L'Illustration, No. 0054, 9 Mars 1844

Part 5

Chapter 53,748 wordsPublic domain

Les résultats suivants ont été obtenus dans les vingt-sept départements où les travaux ont été exécutés. 68 forages donnant des eaux jaillissantes au-dessus du sol, 66 forages donnant des eaux ascendantes, 3 forages donnant de l'huile de pétrole jaillissante au-dessus du sol, 1 forage donnant de l'eau salée jaillissante au-dessus du sol, 13 forages ayant amené la découverte de houille ou d'anthracite, 9 forages ayant amené la découverte d'asphalte ou de sables bitumineux, 12 forages ayant amené la découverte de kaolin ou de gisements de plâtre, 20 forages exécutés pour puits d'amarres de ponts suspendus, 12 forages exécutés pour absorption d'eau, 16 forages pour exploration de terrains propres à la construction; 220 soudages ont donné les résultats cherchés, 48 sondages n'ont rien produit. Sur ce nombre, 8 sont encore en cours d'exécution. Le nombre moyen des forages exécutes par aimée est de 18. La profondeur; moyenne par année, de 1 151 mètres; la profondeur moyenne des forages, de 64 mètres 42 centimètres; la dépense moyenne de chaque forage, de 4,193 fr. 07 c. L'eau coulant au-dessus du sol par les 68 puits jaillissants, donne un produit de 27 971 litres par minute, ou 40,278 mètres cubes par jour. Celle qu'on extrait au moyen des pompes et des machines à vapeur alimentées par les 66 puits à eaux ascendantes, donne au moins un produit égal, ce qui fait par jour un volume total de 80 556 mètres cubes. Cette eau est utilisée soit comme force motrice, soit pour l'irrigation de prairies, de jardins, pour l'alimentation de villes, d'usines, pour l'approvisionnement de bains, l'entretien d'étangs, l'embellissement de propriétés particulières, les usages variés d'établissements publics et les nombreux besoins de l'agriculture et de l'industrie.

Appareils de sûreté contre les explosions du gaz.--L'Académie, (sur le rapport de M. Régnault), a donné son approbation à un appareil extrêmement ingénieux, imaginé par M. Chuard, pour indiquer, soit dans les mines de houille, soit dans les appartements éclairés par le gaz, la présence, dans l'air, d'une certaine quantité de ce gaz, avant qu'elle soit devenue assez considérable pour donner des craintes d'explosion. Malheureusement, cet appareil est fragile et d'une construction délicate; et il est à craindre que la routine aussi bien que cette cause ne soient des obstacles très-grands à son adoption dans la pratique.

Métallurgie.--L'attention depuis quelques années, s'est portée sur les produits gazeux qui se dégagent dans diverses grandes opérations relatives à la métallurgie, à la carbonisation, etc. On doit citer au premier rang, parmi les travaux faits à ce sujet, ceux de M. Ebelmen, ingénieur des mines, qui, non content d'étudier la question au point de vue théorique, en a tiré des applications utiles, des perfectionnements réalisables dans le domaine de la pratique. Son idée fondamentale consiste à opérer sur les gaz extraits de divers combustibles par voie de distillation, au lieu de brûler immédiatement ces combustibles eux-mêmes. Il obtient ainsi, dans beaucoup de cas, une chaleur beaucoup plus intense que celle qui résulte de l'ancien mode de combustion. MM. Laurens et Thomas, ingénieurs civils, ont aussi communiqué à l'Académie quelques faits intéressants relatifs à l'usage des gaz sur une grande échelle. Le plus important peut-être consiste en ce que la vapeur agissant seule, à une température qui ne surpasse pas 300 degrés, suffit pour carboniser complètement la houille, le bois et la tourbe; il se dégage des gaz combustibles applicables à divers usages après leur passage dans un conducteur. Le résidu en charbon est considérable, et ce charbon présente une assez grande dureté, lors même qu'il provient de la tourbe.

Emploi des mortiers hydrauliques.--On sait que, grâce aux travaux de M. Vical, il est possible aujourd'hui de bâtir partout, sous l'eau comme en plein air, avec des mortiers hydrauliques, c'est-à-dire jouissant de la propriété de durcir dans un temps plus ou moins rapide. Les convenances réciproques des chaux et des ciments, et les proportions suivant lesquelles les mélanges doivent être opérés, ont été déterminées d'avance pour tous les cas possibles par cet illustre ingénieur, de manière à ne rien laisser à désirer. Seulement, lorsque la chaux hydraulique naturelle vient à manquer, on y supplée de plusieurs manières; soit par la confection de toutes pièces d'une chaux hydraulique artificielle, comme celle que l'on fabrique à Meudon, près Paris, et dans une foule d'autres localités; suit par le mélange d'une chaux grasse avec une pouzzolane. Les substances de ce genre sont fort nombreuses; tantôt on les trouve dans la nature, notamment à Puzzuolo, en Italie, d'où vient leur nom; tantôt on les forme artificiellement par la cuisson de certains argiles.

On employait depuis quelques années la pouzzolane naturelle d'Italie aux travaux du port d'Alger, lorsque l'extension considérable projetée pour ces travaux fit émettre l'idée de la remplacer par une pouzzolane artificielle beaucoup moins coûteuse. Des expériences récemment faites à Toulon par M. Noël, ingénieur en chef des ponts et chaussées, ont prouvé qu'il était fort heureux qu'aucune suite n'eût été donnée à cette idée. Des briques fabriquées dans ce port avec une pouzzolane artificielle, tombaient en miettes après quelques jours d'immersion dans l'eau de mer, en se brisant des surfaces au centre graduellement. Placées dans l'eau douce, elles s'y maintenaient très-bien. Apprenant que dans la Manche, et notamment à Cherbourg, où l'on fait une assez grande consommation de pouzzolanes artificielles, rien de pareil ne s'était jamais manifesté, M. Vicat a été conduit à comparer la composition chimique des eaux de L'Océan avec celles de la Méditerranée, et il a vu que sur 1 000 parties celles-ci contiennent 7.02 de sulfate de magnésie, tandis que les eaux de la Manche n'en contiennent que 2,29. C'est en se substituant à la chaux dans les bétons immergés, que la magnésie joue un rôle si fâcheux.

Nouvel éclairage.--Les essences de schiste, de houille, de térébenthine, renferment une proportion de carbone telle que jusqu'à présent on n'avait pu en brûler la fumée avec les cheminées de tirage les plus énergiques, à moins d'y ajouter une certaine quantité d'alcool qui constitue, avec l'essence de térébenthine, le mélange employé depuis quelques années dans certaines lampes sous le nom impropre d'hydrogène liquide. MM. Busson-Dumourier et Rouen annoncent qu'ils sont parvenus à obtenir une combustion parfaite de ces essences, en projetant dans l'atmosphère un jet de vapeur d'une d'entre elles, sous une pression de 4 à 5 centimètres de mercure; l'inflammation n'a lieu qu'à quelques centimètres de l'orifice d'émission. Suivant les inventeurs, le prix de leur éclairage serait, pour la même quantité de lumière, quatre fois moindre que celui du gaz, et six fois moindre que celui de l'huile.

Désinfection des latrines.--Une commission dont M. Boussingault était le rapporteur, a rendu le compte le plus satisfaisant des effets d'une poudre désinfectante proposée par M. Siret, pharmacien à Meaux. Après de longues et laborieuses recherches, puisqu'elles ont été commencées en 1834, M. Siret a reconnu qu'un mélange de charbon et de sulfate métalliques, dans lesquels domine le sulfate de fer, agit dans toutes les circonstances comme un désinfectant des plus efficaces. 15 grammes de la poudre Siret délayée dans 5 ou 6 décilitres d'eau, ont complètement et subitement fait disparaître l'odeur de la matière fécule rendue par un individu. Cette expérience a été répétée à plusieurs reprises; elle a été faite en grand sur une fosse servant à trente-cinq locataires, et elle a complètement réussi. Aussi les conclusions du rapport de M. Boussingault ont-elles été très-favorables à M. Siret. Il est vivement à désirer, dans l'intérêt de la salubrité publique, que cette heureuse découverte soit connue et propagée surtout dans les grandes villes. M. Siret estime la dépense de désinfection par son procédé à deux centimes par ménage composé de trois à quatre personnes.

Communications diverses.--M. Reech, ingénieur des constructions navales, a adressé à l'Académie, sur les principes de la mécanique industrielle, un travail remarquable à tous égards, mais dont il ne nous sera possible de rendre compte que lorsque l'auteur abordera les applications qu'il a annoncées. M. Sarrut a annoncé qu'il était parvenu, de son côté, à plusieurs des résultats obtenus par RI. Reech, et à quelques autres qui lui sont propres.

VI.--Géologie et Minéralogie.

Dépôts métallifères de la Suède et de la Norvège.--Tel est le titre d'un mémoire de M. Daubrée, ingénieur des mines, professeur à la faculté des sciences de Strasbourg, auquel on doit déjà plusieurs autres études importantes sur la Scandinavie, bien que l'excellent ouvrage de M. Hausman et la géographie minéralogique de M. Hisinger renferment de précieux documents sur beaucoup de districts de mines, M. Daubrée a eu occasion d'y faire un assez grand nombre d'observations nouvelles.

Gîtes métallifères de l'Italie.--M. Amédée Burat, professeur à l'École Centrale, a fait connaître les résultats de ses nombreuses explorations du sol de l'Italie. Il a reconnu les restes des exploitations de l'antiquité et du moyen âge, et il signale les gisements nouveaux qui offrent aujourd'hui plus d'avantages à l'industrie, bien que les anciens gisements n'aient pas été épuisés en beaucoup de points.

Géologie de l'Amérique méridionale.--Deux longs et intéressants rapports nous ont donné les détails les plus circonstanciés et les plus curieux sur la constitution géologique de cette moitié du continent américain. Le premier, relatif à un mémoire de M. Pissis sur la position géologique des terrains de la partie australe du Brésil et les soulèvements qui, à diverses époques, ont changé le relief de cette contrée, est du à M. Dufrenoy. M. Élie de Beaumont est l'auteur du second, qui se rapporte à un mémoire de M. Alcide d'Orbigny, intitulé; Considérations générales sur la géologie de l'Amérique méridionale. Il nous est malheureusement impossible de donner une analyse de ces travaux consciencieux, sans suivre les savants rapporteurs dans une véritable description géologique de l'Amérique méridionale entière, et par conséquent sans sortir des bornes que nous devons nous imposer. Disons seulement que les conclusions des deux rapports ont été extrêmement favorables à MM. Pissis et Alcide d'Orbigny. Le mémoire de ce dernier est destiné à paraître prochainement dans le grand ouvrage qu'il publie sur les contrées visitées par lui.

Changements du niveau dans les rivages des anciennes mers.--Il y a déjà dix-huit mois environ que M. Élie de Beaumont avait lu à l' Académie un rapport très-approbatif sur un mémoire extrêmement remarquable où M. Bravais, membre de la commission scientifique du Nord, et professeur d'astronomie à la faculté de Lyon, avait mis en évidence, avec une précision que l'on n'avait pas encore introduite dans les mesures géologiques, la mobilité des niveaux relatifs des continents et de la mer sur les rivages de la Scandinavie. Ces changements remontent à une période déjà reculée, et continuent encore de nos jours. La péninsule Scandinave n'est pas la seule confiée où l'on remarque d'anciens niveaux de la mer; divers savants en ont signalé en Morée et en Sicile.

Ces faits intéressants, qui se sont accomplis depuis les dernières révolutions du globe, ont-ils eu lieu dans les temps géologiques anciens'? Telle est la question que la publicité donnée au travail de M. Bravais a suggérée à M. Coquand, professeur de géologie à Aix, question à laquelle il a trouvé une solution affirmative dans les études géologiques auxquelles il s'est livré en Provence. Plusieurs faits très-curieux signalés par ce professeur sont de nature à prouver que les terrains secondaires du midi de la France fournissent un exemple d'émersion analogue à cette qui a lieu encore actuellement sur les rivages de la Scandinavie.

Géologie du département de la Somme.--M. Buteux est l'auteur d'un mémoire accompagné d'un essai de carte géologique sur ce sujet. Nous enregistrons ici les conclusions favorables du rapport lu par M. Élie de Beaumont: «Le mémoire de M. Buteux présente une statistique fort étendue des faits géologiques et minéralogiques que le sol du département de la Somme offre à l'observation. On sera surpris, en le lisant, de voir le grand nombre de remarques intéressantes que peut fournir un pays presque plat et d'une apparence monotone. Nous pensons que la recherche de cette multitude de faits locaux dont le sol de la France fourmille est d'une grande utilité pour la géologie, lorsqu'elle est faite avec conscience et résumée avec méthode. Le travail de M. Buteux, nous ayant présenté ce double caractère, nous paraît digne des encouragements de l'Académie.»

Formation crétacée des versants sud-ouest et nord-ouest du plateau central de la France. «Le travail dont nous rendons compte à l'Académie, a dit M. Dufrenoy dans un rapport approbatif, est le fruit de longues et consciencieuses explorations. M. le vicomte d'Archiac s'est, depuis plus de huit ans, livré à l'étude des formations crétacées, l'un des groupes les plus importants des terrains secondaires, par l'étendue qu'il recouvre, par la diversité des caractères qu'il présente, et par la variété des corps organiques qu'il renferme. Ce travail est l'histoire complète d'une des formations les plus importantes du midi de la France. En effet, il comprend à la fois la position des différentes couches qui composent les formations crétacées de cette contrée, la manière dont ces couches se groupent ensemble pour former des étages, enfin la distribution et la nature des fossiles qui caractérisent chacun d'eux. Il sera un guide précieux pour les personnes qui désireront étudier le terrain de craie du midi de la France; il le sera également pour ceux qui voudront en faire la géologie détaillée en leur indiquant la marche à suivre dans une pareille étude.»

Mercure natif en France.--Une des plus curieuses communications que nous ayons à mentionner est celle qui a été faite par M. Leymerie sur un gisement de mercure natif qui existerait dans le département de l'Aveyron, vers l'escarpement occidental du plateau de Larzac. On appelle ainsi le plateau jurassique étendu qui termine les Cévennes du côté de l'occident. Il résulte d'une espèce d'enquête faite par M. Leymerie et M. Boulomié, ancien substitut à Rodez, et le premier qui ait été mis sur la voie de ces recherches, qu'à diverses époques des traînées, des amas ou des globules de mercure coulant ont été observés par les habitants de Saint-Paul. Le petit ruisseau qui traverse cette commune paraît être le réceptacle général de tous les suintements mercuriels qui proviennent de bancs maffieux appartenant à l'étage inférieur du système éolithique.

Plusieurs autres faits relatés par M. Leymerie viennent ajouter un nouveau degré de probabilité à celui qu'il signale. Ainsi à Montpellier, de l'autre côté du Larzac, le mercure et le calomel natifs ont été trouvés dans les marnes subapennines. La présence de ces minerais dans les terrains tertiaires les plus modernes, signalée en 1760 par l'abbé de Sauvages, et constatée en 1830 et en 1834, a paru très-extraordinaire; pendant longtemps on n'a pas voulu y croire. Cependant ce fait n'est pas unique; car, d'après M. Daniel Sharpe, on a exploité dans le siècle dernier, au milieu des sables tertiaires supérieurs de Lisbonne, une mine de mercure qui s'est trouvée épuisée seulement en 1801.

Si de plus on compare le gisement du Larzac à ceux de Montpellier, de Peyrot (Haute-Vienne) et de Métaldot près Saint-Lô (Manche), on remarque que ces quatre gisements, les seuls qui jusqu'à ce jour aient été signalés dans le sol français, se trouvent exactement distribués sur une même ligne droite qui traverse toute la France diagonalement et dans la direction nord 32 degrés ouest, qui est très-voisine de celle que M. Élie de Beaumont a assignée au soulèvement principal du Mont-Viso (Alpes françaises). M. Leymerie pense que cette relation si frappante n'est pas due au hasard; qu'à l'époque du soulèvement du Viso un fendillement s'est opéré dans la direction signalée, et que les vapeurs mercurielles ont, plus tard, probablement à l'époque du dernier soulèvement des Alpes, profité de cette zone de facile pénétration pour venir se répandre et ensuite se condenser en différents points assignés suivant sa direction.

Don Graviel l'Alferez.

NOUVELLE MARITIME

(Suite et fin.--Voir t. II, p. 393 et 406, t. III, p. 9.)

IV.

La mer était dure et plus, contraire à la marche du léger brick qu'à celle de la vaillante frégate qui le poursuivait; mais don Graviel ne parut pas inquiet un seul instant. Il changea la route pour se rapprocher des brisants qui bordent au nord de l'île de Cuba entre la Havane et le cap San-Antonio. Les bas-fonds sur lesquels il naviguait avec une incroyable confiance lui servaient de rempart contre la frégate, dont l'équipage avait été remis au complet. Nous n'ajouterons pas que le capitaine Bertuzzi et ses négriers avaient obtenu du gouverneur l'ordre de monter à son bord.

Le lendemain au point du jour, le cap San-Antonio était doublé; la Santa-Fé apparaissait encore à l'horizon. Don Graviel essaya de plusieurs allures et vit qu'en serrant le vent, il avait un avantage marqué sur son chasseur; mais au moment où il prenait cette direction, qui le menait à l'île des Pins, un grand navire se dressa sur l'avant tout à coup.

Les corsaires l'examinaient attentivement.

«Frégate anglaise!, dit en toussant le lieutenant Fernando.

--Que diable! répondit don Graviel, nous sommes en force.

--En force? murmura le garde-marine.

--Oui, tu vas voir. Hissez le pavillon anglais! et gouvernons droit.»

Sans dévier de sa route, et seulement en ralentissant sa course, le brick-goélette naviguait entre les lieux frégates, et ménageait son élan de manière à les mettre en vue l'une de l'autre, ce qui ne tarda point. Les Anglais furent persuades que le brick chassé par un navire espagnol était un compatriote; don Graviel compléta cette erreur en virant de bord, comme s'il eût voulu les seconder au feu; il fit voiles aussi vers la Santa-Fé. Celle-ci prit la fuite mais trop tard; à la hauteur du cap San-Antonio, l'Anglais engagea l'action.

Dona Juana, respectée à bord comme si elle eût été la femme du capitaine, se tenait à côté de don Graviel.

«Pour l'amour de Dieu! capitaine, dit maître Brimbollio en s'avançant, pourriez-vous m'apprendre ce que nous fabriquons ici; laissons les se hacher à leur aise, et gagnons le large.

--Qui t'a demandé ton avis, maître hâbleur? répondit sèchement Graviel. Tu prophétise le malheur depuis le commencement; je suis las de tes observations.»

Prenant alors sa voix de commandement:

«Branle-bas général de combat!» ajouta-t-il.

Fernando, sans demander d'explications, se rendit à la pièce à pivot; force fut au contre-maître de distribuer des armes et de la poudre à tous les corsaires.

«Vous voyez, tendre idole de mon coeur, que je n'hésite point, dit alors don Graviel. Quand le combat sera bien en train, je vais amener le yacht britannique et arborer la noble bannière de Castille. Aussitôt après vous descendrez, je vous prie.

--Oh! non, répliqua la jeune fille d'une voix émue; permettez-moi de rester auprès de vous.»

Après un moment de réflexion, don Gravie! y consentit d'un signe de tête.

«Eh bien! mon ange, dit-il, pardonnez-vous enfin au pauvre alferez de vous avoir enlevé à l'abordage, ou bien auriez-vous oublié ce peut-être du bal?»

Dona Joana, devenue écarlate, ne put s'empêcher de sourire.

Les deux frégates étaient maintenant bord à bord et le brick-goélette derrière elles à petite portée de fusil.

«Canonniers, commanda le capitaine, ne nous trompons pas! c'est sur l'anglaise qu'il faut pointer. Fernando, je te recommande son gouvernail. Vive l'Espagne! Amenez le pavillon anglais; hissez nos couleurs! Feu!»

La bordée à boulets et à mitraille du Caprichoso balaya de long en long les gaillards et la batterie de la frégate anglaise, dont le gouvernail volait en éclats par l'effet de la pièce à pivot. Quand la fumée se dissipa, don Graviel vit son ancien commandant de la Santa-Fé lui faire de la main un geste de remercîment; mais à coté du vieil officier se tenait le capitaine Bertuzzi, furieux d'être si près de son cher brick sans pouvoir s'en emparer. Le forban grinçait des dents, il était violet de colère; enfin, transporté, hors de lui, sans attendre davantage, il mit don Graviel en joue avec un monstrueux tromblon mauresque. Dona Juana s'en aperçut, poussa un cri déchirant et s'évanouit.

Que Zampa le pirate a bien raison de chanter:

Son coeur est sourd Le premier jour, Mais, dès le second, la pauvrette Ne pleure plus autant...

Une digression serait intolérable dans une situation si tragique. Le jeune capitaine vole d'un bond au secours de sa bien-aimée Juanita; ce mouvement l'a sauvé, car au même instant, la charge entière du tromblon se plante dans la muraille du brick à la place qu'il vient de quitter. La jeune fille est transportée dans la cabine. Alors, pour éviter un salut du même genre, don Graviel fait le tour de la frégate anglaise en continuant un feu nourri, va se poster dans sa joue du côté opposé à la frégate espagnole et canonne si bien que les ennemis, exaspérés, braquent enfin sur lui une partie de leurs pièces.

Le Caprichoso était trop faible d'échantillon pour supporter la riposte; il prit la fuite en se faisant un abri de la Santa-Fé, mais auparavant la pièce à pivot accomplit un dernier exploit: elle acheva de couper le beaupré déjà mutilé de l'ennemi. La chute de cette clef de la mature entraîna celle des autres mâts; l'incendie se déclara presque aussitôt dans les voiles déchirées; la Santa-Fé poussa au large; le brick-goélette prit chasse devant elle.

«Eh bien! demanda Fernando, à quoi servent, s'il te plaît, tous ces beaux faits d'armes que je donnerais volontiers pour un goujon? Selon moi, nous venons de brûler notre poudre aux goélands.

--Comment! s'écria Graviel, enthousiasmé, regarde donc cette frégate embrasée; sans nous, peut-être la Santa-Fé succombait!

--Possible! mais elle ne nous chasserait plus;» murmura le garde-marine.

Don Graviel haussa les épaules et se contenta de dire:

«Tu vois bien qu'elle ne saurait nous rejoindre.»

En effet, la Santa-Fé avait perdu une partie de sa mâture; bientôt elle mit en panne pour se réparer plus à son aise et pour envoyer sauver le petit nombre d'Anglais qui s'étaient jetés à la mer afin d'échapper à l'incendie.

Au coucher du soleil, aucune voile n'était en vue et le Caprichoso voguait sans craintes dans le canal rocailleux qui sépare Cuba de l'île des Pins. Maître Brimbollio était de quart; Fernando fumait un cigare en pêchant à la ligne; don Graviel, assis à côté de Juana sur la riche ottomane, lui parlait avec feu, non plus de ce ton moqueur que l'on connaît, mais d'un style plus discret et plus relevé. Depuis l'évanouissement de la jeune fille, il n'affectait plus des airs de capitan, il s'exprimait en amant soumis et tournait au langoureux;--à d'autres d'expliquer ce phénomène.

«Juanita, de grâce, disait-il, avouez que ce n'était pas seulement un vulgaire mouvement de crainte. Vous n'étiez pas effrayée par le combat, vous étiez calme et sereine au milieu du tonnerre de l'artillerie des trois navires, vous ne faiblissiez pas, je vous contemplais avec admiration. Dites, ma Juana, ma divine, dites que vous avez tremblé pour les jours de celui qui n'implore de vous qu'un mot d'espoir, un seul, ô mon ange aux longs cheveux noirs.»

Longtemps le jeune capitaine supplia, longtemps la Castillane se défendit avec fermeté; puis elle fut moins sévère, puis elle ne répliqua que d'un ton timide; enfin, enfin elle consentit au plus doux des aveux.