L'Illustration, No. 0053, 2 Mars 1844
Part 5
Cependant la mise en train est terminée, les dernières corrections sont faites: à un signal donné, la mécanique se met en mouvement, et à chaque tour de roue un numéro de _l'Illustration_ vient de lui-même se placer tout imprimé entre les deux cylindres. Cette belle et curieuse machine, dont nous vous donnerons un jour un portrait ressemblant, fait à elle seule plus de besogne que vingt hommes. Sans elle, tous les abonnés actuels de _l'Illustration_ ne pourraient pas être servis dans la même journée, et que deviendrions-nous dans quelques mois? Elle imprime 600 numéros par heure, et huit ouvriers ne pourraient, dans le même espace de temps, en imprimer, à la presse à la main, que 200.
Au fur et à mesure qu'ils sont imprimés, les numéros (le samedi matin) sont transportés dans l'atelier des brocheurs, ou plus de cinquante personnes sont occupées à les plier, à les mettre sous bande. De là les uns partent pour la poste, les autres sont immédiatement enlevés par les porteurs chargés de les remettre dans Paris à leurs souscripteurs. Un certain nombre revient rue de Seine, nº 33, au bureau d'abonnement, où ils se vendent séparément, par collections mensuelles ou en volumes. Puis, imprimeurs, brocheurs, porteurs, etc., se reposent pendant quelques jours de leurs fatigues ou passent à d'autres exercices en attendant que le numéro suivant réclame l'emploi de leur temps.
Seuls, le comité de rédaction et les graveurs ne se reposent jamais. On n'a plus à s'occuper du présent, il faut songer à l'avenir. Je ne vous révélerai pas le mystère des projets que vous devez voir se réaliser pendant l'année qui commence: ce serait vous ôter votre plus grand plaisir, celui de la surprise, et je vous aime trop, ô mes chers abonnés! pour vous jouer un si vilain tour. Soyez sûrs cependant que vous serez encore plus émerveillés et plus heureux en 1844 que vous n'avez dû l'être en 1843.
Se tenir au courant de tout ce qui arrive dans le monde, chercher à prévoir tout ce qui doit arriver, faire concourir au but commun, pour la plus grande satisfaction des lecteurs, des activités diverses éparpillées aux quatre coins de la grande ville, telle est la tâche des membres du comité de rédaction, sorte d'aréopage qui siège en permanence, et devant lequel viennent se faire juger des articles sur toutes sortes de sujets, des nouvelles, des romans, des dessins, des gravures, des romances, etc.; ne me demandez pas leurs noms, ils persistent à rester cachés, comme on dit, sous le voile de l'anonyme. Dans les journaux politiques, dans les revues, ils ont le droit d'être des illustrations, mais ici ils sont _l'Illustration._.
Don Graviel l'Alferez.--Fantaisie maritime
(Suite.--Voir t. II, p. 393 et 406.)
III.
Cinquante déserteurs de la _Santa-Fé_, vingt négriers, restant de l'équipage du _Caprichoso_; le contre-maître Brimbollio, maître de manoeuvre; le garde-marine Fernando Riballosa, lieutenant, et l'enseigne de frégate don Graviel Badajoz, capitaine; en tout soixante-treize combattants, plus un cuisinier noir et quelques mousses, telle était la composition du personnel du brick-goélette contre lequel le gouverneur de la Havane déployait maintenant toutes ses forces de terre et de mer. L'on trouvera naturel que nous omettions dona Juanita de las Ermaduras, toujours renfermée dans la chambre d'honneur, tremblante, éplorée, en proie aux plus cruelles appréhensions.
La canonnière que Fernando maintenait au bout de sa ligne de mire coupait la route au _Caprichoso_.
«Capitaine, faut-il faire feu? demanda le pointeur.
--Garde-t'en bien, malheureux! répondit Graviel; s'il est nécessaire d'en venir là, ce qu'à Dieu ne plaise! au moins laissons-les commencer.
--Décidément, murmura le lieutenant, il veut nous voir une corde en cravate! Il serait si facile, avec une bonne décharge à mitraille, de balayer le pont de cette barque du diable!»
Attendu ses desseins ultérieurs, l'enseigne désirait vivement de ne pas livrer combat à ses compatriotes. Mais la canonnière rapprochait le brick acculé contre terre; elle se trouva bientôt à demi-portée de pistolet par bâbord devant. Déjà l'on distinguait les voix du capitaine Bertuzzi et de don Antonio Barzon, tous deux au comble de l'exaspération: l'un courait après son navire, l'autre après sa fille. Le premier avait été trouvé dans la chaloupe, on l'avait démarré, dégarrotté et débâillonné, ce qui lui permettait de gesticuler et de crier à son aise; il abusait de la permission. Le second, qui ne tempêtait pas moins, s'était jeté à bord de la canonnière avec sa garde et ses aides de camp. Tous les négriers débarqués du _Caprichoso_ se trouvaient sur le même bâtiment; les bandits brûlaient de se venger, c'était à qui armerait les avirons, ils faisaient rage.
«Misérable voleur de Badajoz! hurla le gouverneur, qui nécessairement n'ignorait plus rien; ah! larron fieffé tu paieras cher ton audace! Rends moi ma fille, scélérat! Je me contenterai de te faire pendre! Sinon, par le sang de...»
Ce flux d'injures et de menaces rendit à don Graviel tout son sang-froid.
«Bien sensible, assurément! illustrissime seigneur, répondit-il au porte-voix. Je vous préviens seulement que votre fille est sur le pont, et que si vous me faites tirer dessus, elle sera aussi exposée que moi-même.
--Camarades! criait Bertuzzi à ceux de ses gens qui étaient encore sur le _Caprichoso_, c'est à cause de vous que nous ne tirons pas; mais tout â l'heure, aidez-nous!...»
On se mentait réciproquement avec un touchant accord.
«Holà! Brimbollio! interrompit Graviel, que si, pour son malheur, un des anciens du brick ne rame pas de toutes ses forces, on lui fasse sauter la tête pour premier avertissement!
--Soyez tranquille, capitaine, dit le contre-maître, ces choses-là vont sans dire. Nous sommes armés et ils ne le sont pas. Vous entendez, les mignons?» ajouta le rude marin en s'adressant aux négriers.
La lutte se réduisait à une joute de vitesse et de manoeuvres. Les forts attendaient que le gouverneur commençât le feu; le gouverneur n'osait faire canonner le navire où se trouvait sa fille; Bertuzzi ne voulait pas non plus endommager la coque de son cher brigantin, qu'il comptait enlever à l'abordage. Il ne doutait pas du concours de ceux de ses gens que don Graviel et Brimbollio venaient d'inviter à ramer en termes si persuasifs. On a vu que l'enseigne s'obstinait à ne point mitrailler des compatriotes; le père de dona Juana était à bord de la canonnière, c'était un motif de plus pour s'abstenir des moyens violents.
Après ce rapide examen des pensées et des espérances secrètes de nos principaux acteurs, jetons un coup d'oeil militaire sur leurs attitudes respectives.
Bertuzzi tient la barre du bâtiment chasseur; don Graviel celle du brick-goélette. Ce dernier rase les bas-fonds de tribord et les murailles du Morro avec un art merveilleux, en évitant, autant que possible, l'abordage de l'autre; mais le ci-devant capitaine négrier est sûr de réussir à s'accrocher dans trois minutes environ, si toutefois aucun incident ne contrarie l'habile impulsion imprimée à la canonnière. Don Graviel et ses compagnons voient cela clairement; le garde-marine caresse son boute-feu et tousse; le contre-maître brandit sa hache et jure; les déserteurs font voler leurs avirons comme des plumes.
«Fernando! Fernando! cria tout à coup l'alferez, à moi, viens vite.»
Le garde-marine obéit; le jeune capitaine lui dit alors à voix basse:
«Il s'agit de leur enlever d'un coup de canon tous les avirons de bâbord; ne blesse personne, j'ai mes raisons pour cela, et je réponds du reste.
--Bien! J'aurais autant aimé les couler une bonne fois, mais enfin tu le veux ainsi; tu vas voir!»
A ces mots, le flegmatique lieutenant reprit son poste et repointa son canon de 24.
«Y sommes-nous? demanda Graviel.
--Parfaitement!» répliqua le pointeur.
La canonnière se présentait alors obliquement, son boute-hors de foc touchait le brick, et ses premières rames étaient sur le point de s'engager dans celles du _Caprichoso_.
«Feu!» commanda l'enseigne.
Une éclatante détonation couvrit tous les autres bruits de la rade. Fernando avait fait merveille; sa décharge à bout portant avait raflé tous les avirons de bâbord de la canonnière, qui pivota sur elle-même comme un oiseau dont une aile est coupée dans son vol. Don Graviel profita de ce mouvement, un étroit espace se trouvait libre. Avant que Bertuzzi eût repris la route convenable et remplacé ses avirons brisés, le _Caprichoso_ avait gagné en bonne direction trois bonnes longueurs de navire; mais de nouveaux dangers l'entouraient: la première explosion fut suivie de vingt autres, les forts répondaient à la pièce à pivot.
«Ah! ils vont tuer ma pauvre fille! s'écria don Barzon, qui, tout brutal qu'il était, aimait tendrement dona Juana.
--Ciel! ils couleront mon joli navire, disait avec douleur le capitaine. Bertuzzi... Et ils nous empêchent de continuer la chasse! Si nous avions pu sauter à l'abordage, mon pauvre _Caprichoso_ eût été repris sans avaries!»
Par une singulière coïncidence, les deux plus acharnés ennemis de don Graviel faisaient ainsi des voeux pour que l'artillerie des forts n'atteignît pas le but. Cependant, les boulets tombaient comme grêle autour du léger bâtiment; quelques rames furent emportées; les flèches des mâts et nombre de manoeuvres coupées, la plupart des voiles percées à jour; par bonheur, la coque et la mature ne furent pas atteintes. A l'ouvert du port, le _Caprichoso_ sentit la brise. La canonnière fut laissée bien loin derrière; et comme le vent fraîchissait, l'on se trouva bientôt hors de la portée des forts.
«Il y a dans tout ceci plus de bonheur que de bien joué,» dit le contre-maître, qui continuait à pester contre les femmes en général, et plus particulièrement contre dona Juana.
Fernando, après avoir fait écouvillonner et recharger la fameuse pièce de 24, se rendit auprès de don Graviel, qui se hâta de lui remettre le commandement de la manoeuvre, et descendit enfin dans la cabine.
L'on avait trouvé à bord de vastes caisses de cigares royaux; maître Brimbollio y puisa largement; le méthodique garde-marine prit un _régalia_, l'alluma dans les principes, s'occupa ensuite de pourvoir au remplacement des voiles criblées, à la réparation des avaries, à l'installation du service; il se fit apporter un grog, ordonna au cuisinier de distribuer les rations à l'équipage, et braqua sa longue-vue sur l'entrée du port, qu'on relevait au sud-sud-est. Les premières clartés du soleil blanchissaient les remparts du formidable Morro, ont il était permis de se moquer maintenant; mais elles se reflétaient aussi sur un objet moins inoffensif, c'est-à-dire sur la voilure de la frégate la _Santa-Fé_, chargée de toile haut-et-bas, tribord et bâbord, saillant de l'avant, menaçante et d'autant plus à craindre que la brise de terre augmentait graduellement. La mer devenait clapoteuse. Fernando hocha la tête en toussant.
Avant d'ouvrir la porte de la cabine, don Graviel répara son mieux le désordre de sa toilette, passa les doigts dans ses cheveux, rabattit son grand collet de chemise, raffermit ses pistolets dans sa ceinture, frisa ses moustaches, et jura deux fois pour se remonter le moral; puis il entra.
Nous ne décrirons pas, selon l'usage de nos devanciers, la chambre du capitaine, vrai boudoir maritime. On sait de reste que l'ameublement d'un pirate coûte trop peu pour n'être point magnifique: c'est de la soie dans de l'or, des tapis de cachemire, des bois précieux, des saphirs et des émeraudes, un palais des _Mille et une Nuits_ au daguerréotype.
Doua Juana était assise sur une ottomane incomparable; elle tenait à la main une charmante _navajilla_ de Séville à la lame d'acier poli, à la poignée d'écaille incrustée d'ivoire et d'argent. Au bruit que fit la porte en tournant, elle se redressa, courut se retrancher dans un angle, et fière comme une digne Castillane, se mit en devoir de défendre chèrement son honneur et sa vie.
«Bravissimo! sénorita, dit don Graviel, j'aime à vous voir prendre cette pose martiale. Caramba! elle vous sied à ravir! Mais d'abord permettez à votre esclave soumis de demander grâce pour sa témérité. Vous conviendrez seulement que j'ai ponctuellement tenu parole.
--Si vous faites un pas de plus, seigneur cavalier...
--Dites seigneur capitaine, je vous en supplie, interrompit l'alferez, qui avançait toujours: comme je l'avais juré, je suis capitaine-corsaire aujourd'hui, jour de Noël.»
A ces mots don Graviel ouvrit les rideaux damassés de la claire-voie; un rayon de lumière pénétra dans la cabine.
«Vous voyez, ma reine chérie, que votre appartement n'est pas mal; rien ne vous manquera, et vous avez tout mon amour par-dessus le marché.
--Silence, méchant pirate! répliqua la tremblante jeune fille; de ma vie je ne vous pardonnerai votre indigne conduite.
--Foi de corsaire! vous êtes aussi adorable qu'adorée! Votre colère est éblouissante, et, pour un empire, je ne voudrais pas en avoir été privé. Je vous connaissais dans vos bouderies, Juanita, mais la navaja au poing, c'est tout nouveau pour moi; c'est piquant! Si jamais vous aviez eu quelque rivale dans mon coeur, elle serait oubliée à jamais. Vos yeux en courroux brillent d'un feu divin, ils me percent de part en part, je vous jure. Souffrez que j'examine de plus près ce délicieux _cuchillitito_.»
En parlant ainsi, don Graviel s'était mis à genoux aux pieds de la jeune fille, non sans avoir adroitement saisi la main dans laquelle étincelait le gracieux poignard, si bien que dona Juana n'en pouvait faire usage; alors, de ce ton semi-railleur qu'il avait accoutumé de prendre pour faire des déclarations à la jeune fille.
«Dans l'espoir de vous plaire, dit-il, afin de satisfaire un de vos caprices, chère âme, je m'expose à être pendu; mais s'il peut vous être agréable de me couper la gorge, faites, ne vous gênez pas, il me serait doux de trépasser par les soins de celle...
--Lâchez-moi donc, alors! interrompit Juanita exaspérée.
--Doucement, mon ange, continua don Graviel, je tiens d'abord à terminer mon discours, uniquement dans votre intérêt: sachez donc qu'après moi vous ne trouverez plus de protecteurs la-haut; Fernando, mon second, n'est pas du tout galant; maître Brimbollio, qui vous gardait dans la yole, est un bandit très-bourru; et pourtant, c'est là ce qu'il y a de mieux à mon bord. Si vous m'accordez la vie, chérubin de mes rêves, je les tiendrai en respect, ils ramperont tous devant vous; mais si vous en décidez autrement, je vous déclare que ma responsabilité sera tout à fait à couvert, ces coquins-là, d'ailleurs, seraient capables de vous en vouloir de ma mort... Ne vous impatientez pas, ma souveraine, encore, un petit mot de justification. Ecoutez bien: ceci est sérieux: je ne suis pas pirate, mais corsaire, distinguons! Je ne ferai la guerre qu'aux Anglais, nos ennemis. J'ai délivré la mer d'un véritable forban en m'emparant du _Caprichoso_, qui capturait les Espagnols tout comme les autres, avec l'autorisation tacite de votre respectable père... D'autre part, je vous aime, je vous adore, je veux vous épouser: je n'avais pas un triste _maravedi_ de fortune, on m'aurait honteusement chassé de votre présence, si j'avais eu le malheur de montrer mes prétentions; vous m'avez inspiré mon projet, je vous ai obéi à point nommé, suis-je donc si coupable?... Dans un mois, mes exploits m'auront rendu riche, renommé, redoutable, digne de vous en un mot, et vous serez la Grâce qui embellira ma vie, à moins que vous ne préfériez être tout de suite la Parque qui en tranchera le fil.»
A mesure qu'il parlait, don Graviel serrait moins fort la main de Juanita, qui devenait plus attentive; à la fin, cette main blanche et potelée reposait mollement dans la sienne; la jeune fille ne la retira pas, le hardi cavalier y porta les lèvres avec transport.
Juana s'était assise sur l'ottomane:
«Sur votre honneur, fit-elle en oubliant toujours sa main, ce que vous venez de dire est l'exacte vérité?
--Sur mon honneur! sur ma foi! sur mon amour pour vous! Je ne sais pas de serment plus fort.
--Et vous vous conduirez à mon égard en honnête et galant homme?
--Juana, poignardez-moi, mais ne me faites pas injure.»
On frappa à la porte; la jeune fille venait de remettre la navajilla dans sa gaine; don Graviel était assis à côté d'elle:
«Capitaine, dit un mousse qui n'était pas entré sans autorisation, le lieutenant vous fait prévenir que la frégate la Santa-Fé nous appuie la chasse et qu'elle nous gagne.
--Chère amie, dit l'heureux enseigne en se levant, priez Dieu qu'elle ne nous attrape point. Je cherche les Anglais, et non les Espagnols.»
G. DE LA LANDELLE.
(_La fin à un prochain numéro._)
Épisodes de la Vie d'une pièce d'or,
RACONTÉS PAR ELLE-MÊME.
Je naquis grande dame et plus belle mille fois que le jour. Je commençai d'être admirée en commençant de vivre. A peine eus-je revêtu ma robe éclatante, que tous les yeux se fixèrent sur moi avec une expression de convoitise qui, à l'époque de mon début, troubla mon innocence et effaroucha ma pudeur. Depuis, j'ai acquis cette heureuse assurance que procurent les grands succès dans le monde; je sais l'art de ne plus rougir devant mes courtisans. D'ailleurs, aujourd'hui, je connais le prix que je vaux, et j'accepte sans embarras les hommages qui me sont en tous lieux adressés, parce que j'ai la confiance de les mériter partout.
Je ne veux pas raconter toutes mes aventures; ce serait une oeuvre trop longue et trop fatigante pour moi qui ai contracté les goûts des personnages avec lesquels j'ai l'habitude de vivre et qui, en conséquence, aime la mollesse et l'oisiveté. Je désire seulement vous confier le principal épisode de ma brillante existence; vous verrez, par les échantillons qu'il me plaît de mettre sous vos yeux, que ma naissance aristocratique ne m'a pas toujours préservé des humiliations; que comme les grands de ce siècle, j'ai éprouvé des fortunes diverses qui m'auraient sans doute instruite, si, je consens à vous en faire l'aveu, je n'étais pas née orgueilleuse.
Je fis ma première entrée dans le monde à une époque bien dure pour les personnes de condition; mais j'eus ce bonheur singulier d'échapper tout d'abord à un contact grossier, et de tomber au pouvoir d'un gentilhomme corse qui commençait, en ce temps-là, à faire une assez belle figure à la tête de la république française. Jamais je ne jouai un plus beau rôle, jamais je n'exerçai sur les destinées de la terre une influence plus grande qu'à cette époque de ma vie.
C'était au château des Tuileries, en 1804; je dormais paisiblement, avec un grand nombre de mes soeurs, dans le tiroir d'une table chargée de cartes géographiques, lorsqu'un jour mon tombeau s'ouvrit brusquement à la lumière. En même temps une main blanche et fine, une vraie main de dictateur, se glissa un silence auprès de moi, me saisit avec une vivacité brutale, et me jeta, toute frémissante de dépit, sur une immense carte d'Europe; M. de Buonaparte, mon maître,--je lui donne, ce titre par exception, car mes autres possesseurs ne sont que mes valets,--M. de Buonaparte était, ce jour-là, un petit homme en habit militaire, à figure humorique, avec un grand front sillonné de plis dédaigneux. Je l'ai revu plus tard gras, frais, et, je le suppose, enchanté de vivre; mais, au temps dont je parle, il n'en était pas ainsi; il ressemblait beaucoup à un homme sans appétit et sans sommeil. C'était un visage bilieux de conspirateur; j'en ai rencontré d'autres qui lui ressemblaient à quelques égards, mais ils n'avaient pas la mine si fière.
Le premier consul, tel était alors son titre, me prit avec distraction entre ses doigts, me tourna et me retourna en tous sens, regarda la pique surmontée d'un bonnet ronge qui se dressait sur mon dos, contempla la Liberté debout sur ma face, puis, souriant d'un sourire moqueur, me laissa une seconde fois retomber sur la table.
Il se leva, se promena à grands pas dans la salle comme le lion dans sa cage, s'arrêta longtemps à une fenêtre devant laquelle passait la foule, frappa son vaste front de sa petite main blanche, croisa ses bras derrière le dos, toussa d'une toux fiévreuse, leva les yeux en l'air, regarda le parquet qui claquait sous ses pieds agités, les tableaux suspendus aux murailles, le lustre qui étincelait sur sa tête, murmura à voix basse des paroles confuses, inintelligibles, puis revint tout à coup, par un brusque détour, l'air résolu quoique tout pâle, se rasseoir sur son fauteuil doré devant la table où je l'observais. Il était si ému, le héros, que j'en tressaillis sous ma robe de métal. Cet homme en proie à une pensée secrète et grandiose me faisait peur. Je comprenais que j'allais être témoin d'un spectacle solennel; mais je ne m'attendais guère à ce que ce jeune conquérant, le seul homme peut-être des temps modernes qui ait eu le courage de me mépriser, me rendit l'arbitre de sa merveilleuse destinée.
Il chuchotait toujours quelque chose entre ses dents, et faisait des gestes comme un fou qui se querelle avec des fantômes. Attentive aux moindres sons, je lui entendis plusieurs fois prononcer le nom d'empire et d'empereur. Il parla de la France, de l'Europe, du monde; il nomma le peuple, l'armée.--Je n'ai pas beaucoup d'esprit, quoique en définitive personne n'en ait plus que moi, mais je ne tardai pas à comprendre qu'il ne s'agissait de rien moins que de me débarrasser de ma pique, pour me confier un sceptre, et que de substituer une couronne d'empereur à mon vilain bonnet phrygien.
Mes instincts aristocratiques se réveillaient en foule, lorsque M. de Buonaparte se leva une dernière fois, oppressé et frissonnant comme un homme qui va interroger le destin. Il me prit, me souleva en l'air, et me laissa aussitôt retomber en criant: «Face!» Heureusement je connaissais ce jeu familier aux enfants et aux superstitieux; je n'hésitai pas à complaire aux désirs du premier consul; je me jetai lourdement sur le dos, étalant au soleil ma face resplendissante.
Le premier consul se pencha sur moi avec une expression de joie profonde, tomba dans une courte rêverie, puis se releva soudainement, la figure radieuse, le front rajeuni, en criant: «C'en est fait! A moi l'empire! Vive l'empereur!»
Un mois après ce grand événement, je quittai l'appartement de celui à qui j'avais donné la couronne de Charlemagne pour entrer dans le secrétaire d'un négociant. Cet heureux mortel avait eu l'honneur de fournir les milliers de lampions qui éclairèrent les fêtes du couronnement de l'empereur Napoléon.
A vrai dire, je ne fus pas heureuse dans cette demeure bourgeoise. J'y rencontrai pour la première fois des petites gens dont je n'avais pas soupçonné l'existence. Ainsi je fus à tout moment coudoyée par des créatures de bas étage qui salissaient ma robe splendide du contact de leur robe d'argent ou de leur robe de cuivre. Je ne vous raconterai pas ce que je souffris alors, parce qu'aujourd'hui je sais que c'est le bon ton de ne pas respecter les personnes de qualité.
Donc j'épiais le moment favorable pour sortir de ma prison d'acajou, lorsqu'un matin je m'éveillai entre les mains d'un enfant aux belles joues rosées, aux yeux bleus, aux longs cheveux qui retombaient en boucles blondes sur une collerette bien plissée. «A la bonne heure! pensai-je, j'aime mieux vivre en société avec ce marmot; c'est moins avilissant, et d'ailleurs il est à croire que nous ne resterons pas longtemps ensemble.»
Le lendemain même de mon nouveau début je fus conduite chez un fameux marchand de joujoux, qui, comme de raison, me trouva belle et désira me posséder.