L'Illustration, No. 0053, 2 Mars 1844

Part 4

Chapter 43,748 wordsPublic domain

Je trouvai la ville de Médéah dans la consternation; les habitants hurlaient de douleur. Ce jour-là, les Français avaient remporté sur les Arabes une victoire signalée, sous les murs mêmes de Blidah: cinq cents hommes étaient tombés sous les coups des chasseurs d'Afrique; presque tous appartenaient aux familles les plus puissantes. Cette fois, ce n'étaient pas les réguliers qui avaient souffert, mais bien des fils de cadis, de cheiks et de commerçants qui, pour obéir au prince des croyants, avaient mérité le ciel en se faisant glorieusement tuer dans la lutte sainte. La désolation était générale: pendant trois jours, la route qui mène de Blidah à Médéah ne fut fréquentée que par des veuves et des orphelins inconsolables. Les cadavres jonchaient la terre, et les bières ne pouvant suffire à les transporter, on les enlevait par couples sur des tapis et des couvertures.

Mes débiteurs abusèrent de ma pauvreté et nièrent leurs dettes. Un respectable marabout, croyant que j'avais embrassé l'islamisme, m'offrit l'hospitalité. On apprit bientôt que les Français se disposaient à ouvrir la campagne. Abd-el-Kader résolut de leur opposer une vigoureuse résistance; quatre redoutes furent établies au téniah de Mouzaïa, sous la direction d'un sergent du génie, déserteur; deux pièces de canon les armèrent. L'émir vint lui-même à Médéah, afin d'entraîner les tribus à la guerre. Ses ordres portaient que les enfants et les vieillards resteraient seuls dans les douairs. Tous les Arabes répondirent à son appel; ceux qui n'avaient pas d'armes s'armèrent de bâtons. L'évacuation de la ville fut ensuite ordonnée.

Je ne puis reproduire ici le spectacle qu'offrit la fuite des habitants; ils partirent, n'emportant que leurs effets les plus précieux, sans savoir où ils trouveraient un abri. L'émir ne leur avait donné que vingt-quatre heures pour évacuer la ville; il supposait que les colonnes françaises se dirigeraient de ce côté en sortant de, Blidah. Il se trompait; nos troupes marchèrent sur Cherchell. Les rencontres qui eurent lieu entre elles et les Hadjoules furent fatales à ces derniers; cinq cents morts restèrent sur le champ de bataille. Les habitants de Médéah profitèrent de ce temps pour rentrer dans la ville et en enlever leurs trésors. Ce fut alors une confusion étrange: tout commerce avait cessé; les Arabes de l'intérieur ne fournissaient plus les marchés, et le blé y était tarifé à un prix exorbitant. Pendant quinze jours, deux cents mulets furent affectés au déménagement; enfin, au moment où en croyait que les Français se dirigeaient vers Milianah, on les vit, à la faveur des brouillards et par une manoeuvre habile, couvrir le téniah de leurs colonnes. Ils l'auraient passé sans coup férir, car l'émir n'y avait laissé que quelques compagnies de réguliers, ayant réuni ses forces sur l'Oued-Djer, mais il eut le temps d'y envoyer quatre mille soldats et une nuée d'auxiliaires. Les premiers gardaient les redoutes, tandis que les autres, perchés sur les hauteurs, faisaient rouler du haut des monts d'énormes blocs de granit. L'affaire, s'engagea vers deux heures du soir; deux fois repoussés, les Français, électrisés par tant de résistance, tournèrent l'ennemi et l'écrasèrent au troisième choc. L'arme blanche fit un carnage horrible des Arabes, qui laissèrent sur la place douze cents combattants.

De Médéah nous entendions la canonnade. Les autorités avertirent les habitants que ceux qui seraient trouvés le lendemain dans la ville seraient mis à mort. La fuite et le désordre recommencèrent une seconde fois. Les chaouchs se mirent à chasser les indigènes à coups de bâton. Le soir Médéah était vide. J'espérais que les Français viendraient s'en emparer et que je me retrouverais au milieu de mes compatriotes... vain espoir! Un orage arrêta leur marche, la ville s'emplit de déserteurs et fut traversée, pendant la nuit, par les blessés qu'on conduisait à Boural.

Le lendemain matin, il n'y avait plus à Médéah que le kaïd, le cadi, quelques chaouchs et moi. L'armée française avait assis son camp au bois des oliviers. On me réitéra l'ordre de partir; j'obéis à regret, mais demeurer plus longtemps eût été me compromettre. Je pris la route de Milianah; la fusillade sifflait sans cesse à mes oreilles, des nuages de fumée et de poussière s'élevaient dans les airs. Les Français étaient à quelques pas de moi, et il fallait les fuir! Le jour d'après, ils entraient dans la ville, qu'ils quittèrent bientôt pour aller à Blidah. Cette retraite permit à l'émir de licencier les auxiliaires et de disséminer ses réguliers, auxquels il accorda quinze jours de congé. El-Berkani resta seul avec quelques milliers d'hommes aux environs de Médéah.

Un spectacle non moins étrange que celui dont je venais d'être témoin me frappa dès mon arrivée à Milianah. La ville était déserte; un ordre de l'émir avait enjoint à ses habitants de se réfugier dans la vallée du Chélif et sur les montagnes. Les réguliers avaient profilé du désordre pour livrer la ville au pillage; des quartiers même avaient été la proie des flammes.

Le camp des Arabes s'adossait au bas de la vallée du Chélif, à Al-Cantara, pont des Romains. Un soir que l'émir, après avoir payé ses troupes, prenait son repas, composé d'une orange et d'un peu de farine de blé rôti, un courrier, arrivant de Médéah, lui apprit que l'ennemi s'avançait vers Milianah.

Il avait en ce moment peu de troupes disponibles, et cette nouvelle le surprit beaucoup; mais il expédia des courriers dans toutes les directions pour rappeler ses soldats; et, s'élançant sur son cheval, il partit au galop, accompagné du bey de Milianah et de cinq cents cavaliers. Le soir, une fumée épaisse et rougeâtre entoura la ville, les Français étaient en vue; ils brûlaient tout ce qui se trouvait sur leur passage. Abd-el-Kader, de son côté, mettait le feu aux habitations; le pays entier se tordait dans les étreintes d'un vaste incendie. A la faveur de la lune, notre armée se divisa en deux corps; l'un marcha sur Milianah, l'autre vers le Chélif, d'où il revint se joindre bientôt au premier corps. La consternation ne tarda pas à se répandre dans le camp de l'émir; des chameaux furent requis pour le transport des bagages; on affecta des mules à celui des blessés. Les Arabes, fuyant en désordre devant nos bataillons, franchirent le Chélif, et se replièrent sur Tazza, où je fus forcé de les suivre. Abd-el-Kader avait pris les devants. Je voyageai en compagnie du kalifat de Tlemcen, Bou-Hamidy, qui portait à son maître le montant des impôts perçus sur les tribus de son gouvernement.

L'émir vint à notre rencontre, monté sur un magnifique cheval gris, qu'il tenait de l'empereur du Maroc; sa musique marchait devant le cortège, et une nombreuse escorte caracolait à ses côtés. Arrivé à quelques pas de nous, tout le monde mit pied à terre, et Abd-el-Kader embrassa Bou-Hamidy avec une cordialité qui ne me laissa aucun doute sur l'affection qui les unissait. Des jeux, auxquels les notables prirent part, célébrèrent l'arrivée du plus vaillant des kalifats. Les réjouissances une fois terminées, nous nous dirigeâmes vers la ville.

Je comptais retrouver la place de Tazza telle que je l'avais laissée, avec ses misérables huttes et sa tour inachevée; mais quelle fut ma surprise en voyant, à la place de ce désert, un fort bien construit et décoré avec art, des maisons avec des boutiques, semblables à des édifices. Les terres étaient cultivées; on se livrait, autour de nous, à la récolte du riz. La ville était animée par la présence de plusieurs chefs; des tentes nombreuses s'éparpillaient dans la plaine; et, sous ces tentes, la population oubliait dans les fêtes ses derniers malheurs. Tout y respirait la joie, l'abondance, le mouvement; et ce séjour, sans être à envier, me parut alors l'un des plus agréables de l'Afrique.

Le lendemain, je m'acheminai vers le fort où se trouvait l'émir, lorsque, arrivé à la batterie, j'aperçus une foule nombreuse qui semblait garder la porte; des cris affreux sortaient du sein de cette multitude. Les gestes expressifs des Arabes, leurs regards, le sourire horrible qui grimaçait sur leurs lèvres, me remplirent d'effroi, et je fus tenté de rebrousser chemin; mais j'eus honte de moi-même et je continuai d'avancer.

Mon instinct ne m'avait pas trompé: ces cris étaient des cris de mort; un drame sanglant allait se jouer en ce lieu, et la foule n'était assemblée que pour jouir de ses péripéties. Je pris des informations; mille voix me crièrent qu'on allait décapiter un Français. Ne pouvant croire ce témoignage unanime, je m'adressai à un vieillard qui était près de moi, en lui demandant si c'était la vérité.

«On ne te trompe pas, dit-il en me lançant un regard farouche; c'est à un infidèle qu'on va trancher la tête. Avec l'aide de Dieu et du Prophète, on en fera bientôt autant à tous ceux qui ont envahi notre pays.

--Quel est son crime? demandai-je en balbutiant.

--Son crime? Il s'est fait musulman, puis il a renié la sainte religion du Prophète; non content de cela, il a pratiqué l'espionnage; on a trouvé sur lui certains papiers qui ont mis au jour ses desseins. Il a mérité de perdre la vie, et, _in cha allah_! il la perdra.»

L'indignation, la stupeur et l'effroi me clouaient à ma place; les regards de la foule s'étaient fixés sur moi avec une férocité inexprimable. Un Français allait périr sous mes yeux sans qu'il me fût possible de le sauver; une parole imprudente aurait sans doute fait tomber ma tête avec la sienne! Un abîme de haine me séparait de ces tigres; et, dans la crainte de se voir arracher leur victime si je parvenais jusqu'à l'émir, ils me fermèrent l'entrée de son habitation. Un raffinement de vengeance les porta à m'entraîner vers la tente où le malheureux condamné attendait que le yatagan mit fin à ses jours.

Je m'avançai, traîné par cette populace hideuse et que l'appât du sang enivrait. En jetant les yeux sur le sol recouvert d'une mauvaise natte, je sentis mes genoux prêts à fléchir, le coeur me manqua, et je me serais évanoui sans le secours des deux Arabes qui me soutenaient. Dans celui que le supplice attendait, je reconnus un de mes amis!

(_La fin à un prochain numéro._)

Les Mystères de l'Illustration.

A NOS ABONNÉS.

Que ce titre n'effarouche pas la pudeur la plus craintive; rassurez-vous, chers abonnés, je veux simplement vous apprendre aujourd'hui comment _l'Illustration_ parvient à résoudre chaque semaine le problème de son existence. Après vous avoir montré deux des trois grands centres d'action où les idées qui lui donnent naissance s conçoivent et se réalisent,--le bureau de rédaction, l'atelier des graveurs et l'imprimerie,--j'ai le désir de vous donner en très-peu de mots quelques détails peu connus sur les diverses opérations intellectuelles ou matérielles auxquelles doivent nécessairement se livrer à tour de rôle, les rédacteurs, les dessinateurs, les graveurs et les imprimeurs de votre journal. Si ce sujet ne vous offre aucun intérêt, ne lisez pas ce qui va suivre.

Ce fut (jour à jamais mémorable) le 4 mars de l'année 1843, à trois heures quarante-sept minutes, que le premier exemplaire du premier numéro de la première année de _l'Illustration_ sortit enfin du sein de sa mère... (voir 1er numéro, l'année) la mécanique de MM. Lacrampe et compagnie.

--L'enfantement avait été long et laborieux; malgré quelques symptômes de faiblesse apparente, le nouveau-né annonçait une constitution vigoureuse; aussi les bons observateurs ne s'y trompèrent-ils point; ils lui prédirent un long et glorieux avenir! Quelle prédiction fut plus promptement accomplie?

A peine eut-elle vu le jour, la jeune _Illustration_ sut se montrer digne du beau nom que sa famille lui avait donné. Avant la fin de son premier mois elle étonnait monde par ses prodiges. Jamais aucun journal n'avait fait en aussi peu de temps de pareils progrès. La grande nouvelle se répandit avec la rapidité de la foudre d'une extrémité de la terre à l'autre extrémité. En moins d'une année, _l'Illustration_ devint réellement un journal universel. Ce qu'elle a fait pour mériter son succès, est-il nécessaire de vous le rappeler?... Si toutes ses tentatives n'ont pas été également heureuses, vous devez du moins lui rendre cette justice, quelle n'a reculé devant aucun obstacle, qu'aucun sacrifice ne lui a coûté. D'ailleurs ne faut-il pas pardonner quelques erreurs à l'inexpérience du jeune âge?

Étonnez-vous plutôt qu'elle ait pu vous offrir cinquante-deux numéros aussi variés et aussi complets que ceux dont elle vous a gratifiés durant le cours de sa première année, et demandez-vous à l'aide de quels moyens elle est parvenue à obtenir un résultat aussi incroyable, car c'est à cette question que je vais essayer de répondre.

Comme toutes les puissances de ce bas monde, _l'Illustration_ a des courtisans; la capitale de son vaste royaume est Paris; elle a établi le siège de son gouvernement rue de Seine, 33; des ministres qu'elle a choisis avec un rare discernement _gouvernent_ en son nom; mais outre ces hauts dignitaires assermentés et responsables, elle compte dans toutes les villes de France et de l'étranger un certain nombre de sujets volontaires qui, avides de ses faveurs, soupirent après l'heureux moment où il leur sera permis de lui donner, à la plume ou au crayon, un éclatant témoignage de leur affectueux dévouement. Elle reçoit chaque jour, avec des adresses de félicitations, des relations détaillées et des dessins originaux de tous les événements importants arrivés pendant la semaine sur notre planète. Le conseil des ministres s'assemble régulièrement de midi à six heures; il examine les communications qu'il reçoit, déchire et brûle celles qui lui semblent insignifiantes, et soumet à une discussion approfondie celles dont il espère tirer parti. La séance levée, des estafettes partent dans tous les sens; les unes courent chez les artistes pour leur demander des dessins; les autres se dirigent en toute hâte vers les demeures des écrivains chargés de rédiger le jour même un texte explicatif.--Depuis la fondation de _l'Illustration_, la circulation a presque doublé dans Paris. N'avez-vous jamais rencontré ce cabriolet fameux qui parcourt la ville en tous sens avec une si effrayante vitesse? vous l'avez à peine aperçu quand il a passé devant vous, plus rapide que le cheval fantastique de la ballade de Lénore. C'est le coursier favori de _l'Illustration_! Il emporte avec son conducteur l'intelligent exécuteur des hautes décisions du conseil suprême, dont le nom célèbre a plus d'une fois sans doute frappé vos oreilles.

Il ne suffit pas à l'_Illustration_ d'être instruite à l'instant même de tout ce qui arrive, il lui faut encore savoir ce qui doit arriver. Le mystère, il m'est interdit de vous le révéler. Je ne vous dirai donc pas comment les prophètes de votre journal parviennent à connaître l'avenir! Ne m'en demandez pas davantage et suivez-moi maintenant place Saint-André-des-Arts.

Pénétrons ensemble dans cette rue étroite, sombre et humide qui unit la place Saint-André-des-Arts à la rue de La Harpe, et qui porte le nom de rue _Pouper_. Parvenus au milieu de cette rue, nous nous arrêterons devant une vieille maison nouvellement badigeonnée, et même peinte à l'huile, nº 7. Elle est un peu penchée par l'âge: mais n'ayez aucune crainte, ses fondations sont solides. Elle a été construite à une époque où les architectes se croyaient encore obligés de travailler pour plusieurs générations. Avouons le cependant; si nos aïeux avaient le bon esprit de ne pas s'asphyxier dans des espèces de bonbonnières, ils ne se faisaient aucune idée de ce que nous appelons le confortable.--Ces appartements sont vastes et bien aérés; mais comme l'escalier qui y conduit est roide et dangereux! Madame la présidente appuyait donc sa jolie petite main sur cette grossière rampe de fer, ses pieds mignons foulaient sans hésitation et sans crainte ces carreaux humides. Aussi nos présidentes actuelles ne se décideraient-elles plus à habiter une semblable maison. Partout la bourgeoisie abandonne aux prolétaires ses anciennes demeures; les finances, la magistrature et le barreau cèdent la place à l'industrie.

L'industrie, en effet, a besoin d'espace; à peine même si elle se trouve à l'aise dans ces immenses salons d'autrefois. Jetez un regard sur l'atelier des graveurs de _l'Illustration_: toutes les places sont occupées: partout où la lumière pénètre, elle est avidement interceptée au passage par un groupe d'artistes sur lesquels veille sans cesse l'oeil du maître.

Le soir venu, les tables qui avoisinent les fenêtres sont abandonnées; tous les graveurs chargés, à tour de rôle, de passer la nuit, se réunissent autour des tables circulaires rangées de distance en distance. C'est un spectacle des plus curieux. Les rayons de la grosse lampe qui s'élève au centre de chaque table, traversant des globes ne verre remplis d'eau, répandent une lumière tellement éclatante sur les mains, les figures, les burins et les bois de chaque graveur, que tout le reste du salon paraît plongé dans une obscurité profonde. Les yeux éblouis, on se dirige à tâtons vers ces phares lumineux. On croirait voir un des tableaux les plus colorés de Rembrandt.

Je ne raconterai point ici l'histoire de la gravure sur bois; un autre, plus compétent que moi en pareille matière, entreprendra un jour cet intéressant travail; je résumerai seulement quelques renseignements généraux sur cet art d'origine moderne, sans lequel _l'Illustration_ n'aurait pas le bonheur de faire le vôtre.

L'artiste dessine avec un crayon ordinaire de mine de plomb, sur un morceau de bois bien sec, bien uni, légèrement blanchi, comme sur une feuille de papier. Le dessin, jugé et accepté, est immédiatement porté à l'atelier général des graveurs, dont le dessin ci-joint vous offre l'image fidèle. Des qu'il arrive, on le grave, sans trêve ni repos, jour et nuit; car souvent il doit être achevé en moins de quarante-huit heures. Le procédé est fort simple, mais la mise en application exige une grande adresse. Il s'agit, en effet, d'enlever, à l'aide de butins de différentes grosseurs, toutes les parties du dessin qui doivent être blanches. La gravure sur bois diffère du tout au tout de la gravure en taille-douce.--Le graveur sur cuivre ou sur acier creuse sur la planche les mêmes traits que le graveur sur bois a le soin de laisser en relief; en d'autres termes, le graveur sur cuivre ne touche pas tout ce qui doit, dans la gravure, être blanc: le graveur sur bois, au contraire, laisse parfaitement intact tout ce qui doit être noir.--Non-seulement on travaille jour et nuit dans cet atelier, mais, quand la nécessité l'exige, on coupe un dessin en deux ou en quatre morceaux, qui sont gravés séparément, et qui, après avoir été soigneusement recollés, sont retouchés et terminés par un maître habile.

Les gravures terminées, on les envoie aussitôt dans un quartier éloigné où elles sont toujours impatiemment attendues.--Traversons donc la Seine, et transportons-nous au milieu même de la cour des Miracles, non loin du passage du Caire. Une autre fois nous vous montrerons la plus belle imprimerie qui existe actuellement à Paris; cette cour célèbre, où des écoles primaires ont remplacé les refuges des ribauds et des mendiants du moyen âge; ces vastes ateliers où plusieurs centaines d'ouvriers sont constamment occupés à composer, à corriger ou à imprimer les chefs-d'oeuvre de la typographie française contemporaine. Aujourd'hui nous nous contenterons de vous apprendre comment le journal s'imprime.

Nous sommes au vendredi: depuis la veille au soir le journal est complètement achevé; il ne reste plus que quelques corrections insignifiantes à faire. Qui d'entre vous n'a vu une imprimerie? Vous savez tous, je le suppose, que chaque compositeur a devant lui un certain nombre de cases de différentes grandeurs remplies de lettres de plomb: ses yeux sont presque constamment fixés sur le manuscrit, et ses mains connaissent si bien les places où se trouvent placées toutes les lettres de l'alphabet, les points, les Virgules, les _espaces_, etc., etc., qu'elles vont les prendre machinalement d'elles-mêmes sans jamais se tromper. Un composteur, instrument d'acier, sert à recevoir les lettres et donne la mesure des lignes. Les lignes réunies en certain nombre forment un paquet; on passe alors sur ces paquets un rouleau de colle imbibé d'encre, on y applique un papier légèrement mouillé, puis, à l'aide d'une brosse, on fait une épreuve, sur laquelle les correcteurs et l'auteur de l'article relèvent tour à tour les fautes grammaticales ou typographiques. Les corrections faites, le jeudi, le metteur en pages rassemble tous les paquets et en forme des pages d'après un ordre adopté et indiqué d'avance; cet ordre est parfois qualifié de désordre, mais, qu'on le sache bien, nous sommes obligés, pour avoir un tirage convenable, de mettre toutes les gravures d'un numéro sur les pages 1, 4, 5, 8, 9, 12, 13 et 16; par conséquent les articles à gravures n'occupent pas toujours la place que leur assignerait l'ordre logique. Des morceaux de plomb remplacent provisoirement les bois qui ne sont pas encore achevés, et qui ne doivent être livrés que le lendemain dans la matinée. Deux pages forment ce qu'on appelle une forme et les huit formes réunies composent seize pages, ou un numéro.

Jusque-là rien que de fort ordinaire; mais le vendredi matin, les gravures arrivent, et alors commence un nouveau travail assez difficile à expliquer, que les gens du métier appellent la _mise en train_.

La gravure en relief a sur la gravure en taille-douce l'immense avantage de pouvoir se tirer en même temps et de la même manière que des caractères d'imprimerie, mais, pour en obtenir un pareil résultat, il est nécessaire de lui faire subir préalablement une assez longue préparation: d'abord, on met à un niveau parfait les gravures et les caractères, puis on procède à la mise en train proprement dite. Cette opération préliminaire est plus importante qu'on ne le croit en général, car de sa mise en train dépend entièrement l'effet d'une gravure: le chef-d'oeuvre de MM. Andrew, Best et Leloir, mal tiré, serait regardé, même par les connaisseurs, comme l'ébauche grossière d'un inhabile apprenti.

Le graveur sur bois n'a pas les mêmes ressources que le graveur sur cuivre; il ne produit, à l'aide de son burin, que des blancs et des noirs uniformes; des demi-teintes, il n'en peut pas faire. Pour donner une certaine couleur à une gravure sur bois, il faut absolument teinter à divers degrés les parties noires, c'est le travail du metteur en train, travail long et difficile. Le metteur en train tire, sur un carton léger, une épreuve de la gravure qu'il s'agit d'imprimer: puis, à l'aide d'un instrument tranchant, il enlève sur ce carton les parties de la gravure qui ne doivent pas être complètement noires; plus des teintes vont s'affaiblissant, plus il creuse profondément. Cette espèce de découpage ou de gravure achevée, le carton est collé solidement à la partie de la mécanique qui presse la feuille de papier sur les formes composées des gravures et des caractères d'imprimerie. Dès lors on conçoit aisément qu'une gravure correspondant exactement à son carton découpé recevra une pression plus ou moins forte, et par conséquent se colorera de teintes plus ou moins vives, selon que le carton a été plus ou moins profondément entaillé. Souvent ce premier travail ne suffit pas; il faut, pendant plusieurs heures, coller des morceaux de papier sur les parties du carton qui ne sont pas assez saillantes, et creuser encore celles qui le sont trop.