L'Illustration, No. 0053, 2 Mars 1844
Part 2
Enfin le vacarme est apaisé: après le bruit, le silence; le jeûne après l'orgie; les temples sacrés se sont rouverts, et le bal de l'Opéra s'est fermé; la pieuse voix des prédicateurs a remplacé les cris mondains et les joies effrénées. Nous vivions comme des damnés, nous allons vivre comme des saints; du péché, nous passons à la pénitence, et du gras au maigre. L'abbé de Ravignan règne et Musard abdique; du moins n'est-il pas descendu du trône sans honneur: son dernier coup d'archet a été un coup de maître. C'était le dernier samedi de sa royauté; il était cinq heures du matin, les lustres pâlissaient, et ne jetaient plus aux voûtes de la salle qu'une lumière affaiblie; les plus intrépides débardeurs étaient harassés et haletants; tout s'éteignait à la fois, le gaz et les danseurs; Musard seul restait debout et flamboyant. Tout à coup, élevant la voix au milieu du sourd bruissement de cette foule abattue: «Non! s'écria-t-il, il ne sera pas dit que nous nous quitterons ainsi! Êtes-vous donc les compagnons de Musard?» A ces mots, il agite son archet, et entonne à plein orchestre le _Quadrille des Etudiants_. Or, c'est tout dire: le _Quadrille des Etudiants_ est pour le bal de l'Opéra ce que le soleil d'Austerlitz était pour la grande armée: «Soldats! voilà le soleil d'Austerlitz!» et ils s'élançaient à une nouvelle victoire. «Débardeurs! voici le _Quadrille des Etudiants!_» et ils se précipitent dans les fureurs d'une contredanse nouvelle. Ce quadrille magique rend la force aux énervés, la santé aux malades et la vie aux morts. Vous eussiez vu alors toute cette multitude se ranimer en poussant des _vivat_ joyeux; et puis enfin, dans le paroxysme de sa fièvre dansante, entourer Musard, l'enlever du milieu de son orchestre et défiler bruyamment, Musard en tête. L'Empereur avait dit: «Avec des braves tels que vous, je conquerrais le monde!»--«Avec des débardeurs de votre force, s'écriait Musard, je ferais galoper l'univers!» Ainsi Musard copie Napoléon jusqu'au bout; il ne lui reste plus qu'à importer _le Quadrille des Étudiants_ à Sainte-Hélène; mais Hudson Lowe n'est plus là pour le danser.
Les campagnes de Musard ne finissent jamais sans un grand nombre de mourants ou de morts. Il n'y a ni tête ni jambes enlevées par un boulet ou par un éclat d'obus; mais que de fièvres, de pleurésies, d'apoplexies et de pulmonies! La statistique constate un accroissement très-sensible dans la mortalité, après les jours gras. Savez-vous qui tire du carnaval le bénéfice le plus clair? les pompes funèbres:
Amusez-vous, trémoussez-vous!
Amusez-vous, amusez-vous, belles!
Amusez-vous, amusez-vous bien!
Depuis que le bal est clos, nous avons le concert:--de Charybde en Scylla.--Le concert est le fruit naturel de la saison qui commence; il pousse en mars pour fleurir dans la semaine sainte avec profusion. Le concert convient en effet aux temps d'abstinence; on peut le ranger sans inconvénient dans la classe des mets innocents que Mgr l'archevêque autorise, et qui ne compromettent nullement la sainteté du carême: il y a des talents, des voix et des instruments si maigres!--Lisez, les feuilles musicales, arrêtez-vous devant les affiches suspendues aux vitres des magasins de musique, et vous serez effrayé de l'inondation vocale et instrumentale dont mars et avril vous menacent. Ici tout le monde a la prétention d'être artiste, comme ailleurs le premier venu vise à la députation et au ministère: et, comme le concert est le baptême de l'artiste, les concerts pleuvent de tous les côtés. C'est M. Pancrace, c'est M. Pacome, c'est M. Babylas ou Barnabé qui vous invitent à un air de leur basson, de leur flûte, de leur hautbois, de leur violon et de leur clarinette: c'est mademoiselle Eulalie, Eugénie, Emphrosine, Euphémie, Anasthasie, Epiphanie qui vous proposent l'agrément de leur piano ou de leur gosier, de huit heures du soir à minuit; et tous ces pauvres gens dont les noms sont enfouis dans les coins les plus obscurs du calendrier, sortent de la salle enfumée et déserte où ils ont traîné de force leur portier, ses enfants et les enfants de ses petits-enfants, pour se former un public; ils sortent, dis-je, de cette caverne où ils ont estropié Haydn et Beethoven, ou gargouillé de l'Auber et du Rossini, intimement convaincus qu'ils sont des merveilles, et que l'univers n'a rien de mieux à faire que de leur dresser une statue séance tenante.--Il y a quelque chose de pis que l'amour-propre des grands artistes, c'est l'orgueil des petits, et voici les petits qui nous dévorent.--Je connais un homme de beaucoup de goût, très-fin connaisseur en musique et gourmet délicat, qui ne sort jamais pendant la présente saison et reste enfermé chez lui jusqu'au commencement de mai. L'autre jour je lui en demandais la raison: «Eh! mon Dieu, me répondit-il, Paris n'est par sûr à l'heure qu'il est; si je sortais, je serais inévitablement rencontré et assassiné par un concert!»
Tout n'est pas harmonie dans le monde musical; et si de temps en temps les voix y sont d'accord, les gens s'y montrent d'humeur assez discordante: le Théâtre-Italien en donne, depuis quelques jours, une preuve flagrante. Sur la scène tout va bien: l'Harmonie et sa douce soeur la Mélodie y règnent dans une union parfaite; on se croirait dans le paradis terrestre. Mais dans les coulisses, c'est autre chose, la dissonance est complète: le premier ténor ne s'entend plus avec la prima-donna, la basse avec le soprano, et le baryton avec l'impresario. Le bruit de cette discorde éclaté au dehors: les parties belligérantes ont sonné, des deux parts, le boute-selle, et donné le signal des hostilités.--Un beau matin, M. Vatel, le directeur, s'est éveillé avec la nouvelle que deux ou trois de ses principaux chanteurs refusaient de chanter: figurez-vous des soldats qui désertent au moment de la bataille. Pour prétexte à cet abandon, nos fuyards donnaient, celui-ci un mal de gorge, celui-là un rhume de cerveau. M. Vatel s'est adressé immédiatement à la justice, afin qu'elle voulût bien guérir, par un bon arrêt bien juste, des voix qu'il ne paie pas cinquante et soixante mille francs pour qu'elles s'amusent à se dire enrhumées pour le moindre caprice. M. Vatel avait d'autant plus raison de maintenir son droit avec cette sévérité, qu'une des voix récalcitrantes avait été vue la veille dans un salon célèbre, se portant admirablement bien, chantant, riant, et menant joyeuse vie, jusqu'à cinq heures du matin.--On a écrit des lettres aux journaux, on a lancé des _factum_ pour édifier le public sur cette grave affaire; le public s'est rangé cependant du parti de l'infortuné directeur, et quand la voix coupable s'est enfin décidée à chanter mardi dernier, le parterre, juge équitable, lui a honnêtement administré le châtiment de quelques coups de sifflets. Les sifflets voulaient dire que la loyauté dans les engagements et la fidélité au devoir doivent compléter le talent de l'artiste, et qu'on compromet gravement sa réputation et son nom en jouant si légèrement avec les intérêts d'une sérieuse entreprise et les engagements de sa propre conscience. Les directions de théâtre paient les acteurs et les chanteurs à un prix monstrueux; il y a tel débitant de prose, de couplets, d'entrechats et de roulades qui est coté à la bourse dramatique dix fois au-dessus de sa valeur réelle; les directions se ruinent pour les comédiens; et quelques comédiens, au lien de donner du zèle, du dévouement et du talent en proportion de ces efforts inouïs, se montrent plus égoïstes, plus exigeants que jamais, et plus légers de scrupules.--Un honnête et pauvre soldat qui reçoit une paie de cinq sous par jour, se bat encore et va à l'assaut, tout mutilé et tout sanglant; un monsieur bien dorloté et bien frais, qui touche des billets de banque à la douzaine, sous prétexte qu'il fait une roulade agréable, un point d'orgue et un trille, s'inquiète fort peu de compromettre une entreprise qui le dote si richement et l'engraisse, et de la ruiner au besoin, à propos d'un rhume de cerveau qu'il n'a même pas.
Nous parlions de la hausse de la roulade et de l'entrechat; précisément en voici un exemple tout récent et qui prouvera jusqu'à quel degré de folie, on peut le dire, le prix de cette denrée est poussé. Mademoiselle Carlotta Grisi, notre aimable Péri, vient de contracter un engagement avec un des théâtres de Londres; il s'agit de l'emploi d'un congé que M. Léon Pillet accorde à la Wili; ce congé est de six semaines, et l'engagement de Carlotta à Londres aura la même durée. Eh bien! savez-vous ce que ces six semaines de ronds de jambes et de jetés-battus coûteront au pauvre directeur anglais? 36,000 fr.! Autrement, pour le français, 6,000 fr. par semaine, où 3,000 fr. par représentation. Je ne sais plus quel moraliste a dit que le plus grand signe de la décadence des nations était la cherté des athlètes, des conducteurs de chars et des danseurs.
Duprez va aussi passer le détroit; il chantera, pour les menus plaisirs de Londres, _Guillaume Tell, les Huguenots_ et le reste de son répertoire; on ne dit pas à quelles conditions, et si c'est à 1 fr. ou 1 fr. 50 cent. la note. Duprez gagne 80,000 fr. à l'Académie royale de Musique; ses congés annuels complètent les 100,000 livres; on avouera qu'il y a là de quoi payer amplement les leçons d'anglais que le célèbre ténor a prises récemment pour chanter: _Asile héréditaire_, dans la langue de Joint Bull.
Au théâtre, tout tourne au Bohémien; nous avons déjà _les Bohémiens de Paris_, de l'Ambigu-Comique, et _les Mystères de Paris_, de la Porte-Saint-Martin, qui ne sont que des bohémiens sous un autre nom. Le théâtre de la Gaieté vient de compléter la collection de ces enfants de Bohème, par _la Bohémienne de Paris_, drame en cinq actes mêlés de lazzi par M. Paul de Kock, et de scélératesses, par M. Gustave Lemoine; l'un est pour la partie gaillarde et burlesque, l'autre pour les noirceurs.
Cette bohémienne de Paris est fille d'une marchande de vieilles friperies; son premier soin a été d'abandonner sa mère; de là à tomber dans toutes les fautes et dans tous les vices, il n'y a pas loin: la Bohémienne n'y manque pas; si bien que du vice elle arrive jusqu'au crime: la pente est naturelle et inévitable: cette malheureuse vit dans ce monde perdu avec une effronterie repoussante; sous les apparences de l'élégance et du bon ton, elle cache les plus infâmes entreprises; ici c'est un enfant qu'elle dérobe et qu'elle élève comme sa propre fille pour s'emparer d'une fortune considérable; là, ce sont des diamants de riches parures qu'elle soustrait par vol ou par violente. Avec le produit de sa corruption et de ses actions criminelles, cette femme,--si on peut l'appeler de ce nom,--tient un état de maison brillant; elle reçoit des honnêtes gens dupes de l'apparence; mais le fond de cet intérieur si magnifique se compose d'escrocs et de bohémiennes, agents secrets et exécuteurs des basses oeuvres de la Bohémienne en chef.
C'est au milieu de ce mensonge de bonne réputation et de cette vie éclatante et honorée, que la Bohémienne commet un nouveau vol de quatre cent mille francs; longtemps elle échappe à l'impunité, à travers une complication d'événements mélodramatiques que nous n'entreprendrons pas de raconter, Dieu nous en garde! mais enfin la Providence du boulevard intervient; la prétendue grande dame est reconnue pour la fille de la fripière, la femme vertueuse pour une intrigante ignoble, la mère pour une voleuse d'enfants; la pauvre fille qu'elle avait associée à la honte de sa vie lui échappe heureusement avec toute sa pureté. Quant au reste des crimes commis par la Bohémienne, le gendarme qui l'arrête au dénoûment en fera bonne justice.--Voilà cependant les spectacles à la mode! La dégradation morale, le vice effronté, la cour d'assises et les bagnes! Si M. Etienne dit vrai dans son discours de réception à l'Académie française, et si en effet l'histoire des moeurs contemporaines peut se faire par le théâtre, que penseront nos futurs historiographes? En consultant le théâtre actuel comme étant un miroir fidèle de ce temps-ci, ne concluront-ils pas que notre siècle était un siècle de prostituées et de bandits?--Heureusement que nous sommes encore plus indifférents au mal que réellement mauvais, et que nous souffrons ces représentations violentes et honteuses plutôt par négligence que par extrême corruption, peut-être cependant est-il temps que les honnêtes gens ferment l'écluse et repousse le flot empoisonné!--Cette littérature de bagnes est comme la Seine depuis quelques jours; elle a grossi tout à coup, et menace de déborder et de causer des ravages, si on ne l'arrête.
Le Gymnase nous a donné, pour compensation, _la Tante Bazu_. Cette vieille tante est une excellente femme, un peu quinteuse, très-susceptible et passablement emportée; d'abord elle se fâche et vous querelle; mais il n'y a rien de meilleur au monde que ses raccommodements; ses plus grandes colères ont toujours pour dénoûment un bienfait ou une bonne action; ainsi, dans un premier mouvement de rancune, la tante Bazu est sur le point de ruiner son neveu et de lui enlever une charmante femme qu'il aime; mais cette boutade ne dure pas longtemps; l'honnête Bazu répare bientôt tout le mal, marie son neveu, fait son bonheur et lui ouvre son coffre-fort tout plein d'adorables billets de banque. Si vous rencontrez par hasard une tante Bazu disponible, pourvue d'un tel coeur et d'un tel coffre-fort, veuillez me donner son adresse, je serais bien aise d'en faire ma tante et de devenir son neveu.
--Le projet d'élever une statue à Rossini, au foyer de l'Opéra, est en pleine voie d'exécution; la commission est constituée et vient de lancer son appel aux souscripteurs; cette espèce d'ordre du jour se recommande par la signature des noms les plus distingués ou les plus illustres; Auber est à leur tête: il est rare de voir un homme prendre l'initiative, dans une entreprise qui a pour but de glorifier un confrère vivant; cette démarche honore le caractère du gracieux et savant compositeur auquel l'att français doit de si charmantes et de si nombreuses couronnes. Quant à Rossini, on ne dit pas si on lui a demandé ce qu'il pensait de cette statue qu'on veut lui dresser à sa barbe.--D'après l'insouciance où il vit depuis dix ans, et l'espèce d'oubli qu'il semble faire de sa personne, de son génie et de sa gloire, on peut croire que s'il ne fallait que son consentement pour poser la première pierre de la statue, il refuserait sa signature.
M. de Balzac est bien positivement revenu de Russie; nous l'avons rencontré hier en chair et en os, très-gros, très-frais, très-bien portant, avec ce sourire jovial et cet oeil étincelant qui le distinguent de nos pâles et lugubres écrivains à la mode. Déjà la présence de M. de Balzac à Paris se manifeste: un libraire va publier une nouvelle production de cet infatigable et ingénieux écrivain; de son côté, le _Journal des Débats_ tient de lui un roman en trois volumes, qui naîtra en feuilletons aussitôt que nos honorables, rengainant la politique et sonnant la retraite, laisseront le champ libre à la poésie et à l'imagination.--Nous verrons si Balzac fera oublier Sue, et si _les Mystères de Paris_ trouveront un rival redoutable dans ce roman de l'auteur d'Eugénie Grandet, qui cache encore le titre et les armes de son nouveau-né pour étonner davantage et frapper à l'improviste.
--Le gendre de Charles Nodier a demandé l'autorisation d'ajouter à son nom celui du spirituel, ingénieux, regrettable défunt, et de s'appeler Menissier-Nodier: hommage pieux que tout le monde approuve.--On annonce la mort de madame Rossi-Caccia, cantatrice distinguée; raison évidente pour qu'elle se porte à merveille, et que nous apprenions demain sa résurrection.
--La reine dona Maria vient d'envoyer à Donizetti l'ordre de la Conception; on sait qu'en fait de conception S. M. est prodigue.
Salon de 1844.
VISITE DANS LES ATELIERS.
Mars, ce premier mois du printemps, nous amène deux phénomènes périodiques, les giboulées et l'exposition annuelle des tableaux. Et il y a plus d'analogie qu'on ne pense dans ces deux choses. Soit dit sans mauvaise intention, cette multitude de tableaux qui s'élaborent péniblement dans les ateliers les plus inconnus comme dans les ateliers les plus renommés, s'en viennent un jour fondre sur les préjugés à l'administration des musées. Quelle terrible avalanche! En mars,--pour continuer notre comparaison,--les jours se suivent et ne se ressemblent pas; eh bien! s'il vous arrive de passer devant la petite porte par laquelle les peintres entrent avec leurs oeuvres, vous verrez que les toiles aussi se suivent et ne se ressemblent pas. Il y a un rude triage à faire; et quand les juges, ces excellents académiciens qui ne sont pas infaillibles ont donné leur approbation ou apposé leur veto, la critique a encore son choix à faire. Sa tâche est aride, ingrate, difficile.
Aride: les comptes rendus du Salon donnent peu d'essor à l'imagination.
Ingrate: c'est surtout en pareille matière qu'il faut chercher à être un peu amusant, s'il est possible.
Difficile: car on doit juger plus de douze cents oeuvres en quelques jours. Pour les juger consciencieusement, il faut les bien voir; et, malgré leurs bons yeux, les critiques ne peuvent pas toujours examiner des tableaux vraiment _malheureux,_--des tableaux sombres de couleur, placés dans les travées sombres, dans l'ombre, et touchant presque le plafond.
Aussi, pour avoir des notions plus certaines, dès que les bruits de l'exposition circulent parmi les artistes, nous nous armons de courage, nous gravissons les hauteurs de Montmartre, nous parcourons les solitudes du quartier de l'Observatoire, et en moins d'une semaine, nous avons rendu visite aux plus célèbres peintres, demeurant depuis l'avenue de Frochot jusqu'à la rue de l'Ouest, depuis la rue de la Ville-l'Évêque jusqu'aux alentours de l'Arsenal.
Notre impatience est pardonnable. Il est si doux de connaître quelque chose de la comédie avant le lever du rideau! On aime tant à commettre des indiscrétions de coulisses! C'est à qui saura le premier certains détails que le public ignore, mais veut apprendre. De nos jours, l'actualité, c'est presque l'anticipation sur l'avenir; et l'_Illustration_, la prêtresse des actualités,--qu'on nous pardonne cette petite et innocente gloriole,--ne peut jamais parler trop tôt des choses qui préoccupent l'attention générale.
Nous ne vous dirons pas les noms de tous ceux qui n'exposent pas cette année. Les maréchaux de la peinture, comme écrirait M. de Balzac, font presque tous de l'art en amateurs aujourd'hui, et quelques-uns transforment leur atelier en exposition permanente.
Depuis _Saint Symphorien_, de terrible mémoire, on peut le dire, M. Ingres ne juge pas à propos d'exposer. C'est son droit, et nous ne lui contestons pas; il est libre. Sa _Stratonice_ et sa _Vierge à l'Hostie_, ses travaux pour M. de Luynes, sont ses dernières productions, et peut-être ses plus importantes. On le sait, M. Ingres n'exposera plus; M. Ingres ni veut à la critique. C'est son droit; mais a-t-il raison? Et le public, lui, est-il coupable si M. Ingres a été traité avec irrévérence par plusieurs feuilletonistes?
Le mauvais exemple a été suivi. M. Paul Delaroche transforma, lui aussi, son atelier en salle d'exposition ouverte seulement à quelques amis privilégiés. Pourquoi donc M. Delaroche est-il sorti du champ clos? S'il eut à se plaindre d'injustices de la part de la presse, la foule n'en demeura pas moins toujours avide de ses oeuvres, et resta en contemplation devant elles. Qui l'a forcé à prendre une résolution aussi inébranlable que le fut celle de M. Ingres? Il vous souvient des _Enfants d'Edouard_, de _la Mort du connétable d'Armagnac_, de _Jane Gray_, de _lord Stafford_ et de _Charles 1er_?
Quel succès! quelle foule! M. Delaroche s'est ému parce que plusieurs critiques ont méconnu son talent; mais on n'avait pas encore été jusqu'à _faire le coup de poing_ devant sa _Sainte Cécile_, comme on l'avait fait devant le _Saint Symphorien_ de M. Ingres. Cependant, récemment, deux oeuvres nouvelles de M. Delaroche ne furent exposées que dans son atelier; peu d'artistes, presque point de critiques, ont été admis.
M. Ingres et M. Paul Delaroche ne paraîtront plus aux expositions publiques du Louvre. Pour les Salons de 1844 et des années suivantes, ces deux grands artistes ne doivent pas être, comptés comme absents: ils sont morts, morts, en vérité!
Donc, les regrets sont superflus; les espérances de les admirer encore sont illusoires, il ne nous reste plus, à leur égard, qu'à chercher tous les moyens possibles de consolation.
Un peintre, plus qu'eux, a été contesté, nié, tour à tour admiré et méconnu, refusé par les membres du jury, mis à l'index par l'Académie: c'est M. Eugène Delacroix. On sait la vigueur de coloris, la puissance de composition qui le caractérisent; on n'a pas oublié son _Massacre de Scio_ ni sa _Médée_. De vives polémiques s'élevèrent à l'endroit de son talent, et les hommes exclusifs se déclarent hautement pour ou contre. Lorsque M. Delacroix exposa sa _Médée_, je me souviens d'avoir rencontré, dans le salon Carré, un artiste fort recommandable, qui me dit, en examinant ce tableau: «_Médée!_ l'exposition est là pour moi! Je ne vais pas dans les autres travées. Quel incomparable chef-d'oeuvre!» Quelques pas plus loin, je rencontrai un graveur; il sortait avec précipitation.--«Comme vous vous hâtez, mon cher! lui dis-je en essayant de le retenir.--Oui, je me hâte, répondit-il en continuant sa course; j'évite de regarder cette vile croûte.» Il désignait la _Médée_. Après cela, jugez si M. Delacroix est admiré et mis en pièces; il n'a cependant pas renoncé aux expositions, et il faut l'en féliciter.
Quant à M. Horace Vernet, dont la fécondité est proverbiale, nous verrons, cette année, plusieurs toiles dues à son pinceau, parmi lesquelles le _Portrait en pied de M. le chancelier Pasquier_, que nos lecteurs connaissent déjà, et une _Course en Traîneau_, souvenir de son récent voyage en Russie.
M. Decamps, on l'espère, ne fera pas faute, et c'est une bonne fortune pour le public qu'un tableau, même un seul, de l'auteur du _Supplice des Crochets_. Où trouver ailleurs, plus de lumière, plus de couleur, plus d'animation, que dans les toiles de cet artiste au talent exceptionnel?
M. Ary Scheffer ne nous a pas permis de mettre sous vos yeux son portrait, bien qu'il l'ait peint lui-même avec cette supériorité qu'on lui connaît. M. Ary Scheffer est une des gloires artistiques de l'époque. Hélas! il n'a pas encore fini sa _Marguerite_!
Et M. Charlet, le Napoléon des peintres de Napoléon! rien n'égale sa popularité. Il prend les enfants à l'école, puis les habille en enfants de troupe, et les conduit, tambour battant, jusqu'aux Invalides. Jamais on n'a dessiné avec plus d'esprit, de vérité et d'intelligence; cet artiste expose chaque jour chez les marchands de gravures de toute l'Europe: qu'est-ce, pour lui, que le Salon annuel?
Maintenant, notre visite aux maréchaux de la peinture est faite; nous avons donné leurs portraits; pénétrons dans les ateliers des lieutenants généraux, des généraux, etc.; divulguons les _mystères_ du Salon,--les _mystères_ sont à l'ordre du jour.