L'Illustration, No. 0051, 17 Février 1844
Part 4
Tekedempt possède une garnison de deux cents réguliers, une compagnie, de canonniers et quatre pièces de petit calibre, réparées par nos ouvriers. A trois cents pas du fort s'élèvent une multitude de cabanes en chaume et en maçonnerie. L'émir engagea les habitants à bâtir des maisons; ceux-ci ne tenant pas compte de l'invitation, il s'avisa de mettre le feu à leurs huttes, et renouvela trois fois la plaisanterie. Les arabes obéirent alors et se mirent à jouer de la truelle. Une mosquée brille au milieu de la ville. Tous les dimanches il s'y tient un grand marché; les tribus y apportent leurs récoltes; on y vend des raisins de Médéah et de Milianah à un prix excessif. De hautes montagnes enserrent Tekedempt; la Mina l'arrose de ses eaux bienfaisantes. La rivière est três-dangereuse pendant l'hiver, qui est ordinairement rigoureux dans cette contrée. L'été s'y distingue, au contraire, par des chaleurs excessives, d'où naissant des fièvres mortelles.
Les lions y sont nombreux et portent leurs ravages jusqu'aux portes de la ville. Dès que le soleil se couche, on entend rugir ces animaux qui mettent la population en émoi et enlèvent des ânes sous le fort même. Les hyènes et les panthères rôdent aussi en grand nombre aux alentours. Du reste, les jardins de Tekedempt sont charmants, et le sol de la province est fertile.
Le gouverneur, Hadji-Adb-el-Kader-Bou-Krelekra est un homme dans la force de l'âge, petit et vigoureux; ses traits sont loin d'annoncer le talent qu'il possède. Il est beau-père de Mouloud-Ben-Aratch. Son influence sur les indigènes est très-étendue; tous prennent les armes à son appel, et il n'a qu'à se montrer pour qu'on lui paie l'impôt. Abd-el-Kader lui a fait don de la maison qu'il habite. Il assiste aux _conseils d'État_, et jouit d'un grand crédit auprès de l'émir. Quoique sous les ordres du kalifat de Milianah, il commande en souverain dans son district, Krelekra ne va jamais à la guerre et ne quitte point son gouvernement: il est moins fanatique que les autres chefs et bon diable au fond, quoique un peu brusque.
On remarque, tout près de la ville, une montagne colossale et taillée à pic d'un côté, tandis que l'autre a la forme d'une scie; c'est l'Ouenseris: elle a donné son nom à la tribu qui l'habile. Vers le milieu de la pente, est une grande caverne d'où l'on extrait 80 pour cent de plomb et 2 pour 100 d'argent. Les Ouenseris ont le monopole de l'exploitation; ils retirent le métal en allumant de grands feux dans la caverne et en le faisant fondre; ils fabriquent beaucoup de balles avec ce plomb.
(La suite à un prochain numéro.)
Chronique musicale.
La Société des Concerts, qui a repris ses belles séances au Conservatoire, a débuté cette année par une oeuvre, sinon nouvelle, du moins inconnue à Paris. C'est une symphonie de M. Mendelshon-Bartholdy, laquelle passe, en Allemagne, pour une des productions les plus remarquables de ce maître. Elle atteste, en effet, un grand savoir, un sentiment très-délicat de l'harmonie, une habileté de contre-pointiste, que peu de musiciens vivants pourraient égaler, que nul ne pourrait surpasser peut-être. Les détails ingénieux y abondent, et les fines nuances, et les piquantes dispositions d'orchestre; seulement il nous semble que la pensée première n'est pas toujours au niveau de tout ce savoir-faire, et qu'à cette oeuvre si habilement travaillée l'inspiration manque quelquefois. Sans cela. M. Mendelshon devrait être placé sur le même rang que Haydn, Mozart et Beethoven, ces rois de la symphonie. M. Mendelshon occupe du moins le premier degré au-dessous d'eux, et c'est encore une place assez élevée pour satisfaire les plus ardentes ambitions.
Deux autres morceaux inconnus ont été essayés dans les deux premiers concerts. Ce sont deux choeurs de Beethoven. L'un, intitulé sur le programme _le Calme de la Mer_, ne répond guère à ce titre, sauf quelques détails. C'est une composition bruyante, violente, tourmentée. L'effet vocal est dur et peu harmonieux. On est tout surpris de n'y rencontrer aucune de ces grandes pensées, aucun de ces élans de passion qui sont comme le cachet du génie de Beethoven.
L'autre est, sous tous les rapports, digne de ce grand homme. C'est un choeur composé pour un drame allemand intitulé _les Ruines d'Athènes_. Souvent, de l'autre côté du Rhin, on intercale dans une oeuvre poétique, ou même dans une pièce en prose, quelques morceaux de musique vocale ou instrumentale; on sait que les Allemands ne trouvent la musique de trop nulle part. Cela même s'est fait quelquefois en France, et notamment à l'ancien Odéon, où l'on représenta, il y a quinze ans, un ouvrage intitulé la _Prise de Missolonghi_, pour lequel Hérold avait composé une ouverture et des choeurs d'une beauté remarquable. Le morceau intercalé dans _les Ruines d'Athènes_ est une marche instrumentale au milieu de laquelle le choeur intervient de la manière la plus originale et la plus imprévue. On dirait une population enivrée d'enthousiasme, qui mêle tout à coup ses acclamations à un chant de triomphe. Rien de plus neuf et de plus saisissant que la pensée première de cette composition, laquelle est exécutée d'ailleurs avec cette vigueur de main, cette largeur de développements, cette riche sobriété de détails, cette habileté souveraine, cet éclat et cette puissance qui ont élevé si haut la gloire de Beethoven.
Les autres morceaux exécutés dans ces trois premiers concerts, qu'ils soient de Beethoven, de Mozart, de Haydn ou de Weber, sont connus depuis longtemps, et nous sommes dispensés d'en parler. Mais nous devons remarquer une innovation fort inattendue qui a signalé la dernière séance. On y a exécuté le début de l'introduction du _Moïse_ français.
Il semblait jusqu'ici que la Société des Concerts ne jugeât point Rossini digne de son attention. On avait bien vu, une fois ou deux, le nom de cet homme illustre inscrit sur son programme, mais c'était sans tirer à conséquence, et on eût dit une concession faite au talent de quelque cantatrice en renom. Il y a deux ans, par exemple, il avait été permis à madame Viardot de faire entendre le rondeau final de _Cenerentola_ Cette faveur était accordée non au mérite de l'auteur, mais à la brillante exécution de son interprète. Aujourd'hui, c'est tout autre chose; c'est bien à Rossini lui-même que la salle de la rue Bergère vient d'ouvrir ses portes. Quoiqu'il soit vivant, et qu'il porte un nom italien, Rossini vient d'être admis enfin au rang des grands maîtres de l'art, et nous félicitons sincèrement la Société des Concerts de cet acte de justice.
Elle n'a pas eu lieu de s'en repentir: l'introduction de _Moïse_ a produit un effet immense. Les vastes proportions de ce morceau, l'élévation des idées, la magnificence du style, l'éclat de l'instrumentation, ont fait sur l'auditoire une impression profonde. Ce succès encouragera sans doute la Société des Concerts à ne plus négliger désormais cette mine si opulente, qui est tout entière à sa disposition.
Trois exécutants se sont fait entendre dans ces trois séances. Dans la première, M. Belke, premier trombone de la musique de sa majesté prussienne. C'est un artiste d'un talent remarquable, qui engage fièrement la lutte avec son instrument rebelle, et qui réussit presque toujours à le dompter. Mais à quoi bon ces batailles sans but et ces stériles exploits? Le trombone ne paraît-il pas un peu prétentieux quand il lutte avec le galoubet, et ne ressemble-t-il pas au géant Polyphème faisant l'aimable auprès de Galathée, que ses tendres attentions mettent en fuite?
M. Dorus a prouvé pour la centième fois, ce qui est déjà connu de tout le monde, et n'est contesté par personne, savoir qu'il n'aurait point de rival sur la flûte, si M. Tulou n'existait pas.
Mademoiselle Louise Maliman a exécuté dans le troisième concert un concerto de Beethoven pour piano et orchestre. Elle a montré une netteté, une fermeté, un aplomb que l'on rencontre rarement chez les maîtres les plus expérimentés, et mademoiselle Maliman n'a pas dix-huit ans! Telle est déjà la perfection de son exécution, la rigoureuse précision de ses allures, la pureté de son goût, l'élégante simplicité de son style; tel est enfin son respect pour le texte qu'elle exécute et pour les intentions du maître qui l'a écrit, qu'on peut sans hésiter ranger son talent au nombre des plus sérieux, des plus solides de ce temps-ci.
Tel est aussi le caractère du talent de M. Charles Dancla, élève de Baillot, et également recommandable comme violoniste, ou violiniste, et comme compositeur. M. Dancla a donné dernièrement un concert où il a fait entendre plusieurs morceaux de sa composition, des études pour le violon d'une très-habile facture, une ballade vocale d'un style tort distingué, un trio pour piano, violon et violoncelle, et un fragment de quatuor. Tout cela atteste à la fois de l'imagination, du goût et beaucoup de savoir. Dans cette séance, M. Charles Dancla était assisté de mademoiselle Laure Dancla, sa soeur, et de MM. Arnaud et Léopold Dancla, ses deux frères. Charmant et touchant spectacle que celui de ces quatre jeunes artistes, enfants de la même mère, vivant ensemble, travaillant ensemble, et s'appuyant l'un sur l'autre le long de ce chemin raboteux et escarpé qui mène à la renommée!
Le second concert de M. Berlioz a eu lieu le 3 février dernier. La seconde partie était composée des quatre morceaux de la symphonie dramatique où l'auteur s'est efforcé de traiter à sa manière ce magnifique sujet de _Roméo et Juliette_, qui a déjà inspiré tant de poètes, de peintres et de musiciens. C'est une composition instrumentale où interviennent parfois des voix humaines, comme dans la dernière symphonie du Beethoven. Cette oeuvre paraît généralement moins heureusement inspirée que la _Symphonie fantastique_ et la symphonie d'Harold, sauf toutefois le _Scherzo_ connu sous le nom de _Scherzo de la reine Mab_, lequel est l'ouvrage le plus singulier, le plus bizarre, le plus piquant, le plus fantastique et le plus curieux peut-être qu'ait jamais enfanté le cerveau d'un musicien. L'auteur y a pris pour thème la célèbre tirade de Mercurio, dans la cinquième scène du premier acte de _Romeo and Juliet_: La reine Mab est la sage-femme des fées; elle n'est pas plus grosse que l'agate qui orne le doigt d'un alderman; son char est une noisette creusée par un écureuil ou par un vieux ver;--ce sont là, de temps immémorial, les carrossiers des fées.--Les roues de ce char sont faites de longues pattes d'araignée;--la couverture, d'ailes de sauterelles;--les traits, des fils d'araignée les plus déliés;--son fouet et composé d'un os et d'une membrane de grillon; son cocher est un petit moucheron habillé de gris....--En cet équipage, elle vient galoper chaque nuit à travers le cerveau des amoureux, qui alors rêvent d'amour; elle se pose sur les genoux des courtisans, et ils rêvent de faveurs royales;--sur les doigts des avocats, et ils rêvent d'honoraires;--sur les lèvres des grandes dames, et elles rêvent de baisers, etc., etc.» Voilà ce que M. Berlioz a voulu traduire par des combinaisons d'intonations, de rhythme et de sonorités.--A-t-il réussi complètement? nous n'oserions l'affirmer. Devait-il raisonnablement se flatter de réussir, et la musique peut-elle revêtir d'une forme distincte et appréciable ces bizarres caprices de l'imagination, auxquels toute la précision du langage parlé ne suffit pas toujours à donner un sens? nous ne le pensons pas. Mais M. Berlioz n'en a pas moins produit une oeuvre fort remarquable, pleine d'effets inattendus, de dispositions instrumentales toutes nouvelles; une oeuvre, enfin, qui n'est, sous aucun rapport, celle d'un musicien ordinaire.
L'ouverture du _Carnaval romain_ est un morceau tout neuf, ou du moins que son auteur faisait entendre pour la première fois. Ici nous n'avons rien, ou presque rien à critiquer, et nous avons beaucoup à applaudir. Mélodies simples et parfaitement distinguées, travail harmonique, combinaisons instrumentales, tout est d'un homme supérieur. Ce morceau est écrit d'un bout à l'autre avec une verve, un feu, une fougue singulière; il a électrisé l'auditoire, qui l'a redemandé tout d'une voix, et nous regrettons que les bornes de cet article ne nous permettent pas d'en donner une analyse détaillée.
Quant aux autres compositions nouvelles que M. Berlioz a fait, ce soir-là, connaître au public, n'en parlons pas... Et qu'importe à un général d'être battu dans une escarmouche, pourvu qu'il reste vainqueur en bataille rangée?
On nous annonce, du fond de la Russie, des succès bien brillants aussi et des victoires bien éclatantes. C'est madame Viardot qui est le triomphateur; l'armée moscovite suit son char avec enthousiasme, et vient de lui décerner, par souscription, une couronne d'or rehaussée de pierres précieuses. Voilà ce qu'on peut appeler, sans métaphore et sans hyperbole, d'impérissables lauriers.
Théâtres.
THÉÂTRE DE LA. PORTE-SAINT-MARTIN: _Les Mystères de Paris_, roman en cinq actes et onze tableaux, par MM. Eugène Sue et Dinaux, décors de MM. Devoir, Philastre et Cambon.
Enfin le voici, ce fameux drame si impatiemment attendu!--Le verrons-nous ou ne le verrons-nous pas? disait-on depuis deux mois; et puis, c'était la censure qui le taillait, le mutilait, lui portait des coups mortels. Comment fera-t-il pour marcher après de telles entailles? Pourra-t-il vivre encore? Ne sera-t-il pas réduit à l'état d'un moribond qui n'a plus que le souffle? Et cent questions de cette espèce qui témoignaient de la curiosité publique et de l'importance que les gourmets et amateurs de sensations fortes et de denrées épicées, mettaient à voir le roman de M. Eugène Sue assaisonné en drame et servi sur le théâtre. Enfin, la censure a lâché sa proie; mardi dernier, l'affiche portait bien positivement ces mots écrits en lettres majuscules: «Aujourd'hui, première représentation des _Mystères de Paris_».
Non, jamais événement ne causa une plus vive émotion; dès l'après-midi, le boulevard Saint-Martin était encombré d'une foule immense; une queue formidable et bruyante s'agitait aux portes du théâtre en replis tortueux; toutes les avenues étaient obstruées, et les passants, étonnés de cette affluence, s'arrêtaient sur les dalles du boulevard en formant un vaste amphithéâtre de curieux ébahis; au bureau de location, on se disputait les stalles et les loges; supposez la salle vaste comme la place du Carrousel, tout au plus aurait-elle suffi à contenir et à satisfaire les tumultueux amateurs qui se succédaient par douzaines, demandant une stalle ou une loge. On aurait coté les billets à cinquante francs, que les acheteurs n'auraient pas reculé. A voir cette multitude se ruant de tous côtés, on pouvait craindre que le théâtre ne s'écroulât sous ses violents efforts; il semblait que la représentation dût être pleine de trouble et de cris; il n'en a rien été; sauf le flux et le reflux inévitable dans une telle circonstance, je veux dire la bourrasque des applaudissements luttant contre tes sifflets, cette soirée, ou plutôt cette nuit (le drame a fini à une heure du matin), s'est accomplie très-honorablement, sans hurlements et sans blessures; à vrai dire, le public était, en général, ganté et verni, et les plus jolies femmes, les plus brillantes toilettes donnaient au théâtre Saint-Martin un éclat d'élégance et de coquetterie auquel il n'est pas tous les jours accoutumé.
Mais silence! ouvrons les yeux, prêtons l'oreille, la toile se lève.--Nous voici dans la rue aux Fèves, rue sombre et tortueuse, lugubrement éclairée par des réverbères au reflet sinistre et blafard; à droite, le fameux cabaret du _Lapin-Blanc_, lieu d'asile fréquenté par tous les bandits de la cité; cette décoration est d'un effet original et saisissant; on la doit au pinceau de Devoir; ce n'est pas le seul éloge que nous aurons à faire de cet habile artiste.
Dans cette terrible rue aux Fèves, nous retrouvons déjà tous les principaux personnages du roman; le prince Rodolphe protégeant Fleur-de-Marie, la pâle Fleur-de-Marie aux mains féroces de la Chouette et du Maître-d'École; le Maître-d'École, Jacques Ferrand. Rigolette et le Chourineur.--Jacques Ferrand médite ses assassinats et ses ténébreux complots; ce n'est plus à Cécily qu'il en veut, mais à Fleur-de-Marie; il la couve des yeux, il la convoite, il faut à tout prix qu'il assouvisse cet amour forcené; oui, l'or et Fleur-de-Marie, voilà tes deux passions de Jacques Ferrand. Le Maître-d'École est l'instrument de Jacques Ferrand dans ces infâmes entreprises; il est également prêt pour le rapt, pour le vol et pour le meurtre; il vient de frapper le malheureux client de Jacques Ferrand, et voici qu'il se retourne contre Fleur-de-Marie et l'accable de menaces et de violences; mais le prince Rodolphe et le Chourineur veillent sur l'infortunée; la Goualetise se réfugie sous la protection du prince, tandis que le Chourineur, armé de ses deux poings et de son bras de fer, tient le Maître-d'École en respect; pour cette fois, Fleur-de-Marie échappe aux griffes de la bête féroce.
En sortant de la rue aux Fèves, nous entrons dans la maison Pipelet. Je vous présente la tendre madame Pipelet et son gros chéri M. Pipelet, portier et savetier tout à la fois, l'infortuné Pipelet, victime de l'infâme Cabrion. Cabrion est son cauchemar; il le poursuit, il lui tire le nez, il lui enlève sa perruque, il joue avec lui des scènes de Méphistophélès et le magnétise. Plaignez Pipelet!--Mais ce n'est pas tout que de rire; Cabrion, Rigolette et Pipelet ne sont pas toujours là. L'orchestre joue un air farouche et lamentable: c'est Jacques Ferrand, c'est le Maître-d'École qui reviennent; le Maître-d'École menaçant toujours Fleur-de-Marie, et Jacques Ferrand prenant la pauvre fille à son service, véritable vautour planant sur sa proie et n'attendant que le moment de tomber sur elle et de la dévorer. Plus loin je reconnais l'honnête Germain et le malheureux Morel, l'ouvrier lapidaire; Germain, l'ami de Rigolette; Morel, pâle, triste, succombant sous le faix du travail et de la misère. Qui sauvera Morel? qui donnera du pain à la vieille mère, privée de la raison, à ses enfants amaigris, à sa femme minée par la maladie? Hélas! pour surcroît d'infortune, un bandit vient de voter au lapidaire un diamant de trois mille francs qu'un joaillier lui avait remis pour le tailler. C'en est fait de Morel; s'il ne meurt pas du faim, il mourra de désespoir. A qui s'adressera le pauvre diable? A Jacques Ferrand, qui passe pour un si honnête homme.
Ici Jacques Ferrand joue une de ces horribles scènes d'hypocrisie auxquelles il est habitué: il prête cinq cents francs à Morel. Le brave homme! s'écrie-t-on. Oui, mais, attendez: Morel a signé une obligation à trois mois déchéance; dans trois mois il ne paiera pas, et Jacques te philanthrope le fera mettre en prison. N'a-t-il pas besoin de se défaire de ce pauvre Morel, qui a, sans le savoir, entre les mains, la preuve, d'un assassinat autrefois commis par Penaud.
En public, Jacques Ferrand joue admirablement l'homme de bien, mais, seul, il jette le masque. Voyez-le comptant son or d'un oeil cupide et sanglant; entendez-le raillant ses victimes et supputent les épouvantables bénéfices que lui rapportent ses crimes: puis, quand il a enfoui sa cassette, Jacques reprend son air bénin, sa voix de sainte nitouche, et fait venir Fleur-de-Marie. Mais comme sa voix tremble! comme la passion perce sous ce masque d'hypocrisie! Fleur-de-Marie commence à éprouver de funestes pressentiments! Il ne faut rien moins qu'une seconde intervention du Chourineur et de Rodolphe pour la sauver encore de la concupiscence de Jacques et de la férocité du Maître-d'École.
Pénétrez maintenant dans cette épouvantable mansarde. Une femme livide, des enfants malades, une folle, un malheureux désespéré; c'est l'intérieur de la famille Morel. Germain, le bon Germain, apporte mille francs à cette misère pour l'arracher aux poursuites des huissiers. Le protêt, en effet, vient disputer à cette famille affamée ce grabat qui lui reste et ce dernier morceau du pain. Le protêt, c'est Jacques Ferrand qui l'envoie; et quand Germain offre ses mille francs, «Monsieur, je vous arrête, dit Jacques Ferrand; vous avez volé cela dans ma caisse!» Germain proteste de son innocence, Rigolette défend Germain, Morel se désespère; mais qu'importe! on traîne Morel et Germain en prison, et Jacques Ferrand, profilant de ce désordre, fait disparaître cette preuve d'un de ses forfaits qu'il poursuivait dans Morel.
Ainsi le drame s'engage dans tous les noirs mystères, dans toutes les douleurs, dans tous les crimes du roman.
Fleur-de-Marie, sauvée par Rodolphe, s'est retirée à la campagne dans un pays charmant; là elle est heureuse, là elle recouvre la santé et la paix de l'âme. Les beaux sites, ces vertes pelouses la ravissent; tout le monde l'aime, tout le monde la bénit, tout le momie la respecte. C'est un ange, dit-on, mais le Maître-d'École et Jacques Ferrand ne sont-ils pas toujours sur ses traces? Le Maître-d'École la retrouve, l'épie et n'attend que l'heure de la ressaisir; c'est peu! La pauvre Fleur-de-Marie est reconnue par une fermière dont le mari a été assassiné dans la rue aux Fèves; elle a vu Fleur-de-Marie parmi les bandits et la croit leur complice. «La voilà! s'écrie t-elle, c'est la Goualeuse!» Et Fleur-de-Marie est chassée honteusement par ces honnêtes villageois qui tout à l'heure l'adoraient et la bénissaient.
Elle s'enfuit; le Maître-d'École, qui la guette, la happe au passage. L'infortunée retombe entre ses horribles mains; et d'ailleurs Jacques Ferrand n'est pas loin. O Rodolphe! ô mon brave Chourineur! que faites-vous? Venez, il est temps; venez au secours de Fleur-de-Marie!
Rodolphe ne vient pas, et le Chourineur est en prison. Le brave homme s'est fait mettre à la Force pour un crime imaginaire, afin de veiller sur le malheureux Germain. Ceci nous procure l'occasion d'assister à un intérieur de prison: les visages féroces et repoussants, la violence, le crime, les haillons, les sombres et sanguinaires complots, rien n'y manque. Le Chourineur arrive à temps, en effet, pour sauver Germain de la fureur de ces horribles bandits qui veulent le tuer, attendu son honnêteté et son innocence; c'est un espion, pensent-ils. Sans le Chourineur, c'en serait fait de Germain; mais notre brave terrasse les plus vigoureux et fait peur aux plus hardis. Après quoi, on nous donne le spectacle d'une évasion de prisonniers; le Maître-d'École, qui s'est laissé prendre, est du nombre.
(Illustration: Fleur-de-Marie; mademoiselle Grave.)
(Illustration: Rodolphe; M. Clarence.)
(Illustration: Rigolette: mademoiselle Amant)
(Illustration: 1er Tableau.--La Rue aux Fèves.)
(Illustration: M. Eugène Sue.)
(Illustration: 2e Tableau.--La Maison de la rue du Temple.)
(Illustration: 3e Tableau.--Le Pont d'Austère.)
Dès qu'il est libre, il rejoint avec ses complices Jacques Ferrand au pont d'Asnières. Cette décoration du pont d'Asnières est d'une rare beauté, d'un pittoresque merveilleux; elle est encore de M. Devoir. Là le Maître-d'École retrouve Fleur-de-Marie, et cette fois il a résolu de s'en défaire; mais le Chourineur vient à passer, descend sous l'arche du pont, et vient au secours de Fleur-de-Marie. Le Maître-d'École recule devant ce terrible Chourineur, qui, saisissant Fleur-de-Marie, la jette sur sa barque et rame à tours de bras. La barque chavire: Au secours! Fleur-de-Marie va se noyer. Non pas; le Chourineur la saisit et l'élève d'une main vigoureuse au-dessus des eaux, tandis que de l'autre il se cramponne de toutes ses forces à un anneau de fer attaché à une des arches du pont. On crie, on accourt; un batelier arrive avec sa nacelle; le Chourineur y jette Fleur-de-Marie évanouie. Quant à lui, il se précipite au milieu des flots et s'échappe à la nage. Ce tableau a produit un grand effet.
(Illustration: Le Maître-d'École: M Rancourt.)
(Illustration: Jacques Ferrand: M. Frédéric-Lemaître.)