier, dans son Dictionnaire des auteurs anonymes, l'avait fait mourir en 1814. Elle ne réclama pas contre cette erreur; elle ne se plaignit jamais de l'oubli auquel le monde condamnait si injustement ses remarquables travaux; et cependant les principaux historiens de la France et de l'Allemagne continuaient de faire de nombreux emprunts à la Théorie des Lois politiques. Comme l'ouvrage n'était pas dans le commerce, ils se croyaient dispensés d'avouer les larcins dont le public ne pouvait pas s'apercevoir. M. Guizot, qui lui devait beaucoup, oublia de nommer mademoiselle de Lezardière, si ce n'est dans des notes. M. Augustin Thierry se montra plus juste: «La renommée de Mably, dit-il, héritage de ce siècle, continua de dominer toutes les autres; seulement l'ouvrage de mademoiselle de Lezardière, peu répandu dans le public, mais recherché des personnes studieuses, se plaçait dans leur opinion à côté et même au-dessus du sien. La forme sévère de cet ouvrage, qui, sous un de ses aspects, n'est qu'un seaton de fragments orignaux, ramena, en histoire, à la religion des textes, quelques penseurs que le règne absolu de la philosophie avait habitués à n'avoir de foi que dans les idées.»
La nouvelle édition de la Théorie des Lois politiques forme quatre volumes. Un tiers de l'ouvrage ne faisait point partie de la première édition, et n'avait jamais été publié. M. Guizot et M. Villemain, ministres des affaires étrangères et de l'instruction publique, ont souscrit, sur les fonds de leurs ministères, à un nombre d'exemplaires suffisant pour décider cette publication. Qu'ils en reçoivent ici nos remerciements sincères; ils ne pouvaient pas encourager un ouvrage plus digne de leur protection.
Mademoiselle de Lezardière a divisé son travail en trois époques.
La première époque a pour titre: Lois politiques des Gaulois avant l'établissement de la monarchie.
La seconde époque renferme les siècles qui s'écoulèrent, depuis l'élévation de Clovis sur le trône, jusqu'à la fin du règne de Charles le Chauve. Elle se divise en quatre parties principales, Intitulées:
1º De l'étendue du domaine de la monarchie, de l'état civil des sujets, du l'institution de la royauté, des armées et des assemblées générales, de la puissance législative sous les deux premières races;
2º De l'état politique et civil de l'Église dans la monarchie franque, fixé par les dispositions du droit canonique et des lois constitutives de l'État;
3º De l'état des propriétés et des personnes, de la puissance militaire, des lois civiles et criminelles, de l'origine, de la composition, des fonctions et des pouvoirs des tribunaux dans la monarchie française;
4º Des charges onéreuses des citoyens et des revenus du prince, de la succession à la couronne; observations sur les différentes infractions faites aux lois constitutives, soit de la part du prince, soit de la part du peuple.
La troisième époque, publiée pour la première fois, s'étend depuis la fin du règne de Charles le Chauve jusqu'au quatorzième siècle. Elle est presque entièrement consacrée au régime féodal.--Une table analytique des matières termine le quatrième et dernier volume.