L'Illustration, No. 0054, 9 Mars 1844

Part 2

Chapter 23,758 wordsPublic domain

Juillet dardait sur nous ses rayons dévorants lorsque nous traversâmes Mascara. Cette ville n'avait alors que fort peu d'habitants; on désertait ses marchés; c'est à peine si on y rencontrait quelques citoyens venus de Fez pour vendre des objets dont le pays était privé depuis que l'émir avait, par un édit, prononcé la peine capitale contre quiconque achèterait ces objets dans nos ports. Les habitants de Mascara, réduits à la misère, s'étaient jetés dans les montagnes ou retirés à Tekedempt. Ceux qui étaient restés les derniers expédiaient déjà leur bagage et n'attendaient qu'un ordre du sultan pour abandonner leurs foyers: on s'attendait à voir paraître d'un instant à l'autre les colonnes françaises. Le kalifat était sorti de la ville il avait posé son camp sur la rive droite de la Mina, à une journée de marche vers l'est. Tout ce qui, dans la ville, appartenait au gouvernement venait d'être dirigé sur Tekedempt. La contrée était en un mot sur un qui vive continuel; de toutes parts on voyait surgir des cohortes arabes. D'après nos calculs, nous avons vu défiler devant nous plus de quatre mille cavaliers marchant au secours de l'émir. La canonnade retentissait du côté de Milianah, et les vieux échos de l'Atlas apportaient jusqu'à nous ces bruits formidables. Nous marchions épouvantés par des détonations pareilles au bruit du tonnerre. Nous apprîmes ensuite que les Français s'étaient emparés de Milianah sans avoir été inquiétés par les Arabes. Ceux-ci perdirent encore beaucoup de monde dans l'affaire de la vallée du Chélif, qui eut lieu immédiatement après.

De Mascara à Tlemcen, la route est pittoresque et très-accidentée; on parcourt de longues chaussées formées par les pentes des chaînes, puis on traverse l'Hamman et le Sigg, fleuves qui se jettent dans la mer, au golfe d'Arzew, après avoir réuni leurs eaux à celles de l'Habra. Le Sigg coule aux pieds des Dj. Karkar, monts boisés que le voyageur traverse et d'où il découvre Tlemcen et toute la province. A notre droite, dans la direction du désert d'Angad, est Saïda, fort bâti par Bou-Hamidy, d'après l'ordre d'Abd-el-Kader. On met deux jours pour se rendre du Tlemcen à Saïda. Ce dernier point est, au dire des indigènes, l'un des plus importants et des plus inaccessibles de l'armée arabe; il sert de dépôt à Tlemcen; on y compte de deux à trois cents cabanes. Les prisonniers indigènes y sont en grand nombre, et Bou-Hamidy ne les rend à la liberté que sur rançon. Les déserteurs français qui, fatigués du service de l'émir, essaient de pénétrer dans le Maroc, sont arrêtés souvent à la frontière et conduits à Saïda. Là, on les asservit aux travaux les plus rebutants, et on commence par les gratifier de trois cents coups de bâton; ils en reçoivent mille après une seconde tentative d'évasion; à la troisième, ils sont décapités.

Tlemcen offrait alors le même vide que Mascara; des spéculateurs de Fez y tenaient la bourse et le marché. La ville était triste; un morne silence pesait sur ses murs abandonnés; les denrées et le pain surtout, qui s'y vendait autrefois à vil prix, étaient cotés à un taux exorbitant; tout y était, du reste, de mauvaise qualité. Abd-el-Kader avait chassé les juifs de la ville sous prétexte qu'ils entretenaient des relations avec les Français, et qu'ils les appelaient à eux. C'est dans la province de Beni-Smie, à trois journées de marche au sud de Tlemcen, qu'ont été envoyés ces malheureux parias. La plupart auront succombé dans l'exil, les riches par le poignard, les pauvres par la faim.

Après deux mois d'une marche pénible, et qu'une énergie surhumaine a pu seule me faire supporter, j'arrivai à Fez. J'avais traversé tour à tour Tetouan, Ouched et Tezas. Je passai dix-huit jours dans la capitale du royaume de Fez. C'est à juste titre qu'on l'a surnommée le Paris de l'Afrique septentrionale; elle renferme environ cent mille, habitants dans ses larges murailles. Les maisons sont assez bien bâties et le commerce y a pris, depuis quelques années, un grand développement. Le panorama que présente la ville, sa vaste étendue et son aspect éminemment militaire, tout concourt à en faire une cité magnifique si on la compare aux autres villes africaines. Dès que je fus remis de mes fatigues, je me remis en route pour Tanger, où j'entrai après six jours de marche, en passant par Alcassar. Alors seulement je pus me dire tout à fait sauvé, car, de là, je défiais les cavaliers d'Abd-el-Kader et la haine de ses tourmenteurs. Je faillis m'évanouir en voyant le pavillon national qui étendait ses couleurs protectrices sur une des maisons de Tanger. Le drapeau, c'est la patrie! le nôtre flottait sur la demeure du consul. Je reçus de ce fonctionnaire l'accueil le plus distingué, et, vers le milieu de septembre, je pris passage sur un navire qui faisait voile pour Marseille. Quelques jours plus tard, je mis le pied sur une terre que je ne comptais plus revoir, et, cédant aux transports de mon âme, je me jetai à genoux et je remerciai le ciel de ma délivrance.

Paris Souterrain.

(Suite et fin.--Voir tome II, page 405.)

II.

En pénétrant de plus en plus profondément dans les entrailles de la terre, nous devons nous attendre, dans le cours de notre voyage sous-parisien, à rencontrer bien des objets étranges et nouveaux pour nous. Au reste, il n'est pas de Colomb aventureux, à la recherche de terres inconnues, qui ait été plus surpris de ses propres découvertes, que ne le fut mon jardinier quand il eut pour la première fois connaissance de ces régions ignorées. Mon jardin était situé près du Luxembourg, et il s'y trouvait un puits excessivement profond. Je ne sais par quel hasard l'un des seaux s'accrocha si bien à un crampon de fer qui se trouvait fiché dans le revêtement, à une trentaine de pieds de profondeur, que toute la journée se consuma en vains efforts pour l'arracher de cette position périlleuse. Désespéré, le brave jardinier, à demi penché dans le puits, s'écria, à bout de patience: «C'est le diable qui l'a mis là! Pardieu, que le diable l'en ôte!

--Voilà! voilà! brave homme!» répondit une voix caverneuse résonnant dans le puits. Et en même temps une main sortant du mur décrocha le seau, tandis qu'une tête à forme humaine regardait l'imprudent jardinier en tirant la langue avec un ricanement effroyable. Le pauvre homme, stupéfait, pensa perdre connaissance. Heureusement que la terreur le fit tomber à la renverse; sans cela il eût été rejoindre le seau au fond du puits.--Et il resta persuadé fort longtemps qu'il avait vu le diable en personne.

Son aventure n'avait pourtant rien de diabolique; c'était un charitable gnome, ou habitant de la deuxième ville souterraine, qui lui avait rendu en passant ce petit service.--Et, en parcourant à notre tour ces nouvelles régions, nous allons voir que rien n'était plus facile.--Auparavant, pour bien comprendre notre itinéraire, il faut jeter un coup d'oeil sur la composition géologique du monde que nous allons visiter.

Le sol sur lequel Paris est bâti se compose de couches superposées de nature et d'épaisseur différentes. Bien qu'elles varient un peu de distance en distance; que les brouillages, forages, ciblages, selon le langage de carriers, et autres accidents causés par l'action des eaux en interrompent partiellement les lignes, cependant l'ordre général est le même, et les grandes masses subsistent toujours dans la même distribution. Aussi ce sont elles que nous allons indiquer, telles qu'elles se trouvent sous Paris et vers la plaine de Montrouge.

A la surface existe une couche de terre végétale, de sable d'atterrissement et de terres de transport dont l'épaisseur varie de 2 à 5 mètres; au-dessous, et sur une épaisseur un peu plus faible, des marnes coquillières très-fréquemment gypseuses; plus bas, des marnes, calcaires, spathiques, quartzeuses, gypseuses, qui ont plus de 8 mètres de profondeur, et qui reposent sur du calcaire marin (pierre à bâtir) dont l'épaisseur, beaucoup plus considérable, dépasse souvent 16 mètres. Le calcaire est divisé lui-même en près de 45 couches de diverses natures dénommées différemment par les carriers, et dont les unes sont exploitées de préférence aux autres. Au-dessous de ces couches de calcaire se trouvent onze à douze couches d'argile plastique, séparées par de petits lits de sable, dans chacun desquels existe un niveau d'eau plus ou moins abondant. Les argiles atteignent la masse de craie dont l'épaisseur a été longtemps inconnue, et qui n'a été percée que par le forage du fameux puits artésien de Grenelle. Or, sous la presque totalité des quartiers situés sous la rive gauche de la Seine, la masse de pierre à bâtir n'existe plus. Elle a été exploitée et enlevée; en sorte qu'il ne reste plus à la place qu'une immense excavation. Nos ancêtres, ayant besoin de pierre, ont tant et si bien creusé sous leurs pieds, que ce qui était dessous est monté dessus peu à peu, au risque d'y descendre pêle-mêle en un seul jour.

Il faut cependant être de bonne foi. Lorsque Paris était renfermé dans la moitié de l'île de la Cité, ou même plus tard, lorsque ses maigres faubourgs atteignaient à peine la forteresse du Louvre, ses habitants pouvaient aller en toute sécurité chercher des pierres au milieu des bois et des marais, sans présumer que la bonne ville, après avoir brisé quatre enceintes crénelées, bâtirait sur le sol d'où ses matériaux étaient sortis. Mais nous, témoins de cet agrandissement continuel, nous continuons avec insouciance à creuser à nos portes. Nous exploitons les carrières d'Issy, de Passy, de Clarenton, etc., etc.--Et puis nous viendrions blâmer nos ancêtres!--Il est vrai, pour rendre à chacun la justice qui lui est due, que les carrières exploitées aujourd'hui le sont avec plus d'art et de prudence, et ne doivent plus faire craindre les accidents que représentent souvent celles qui remontent aux premiers temps de la ville de Paris.

En effet elles existaient déjà certainement lors de l'occupation romaine. Sur le clos Saint-Victor se trouvait l'emplacement des arènes, de l'ancien amphithéâtre, et il avait été probablement établi dans une grande carrière exploitée primitivement à ciel ouvert, dont les excavations avaient préparé favorablement le sol. On a reconnu en outre d'une manière positive que les pierres du palais des Thermes, habité par l'empereur Julien, sont en cliquart, selon le terme employé par les carriers pour désigner une sorte de liais dur qui se trouve dans les carrières du faubourg Saint-Marceau.

Les premières carrières avaient été exploitées à ciel ouvert; et c'est ainsi qu'a été formée l'excavation qui porte le nom de Fosse-aux-lions, près de la barrière Saint-Jacques. Du moment que ce système devint trop pénible par l'épaisseur croissante de la couche supérieure, les travaux furent continués à l'aide de galeries souterraines conduisant à de grandes excavations, le plus souvent irrégulières, et soutenues par des piliers réservés dans la masse. Les excavations varient nécessairement de hauteur, suivant l'épaisseur des bancs. Habituellement elles ont de 5 à 6 mètres; quelquefois, cependant, elles s'élèvent fort au-dessus.

Ces travaux se continuèrent ainsi pendant plusieurs siècles sans surveillance, sans méthode, au gré du caprice des travailleurs. Souvent même les carriers, dans leur insouciance, creusèrent au-dessous des premières excavations, formant ainsi plusieurs étages de carrières suspendues les unes au-dessus des autres. Le danger devenait d'autant plus grand, que ces travaux étant successivement abandonnés, la mémoire s'en perdait, les galeries s'obstruaient; et le sol, ainsi miné de toutes parts, se couvrait de lourdes constructions. Cependant l'état de ces carrières oubliées depuis des siècles, s'aggravait de jour en jour: la faiblesse des piliers établis provisoirement pour la sécurité des ouvriers pendant la durée des exploitations, leur écrasement, l'affaissement du ciel des carrières dans beaucoup d'endroits, et, plus que cela encore, l'enlacement funeste des galeries chevauchant les unes sur les autres; de sorte que les piliers des étages supérieurs portant souvent à faux dans les vides des étages inférieurs, tout devait amener de grandes et inévitables catastrophes. Les nombreux accidents qui se succédaient à des intervalles de plus en plus rapproches, n'éveillaient toutefois l'attention de l'autorité que vers la fin de l'année 1776. Alors on ordonna la visite générale et la levée des plans de toutes les carrières.

On reconnut alors toute l'étendue du péril; et aussitôt que ce travail fut terminé (1777), on créa une compagnie d'ingénieurs spécialement chargée de la consolidation des voûtes. Les mesures étaient devenues tellement urgentes, que le jour même de l'installation du premier inspecteur général, une maison de la rue d'Enfer fut engloutie à 90 pieds au-dessous du sol.

Les ingénieurs entreprirent leurs travaux avec promptitude, et les continuèrent avec persévérance et habileté. La plus grande partie des carrières fut consolidée, et ce résultat fut dû au zèle et à l'habileté déployés par M. Héricart de Thury, chargé de la direction de ce travail. Chaque galerie souterraine correspond à une rue de la surface du sol, formant ainsi, dans ces profondeurs, une représentation déserte et silencieuse de la ville peuplée et bruyante qui s'élève au-dessus. Rien ne manque à cette représentation, à cette contre-épreuve de la capitale, pas même les murs d'enceinte et le service de l'octroi. Des murs d'enceinte ont été élevés à l'aplomb de ceux qui existent à la superficie; car de hardis fraudeurs s'étaient fait dans les carrières des passages à couvert de l'inquisition municipale. Il a fallu y remédier; et une ligne de murs, baptisés murs de la fraude, sépare les carrières intra-muros de celles de la banlieue.

Les carrières présentent en effet une étendue considérable. Tous les coteaux, depuis les hauteurs de Châtillon et de Gentilly, sont excavés; et elles s'avancent sous Montrouge, Vaugirard et Paris, à l'est et à l'ouest, presque jusqu'à la rive méridionale de la Seine. Celles du nord sont plus circonscrites, et ne minent guère que les hauteurs de Passy et de Chaillot dans Paris, au moins on ne connaît positivement que celles-ci; mais on doit présumer qu'il en existe sous les plateaux de Clichy, de la Nouvelle-Athènes et du quartier Notre-Dame-de-Lorette, se reliant à celles de Montmartre, de même que sous les hauteurs de Ménilmontant et de Belleville.

Au reste, malgré les soins et la vigilance de l'administration, on est encore loin de connaître limites ces anciennes excavations. Dernièrement encore, les constructions d'une maison, rue Mézières, défoncèrent, en creusant les caves, le ciel d'une exploitation ignorée, et cet accident risqua d'entraîner la ruine des maisons riveraines; quelque temps auparavant, lors de la construction de l'église du Luxembourg, un fontis avait menacé la solidité d'une maison rue Madame.--Toutefois on peut être assuré que la plus grande partie est reconnue et consolidée. On a pratiqué, de distance en distance, des puits de descente, qui permettent de les visiter à chaque instant et de les parcourir dans tous les sens.--Le plan indicatif ci-joint donne la situation de tous ces puits.

Outre ces escaliers et ces cheminées de descente, il existe encore d'autres moyens de communication entre les carrières et la surface du sol. Comme nous l'avons dit un peu plus haut, les premiers niveaux d'eau constants sur la rive gauche de la Seine sont dans les couches d'argile plastique au delà de la masse de pierre à bâtir. Aussi, partout où cette masse a été exploitée anciennement, des puits traversent les carrières pour chercher plus bas les sources qui les alimentent. Leur enveloppe de maçonnerie forme donc, dans les souterrains, autant de tours isolées dans lesquelles on a pratiqué des ouvertures, espèces de fenêtres qui servent à renouveler l'air des carrières et à faciliter les travaux. Idée fort ingénieuse, et qui est due, je crois, à M. le vicomte Héricart de Thury, auquel les carrières sont redevables de presque toutes les améliorations. C'est par une de ces ouvertures qu'un surveillant en tournée avait passé le bras secourable qui causa tant de frayeur à mon jardinier.

Au reste, cette sorte de frayeur surnaturelle et peu raisonnée est partagée avec moins de motifs encore par une foule de personnes. C'est dans les carrières que sont établies les Catacombes, et, à ce nom de Catacombes, une foule d'idées lugubres, un sentiment vague d'effroi ne se réveillent-ils pas dans l'esprit?

Beaucoup de personnes parlent des Catacombes sans les connaître, absolument comme les enfants parlent de Croque-mitaine et s'en effraient sans l'avoir jamais vu. Il y a dans leur nom une agglomération de syllabes si sombres, si retentissantes; leur son sourd et prolongé peint d'une manière si pittoresque ce qu'il veut exprimer, qu'en l'entendant seulement prononcer, l'imagination se forme l'idée de quelque chose de triste et de grand. Pour nous en assurer, nous allons y descendre.--N'oubliez pas la petite bougie de sûreté, les allumettes chimiques, ou le prudent briquet phosphorique: double précaution fort innocente, mais dont le principal défaut est d'être parfaitement inutile... et partons!

Nous suivons la longue rue d'Enfer: nous arrivons à la barrière d'Enfer. Touchante perspective pour des gens qui vont descendre aux Catacombes, et allusion pleine de délicatesse et de charité chrétienne pour les milliers d'individus que y sont ensevelis. Passons la barrière, et prenons à gauche. Nous sommes dans la voie creuse. En effet, nous marchons sur des abîmes. Cette petite maison, plus loin, s'appelle la Tombe-Isoire ou d'Isoard. Arrêtons-nous: c'est là l'entrée des Catacombes.--En vérité, dans tous ces noms, il y a un parfum de souterrains et de sépulcres qui surprend agréablement. C'est un à-propos charmant: et le hasard a bien heureusement ménagé cette accumulation de mots d'enfer et de tombeau. On ne saurait douter de l'endroit où l'on va.

Il existe une autre entrée dans le pavillon même de la barrière d'Enfer: mais elle est plus rapprochée et moins pittoresque. Entrons donc à la tombe d'Isoard.--Mais, d'abord, il serait peut-être curieux d'apprendre ce que pouvait être cette Tombe-Isoire ou d'Isoard. La tradition en est assez confuse. Selon les uns, cet Isoard était un fameux brigand qui désolait la campagne, et qui finit par être tué dans son repaire; mais cette légende semble passablement fabuleuse.

PLAN INDIQUANT LES ENTRÉES DES CATACOMBES ET DES CARRIÈRES DE PARIS. [Illustration.]

Il paraîtrait, toutefois, qu'il y a eu en cet endroit un ancien cimetière. Il est certain que ce domaine appartenait autrefois aux Templiers, et dépendait de la commanderie de Saint-Jean-de-Latran. Cette propriété fut acquise par l'État en 1760. On y découvrit, lors des premiers travaux des Catacombes, un escalier communiquant à des cryptes et souterrains qui avaient servi autrefois de sépultures, et peut-être de cachots, aux chevaliers de Saint-Jean et du Temple. On y voyait encore la trace des gonds et des ferrures de portes.--Vendue comme domaine national pendant la révolution, on en avait fait une guinguette avec bal champêtre. Aujourd'hui, elle est redevenue l'entrée d'une tombe.--Entrons-y.

Une petite cour sablée, une porte cintrée, large et basse comme l'orifice d'une caverne... c'est là. Rassemblez vos esprits; écoutez l'allocution du gardien qui vous exhorte à descendre jusqu'en bas sans vous écarter, ni à droite ni à gauche, et de l'attendre sans faire un pas au bas de l'escalier, dans le salon. Plaisanterie inoffensive, qu'il accompagne d'un sourire aimable. Maintenant, comptons-nous bien avant de franchir le redoutable portique, et recevons, de trois en trois, une petite bougie allumée des mains du conducteur.--Nous commençons à descendre.

L'escalier est étroit et tournant. On ne peut y passer qu'un seul à la fois; et fussiez-vous quarante à descendre, vous pourriez toujours vous croire seul. Votre regard ne saurait atteindre ni celui qui vous précède ni celui qui vous suit. L'escalier achève en trois marches sa révolution sur lui-même. Ajoutez à cela l'air humide et froid du souterrain, l'obscurité profonde, le retentissement étouffé de la moindre parole entre ces deux murs de pierre, qui vous enferment et vous touchent, ce vertige de tourner sans cesse en descendant sans fin dans l'obscurité sur des marches rapides, et vous aurez une idée du passage le plus pénible et le plus curieux à la fois des Catacombes. Il y a là quelque chose de grand, d'effrayant, qui ne se retrouve plus. L'imagination est frappée de cette ombre, de cette profondeur qui semble immense, de ce peu d'espace que vous remplissez tout entier. De temps en temps s'ouvre à votre droite un arceau sombre et haut, qui semble se perdre dans les entrailles de la terre.--On descend ainsi à une profondeur de près de cent pieds.

Nous sommes arrivés dans le salon, assez vaste caveau irrégulier, dont la voûte écrasée est sillonnée de larges et profondes cicatrices. L'eau suinte de toutes ces pierres raboteuses, et le clapotement uniforme des gouttes qui tombent retentit dans les mares formées çà et là sur le sol. Ici, la caravane fait halte, et rassemble les traînards qui achèvent de descendre l'escalier. Le guide, qui fermait la marche, passe en tête de la colonne, et l'on s'enfonce à sa suite dans la galerie de face.

La galerie est assez large pour que l'on puisse marcher deux ou trois de front. Elle tourne et se prolonge dans la plaine de Montrouge, recevant à droite et à gauche d'autres galeries, qui s'étendent au loin sous la plaine, ou sous les faubourgs Saint-Jacques et Saint-Marceau.--Au milieu de ce dédale, une main prévoyante a tracé le fil d'Ariane. Une large ligne noire, peinte sur la voûte, désigne au voyageur la véritable route, conduisant des Catacombes à la porte de sortie. Ainsi, fussiez-vous séparé du conducteur, vous n'avez rien à craindre; l'oeil et la lumière fixés sur ce guide infaillible, vous n'avez qu'à le suivre, il vous conduira au port. De plus, de larges inscriptions gravées dans la pierre vous apprennent, à chaque détour de la galerie, sous quel point de la surface habitée votre curiosité vous a conduit.--Au reste, prenez patience; nous avons pour une demi-heure de route.

Il est certain que si vous avez pénétré dans les cavernes majestueuses des Cévennes, dont la voûte enveloppée de son obscurité séculaire se dérobe à tout oeil humain, dont les parois, revêtues d'énormes stalactites, descendent comme de gigantesques draperies de pierre; si vous vous êtes arrêté sous ces arches colossales qui contiendraient la plus haute cathédrale de France, et dont l'éternel et majestueux aspect n'est interrompu que par le mugissement uniforme du torrent, qui sort un instant du gouffre obscur pour y rentrer brillant de blanche écume et d'étincelles phosphoriques; si vous avez passé sous les effrayants piliers de ces immenses galeries--oh! alors vous rirez en entrant dans ces carrières de Paris, vous rirez de leurs voûtes basses et plates que vous pensez toucher avec la main; vous rirez de leurs piliers faits de plâtre et de moellon, de leur sol battu de main d'homme, de leurs éboulements de quelques pieds de largeur. Mais pour les vrais Parisiens, qui depuis leur enfance ont toujours respiré l'air de la ville ou de la fraîche campagne qui l'entoure, qui n'ont vu d'autres montagnes que Montmartre, ni d'autres souterrains que ceux de leur cave, il leur est permis de passer, non sans terreur, dans les galeries écrasées des carrières, marchant dans cette obscurité que dissipe à peine autour de lui la lumière scintillante de son petit flambeau, respirant pour la première fois l'air épais du souterrain, et sentant tomber sur sa tête l'eau froide qui suinte de la pierre.