L'Illustration, No. 0053, 2 Mars 1844

Part 3

Chapter 33,745 wordsPublic domain

_Luther_ et _l'Atelier de Rembrandt_, de M. Robert-Fleury, sont terminés; il travaille à une grande, page historique, _Marino Faliero descendant l'escalier des Géants pour aller à la mort_. Mais M. Robert-Fleury, lors de notre visite, était encore indécis, il ne savait s'il exposerait; espérons que sa résolution a été pour l'affirmative. M. Henri Scheffer, depuis longtemps souffrant, n'a peut-être pas encore achevé son _Arrestation de madame Roland_, pendant tout naturel de sa _Charlotte Corday_. M. Couture expose _l'Amour de l'or, un conte de La Fontaine_, et de beaux portraits. M. Chassériau envoie un grand tableau religieux; M. Hippolyte Flandrin, tout entier à ses travaux de Saint-Germain-des-Prés, se repose en travaillant pour la postérité; M. Henri Lehmann est dans les mêmes conditions, pour ses travaux à Saint-Merry: il a peint néanmoins le portrait de madame la princesse de Belgiojoso; M. Louis Boulanger verra peut-être recevoir par le jury, qui lui refusa l'année dernière sa Mort de _Messaline_, une belle _Mère de douleur_; M. Gigoux a achevé une immense toile historique, le _Baptême du Christ_; M. Couder en a achevé une plus grande encore où se remarquent, dit-on, des milliers de personnages, plus qu'il ne s'en trouvait dans ses _États Généraux_; M. Maux, en proie à une douleur paternelle, n'a pu mettre la dernière main à sa _Lecture du Testament de Louis XIV_: rien ne nous est connu de l'exposition de M. Léon Cogniet, dont le _Tintoret_ eut un succès si durable l'année dernière; M. Hesse envoie _la Lutte de Jacob avec l'Ange_; MM. Papety, Deraisne, Guichard, Granet, etc., etc., ne manqueront pas à l'appel, et marcheront à la tête de la peinture historique.

Le genre aura aussi de glorieux représentants. M. Tony Johannot expose une _Geneviève_, la plus délicieuse création de George Sand: M. Fortin a d'admirables Bretons: M. Eugène Lepoittevin a de charmantes petite toiles; M. Adolphe Leleux envoie des _Cantonniers navarrais_ et des _Paysans picards_: son exposition serait plus complète s'il avait eu le temps de parachever son _Marché béarnais_ et ses _Faneuses bretonnes_, que nous verrons en 1845, sans perdre pour attendre. Son frère, M. Armand Leleux, expose des _Laveuses à la fontaine_ M Guillemin a trois tableaux, parmi lesquels _Dieu et le Roi_ et _la Consultation du Médecin_. Cette fois, on ne dira pas le _joyeux_, mais bien le _sentimental_ Guillemin.

Nous en passons, et des meilleurs.

Nous étions essoufflé à monter le grand nombre d'escaliers qui conduisent aux ateliers de ces messieurs. Le lecteur ne voudrait certes pas nous suivre, même à la simple lecture, si nous écrivions ainsi longtemps les noms des exposants. Qu'il nous pardonne, cependant, le chapitre des _mystères_ n'en est pas encore à sa fin.

Il y a un certain _Incendie de Sodome_, de M. Corot, qui fut refusé en 1843 par le jury, et qui sera sans doute reçu en 1844.--Il est vrai, diront les juges, que M. Corot a travaillé de nouveau pour mériter cette insigne faveur.

M. Cabat fera sans doute faute: mais M. Marilhat possède une série de tableaux tous plus ravissants les uns que les autres, et M. Aligny a rapporté de son voyage en Grèce plusieurs vues qui escorteront son _Samaritain_; mais M. Gaspard Lacroix a un admirable paysage; M. Paul Flandrin a peint les _Bords du Rhône. Tiroli_ et des _femmes à la fontaine_: M. Achard est encore en progrès sur sa dernière exposition, déjà si remarquable; M. Français a terminé son tableau de Bougival; M. Desgoffes ne manquera pas de produire de l'effet, et M. Marandon de Montiel a envoyé trois paysages.

Parmi les toiles que nous mettons au nombre des actualités, quelle que soit la variété des sujets, quel que soit le mérite de l'exécution, nous citerons un magnifique portrait équestre du duc d'Orléans, par M. Alfred Dedreux, qui envoie d'autres tableaux encore; _la Mort du duc d'Orléans_, par M. Jacquand; la _Vue du Château de Pau_, par M. Justin Ouvrié, et l'_Inauguration de la statue de Henri IV à Pau_, par M. Guiaut; l'_Arrivée de la reine d'Angleterre_, par M. Isabey; la Vue du canal de la Villette, par M. Testard, etc.

Gué, que la mort nous enleva pendant l'année 1843, a laissé plusieurs tableaux qu'on dit charmants; nous ne savons s'il sera exposé quelque oeuvre posthume de Perlet.

M. Jadin a exécuté d'importantes peintures destinées à orner les appartements de M. le comte Henri de Greffuthe; il exposera trois ou quatre tableaux d'une suite de panneaux, _la Chasse au Sanglier, le Départ de la Meute, le Rendez-vous,_ etc. Nous leur prédisons un véritable succès. M. Dauzatz expose une mosquée et une bataille; M. Auguste Charpentier a comprise une belle _Adoration des Bergers_: M. Diaz envoie plusieurs charmantes toiles; M. Adrien Guignet envoie _la Mêlée_ et _Salvator Rosa chez les Brigands_: M. de Lemud, le lithographe hors ligne, aborde, cette année, la peinture; qu'il soit heureux pour son début, comme le fut M. Alophe, dont nous verrons aussi quelques productions.

L'amiral Gudin nous donne une partie de l'Océan, comme toujours, et le caboteur Mozin a navigué de Trouville à Honfleur sans préjudice des travaux de MM. Morel-Fatio, Mayer et Coweley.

Nous avons omis ou passé sous silence bien des noms; nous n'avons rien dit de la sculpture ni de la gravure, mais attendons l'ouverture du salon. Il est nécessaire d'ailleurs de s'appesantir un peu sur le fait même de l'exposition.

Le jury, nous le savons de bonne source, ne sera pas sévère: cela veut-il dire qu'il sera juste? C'est de stricte justice plutôt que de l'indulgence que nous lui demandons. Quand tous les tableaux auront passé sous ses yeux; quand, d'autre part, les fameux _experts_ de M. Decamps auront donné leur avis, nous formulerons notre jugement avec conscience.

Disons-le, c'est une époque fort mémorable que celle de l'ouverture du Salon. Bien des espérances s'y rattachent, et de cruels désespoirs la suivent.

Dans les ateliers, lorsque le 15 février arrive, les pauvres artistes ne savent où donner de la tête. Ici, c'est un peintre qui contemple son oeuvre avec ce ravissement que l'on remarque chez le père de famille examinant son héritier. «Mon ami, ton tableau sera peut-être refusé!--Bah! répond le peintre, regardant avec assurance sa timide moitié; j'en suis content, il est bien terminé; ils n'oseraient pas me refuser cela.» Et souvent, quelle déception!

Autre malheur, que l'on s'empresse de réparer. Le peintre est en retard, son tableau n'est pas achevé, et voilà que deux de ses amis _abattent_ de la besogne. «Vite! cette tête n'est qu'ébauchée; cette draperie rouge n'est pas assez foncée en couleur. Allons! allons! Ah! mon Dieu! et le ciel, le ciel que j'avais en partie oublié!» Les trois peintres se mettent à l'ouvrage; à jour dit, à heure dite, le tableau est prêt.

Je sais un artiste que son ami osa mettre en charte privée le 19 février; il lui plaça dans les mains une brosse et une palette, et sembla lui dire: «Aide-moi, ou la mort!»

D'autres peintres, au contraire, sont en avance. Pour eux, l'Exposition est un point de mire; ils travaillent le jour où elle ouvre, pour arriver l'année suivante, à pareille époque.

Enfin, il est des spéculateurs en peinture qui regardent l'Exposition comme un marché ou à peu près. Il leur importe d'offrir aux acheteurs le plus de choix possible, pour faire une bonne saison. Ils travaillent sur tout et partout. Ils entreprennent «tout ce qui concerne leur état.» Vous voulez un portrait, ces messieurs sont très-bons portraitistes. --Vous voulez un tableau religieux, ces messieurs en font leur spécialité.--Vous voulez un tableau de genre, ces messieurs entendent parfaitement le genre. Bref, ils exposent concurremment une marine, un paysage, un tableau d'histoire, une petite toile de genre, une _Descente de Croix_;--qui n'a pas fait une _Descente de Croix?_--et surtout une bataille,--qui n'a pas peint une petite bataille? Il faudrait être bien maladroit: Versailles a tant de petits coins! Entrez dans leurs ateliers, vous les voyez, palette en main, suffire à l'immense variété des travaux qu'ils ont entrepris.

Nous prenons la chose en riant, et pourtant elle a son mauvais côté. Toutes ces toiles terminées avec précipitation se présentent plus faibles que si elles étaient restées inachevées. On ne veut pas attendre une année, et, pour arriver, on risque sa réputation. Les artistes ne savent pas comprendre qu'il vaudrait mieux n'exposer que tous les trois ans, et produire de l'effet, que de paraître à tous les Salons, avec des tableaux _lâchés_, faibles ou mauvais même.

Cela dit, nous attendons impatiemment que les portes du Musée s'ouvrent, afin de pouvoir juger au Salon les toiles que nous avons vues dans les ateliers, ou réparer les oublis que nous avons pu faire, en annonçant ici les tableaux principaux.

Fragments d'un Voyage en Afrique (1).

(Suite.--Voir t. II, p. 358, 374, 390 et 410.)

[Note 1: La reproduction de ces fragments est interdite.]

Durant les quatre heures que nous passâmes dans la plaine, El-Krarouby fut pour moi d'une prévenance presque obséquieuse. Il ne me quitta pas une minute. Les détails qui suivent me viennent de ce ministre lui-même.

Les soldats sont divisés en corps réguliers et irréguliers, comme je l'ai dit plus haut. En temps de paix, ou dans l'intervalle des campagnes, les réguliers font souvent des exercices militaires. Le maniement des armes leur est montré par des instructeurs qui ont servi à Alger sous nos drapeaux, et qui ont déserté avant de savoir eux-mêmes manier un fusil. Il est curieux de voir les bédouins exécuter une manoeuvre: les mouvements d'ensemble et l'alignement surtout sont des choses impossibles pour eux; mais les chefs se contentent de faire marcher leurs soldats pendant, deux heures, l'arme au bras ou sur l'épaule. Dans les compagnies, on voit un géant à côté d'un mirmidon, le bossu à côté d'un boiteux, le vieillard près de l'enfant qui a besoin de ses deux bras pour soutenir son arme. Le service des réguliers est illimité. Ils font partie de l'armée active tant qu'il plaît à l'émir de ne pas les congédier.

Les grades sont calqués sur ceux des Européens. Il y a des caporaux, des sergents, des officiers, des chefs de bataillon et des colonels. Les marques distinctives diffèrent selon les grades.

Les caporaux portent une bande de drap rouge terminée par un croissant, et attachée sur la manche gauche. La bande est en argent pour les sergents. Des caractères tracés sur la bande indiquent la dignité de celui qui en est revêtu.

Les Arabes désignent un officier par le mot de _fissian_. Le fissian porte une petite épée en argent, cousue sur la manche gauche. Le chef de bataillon a l'épée en or avec une inscription. Le colonel est reconnaissable à son beau costume de drap rouge; sa tête est entourée d'une corde noire en poils de chameau; le colonel est tenu d'avoir la barbe blanche. Les officiers supérieurs vont seuls à cheval.

Un ordre militaire, le _nicham_, a été institué pour les militaires qui se distinguent. Il tient un peu du _nicham-iftikar_ de la Porte.

La paie des simples soldats est de dix francs par mois; on y ajoute chaque jour un pain et une demi-livre de _tchicha_ (blé pilé), qu'ils font cuire dans de l'eau avec quelques onces de mauvais beurre. Tous les jeudis on distribue en outre un mouton, un bouc ou une chèvre, par trente-deux hommes; ces bêtes sont, en général, fort maigres. Les sergents touchent dix-huit francs, deux pains, du tchicha à volonté, trois onces de beurre ou d'huile, et un mouton pour quinze toutes les semaines. L'officier et le chef de bataillon reçoivent, l'un, trente-six, l'autre, cinquante francs par mois, le quart d'un mouton par semaine, et, chaque jour, deux pains, du tchicha à volonté, et deux livres de beurre. Les appointements du colonel s'élèvent à quatre-vingt-six francs; il a droit à quatre livres de pain et à un mouton. Voilà pour la paix. En temps de guerre, les troupes se contentent de biscuit; elles ont rarement du tchicha et de la viande. Le pain qu'on leur donne est détestable; le biscuit ne vaut guère mieux. Le colonel reçoit, lors de sa nomination, un cheval que lui envoie l'émir; mais il faut qu'il l'entretienne à ses frais et se fournisse d'un équipement complet. Le gouvernement, ne lui passe, ainsi qu'au chef de bataillon, qu'une ration d'orge par jour.

L'uniforme des réguliers consiste dans une large culotte de laine bleue grossièrement tissée, une veste surmontée d'un capuchon gris, un gilet blanc en laine, une chemise en escamile, un _chachia_ (petit bonnet rouge); ils portent des souliers à l'algérienne, et se procurent à leurs frais des bernous. Le gouvernement remplace les effets usés, et on prélève le prix sur la solde; c'est un bénéfice net pour le trésor. Les caporaux ont le même uniforme avec une ceinture de peau et une giberne. Les sergents, officiers et chefs de bataillon portent des culottes de drap, une veste sans capuchon, un gilet rouge et un turban blanc. L'uniforme du colonel ne se distingue de celui des officiers que par la finesse du drap et quelques galons d'or. Le premier costume lui est fourni par l'émir; le dignitaire achète les suivants.

Chaque compagnie est forte de soixante hommes; elle compte un caporal, un sergent et un officier. Le chef de bataillon et le colonel commandent toutes les troupes de la ville où ils se trouvent, car l'infanterie n'est divisée ni en bataillons ni en régiments. L'armée est répartie en divisions. Les hommes défilent deux par deux, les tambours en tête. Chaque compagnie a son drapeau particulier; le signe de ralliement de l'armée est l'étendard de quelque illustre marabout; et comme il ne manque pas de marabouts chez les Arabes, on n'a que j'embarras du choix. Le porte-drapeau est un officier. Le rappel est battu, tous les jours, à sept, heures du matin, dans les villes ou au camp. Dès que les troupes sont réunies, on procède à l'appel; à dix heures, les tambours convoquent les soldats à l'exercice; la retraite sonne à six heures du soir en hiver, et à huit heures en été; mais la consigne qui défend aux soldats de sortir après la retraite n'est pas rigoureusement observée. Le colonel passe une fois par semaine la revue, des troupes. Les villes ne contenant pas de casernes, les soldats sont envoyés chez les habitants, à moins qu'on ne mette à leur disposition les maisons des proscrits dont s'est emparé le gouvernement. Là où était mie famille, on entasse une compagnie. Le lit des soldats est une natte dégoûtante; quelques-uns obtiennent de leurs chefs la permission de découcher, et vont demander l'hospitalité à leurs amis. Pendant la guerre, chacun est sous la tente, et n'a d'autre couche que le sol humide.

Quand les Arabes entrent en campagne, ils demandent au Prophète de leur faire la grâce d'être tués plutôt que blessés. Cela peut donner une idée des souffrances qu'endurent ces derniers; ils n'ont pour se guérir d'autre médecin que la nature, d'autres aliments que la ration, d'autres spécifiques que l'huile et le beurre. Ils font de la charpie avec de la laine et du coton. Les blessés succombent presque tous après d'horribles agonies, et l'on s'inquiète à peine de leur état; ainsi j'ai vu, dans le camp de l'émir, un blessé mourir de faim et de froid, et l'on ne s'aperçut qu'il était mort que lorsque, depuis quatre jours, son cadavre était en putréfaction.

La cavalerie régulière est enrégimentée et subdivisée en compagnies, qui ont chacune un officier, lequel remplit en même temps les fonctions de maréchal des logis. Le chef d'escadron est appelé colonel des cavaliers. Pour être admis dans ce corps, il faut fournir un cheval. Un simple cavalier touche quatorze francs par mois et autant de rations qu'un fantassin. La solde du chef d'escadron est de cent francs; celle de l'officier de vingt-six. L'escadron comprend tous les cavaliers d'un aghalick. Chaque kalifat commande un régiment.

Le costume des cavaliers réguliers se compose d'une culotte, d'un gilet et d'une veste sans capuchon, le tout un drap rouge grossier. Le drap que portent les chefs est d'une qualité supérieure. Les grades y sont indiqués par les mêmes signes que dans l'infanterie. Chaque compagnie a aussi son drapeau. L'officier de cavalerie se nomme _siaff-el-chriala_. Les cavaliers ne vont pas à l'exercice et sont rarement passés en revue. On les emploie aux transports des lettres et à diverses missions dans l'intérieur, où ils escortent les collecteurs d'impôts. Le sabre dont ils se servent leur appartient; ils professent la plus haute estime pour les armes de fabrique française.

Les compagnies d'infanterie ont à leur tête un tambour; celles de cavalerie un trompette.

L'armée arabe compte aussi dans ses rangs un grand nombre d'Européens, qui ont déserté nos drapeaux, croyant trouver la fortune et la gloire auprès de l'émir. Presque tous appartiennent à la légion étrangère. On y voit beaucoup d'Allemands et d'Espagnols, et peu de Français. Les déserteurs ne sont pas plutôt arrivés chez les Arabes qu'ils déplorent leur folle démarche, et, s'il ne s'agissait que de cinq ans de fers, ils rallieraient immédiatement leurs compagnons. Le plus souvent ils emportent avec eux armes et bagages, afin d'obtenir un meilleur accueil; mais l'avidité des Arabes s'éveille à la vue de ces objets. On dépouille ces malheureux; on leur rase la tête, on les force à embrasser l'islamisme, puis on les incorpore dans les bataillons réguliers; quelques-uns deviennent artilleurs et ne combattent point; les autres sont placés au premier rang dans toutes les rencontres; aussi meurent-ils presque tous. Il est fort rare de les voir monter en grade. Il en est qui, accablés de dégoûts et de mauvais traitements, se réfugient chez les Kabyles; d'autres parcourent les campagnes, où ils font des dupes et se donnent pour médecins. Tous finissent par être assassinés ou dévorés par les bêtes féroces. Ceux qui ont un état l'exercent librement; mais quoique moins malheureux que les premiers, ils n'acquièrent aucune influence dans les tribus, et ont sans cesse à redouter la colère des indigènes, qui cherchent à se débarrasser d'eux.

Abd-el-Kader a environ huit mille fantassins et deux mille cavaliers à sa solde. Il pourrait au besoin les réunir tous sur un seul point, A l'exception des garnisons du Ziben et de Ghronat, qui sont sédentaires et maintiennent ces tribus dans l'obéissance. Les armes proviennent des fabriques françaises et anglaise? L'émir compterait deux mille hommes de plus dans son armée, s'il n'avait perdu six cents réguliers dans une révolte de Ziben et douze ou treize cents hommes au téniah de Monzaïa, pendant la campagne de juin. Quant aux irréguliers, leur nombre est plus ou moins considérable, selon que la presse ou levée est plus ou moins bien faite dans l'intérieur, il m'est impossible de préciser le chiffre des contingents pendant la dernière campagne; mais je suppose que leur maximum peut être porté à vingt mille auxiliaires pris dans les aghalicks soumis. Les auxiliaires font la guerre sainte à leurs frais. Le gouvernement ne leur fournit ni armes, ni vivres, ni fourrages, ni solde. Abd-el-Kader leur avait promis, à titre de prime d'encouragement, de remplacer les chevaux tués au combat; il leur avait même donné une livre de poudre et une pierre à fusil; mais, après la campagne, ceux qui se présentèrent pour le prier de tenir sa promesse, furent fort mal reçus. L'émir leur donna, au lieu d'un cheval, un chameau du prix de dix à quinze boudjoux (à peu près vingt francs). Les quinze mille auxiliaires que peut réunir le sultan forment dix mille cavaliers et cinq mille fantassins. Il ne nous reste qu'à dire quelques mots de l'artillerie, et nous aurons passé en revue toutes les forces arabes.

Le nombre des pièces de campagne ne va pas au delà de douze. Les pièces, toutes en assez bon état, sont partagées entre les kalifats. La plupart sortent de la fonderie de Tlemcen, que dirige un officier espagnol; quatre d'entre elles ont été envoyées en cadeau à l'émir par l'empereur du Maroc.

L'époque fixée pour mon retour en France approchait, lorsque je fus subitement atteint de fièvres tierces et forcé de me soumettre au repos le plus absolu. Pendant ma convalescence, les hostilités éclatèrent, cent vingt-cinq têtes de Français furent apportées à Médéah, exposées aux marchés, puis jetées à la voirie; six milles chargés de fusils y arrivèrent bientôt. Ces trophées enorgueillirent les Arabes. Lorsque la nouvelle en arriva à Tekedempt, la population se livra à une joie féroce; de toutes parts des imprécations s'élevèrent contre ce qui portait le nom de Français. Ma position devint d'autant plus pénible que mon jeune compatriote s'était enfui: son départ excita le courroux d'Abd-el-kader contre les Européens; ceux qui entouraient l'émir, me sachant l'ami du fugitif, et ayant perdu l'espoir de le prendre, conseillèrent à leur maître de me faire décapiter. «C'est un espion, lui dirent-ils, et, un jour, il donnera à tes ennemis d'utiles renseignements sur ton gouvernement.--Vous avez peut-être raison, leur répondit-il; mais je n'ai pas de preuves certaines, et ma religion me défend de lui ôter la vie. Sa mort n'ajouterait pas un rayon à ma gloire; il vivra donc. Qu'on se contente de lui enlever ce qu'il possède. Privé des moyens qui pourraient faciliter sa fuite, il ne tentera pas de s'échapper.»

Les ordres du sultan furent exécutés de point en point: cheval, argent, marchandises, on me dépouilla de tout; il ne me resta que les vêtements que j'avais sur moi. Ainsi gardé à vue, en proie à la plus horrible misère, malade, n'ayant que le sol pour étendre mon corps exténué et une pierre pour oreiller, j'attendais la mort avec impatience. J'aurais infailliblement succombé à la langueur et à la faim, sans la générosité des ouvriers français; sans eux, je n'aurais jamais revu mon pays. Cependant, j'allais m'affaiblissant de jour en jour; j'avais déjà dit adieu à ma mère, à mes amis, à tout ce que j'aimais ici-bas, lorsque, au moment où je m'y attendais le moins, l'émir me fit appeler pour traduire quelques lettres. Mon dénûment et ma pâleur le frappèrent. Depuis que les chefs m'avaient accusé, il m'avait reçu avec tant de froideur que j'étais tout découragé; cette fois, le sourire qui passa sur sa bouche me rendit l'espérance, et je m'enhardis à lui parler de moi.

«Considère, lui dis-je, l'état où je suis réduit. J'étais venu à toi pour opérer des échanges et augmenter ton trésor; tu me retiens captif, et tu m'as dépouillé de tout. Je souffre, et je n'ai aucune ressource pour alléger mes maux. Ou fais tomber ma tête, ou donne-moi les moyens de vivre. J'ai quelques fonds à Médéah, je te demande l'autorisation d'aller les toucher.»

L'émir m'écouta avec attention. Après avoir réfléchi quelques instants: «Je le permets, me dit-il, de te rendre à Médéah; mais tu n'iras pas plus loin, car j'ai fait publier que quiconque serait pris se dirigeant vers les possessions françaises aurait la tête tranchée. Pars, et reviens dès que tes affaires seront terminées.»

En l'entendant prononcer ces paroles, je faillis m'évanouir de bonheur. Me sentant trop faible pour entreprendre à pied une aussi longue route, je me procurai un âne, et je partis pour Médéah avec Ben-Oulil. Ce voyage fut pénible et dangereux: je manquai deux fois d'être assassiné; le froid raviva mes fièvres mal éteintes, et je ne pus, en arrivant, descendre de ma monture sans l'aide de mon compagnon.