L'Illustration, No. 0051, 17 Février 1844

Part 7

Chapter 73,649 wordsPublic domain

Quand il a effectué sa razzia, le braconnier retourne tranquillement chez lui pour recommencer le lendemain sur un autre point. Au lever du jour, le garde du bois, en faisant sa tournée, trouve dans les herbes des bourres de fusil, des poils, du sang, et sur le sol des traces de pas empreints sur la rosée. Il surveille, il guette, il rôde pendant quelques jours, mais il ne peut rien voir, rien entendre. Le braconnier, plus fin ou mieux instruit, s'est transporte les nuits suivantes sur un autre point du canton, où il continue tranquillement ses exploits peu trop bruyants de l'affût, il change d'occupation et va chercher ses poches et son furet, petit animal du genre belette, et qui est trop connu pour que nous en fassions la description. C'est la sangsue du lapin. Comme les terriers n'ont point de secret pour notre industriel sans patente, il se dirige aussitôt vers celui qui est le plus fourni, celui qui contient la plus nombreuse portée; il en bouche, avec des mottes de gazon, toutes les ouvertures, excepté une ou deux qu'il ferme hermétiquement avec ses poches, après avoir toutefois lancé son furet dans les galeries souterraines. Le lapin, pour éviter les poursuites de son ennemi, cherche une issue par une des ouvertures du terrier, mais il les trouve toutes fermées, toutes, excepté celles qui sont garnies de poches ou de filets.

Traqué par le furet, il n'a d'autre ressource que de s'y précipiter et de tomber ainsi au pouvoir d'un ennemi non moins impitoyable que celui auquel il vient d'échapper.

[Chasse au furet et au filet.]

Quelquefois cependant, après une longue attente, le braconnier ne voit rien venir; la poche reste béante, le filet vide. Bien plus, il a beau prêter l'oreille, il n'entend aucun bruit souterrain. Que s'est-il alors passé? Le furet, infidèle à sa mission, s'est fait braconnier à son tour et s'est amusé à chasser pour son compte; il a piqué le lapin, a sucé son sang et ensuite s'est endormi sur sa victime. Il est alors assez rare qu'il en revienne; ou il est étouffé, ou il est perdu. La chasse au lièvre, si elle demande un peu plus d'attention, n'est pas plus difficile. Un braconnier expérimenté doit connaître non-seulement le nombre des lièvres qui peuvent exister sur un canton, mais encore le gîte et la tournée de chacun; il sait qu'à tel endroit, à tel moment, il en est passé un, et qu'il repassera un peu plus tard. C'est à ces places désignées d'avance qu'il a soin de tendre ses collets: un collet est une espèce de collier en laiton ou en fil de fer, que souvent, pour mieux dépister et les lièvres et ceux qui les protègent, on dissimule en tournant autour une tresse d'herbes; ce collet est attaché à un ou deux petits morceaux de bois fichés en terre, de manière à rencontrer la tête du lièvre, qui vient s'y enfoncer et s'y étrangler; si par hasard il court un peu trop fort à ce moment, ce n'est pas par le cou qu'il se prend, mais par les pattes, qu'il se casse ou se tord presque toujours dans les efforts qu'il fait pour se dégager; quelquefois cependant il y parvient, mais le plus souvent il ne sort de ses liens que pour passer dans la gibecière du braconnier.

Presque toutes ces chasses se pratiquent isolément; il en est d'autres, comme celle des perdrix, qui demandent le secours de l'association; quant à celles-ci, elles ont, outre l'attrait, commun du reste à toutes les autres, du fruit défendu, l'avantage de ne pouvoir se faire avec succès qu'avant l'ouverture légale de la chasse. Plusieurs braconniers, parfaitement instruits de l'existence de toutes les compagnies qui peuvent se trouver sur un territoire, du lieu où elles remisent d'habitude, du nombre de têtes qui les composent, se mettent en campagne la nuit, munis d'énormes filets ou panneaux que, dans leur langue, ils ont insolemment nommés le drap mortuaire; ils se placent d'abord contre le vent, et dans l'endroit qui leur semble le plus propice; ils tendent leurs filets à l'aide de longues perches, à l'une desquelles est attachée une corde tenue par un des chasseurs. Cette opération terminée, les rabatteurs tournent la compagnie et la font lever. Ordinairement, les malheureuses bêtes, ainsi troublées, effarouchées, effrayées par le bruit qu'elles entendent derrière elles, n'ont d'autre ressource que de fuir du côté opposé au bruit; elles vont alors se précipiter dans les panneaux; tout aussitôt le braconnier aux aguets tire la corde qui entraîne les perches oui soutenaient les filets; le drap mortuaire tombe et ensevelit sous ses replis une compagnie tout entière de perdrix qu'on n'a plus qu'à ramasser avec la main.

Quand une compagnie est détruite, on passe à une autre, et on enlève ainsi tout le gibier que peut contenir un canton. Il n'est pas rare de voir plusieurs centaines de perdrix être le fruit ou le butin d'une seule de ces expéditions nocturnes.

Quelquefois on varie ses plaisirs, et pour être plus sûr du succès, pour endormir au besoin la vigilance des perdrix, tromper cet instinct de la conservation qui est naturel à tous les animaux, les braconniers ont avec eux une _chanterelle_ ou perdrix _qui rappelle_, et sert ainsi, soit à attirer les perdrix, soit à les réunir de nouveau, lorsque quelque coup manqué les a dispersées.

Au moyen des procédés mis en usage par les braconniers, il n'est pas difficile de dépeupler un canton en fort peu de temps; du moins ce qui reste à glaner après le passage de ces chasseurs sans port d'armes est bien peu de chose. Nous avions donc raison de dire, en commençant, que la chasse n'existait plus; le braconnage l'a détruite et remplacée; d'un amusement, il a fait un délit. Il n'y a plus de chasseurs, il n'y a plus que des braconniers.

Comme tout se perfectionne, on ne se contente plus de braconner isolément; il s'est formé dernièrement des sociétés qui ont leur siège à Paris, et qui exploitent à tour de rôle, soit par leurs propres membres, soit par des affidés, tous les départements voisins de la capitale. Ces sociétés, comme on le voit, fonctionnent en grand, et un jour viendra peut-être où elles se mettront en actions.

La Chambre des Députés s'occupe actuellement de discuter une loi qui, tout en ayant pour but de régler l'exercice de la chasse, a surtout la prétention de mettre pour l'avenir un terme au braconnage. Nous estimons trop nos législateurs pour médire de leur capacité ou même de leurs bonnes intentions mais nous pouvons assurer d'avance que la loi qu'ils vont incessamment voter n'aboutira pas à grand'chose. On a cru trouver un remède en élevant le prix des ports d'armes, mais on n'a sans doute pas réfléchi que les braconniers, qui ne demandent pas de permis de port d'armes quand ils coûtent quinze francs, sauront bien s'en passer quand le prix en sera porté à vingt-cinq.

Enfin, en terminant, nous prendrons la liberté grande de donner à nos honorables législateurs un petit conseil que nous ne croyons pas entièrement dépourvu d'utilité: la loi qu'ils projettent n'aura un but réel que lorsque ses dispositions autoriseront tout gendarme, tout garde champêtre et tout autre agent de l'autorité publique à saisir, partout où ils se trouveront, les filets, panneaux et autres engins destinés à la destruction du gibier.

Une semblable autorisation, comme sanction de la loi future, n'aurait rien d'exorbitant et trouverait, du reste, des précédents dans notre législation. On permet aux commis des contributions indirectes d'exercer le débitant de liquides, de pénétrer chez lui, de fouiller jusque dans son lit, à toute heure du jour et de la nuit; pour protéger quelquefois l'indolence d'un fabricant contre le stimulant de la concurrence étrangère, on autorise les préposés des douanes à rechercher et à saisir des cotons, des mousselines, d'autres produits qui se trouvent dans les magasins d'un marchand; et on refuserait à un agent de l'autorité publique le droit de saisir des instruments qui ne sont en la possession de leur propriétaire que dans le but de violer la loi ou d'empêcher son exécution! Il est évident qu'une loi qui concéderait de pareils pouvoirs ne pourrait être taxée d'illogisme ou d'arbitraire. En votant une loi, le premier devoir du législateur est d'en assurer l'exécution, et de se ressouvenir qu'il y a quelque chose de pire qu'une mauvaise loi, c'est celle qui n'a pas de sanction pénale et qu'on peut violer impunément.

Bibliographie.

_Abrégé de l'Histoire de Suède_; par M. L. Lemoine, chevalier de l'ordre de l'Étoile-Polaire, ancien instituteur de S. A. R. le prince Oscar, prince royal de Suède et de Norwége. 2 vol. in-8°.--Paris, 1844. _Arthus Bertrand_. 14 fr.

_Histoire des États Européens depuis le Congrès de Vienne_; par le vicomte de BEAUMONT-VASSY. Tome II: Suède et Norwége, Danemark, Prusse. 1 vol. in-8°, 1844.--Amyot. 7 fr. 50 c.

La maladie grave dont vient d'être atteint, à l'âge de quatre-vingts ans, le roi de Suède et de Norwége actuel, Charles XIV, donne un intérêt d'actualité à ces deux ouvrages, qui n'avaient cependant été ni écrits ni publics dans la prévision d'un semblable événement. Au moment où le prince Oscar va, selon toute probabilité, être appelé à succéder à son illustre père, l'ex-général républicain français Bernadotte, on sera plus que jamais curieux de connaître l'histoire passée et la condition présentes de ces deux royaumes, séparés pendant tant d'années, et réunis aujourd'hui sous le même sceptre.

M. L. Lemoine appartient à l'ancienne école historique. Ce n'est pas l'histoire de la Suède qu'il écrit, encore moins celle du peuple suédois, mais l'histoire de ses amis, des diverses familles qui ont règné sur cette province de la Scandinavie. De la nation proprement dite, de ses moeurs, de ses lois, de ses coutumes, de ses ressources, de sa littérature, de sa civilisation, il ne s'en occupe jamais. Pour lui l'histoire se compose uniquement d'avènements et de morts de souverains, de changements de dynasties, de guerres, de négociations et de traités de paix. A peine même si, dans son premier volume, il nous donne un court précis de la mythologie Scandinave. Mieux que personne cependant, M. Lemoine aurait pu nous faire connaître la Suède et ses habitants, car il a été pendant plusieurs années l'instituteur du prince Oscar, héritier présomptif du roi régnant. Pourquoi s'est-il borné à enregistrer des dates ou à raconter des faits sans en tirer jamais les conséquences?--Quoi qu'il en soit, son ouvrage, estimable à divers titres, peut être, sinon fort agréable à lire, du moins utile à consulter. On y trouvera un résumé correctement écrit de tous les événements importants qui ont eu lieu en Suède sous les dynasties de Forniother, Vugve ou Odin, Hvar et Sigurd ou Ivar et Lodbrok, Stenkil, Sverker et Erik le Saint, des Folkungars ou Folkungiens, de l'union des Calmas, de Vasa, Deux-Ponts, Hesse-Cassel, Holstein-Gottorp et Ponte-Corvo.

M. le vicomte de Beaumont-Vassy mériterait peut-être les mêmes reproches. Son second volume de _l'Histoire des États Européens depuis le Congrès de Vienne_, qui renferme et Suède et la Norwége, le Danemark et la Prusse, nous semble inférieur au premier, consacré exclusivement à la Belgique et à la Hollande. Comme M. Lemoine, M. le vicomte de Beaumont-Vassy s'occupe un peu trop des faits. L'histoire contemporaine, plus encore que celle des siècles passés, a besoin d'explications et de commentaires. Pour l'écrire comme elle doit être écrite, il ne suffit pas de la bien connaître, il faut la comprendre. Si nous ne nous trompons, M. Je vicomte de Beaumont-Vassy s'est un peu trop hâté de publier ce second volume. Espérons que les tomes III et IV, qui doivent paraître prochainement, et qui auront pour titre: la _Grande-Bretagne_, seront plus dignes du beau sujet que leur auteur a eu l'heureuse idée de traiter.

Le nouveau volume de M. de Beaumont-Vassy ne supporterait pas plus l'analyse que l'abrégé de M. Lemoine: son titre seul indique suffisamment ce qu'il contient, c'est-à-dire l'histoire politique de la Suède et de la Norwége, du Danemark et de la Prusse, depuis le congrès de Vienne jusqu'à l'année 1844.

Oeuvres complètes de J. Racine, avec les notes de tous les commentateurs; cinquième édition, publiée par L. Aimé Martin. Tome 1er.--Paris, 1844. Chez _Lefevre_ et chez _Furne_, libraires, in-8.

Voici un des plus beaux livres qu'on ait publiés depuis longtemps. Un des doyens de la librairie, qui a voué sa carrière entière à l'élégante et soigneuse reproduction de nos classiques, et un de ses ardents et ingénieux confrères, qui a su ouvrir, à l'aide de la gravure, une voie toute nouvelle à la librairie française, se sont réunis pour élever à Racine un véritable monument typographique. Chacun d'eux aura rivalisé d'efforts et de soins avec son coassocié pour faire atteindre la perfection à la partie de l'oeuvre artistique et matérielle dont il s'est trouvé chargé. Aussi, nous le répétons, nous ne croyons pas que jamais vignettes aussi admirablement gravées aient été jointes à un plus magnifique papier, imprimé de plus beaux caractères.

M. Aimé Martin, dont on réimprimait le _Variorum_, a voulu lutter d'efforts et de soins avec ses éditeurs. Il annonce, dans sa préface, que vingt ans d'une vie toute consacrée à l'étude ont nécessairement profité à son commentaire, et que parmi les améliorations qu'on y remarquera se trouvèrent plusieurs notes rectifiés;--un grand nombre de notes nouvelles;--le nom des acteurs qui ont joué d'original les pièces de Racine:--la musique des choeurs d'_Esther_ et d'_Athalie_, celle des hymnes, des cantiques, etc., telles qu'elles furent chantées devant Louis XIV; les essais inédits de Racine sur les odes de Pindare et sur les premiers livres de l'Odyssée;--une révision complète du texte;--enfin, un dictionnaire critique des locutions et des tours nouveaux créés par Racine.

Ce programme sera accompli avec soin, nous n'en doutons pas.

Le critique, le philologue, l'annotateur historique ne négligera aucune recherche pour que le travail qu'il a publié pour la première fois il y a vingt-quatre ans soit purgé des erreurs qui avaient pu s'y glisser, et pour que ses notes nouvelles soient toutes également irréprochables. Nous l'engageons, pour toute la partie historique, à recourir aux autorités contemporaines, à ne pas citer sur la foi d'un tiers, et à ne pas s'exposer ainsi à des inexactitudes qui ont quelquefois pris naissance dans une faute d'impression commise il y a cent soixante ans.

Ces réflexions sont suggérées, ces conseils nous sont dictés par la partie nouvelle du travail de M. Aimé Martin, qui se trouve dans le tome premier, le seul qui ait encore paru. Ce volume ne renferme que trois pièces: _la Thébaïde, Alexandre et Andromaque_.

Les archives de la Comédie-Française auraient fourni à M. Aimé Martin la date de la première représentation de la première pièce de Racine, _la Thébaïde_, que ne donne nul éditeur, et que M. Aimé Martin laisse également ignorer à ses lecteurs. Il dit bien, comme ses devanciers, qu'elle est de 1664; mais, en mettant à profit les notes historiques de la Comédie, il aurait été à même d'ajouter qu'elle fut jouée pour la première fois le 20 juin, qu'elle n'obtint que quatorze représentations peu productives à la ville; que Molière, par intérêt pour le jeune auteur qu'il protégeait et à qui il avait même indiqué ce sujet, en lui donnant ou en lui avançant cent louis (1,100 livres alors), la représenta sur le théâtre de la cour, à Fontainebleau, devant Louis XlV et le légat, et au château de Villers-Cotterêts, devant Monsieur, et qu'enfin Racine toucha comme auteur deux parts d'acteur, ce qui ne lui valut que 6 livres pour la quatrième représentation où sa pièce, jouée seule, ne produisit que 150 livres de recette.--Les mêmes archives auraient encore empêché M Aimé Martin d'imprimer que le rôle d'Hemon fut créé par _Hébert_. C'était _Hubert_ qu'il fallait dire.

Pour _Alexandre_, il eût, par le même moyen, évité des erreurs toutes semblables. C'est encore par cet _Hubert_, qui excellait en même temps dans les travestissements en femme et qui créa les rôles de madame Peruelle, madame Jourdain, Belise et la comtesse d'Escarbaguas; c'est encore par cet Hubert, et non, connue l'imprime l'éditeur, par un _Imbert_, qui n'a jamais figuré dans la troupe de Molière, que fut créé le rôle de Tavile.--Quant à la date de la première apparition de cette tragédie et à la simultanéité des représentations qu'en donnèrent la troupe du Palais-Royal et celle de l'hôtel de Bourgogne, l'éditeur commet encore plusieurs erreurs et confusions, dont il se fût aperçu comme nous en puisant à cette même source, la seule à laquelle on se doive fier. L. Racine avait dit que l'_Alexandre_ fut joué par la troupe de Molière, et que son père donna ensuite cette même pièce aux comédiens de l'hôtel de Bourgogne. M. Aime Martin se livre à des raisonnements et à une interprétation peu exacte d'un passage du gazetier Robinet, pour chercher à prouver que Louis Racine à tort. En cherchant là où nous lui disons, il aurait vu que l'assertion du fils de son auteur était parfaitement fondée, et il n'aurait point imprimé que cette pièce fut jouée, pour la première fois, le même jour, 15 décembre 1665, au Palais-Royal et à l'hôtel de Bourgogne. Cette date du 15 décembre est purement d'imagination. C'est le 4 décembre qu'_Alexandre_ fut représenté, pour la première fois, sur le théâtre de Molière, le registre de sa troupe en fait foi; ce n'est que le 18 qu'il fut donné à l'hôtel de Bourgogne. Voici la mention qu'on lit, à la date du vendredi 18 décembre, jour de la sixième représentation, sur ce registre, tenu par La Grange: «Ce même jour, la troupe fut surprise que la même pièce d'_Alexandre_ fût jouée sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne. Comme la chose s'était faite de complot avec M. Racine, la troupe ne crut pas devoir les parts d'auteur audit M. Racine, qui en usait si mal que d'avoir donné et fait apprendre la pièce aux autres comédiens. Lesdites parts d'auteur furent partagées, et chacun des douze acteurs eut pour sa part 17 livres.»

Après quoi on ne donna plus que trois fois la pièce au Palais-Royal. Tout ceci, on le voit, offrait de l'intérêt et mettait à l'abri d'erreurs dont on ne saurait toujours se préserver en histoire littéraire, quant on procède par des conjectures, même en apparence logiques.

A l'aide de trois cartons, M. Aimé Martin pourra faire disparaître ces erreurs, qui dépareraient le beau travail qu'on est en droit d'attendre de lui. Nous l'engageons en même temps à uniformiser les appellations dont il se sert pour dénommer les actrices Il dit: _Mademoiselle_ Du Parc et _madame_ Molière, _mademoiselle_ De Brie et _madame_ d'Ennehaut. Il faut être conséquent. Ces quatre actrices étaient aussi bien mariées les unes que les autres, et il doit à son choix les appeler, mais l'une comme l'autre, _madame_, comme on le ferait aujourd'hui, ou _mademoiselle_, comme on le faisait alors pour toutes les femmes dont les maris n'étaient pas nobles. Molière dit, en parlant de sa femme, dans l'Impromptu de Versailles: «mademoiselle Molière.» Que M. Aimé Martin prenne donc le même parti que Molière.

Tout ceci, on le voit, est facilement remédiable, et nous ne l'avons signalé que parce que nous trouvions là en même temps l'occasion de fournir à l'auteur du travail annoncé une indication qui peut lui être utile. Nous aussi nous avons voulu, ouvrier indigne, apporter notre pierre au beau monument qu'il promet d'élever.

T.

_La Kabbale_, ou la Philosophie religieuse de Hébreux; par A. FRANCK. 1 vol. in-8.--Paris, 1843. _Hachette_, rue Pierre-Sarrazin, 12.

«Une doctrine qui a plus d'un point de ressemblance avec celles de Platon et de Spinosa; qui, par sa forme, s'élève quelquefois jusqu'au ton majestueux de la poésie religieuse; qui a pris naissance sur la même terre, et à peu près dans le même temps que le christianisme; qui, pendant une période de plus de douze siècles, sans autre preuve que l'hypothèse d'une ancienne tradition, sans autre mobile apparent que le désir de pénétrer plus intimement dans le sens des livres saints, s'est développée et propagée à l'ombre du plus profond mystère; voilà ce que l'on trouve, après les avoir épurés de toute alliage, dans les monuments originaux et dans les anciens débris de la Kabbale.» C'est ainsi que M. Franck caractérise, au début de son ouvrage, la doctrine dont il s'est fait l'historien. Ces quelques lignes que nous venons de citer prouvent assez de quel intérêt doit être pour l'histoire de la philosophie l'étude de cette doctrine. Et pourtant, malgré de nombreux et importants travaux, cette page curieuse était encore à écrire dans l'histoire de la pensée philosophique. Les principaux éléments de la Kabbale étaient, à la vérité, connus des savants, et l'on savait sur quels principes et quelle méthode s'appuyait cette mystérieuse doctrine, qui enseignait l'émanation perpétuelle et infinie de la Divinité dans tout l'être du monde; mais personne, jusqu'ici, n'avait entrepris de donner une exposition régulière et complète du système kabbalistique, de la fonder sur une étude sérieuse des monuments les plus authentiques, et de l'éclairer en la rapprochant de toutes les doctrines qui offrent quelque ressemblance avec elle, comme la doctrine de Platon, celle de l'école d'Alexandrie, celle du christianisme, etc.

M Cousin, présentant le livre du M. Franck à l'Académie des Sciences morales et politiques, disait: «C'est un travail entièrement nouveau. II n'existe en Europe aucun ouvrage sur la Kabbale qui soit digne de faire autorité en France; on n'avait rien écrit jusqu'alors sur cette mystérieuse philosophie. L'un des premiers historiens de la philosophie, Tennemann, faute de connaître les langues hébraïques et syriaques, a été obligé de s'en rapporter à des renseignements quelque peu infidèles M. Franck, qui est israélite, et à qui ces deux langues sont parfaitement familières, a pu étudier dans ces sources le système métaphysique désigné sous le nom de Kabbale...»

L'ouvrage le plus important qui ait été écrit sur la Kabbale, avant celui de M. Franck, la _Cabala denudata_ du baron de Rosenroth, était une oeuvre respectable par les travaux et les fatigues qu'elle avait coûtées, utile par les renseignements qu'elle présente, mais bien imparfaite encore. L'auteur se bornait à établir les principes de la doctrine; mais la Kabbale et ses livres ayant été, jusqu'à nos jours, chargés de commentaires, et d'amplifications souvent confondus avec des doctrines étrangères, et enfin faussement interprétés par les dystiques religieux, il y avait à faire un travail d'éclaircissement que la critique encore n'avait point entrepris. On chercherait vainement dans les historiens de la philosophie, Brucker, Tennemann et les autres, des données plus exactes et plus complètes que celles du baron Rosenroth.