L'Illustration, No. 0052, 24 Février 1844

Part 4

Chapter 43,742 wordsPublic domain

Si elle eut une distraction, ce fut quand elle remarqua, bien malgré elle, que don Graviel n'était pas venu à la messe avec son commandant; elle ne conclut qu'il était de service à bord. La fête de la _Media-noche_ devait suivre l'office, elle regretta peut-être l'absence du téméraire alférez; mais, hâtons-nous d'ajouter que ces pensées mondaines n'effleurèrent qu'à peine l'esprit de la jeune fille; encore se les reprocha-t-elle en faisant son examen de conscience.

Enfin, la foule s'écoula lentement; don Antonio Barzon sortit du choeur, s'avança vers sa fille, lui offrit le bras et se dirigea vers la porte latérale. Un carrosse attendait dehors. Les officiers se pressaient en foule à la suite du gouverneur; l'issue allait être obstruée. Don Graviel fit un signe, s'ouvrit passage de vive force à travers les autorités galonnées, et fut imité par ses compagnons. Une certaine confusion s'ensuivit. Les dignitaires coloniaux s'indignaient de l'insolence des rustres qui les coudoyaient, mais les rustres gagnaient du terrain.

Déjà le marquis de las Hermaduras présentait la main à sa fille pour la faire, monter en voiture quand le bouillant alférez le poussa rudement en arriéré, enleva Juana à bras le corps, et se prit à courir en criant «Noël!» C'était le mot de ralliement.

«Au secours! aux armes! soldats et citoyens, à moi!» hurlait avec fureur don Antonio Barzon. Les officiers tirèrent leurs épées, la garde du gouverneur croisa la baïonnette.

«Noël! Noël! en avant les biscaïens!» répondirent les matelots.

Brombollio et ses huit camarades couvraient la retraite de l'enseigne, le terrible moulinet de leurs fléaux enferrés tenait en respect la multitude effrayée. Dona Juana, éperdue, se débattait inutilement entre les bras de son ravisseur, qui la déposa bientôt dans la yole, s'y jeta ainsi que ses gens, et poussa au large.

Tout cela dura moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.

Mille clameurs partaient du rivage, où régnait un désordre inexprimable. Cent torches éclairèrent bientôt l'étroite ruelle par laquelle les marins s'étaient enfuis; les soldats avaient chargé leurs armes, mais comment tirer? on aurait pu blesser la fille du gouverneur. La yole d'ailleurs filait plus vite qu'un trait, elle ne tarda pas à s'effacer dans l'ombre.

«Des canots! des canots! mort de ma vie! ou je vous fais tous pendre à l'instant! Des canots! sang et tonnerre!» répétait d'une voix étourdissante l'illustrissime don Antonio Barzon.

Les officiers de marine, ceux de _la Santa-Fé_ entre autres, parcouraient les quais en cherchant des canots partout: mais la chaloupe, en passant, avait entraîné les uns, engravé les autres, jeté les avivons à la mer, démonté les gouvernails; et grâce aux précautions de don Graviel, la frégate, à qui l'on fit en vain des signaux de nuit, ne put expédier le moindre batelet à terre.

Pendant que le gouverneur et tous les siens se trouvaient ainsi cloués au rivage, la yole rejoignait la chaloupe entre deux pontons abandonnés, lieu convenu de rendez-vous.

On doit rendre cette justice à l'entreprenant alférez, que son plan était habilement combiné. L'amour, par exception à l'adage du fabuliste, n'a point exclu toute prudence, bien que maître Brombollio, qui murmure, soit loin de partager notre opinion.

Dona Juana, effrayée, n'avait pas encore reconnu son audacieux adorateur, qui crut devoir laisser au contre-maître le soin de la réduire au silence. La mantille de soie de la jeune fille fut galamment convertie en bâillon: un petit mal pour un grand bien; don Graviel avait permis cette violence assez peu chevaleresque. Du reste, il gouvernait et n'ouvrit la bouche que quand il s'agit de donner le mot de passe à son complice Fernando, et même eut-il la précaution de contrefaire sa voix. Puis les deux embarcations voguèrent de conserve; les aventuriers visitèrent leurs amorces de pistolet, et l'on se dirigea, toujours à la muette, vers le _Caprichoso_ dont on connaît suffisamment la physionomie extérieure, mais sur lequel de nouveaux détails deviennent nécessaires.

_Le Caprichoso_ n'était pas navire de guerre; seulement, il portait sur pivot une longue pièce de 24 en bronze; par son travers grimaçaient dans la ligne rouge une dizaine de canons en fonte d'un moindre calibre: de distance en distance, à l'arrière, à l'avant, jusque dans la hune, s'épanouissaient, comme les fleurs dorées d'un parterre, bon nombre d'espingoles et de petters de deux à six livres de balles. Le tout était merveilleusement fourbi et reluisait de la façon la plus appétissante.

_Le Caprichoso_ n'était pas non plus un navire marchand; seulement, il était en rapports suivis, avec les gros négociants de la Havane, on l'avait vu livrer commercialement superbes cargaisons de nègres qui, disait-on, n'avaient pas dû lui coûter cher. On assurait que son excellence don Antonio Barzon s'intéressait paternellement aux opérations de cet estimable spéculateur, dont quarante gaillards de mauvaise mine composaient l'équipage. Un certain Bertuzzi, assez mal famé dans ta colonie, quoique fort bien reçu chez le gouverneur, le commandait.

«Ho! de la chaloupe!» héla d'une voix éclatante un homme qui se dressa sur le couronnement; et pourquoi ne dirions-nous pas tout de suite que cet homme était simplement le capitaine Bertuzzi?

«Ronde d'officier!» répondit militairement Fernando en longeant le brick-goélette illuminé de bout en bout, car les négriers aussi faisaient réveillon. Ils buvaient, dansaient, hurlaient et riaient aux éclats. Le talia coulait à flots, et le poète de la bande,--où n'y a-t-il point un poète?--improvisait une chanson de circonstance sur la capture de quelques traitants dont on avait, le mois dernier, pris les noirs et brûlé les navires.

A la réponse rassurante du garde-marine, le capitaine Bertuzzi se recoucha nonchalamment à plat-pont. Tout en fumant le cigare, et attendait, le digne homme, que ses jurons en fussent aux coups de couteau pour mettre le holà et les envoyer dans leurs hamacs. Mais, il n'avait pas eu le temps de fumer trois bouffées, que son bord fut tout à coup envahi par les cinquante déserteurs de _la Santa-Fé_, et que lui personnellement se trouvait aux prises avec quatre vigoureux matelots dont le dogmatique Fernando dirigeait les mouvements.

«Capitaine Bertuzzi, pas de colère, je vous en prie, disait posément le garde-marine; voyez, ce pistolet, si vous faites le méchant, il vous cassera la tête.»

Pris au piège où tant de fois il avait fait tomber ses confrères, le négrier-pirate fut artistement garrotté, bâillonné et déposé dans la chaloupe. Inutile d'ajouter que les marins de la frégate n'avaient pas laissé à ceux du brick le temps de courir aux armes. Leurs arguments, aussi simples que celui de Fernando, eurent un égal succès. Sur ces entrefaites, par les soins de don Graviel, dona Juana, qui maintenant pleurait à chaudes larmes, avait été enfermée dans la cabine du capitaine; enfin, lorsqu'une bonne moitié des négriers eurent été rangés, pieds et poings liés, à côté du capitaine Bertuzzi, l'enseigne, dépouillant sa cape de matelot, fit briller son uniforme et s'adressa aux autres en ces termes:

«Gens du _Caprichoso_». nous sommes les plus forts et les plus nombreux; le premier de vous qui témoignera le moindre mécontentement sera jeté à la mer avec un boulet aux pieds. Soyez donc sages et mignons comme des brebis. Secondement, si l'un de vous s'avise de toucher une arme, sans ma permission, il aura le droit d'être immédiatement hissé au bout de la grand'vergue. D'ailleurs, vous faisiez la course avec Bertuzzi, vous la ferez avec moi, voilà toute la différence. _Range à larguer les voiles!_

--Bien parlé!» dit maître Brombollio en disposant son monde pour l'appareillage.

La chaloupe, pleine des hommes dont les capteurs avaient jugé prudent de se débarrasser, fut abandonnée en dérive, sans avirons. On leva l'ancre, on établit les voiles, et à l'aide d'une légère bris on navigua sur l'entrée du port.

Durant ces diverses opérations, l'alarme allait croissant dans la ville, l'on y battait la générale, la garnison prenait les armes, le gouverneur avait enfin des canots à ses ordres, les officiers de terre et de mer se multipliaient, les forts se mettaient sur la défensive, des coups de canon de signaux retentissaient sur l'une et l'autre rive du port.

«Maudite donzelle! murmurait maître Brombollio. Sans elle pourtant personne ne se douterait de rien, nous filerions notre petit noeud au large, et, au point du jour, on pourrait nous courir après.

--Ne me parlez pas des femmes!» répétait dogmatiquement Fernando Ribalosa.

Don Graviel était trop occupé de la manoeuvre pour descendre dans la cabine où l'infortunée Juanita ne cessait de se lamenter, toujours sans rien comprendre de ce qui lui arrivait. L'entrevue promettait d'être délicate; elle exigeait du calme, du sang-froid, du temps surtout. D'un autre côté, la brise de terre mollissait. Le canon de la frégate se fit entendre à son tour, preuve certaine que le commandant de _la Santa-Fé_ soit enfin parvenu à rejoindre son bord. La position devenait critique.

«Il serait dommage de manquer l'affaire après avoir si bien commencé, murmura l'enseigne.

--D'autant plus que nous serions inévitablement mis au croc, répondit maître Brombollio.

--Comme des goujons au bout d'une ligne, ajouta le garde-marine.

--Armez les avirons de galère, mes petits coeurs! commanda don Graviel, et si vous tenez à votre peau, nagez, ventre bleu! nagez, les caïmans, enlevez-moi çà connue des tigres!»

Le brick-goélette ne tarda pas à glisser sur la mer unie, à l'aide de ses longues rames.

Fernando, sans perdre de temps, faisait charger à double projectile, boulet et mitraille, toutes les pièces d'artillerie du _Caprichoso_. Les négriers, voyant qu'on ne leur faisait aucun mal, se prêtèrent à tout de fort bonne grâce.

Cependant les embrasures du fort du Morro, sous lequel il faut nécessairement passer pour sortir, s'illuminaient peu à peu. On voyait les canonniers apprêter leurs pièces; les murailles du fort de la Puota, qui défend également l'entrée du port, se garnissaient aussi de soldats. La frégate _la Santa-Fé_ sembla faire des mouvements: les déserteurs crurent reconnaître le son de ses trompettes appelant l'équipage aux postes de combat; bientôt après elle largua ses voiles. Tous les bâtiments légers de la station, canonnières, goélettes, pataches, tartanes, se mettaient en route. Les commandements marins résonnaient d'un bout à l'autre du port, et, chose plus douloureuse encore, le bruit cadencé des avirons de la flottille de chasse devenait plus distinct de minute en minute. On avait, à bâbord, le fort du Morro; à tribord, devant et derrière, des ennemis flottants.

«Oh! les femmes, les filles, les mantilles, les basquines et les jupons de malheur! je les voudrais à tous les cinq cent mille diables. Race de femelles damnées! perdition des hommes! engeance maudite! répétait à chaque coup de rame maître Brombollio, qui donnait l'exemple de nager vigoureusement. Il mêlait à ses malédictions des encouragements non moins énergiques. «Nagez donc, les agneaux! disait-il; souquez! hardi! ferme, mille millions de tonnerres! ne dormons pas. Voilà une satanée canonnière qui veut nous couper la route!»

Fernando, sa longue-vue de nuit en main, examinait la baie, et toussait à intervalles égaux; c'était sa méthode pour témoigner de l'inquiétude. Le grave garde-marine s'était spécialement chargé de la pièce à pivot, qu'il pointait sur la canonnière la plus rapprochée.

Quant à don Graviel, il commençait à craindre de perdre la partie.

G. DE LA LANDELLE.

_(La suite à un prochain numéro.)_

Courrier de Paris.

La semaine n'a produit que des oeuvres dramatiques médiocrement récréatives, et qui méritent à peine une rapide mention; _le Vieux Consul_ aurait mieux fait, par exemple, d'attendre le carême; il est d'un intérêt assez maigre pour qu'on regrette qu'il n'ait point patienté jusqu'à cette époque si conforme à son tempérament. Ce vieux consul n'est rien moins que Marius le proscripteur; or, je vous demande si les proscriptions conviennent à la saison des bals masqués; quelques beaux vers, une ou deux scènes énergiques, ont pu difficilement préserver Marius du péril résultant de son apparition en plein carnaval; il a eu affaire à un parterre d'étudiants encore tout émus du galop de la veille et qui riaient aux éclats et jouaient, peu s'en faut, des scènes de débardeurs aux moments les plus pathétiques; pour rien au monde, nos étourdis ne voulaient de tragédie ce jour-là. Le mercredi des cendres, le _Marius_ de M. Ponroy aurait peut-être monté aux nues! Il n'y a rien de tel que de choisir son temps: arriver à propos est un grand art.

Vous parlerai-je des vaudevilles venus au monde à la même époque, pauvres créatures chétives, qui n'ont ni jeunesse ni gaieté et sont peut-être déjà mortes, pour la plupart, au moment où je parle; _les Oppressions de voyage_ enterrées en une soirée, sous les sifflets; _les Comédiens ambulants_ reproduisant pour la centième fois, sans beaucoup d'adresse ni d'esprit, le roman comique de Scarron; _le Nouveau Rodolphe_, parodie des _Mystères de Paris_, que le parterre a sifflé sans mystère? Non, vraiment, je n'abuserai ni de mon temps ni du vôtre pour vous entretenir de ces fadaises; un seul vaudeville a survécu à cette mortalité universelle: c'est _le Major Cravachon_. Ce brave major ne manque ni de franchise ni de gaieté, il a servi sous Napoléon; on s'en aperçoit à son ton vainqueur et à ses redoutables moustaches; et, bien qu'il ait déposé son glaive, Cravachon n'en a pas moins l'humeur terriblement belliqueuse; si vous n'avez pas pourfendu au moins trois ou quatre chrétiens, vous n'êtes pas son homme; imaginez, d'après cet échantillon, ce que Cravachon exigerait de celui qui s'aviserait d'aspirer à l'honneur d'être son gendre; à moins d'être un foudre de guerre, ne vous y frottez pas; or, les Césars et les Cravachons sont rares, et notre vaillant major en est réduit à éconduire, l'un après l'autre, une quantité de soupirants qui prétendent à la main de sa fille. Quoi donc? faudra-t-il que la pauvre petite sèche et dessèche dans les ennuis du célibat? Ne trouverons-nous pas, à la fin, un fier-à-bras pour conclure ses noces? Cravachon commence à désespérer; le monde n'est plus rempli que de lièvres, pense-t-il; enfin, un lion lui arrive; celui-là a le poignet fort, le coeur vaillant, le jarret intrépide; il donne à Cravachon un grand coup d'épée pour premier certificat. Cravachon ne se sent pas d'aise, lui tend les bras, le caresse, l'embrasse et lui dit; «Touchez là, vous avez ma fille!»--Cette recette pour le mariage n'est pas encore très-répandue, et fort peu de beaux-pères s'accommoderaient de recevoir le coup d'épée reçu par Cravachon, au risque de rester comme lui six mois au lit à se faire panser; mais ne sommes-nous pas dans un siècle original? Patience donc! le goût en viendra peut-être, et ces demoiselles ne se marieront plus autrement.--Les auteurs de cette petite pièce comique sont MM. Lefranc et Labiche.

La semaine du moins a été particulièrement remarquable par l'apparition d'un important personnage; pendant deux jours il a visité les quartiers les plus fréquentés et les rues les plus fameuses, excitant partout une curiosité immense, et recevant des honneurs magnifiques: des hérauts d'armes, des gardes à pied, des cavaliers le casque en tête, lui servaient de cortège, au roulement du tambour, au bruit d'une musique militaire; son état-major se composait de Grecs, de Romains, de chevaliers armés de pied en cap, de gentilshommes ressuscités de la cour de Louis XIII et de Louis XIV. C'est peu encore; les dieux et demi-dieux s'étaient mis à sa suite; Hercule, Hébé, Vénus, Mars, Cupidon, Bacchus, Junon, Minerve, Apollon, Jupiter lui même, le terrible Jupiter, lui faisaient escorte; et le vieux Saturne n'avait pas dédaigné de monter sur un char et d'en tenir les rênes.

Un autre aurait pu tirer vanité de ces honneurs inouïs, et attendre que des gens qui désiraient le visiter et le voir fissent auprès de lui les premières démonstrations; mais le personnage en question a montré qu'il n'était ni difficile ni exigeant sur l'affaire de l'étiquette; il a tranché la difficulté en faisant, de sa propre personne, des visites empressées aux notables habitants de la ville. C'est ainsi qu'il est allé saluer successivement M. le ministre des finances, M. Sauzet, président de la Chambre des Députés, M. le maréchal Soult, M. l'ambassadeur d'Autriche, M. le président de la Chambre des Pairs, M. Crinin-Gridame et M. Duchatel; mais son hommage le plus solennel a été pour le château des Tuileries: c'est là qu'il s'est efforcé surtout d'être agréable et de réussir.

De quoi s'agit-il? dites-vous.--Mais d'un personnage de poids, du poids de 1,370 kilogrammes.--Vous l'appelez?--Le boeuf gras, roi du carnaval; son règne a duré trois jours: commencé et inauguré dimanche à dix heures du matin, il s'achevait mardi soir aux abattoirs Montmartre. Les courtisans et les grands-officiers de carnaval, qui l'avaient servi et flatté pendant sa puissance, l'ont mangé en beefteack après sa chute; ô fragilité des grosseurs humaines!

Le boeuf gras mort, tout est dit, le carnaval est enterré. Un soleil charmant, un ciel d'azur, ont éclairé son dernier jour; il est impossible de finir plus gaiement, et surtout d'avoir pour cortège, et pour témoins de sa journée suprême, des amis plus nombreux et plus empressés.--Dès midi, une moitié de Paris s'était mise à ses fenêtres pour voir passer le carnaval; l'autre moitié se répandait dans les rues; de la Madeleine à la bastille, le boulevard était couvert d'une population immense, qui s'agitait tumultueusement et se pressait sur les dalles des contre-allées, tandis qu'une double haie de voitures occupait les bas-côtés, s'allongeant à perte de vue; c'était l'image de l'égalité parfaite; l'équipage armorié était rangé sur la même ligne que le fiacre plébéien; l'élégante calèche et l'humble vinaigrette marchaient du même pas monotone et lent; quant au carnaval, il était difficile de l'apercevoir. Les curieux ne manquaient pas; ils arrivaient par milliers, à pied, à cheval, en voiture, pour assister aux exercices du dieu burlesque; mais le dieu daignait à peine se manifester çà et là, sous la forme de quelques débardeurs crottés, trottant pédestrement à travers la foule, qui les saluait de ses huées; et à peine deux ou trois calèches chargées de masques venaient-elles, de loin en loin, témoigner qu'en effet Paris était en plein mardi-gras.

Le carnaval est encore une de ces vieilles institutions que le temps a modifiées, sinon complètement détruites; autrefois, messire carnaval s'éveillait dès le matin, s'affublait de son costume bigarré, couvrait son visage du masque joyeux ou grotesque, et s'en allait par toute la ville agitant ses grelots et amusant les passants, les scandalisant quelquefois de ses lazzi et de ses propos effrontés; le carnaval agissait en plein jour et à la face de tout le monde; ses desservants innombrables, répandus de tous côtés, transformaient Paris, pendant deux ou trois journées, en un immense magasin de masques en plein vent.

Le carnaval d'aujourd'hui a d'autres fantaisies et d'autres habitudes; il trônait autrefois dans la rue; il envahissait les carrefours, les boulevards, les places publiques; on le rencontrait à chaque pas; c'était lui, toujours lui; il était maître de la cité et de ses faubourgs. Maintenant la lumière lui déplaît; la vie publique n'est plus son affaire; d'année en aimée il s'est retiré de la rue, et on peut prédire que dans peu de temps il en aura complètement disparu; il ne restera du carnaval en plein air que cette population ambulante et curieuse,--qui viendra encore le chercher à travers la ville, longtemps après qu'il n'y sera plus.

Il ne faut pas conclure de ce qui précède que le carnaval est défunt; il n'a jamais eu, au contraire, une vie plus agitée et plus furieuse; il ne s'est jamais livré à sa folle passion avec moins de modération et de retenue: mais, au lieu du jour, c'est la nuit qu'il recherche; le carnaval est devenu noctambule. Honnêtes curieux désappointés, qui avez passé toute votre journée à courir vainement après le carnaval en soufflant dans vos doigts, si le soir, minuit venu, vous étiez entrés dans la salle de l'Opéra-Comique ou de l'Opéra, si vous vous étiez glissés au Prado et dans tous les lieux nocturnes où le bal trouve asile, c'est pour le coup que le carnaval vous aurait apparu dans toute sa force et sa souveraineté.--Oui, le voilà! c'est bien le carnaval, on le reconnaît à ses cris, à son agitation, à ses traits convulsifs, à son effronterie, à sa fureur pour le plaisir; c'est lui qui a revêtu de ses oripeaux cette multitude diaprée; c'est lui qui la précipite dans cette joie violente, dans cette danse à tous crins, dans cete valse à tous bras!--Tout s'explique; le carnaval se calme et se repose pendant le jour, afin d'avoir assez de force pour soutenir le choc de ses nuits terribles. Il fait comme ces gastronomes et ces débauchés prudents qui se préparent, par un peu de diète et d'abstinence aux excès d'un énorme repas et d'une orgie.

Quant à su mort et à sa sépulture, le carnaval n'a rien changé aux usages passés; c'est toujours le lendemain du mardi gras qu'il expire; c'est toujours à la Courtille que se célèbre, la cérémonie funèbre, et que les adorateurs du carnaval viennent l'escorter en grande pompe et assister à son dernier soupir.

Le carnaval de 1844 a été inhumé avec un cérémonial inaccoutumé et une si grande affluence de fidèles que nous sommes obligés, en conscience, d'en faire part aux abonnés du _l'Illustration_, et de leur mettre sous les yeux les traits principaux de cette fin mémorable.

Il est six heures du matin; les réverbères mêlent au jour naissant leurs dernières lueurs blafardes. Cette rue qui s'allonge devant vous se nomme la rue du Faubourg-du-Temple. Il est aisé de la reconnaître à l'enseigne qui se fait voir à gauche avec ces mots; _Vendanges de Bourgogne._--Les bals viennent de cesser; les danseurs, pâles, haletants, les yeux caves, harassés des joies de la nuit, se sont jetés pêle-mêle, ceux-ci dans le fiacre, ceux-là dans le cabriolet, d'autres dans la calèche béante; ils s'en vont tous à la Courtille user de leur dernière heure et saluer de leurs derniers cris d'amour le carnaval qui finit, à la barbe du mercredi des cendres.--Vous les voyez qui vont et viennent, montent et descendent; la rue est encombrée de voitures et de mascarades. En voici une qui s'arrête. Quels gestes! Quelles attitudes! D'où vient cette halte? Pourquoi cette pantomime énergique et cet air agressif? Eh! ne faut-il pas que ces vaillants masques se défendent? Se laisseront-ils impunément railler par cette commère à l'éloquence hasardée, qui leur montre le poing et leur lance à bout portant des fragments de dialogue qui n'ont rien d'attique? Ce n'est pas à cette heure, et dans la rue du Temple, qu'il faut compter sur des voix mélodieuses comme la voix de Cinti-Damoreau ou de Persiani; ce n'est pas à la descente de la Courtille qu'on enseigne les belles manières et la modestie; ce n'est pas entre débardeurs qu'on tient école de marivaudage. Cependant un sergent de ville, las de cette rude campagne du carnaval, s'endort à ce terrible vacarme, comme Tytire au doux murmure d'une source limpide. Mais que vois-je près de lui? Un enfant tout nu! c'est l'ami Carême, fils posthume du Carnaval.

Puisque Carême vient de naître, il est clair que Carnaval est trépassé. Le père n'a jamais pu vivre avec le fils. Et, en effet, Carnaval n'est plus, voici qu'on le fait porter en terre, non pas comme feu M. de Marlborough, «par quatre-z-officiers,» mais accompagné d'un cortège digne du défunt, et tout à fait de circonstance.