L'Illustration, No. 0051, 17 Février 1844

Part 6

Chapter 63,636 wordsPublic domain

Une autre comète découverte par M. Mauvais, l'un des astronomes attachés à l'observatoire de Paris, dans la nuit du 2 au 5 mai, a beaucoup moins attiré l'attention, sinon des astronomes, au moins des gens du monde, à cause de son extrême petitesse. Ce qu'elle offre de remarquable, c'est la grandeur de sa distance périhélie, qui atteint 1.613; c'est-à-dire que la distance moyenne de la terre au soleil étant prise pour unité, la comète ne s'est approchée du soleil qu'à une distance égale à plus d'une fois et demi de la première. Les trois comètes de 1729, 1747 et 1876, dont les distances _périhélies_ ont été trouvées respectivement de 4,070; de 2,294 et de 2,008, sont les seules qui, sous ce rapport, puissent être classées avant la comète de M. Mauvais.

[Note 4: Cours complet de Météorologie de M. F. Kaemtz, professeur de physique à l'Université de Malle; traduit et annoté par Ch. Martins, professeur agrégé d'histoire naturelle à la Faculté de médecine de Paris. (Paulin, libraire-éditeur, 57, rue de Seine. 1 fort vol. in-12 avec 40 planches gravées.]

_Mécanique céleste_.--On doit à M. Damoiseau un travail capital sur les perturbations de Junon et de Céres. M. Leverrier a aussi communiqué les résultats très-importants d'une détermination nouvelle de l'orbite de Mercure et de ses perturbations, des tables numériques pour servir à la construction des éphémérides de cette planète, et un mémoire sur la grande inégalité du mouvement moyen de Pallas. M. Delaunay a repris toute la théorie des marées, et a cherché à expliquer plusieurs circonstances fondamentales qui n'avaient pas encore été déduites rigoureusement du principe de la gravitation universelle.

_Travaux relatifs à l'histoire de l'astronomie_.--On attribue généralement à l'astronome allemand Apian (milieu du seizième siècle) la première observation de la queue des comètes en sens opposé au soleil. M. Edouard Biot, dans le cours de ses recherches sur les anciennes apparitions de la comète d'Halley, a trouvé dans un ouvrage chinois l'observation suivante relative à une comète observée le 22 mars et jours suivants de l'an 857; «En général, quand _un balai_ (une comète) paraît le matin, alors il est dirigé vers l'occident; quand il paraît le soir, il est dirigé vers l'orient. C'est une règle constante.» Le curieux renseignement, qui prendra dorénavant sa place dans l'histoire de l'astronomie, n'effacera pas l'observation d'Apian, ainsi que M. Arago l'a fait remarquer; car l'astronome allemand a, de plus que le chinois, annoncé que l'axe de la queue prolongée passe par le soleil.

Il y a déjà sept ans qu'un habile orientaliste, M. Sédillot, avait cru reconnaître, dans un paysage d'Aboul-Wefa, astronome arabe de Bagdad qui écrivait vers la fin du Xe siècle, la découverte d'une inégalité lunaire comme sous le nom de _variation_, découverte qui était généralement attribuée à Tycho-Brahé. Le résultat annoncé par M. Sédillot était généralement admis, car on n'y avait opposé que des dénégations vagues, sans preuves décisives. Mais aujourd'hui, un autre orientaliste distingué, M. Munk, tout en rendant hommage à l'authenticité du chapitre communiqué par M. Sédillot, comme à la fidélité de sa traduction française, vient annoncer que l'on s'est fait illusion en attribuant aux Arabes l'importante découverte de l'astronome danois, et que l'inégalité signalée pur Aboul-Wefa n'est pas la _variation_, mais bien la _prosneuse_ qui est décrite dans Ptolémée.--L'Académie avait d'abord nommé une commission pour décider entre ces deux assertions opposées; mais on a bientôt reconnu que la question litigieuse n'était pas de la nature de celles qui doivent être tranchées par l'Académie, et on a laissé aux recherches individuelles le soin de découvrir et de signaler la vérité.--M. Biot est le seul qui soit entré dans l'arène: il a pris parti pour M. Munk, et nous reconnaissons que les raisons alléguées par M. Sédillot ne nous ont pas paru assez fortes pour infirmer les résultats de ses savants adversaires.

L'annonce faite par M. Albéri de la découverte de certains manuscrits qui renferment tous les travaux de Galilée et de son disciple Remeri sur les satellites de Jupiter, a été l'occasion de débats tellement personnels qu'il nous a paru convenable de ne pas nous y arrêter.

Don Graviel l'Alférez.

FANTAISIE MARITIME.

I.

«S'appeler don Graviel Badajoz y Serrano y Lopez; avoir au juste vingt-cinq uns, cinq pieds quatre pouces, deux beaux yeux, un air martial rehaussé d'une magnifique paire de moustaches noires, plus le grade d'enseigne de frégate dans l'armée navale de Sa Majesté catholique (à raison de 50 piastres fortes par mois, ce qui ferait incontestablement 600 piastres par an, si on nous payait); avoir titres et qualités de créancier de la couronne pour trois années de cette superbe solde; devoir, du reste, six fois autant; et d'autre part, être la fleur des cavaliers d'Estramadure, la perle des manoeuvriers de l'escadre, le rubis des académistes de toutes les Espagnes, et sans contredit le plus amoureux des mortels jetés par le sort dans la cité de la Havane, c'est, parbleu, bien quelque chose!...--C'est même un peu plus que rien, attendu la ration que le manutentionnaire royal nous délivre matin et soir.--Mais, pour tout blason, patrimoine, meubles et immeubles présents et à venir, ne posséder que sa bonne mine et l'épée d'un officier de fortune, si bien trempés que soient l'homme et la lame, il faut, hélas! en convenir, ce n'est pas le Pérou! Non! me croira qui voudra, les espérances ne sont pas belles, lorsqu'au résumé l'on n'a pas un _maracedi_ vaillant à offrir à la fille unique de l'illustrissime don Antonio Barzon, marquis de las Ermaduras y Famaroles, grand d'Espagne, brigadier des années de sa Majesté, commandeur de ses ordres et gouverneur général de l'île de Cuba et dépendances.--Il est vrai, par exempte, que ledit seigneur est bien le père le plus brutal et le plus maussade des hommes qu'ait produits notre chère patrie;--mais il est encore plus vrai que je suis empressé, galant, bien fait de ma personne, et fort amusant auprès des jeunes filles, surtout quand je les aime. A quoi servirait une sotte modestie? De Pampelune à Cadix, de la Trinité Espagnole à Mexico, Juana chercherait inutilement mon pareil. Or, sur mon âme, je crois qu'elle le sait! Comment d'ailleurs expliquer autrement sa tirade de ce soir en faveur des aventuriers, des flibustiers et des corsaire?... Grave sujet livré à mes méditations, et qui me décide à jouer quitte ou double le plus tôt possible.»

Tel est l'exorde et l'échantillon d'un long monologue que s'adressait don Graviel Badajoz y Serrano y Lopez, au sortir du palais de son excellence le gouverneur de la Havane.

Il était environ une heure du matin; les carrosses et les _rolantes_ roulaient à grand bruit dans les rues, éclairées seulement par les torches des noirs esclaves qui accompagnaient leurs maîtres au logis. Ou sait par quels motifs notre enseigne de frégate allait à pied et sans escorte; aussi avait-il prudemment dégainé son sabre, suivant l'usage des piétons; plus prudemment encore, il se tenait au milieu de la rue, l'oeil et l'oreille au guet, surtout quand il s'agissait de traverser quelque carrefour. D'épaisses vapeurs cachaient les étoiles, la lune était nouvelle, et la police fort mal faite; autant de raisons pour ne rêver que de l'esprit. Un bandit peu au fait des usages du Trésor royal aurait pu espérer que la poche d'un officier de marine contenait, sinon des quadruples et des doubles pistoles, au moins un nombre honnête de gourdes et de piécettes à colonnes. Don Graviel tenait à n'exposer aucun industriel nocturne à un triste mécompte, lui qui s'était vu dans l'impossibilité de risquer un pauvre douro sur le tapis vert du gouverneur. Cette cruelle nécessité l'avait rangé parmi les infatigables: il n'avait pas manqué une seule danse havanaise, espagnole ou française, pas un boléro, pas un fandango, pas un quadrille. Dona Juanita lui en lit compliment:

«Je vous félicite, seigneur Badajoz, dit-elle, de votre brillante ardeur, et je suis aise de vous voir renoncer au jeu.

--Comment pourrais-je chercher d'autres émotions lorsque j'ai le bonheur d'être près de vous? Tous les trésors du monde ne valent pas un de vos sourires, divine Juana; si j'avais les galions d'Espagne en mon pouvoir, je les donnerais pour un de vos regards.

--Il fut nu temps, répondit Juanita en faisant allusion à une conversation précédente, il fut un temps où les cavaliers ne se bornaient pas à parler de galions dans les bals; ils savaient leur courir sus en pleine mer.

--Si, pour vous plaire, il suffit d'être forban, j'y perdrai mon nom ou je le serai avant huit jours,» répliqua don Graviel en retroussant sa moustache.

Juana repart il d'un petit éclat de rire;

«Caramba! dit-elle, pour la rareté du fait, je vous mettrais volontiers au défi, monsieur le matamore.

--Et je l'accepterais, aussi vrai que vous êtes la reine du bal et la plus digne d'être adorée.

--Prenez garde qu'on vous entende, interrompit Juana en baissant la voix; on croirait que je vous autorise à tant d'audace.

--Ne craignez rien, âme de ma vie, reprit don Graviel avec chaleur; on me prendrait pour un fou d'oser parler ainsi à la fille du marquis de las Ermaduras, et l'on ne se tromperait pas; je suis fou d'amour, fou à lier! Je ne pense qu'à vous, je ne vis que de l'espérance de vous voir. La nuit, à bord de la frégate, c'est à vous que j'adresse toutes mes pensées, tous mes vieux, tous mes soupirs. J'ai fait en votre honneur plus de cinquante sonnets que je ne vous offrirai pas, car ils ne valent rien; mais j'ai fait aussi une petite romance que vous me permettrez de vous apporter, n'est-il pas vrai, Juanita?

--Savez-vous, seigneur cavalier, murmura la jeune fille effrayée, savez-vous que si mon père vous entendait, votre vie même serait en péril?

--Et savez-vous, répliqua don Graviel, que lorsqu'on a résolu de se faire forban, on se rit des colères de tous les gouverneurs du monde, fussent-ils dix fois grands d'Espagne, et vingt fois plus sévères que son excellence don Barzon?

--Comment? demanda Juanita.

--Ne faisiez-vous pas à l'instant l'éloge des aventuriers et des corsaires? ne parliez-vous pas avec enthousiasme, il n'y a pas une heure, des exploits des frères de la Côte? n'avez-vous pas soupiré en disant: «Ah! si les Castillans d'aujourd'hui étaient gens de coeur, ils prendraient leur revanche, et ce serait leur tour d'écumer la mer aux dépens des ennemis!» Ces paroles, je vous jure, n'ont pas été perdues.

--Sérieusement? reprit la jeune fille d'un air moqueur.

--Sérieusement, Juana, comme je vous aime de l'amour le plus passionné!

--Silence donc! vous dépassez toutes les bornes ce soir; si vous continuez, je ne danserai plus avec vous.

--Mille pardons, senorita, poursuivit l'enseigne d'un ton dégagé; ne prenez pas votre mine boudeuse, vous savez que j'en raffole. Pour peu une vous fronciez encore ce sourcil de madone, il n'y a pas d'extravagances que je ne fasse... dût le seigneur don Barzon me couper en quatre quartiers comme une pastèque!

--Vous êtes bien toujours le même, répliqua la rieuse jeune fille en levant sur l'alférez ses grands yeux noirs; vous plaisantez quand vous devriez être confus et repentant.

--En âme et conscience, si nous n'étions pas entourés de monde, je me jetterais à vos pieds, j'implorerais à genoux mon pardon en portant à mes lèvres cette jolie main que vous n'osez me retirer, car c'est à nous d'aller en avant. Et, ma foi! j'aimerais encore mieux cette altitude que celle dont il faut bien me contenter à présent.

--C'en est trop! taisez-vous! je l'ordonne!

--Quand je serai capitaine corsaire, vous serez, j'espère, moins cruelle envers votre esclave.

--Peut-être, dit imprudemment la jeune fille, que la pantomime plaisante de don Graviel désarmait malgré tous ses efforts pour lui imposer une certaine retenue.

--Peut être! Je prends note de la réponse; d'ici à la fin de la semaine il pourra être utile de vous la rappeler.

--Allons donc! trêve de menteries!

--Très-bien! dit légèrement don Graviel; à la messe de minuit, le jour de Noël, vous verrez si je mens.

--Ah! c'est décidément le jour de Noël que vous passez capitaine corsaire!

--Jusque-là permis à Votre Grâce d'en douter, mais alors...

--Alors, qu'adviendra-t-il, s'il vous plaît? demanda ironiquement la jeune fille.

--Qui vivra verra!» répondit gravement don Graviel en la reconduisant à sa place.

Puis comme les riches habitants, les dignitaires coloniaux et les dames de la Havane se retiraient avec le cérémonial d'usage, le jeune alférez s'esquiva discrètement, non sans avoir salué d'un amoureux regard la charmante Juanita, qui fit semblant de ne l'avoir pas remarqué.

Après une multitude de digressions, don Graviel, qui poursuivait sa route en brandissant son sabre, conclut en ces termes:

«Forban, corsaire, flibustier, soit! l'on ne peut être pendu qu'une fois, et Juanita vaut bien qu'on en coure la chance!»

Le problème était loin d'être résolu, mais la détermination était prise; restaient à trouver les moyens d'exécution. Or, le jeune enseigne s'ingéniait à débrouiller un chaos de projets étranges, lorsqu'il crut apercevoir dans l'ombre un individu caché sous un porche à peu de distance du quai.

«Holà! cria don Graviel.

--Ah! c'est le lieutenant, dit avec humeur un homme qui remit dans sa ceinture un énorme coutelas.

--Que diable faisais-tu là, maudit coquin? reprit l'officier; tu devrais être au canot à m'attendre.

--Je vous attendais aussi, mon lieutenant; j'étais bien sûr que vous passeriez par ici pour rallier l'embarcation.

--Mais enfin que faisais-tu sous cette porte cochère, maître Brimbollio?

--Rien, oh! rien du tout, seigneur Badajoz.

--Je parierais, brigand, que tu guettais l'occasion de dévaliser quelque honnête bourgeois, Que signifie ce long couteau?

--Vous croyez donc qu'il y a des bourgeois honnêtes dans ce pays-ci? dit le marin; ma foi, tant pis pour eux. S'il faut vous dire le vrai, je cherchais le moyen de me procurer un peu de tabac. Être à la Havane, mon officier, et n'avoir pas un misérable cigare à fumer une fois le temps, ce serait capable de damner un saint du paradis. Si encore l'on nous payait seulement un mois sur quatre, ou bien si l'on nous envoyait croiser au large contre les Anglais, on prendrait patience.

--Camarade, dit l'officier qui se radoucit tout à coup, tu m'as l'air d'avoir la conscience large.

--Sauf meilleur avis, mon lieutenant, le Trésor, qui ne nous paie pas, doit l'avoir plus large encore. Je me serais contenté, je vous jure, de la moindre chose, d'un demi-duro, d'une couple de piécettes, d'un real au pis-aller. Il n'est pas défendu de demander l'aumône quand on est pauvre.

--Oui! reprit don Graviel en riant, demander l'aumône un poignard à la main, à deux heures de la nuit!

--C'est que les riches ont l'oreille et le coeur si durs!»

Maître Brimbollio était un vigoureux marin, taillé en Hercule, carré, bronzé, velu, barbe et cheveux noirs tirant sur le roux, oeil fauve, physionomie renfrognée; au demeurant excellent matelot et en possession d'une grande influence sur le gaillard d'avant. Il faisait office de second contre-maître à bord de la frégate la _Santa-Fé_, dont l'enseigne don Graviel était quatrième lieutenant.

«Et tu aimerais, dis-tu, continua ce dernier, tu aimerais à appuyer la chasse aux Anglais?

--Aux Anglais ou à d'autres, je n'ai pas de préférences. Si je parle des Anglais, c'est parce qu'on est en guerre avec eux.

--Mais crois-tu que dans la frégate tu trouverais une quarantaine de gaillards de ton avis?

--Je n'aurais qu'à lever le pouce pour en emmener cent cette nuit même.»

Don Graviel, pour toute réponse, lâcha un juron admirablement guttural.

«Oui, seigneur Badajoz, continua Brimbollio, d'un mot, d'un signe, j'entraînerais les cent plus solides de l'équipage. Ah! mon Dieu! si nous avions trouvé un officier pour nous commander, depuis longtemps nous serions à courir bon bord avec ou sans la frégate: par malheur, nous ne savons pas calculer le point, nous autres. Alors on se résigne, on fait son petit service, et l'on attend.»

Chacun des deux interlocuteurs eût été bien aise de pouvoir lire sur les traits de l'autre; mais il faisait nuit noire. Don Graviel en savait assez, il restait sur ses gardes; maître Brimbollio s'était suffisamment avancé.

«Si pour son mauvais destin, pensait-il, l'alférez Badajoz tourne contre moi ce que je viens de lui dire, son indiscrétion lui coûtera cher!»

Un coup d'oeil jeté sur le coutelas fut le commentaire de cette agréable réflexion, après laquelle le patron et l'officier embarquèrent dans le canot.

La _Santa-Fé_ était mouillée fort loin de l'embarcadère; pour s'y rendre, il fallait passer au milieu d'une foule de bâtiments marchands, de négriers et de légers navires sur lesquels l'alférez laissait errer des regards de convoitise. Il examinait surtout d'un oeil d'envie un long brick-goélette ancré à l'écart. Le _Caprichoso_,--tel était son nom,--avait l'avant effilé comme un poignard, le corps ras sur l'eau, la mâture audacieusement inclinée sur l'arrière, le corsage noir, la ceinture rouge. Il présentait on ne sait quelle analogie avec un reptile ou un oiseau de proie, mais on aurait dit d'un dragon, d'un milan ou d'une aigle de mer. La lueur phosphorescente de la marée montante qui se brisait à son étrave permettait d'admirer la finesse de ses formes.

«Joli morceau de bois! murmura maître Brimbollio.

--Ses voiles sont-elles enverguées? demanda l'officier voix basse.

--Oui, capitaine,» répondit avec affectation le patron du canot.

L'enseigne tressaillit en s'entendant donner ce titre inaccoutumé.

Une demi-heure après, il faisait réveiller son ami Fernando Riballosa, garde-marine, qui remplissait les fonctions de cinquième lieutenant sur la _Santa-Fé_.

Fernando avait vingt-huit ans passés. À son début dans la carrière, il s'était bercé de l'espoir de faire son chemin; comme tant d'autres, il avait rêvé d'épaulettes d'amiral; plus tard, il s'était contenté de désirer le grade d'enseigne de corvette; depuis six ans qu'il n'ambitionnait plus rien, il occupait ses loisirs à pêcher à la ligne: il fallait, comme on voit, qu'il eût passé par tous les désenchantements du métier. C'était du reste un garçon plus froid que glace, tempérament nervoso-bilieux qui défiait la fièvre jaune; maigre et sec, ne riant jamais; il n'en était pas moins dévoué corps et biens au plus joyeux des écervelés, c'est-à-dire à don Graviel Badajoz.

«As-tu peur d'être pendu? lui demanda brusquement celui-ci.

--Est-ce pour m'adresser cette sotte question que tu me fais monter ici à pareille heure?

--Ma question n'est pas si sotte qu'elle en a l'air; réponds-moi catégoriquement.

--Eh bien! non! dit le garde-marine. Après?

--C'est que j'ai un projet où tu figures en première ligne, et qui peut mener droit à ta potence.

--Ah!

--Il ne s'agit de rien moins que de débaucher une partie de l'équipage, de s'emparer du brick-goélette que tu vois là-bas, d'aller avec faire ta course, et avant tout d'enlever la fille du gouverneur, dona Juanita de las Esmaduras, dont je suis amoureux fou.

--Tiens! c'est drôle, dit Fernando.

--Veux-tu me donner un coup de main?

--Pour la goélette, oui; pour la fillette, non! que diable ferions-nous d'elle à bord? Ne me parle pas des femmes, j'aime mieux les poissons, ils sont muets.

--Je suis amoureux, te dis-je!

--Tant pis!

--Et je n'ai combiné toute cette affaire que pour parvenir à la conquête de Juanita.»

Fernando haussa les épaules.

«C'est-à-dire que tu m'abandonnes!

--Tu m'insultes?

--Alors, tu consens à tout?

--Il le faut parbleu bien!

--Tu es un ami sans pareil!» s'écrie don Graviel enchanté, qui voulut se jeter au col de Fernando.

L'autre le repoussa carrément. Quand un Espagnol est flegmatique, il déconcerterait un Hollandais.

«As-tu un cigare? demanda le garde-marine.

--Hélas, non!

--Eh bien, bonsoir!

--Ne t'en va pas, reprit vivement Graviel; attends donc, causons un peu de nos préparatifs.

--A quoi bon?

--Plaisante demande! Que diable! il faut un plan.

--Fais-le tout seul; tu donneras la consigne, j'exécuterai.»

Là-dessus Fernando retourna se coucher, et s'endormit du sommeil du juste; quant à don Graviel, il ne put fermer l'oeil.

G. DE LA LANDELLE.

(La suite à un prochain numéro.)

De la Chasse et du Braconnage.

Que de choses ont existé autrefois, et ne vivent plus pour ainsi dire aujourd'hui que dans les souvenirs du l'histoire! Grâce à la mode, qui les a quelquefois été chercher dans les limbes où elles étaient ensevelies, et couvertes de son éphémère protection, quelques unes ont surnagé: d'autres, moins favorisées, ont disparu... sans retour peut-être.

Au nombre de ces dernières il nous faut compter la chasse. La véritable chasse est passée à l'état de mythe; quelques esprits même la regardent comme un anachronisme au sein de notre société. Enfin le chasseur, comme une foule d'individualités plus ou moins célèbres, et qui ont eu leur époque de gloire et d'illustration, le chasseur, lui aussi, a disparu.

Mais comme au fond rien ne périt dans ce monde, le chasseur a été remplacé par qui? par le braconnier.

Le braconnier occupe dans notre hiérarchie sociale une place éminemment respectable, en effet, il n'a su rien moins qu'élever un délit à l'état d'industrie, on pourrait même dire de monopole, car, la plupart du temps, il n'y a de gibier que pour lui. Personne, du reste, ne connaît mieux que lui, dans un canton, l'existence de tous les terriers, ne sait mieux reconnaître le passage d'un lièvre; il sait à point nommé où remise telle compagnie de perdrix. C'est un homme universel; en fait de topographie, il n'y a pas d'ingénieur du cadastre ou d'arpenteur juré qui soit capable de lutter avec lui.

Le soir, vous le voyez dans le cabaret du village, causant de la pluie et du beau temps, se plaignant de ses fatigues et annonçant à haute voix qu'il va retourner se reposer à son logis. Mais n'en croyez rien: il sait que dans une heure la lune va se lever; aussi il arrange son fusil, fait sa provision et, quelques instants après, vous pouvez le voir se glisser derrière les habitations; il se dirige vers les bois qui sont à peu de distance du village, et là il attend, caché dans un fourré, au bord d'une allée ou d'une petite clairière, que quelque imprudent lapin vienne y prendre ses ébats et se placer au bout de son fusil. La proximité de sa proie et la clarté de la lune, qui, dans l'intervalle, s'est levée, et lui vient en aide, lui permettant d'ajuster avec certitude. Aussi lui arrive-t-il rarement de manquer son coup; plus d'un lapin périt ainsi victime du sa jeunesse et de son imprévoyance.