L'Illustration, No. 0051, 17 Février 1844

Part 3

Chapter 33,769 wordsPublic domain

Dieu merci! le Paris dansant ne chôme pas. A peine un bal est-il fini, qu'un autre recommence; à peine a-t-on jeté des cris d'admiration pour celui-ci, que celui-là vous contraint de crier encore plus fort au prodige.--«Il est impossible de rien voir de plus splendide,» disait la foule élégante et charmée qui sortait des magnifiques salons de l'hôtel Lambert. Le lendemain, le bal donné par M. La Riboissière, dans son immense palais de la rue de Bondi, et le bal de l'ancienne liste civile, animant de son éclat, les magnifiques salons du _Casino-Paganini_, sans faire oublier la nuit merveilleuse de l'hôtel Lambert, lui disputaient le prix de l'élégance et de la splendeur.--Nous n'avons rien de particulier à dire de la fête de M. de La Riboissière, si ce n'est qu'on y remarquait surtout les notabilités de la pairie de 1830, et l'aristocratie de la révolution de Juillet. Le bal de la liste civile en a fait, en quelque sorte, la contre-partie. M. de La Riboissière avait convié le présent; le bal de la liste civile a invité le passé. Examinez ces agréables danseurs, suivez des yeux ces valseurs vernis et gantés: chacun d'eux représente un regret et une espérance.--Le noble faubourg était sorti de ses noirs hôtels héréditaires, pour assister à cette fête dédiée à la vieillesse ou à la pauvreté des serviteurs de l'antique monarchie exilée; les blanches duchesses, les fines marquises, les comtesses et les baronnes pur sang y brillaient, les unes par la jeunesse, par les fraîches parures et par la beauté; les autres par l'éclat des noms et la vénérable authenticité de la race, --Parmi les hommes politiques, nous avons aperçu M. Berryer, M. le duc de Valmy et M. de la Rochejacquelin, et au premier rang des voyageurs de Belgrave-Square, M. le comte de La Ferronnais et M. le duc de Rohan. Peu à peu, le bal s'échauffant à la lueur des lustres étincelants, les opinions se sont mises en danse et ont disparu dans l'enivrement de la valse tourbillonnante; alors il n'y a plus eu d'autre parti que le parti des aimables tête-à-tête, des élégantes conversations et du plaisir.--Tout le monde a lutté de bonne grâce et de dévouement dans cette nuit aristocratique; et pour ne citer qu'un trait de cette courtoisie générale, M. Perregaud, propriétaire voisin du _Casino-Paganini_ a fait jeter bas un vaste mur de son hôtel, pour faire un plus libre passage aux équipages nombreux et bruyants qui se croisaient en tous sens, à la grande douleur des oreilles délicates de la rue de la Chaussée-d'Antin.

Mais il y a bal et bal: toutes les danses ne ressemblent pas à ces danses coquettes, toutes les valses à ces valses délicates et distinguées même dans leur plus vive ardeur, dans leur plus grand abandon; demandez plutôt au bal de l'Opéra ce qu'il en pense. C'en est fait! le bal de l'Opéra a jeté, comme on dit, son bonnet par-dessus les moulins, semblable à ces bons et joyeux compères qui finissent par se moquer du qu'en-dira-t-on, et se livrent, à la face du prochain, aux éclats de leur plus grosse joie; le bal de l'Opéra ne garde plus de ménagements; il s'est fait débardeur, le plus ardent, le plus intrépide, le plus infatigable, le plus bruyant, le moins anacréontique des débardeurs. Véritable danseur d'enfer, ses nuits se passent dans les emportements de l'haletante _cachucha_, dans l'effroyable flux et reflux du galop infernal. Le foyer a tout à fait abdiqué son galant privilège; ce n'est plus le lieu d'asile des mystérieux tête-à-tête et des fines causeries, mais une espèce de voie publique trop étroite pour contenir la foule qui s'y presse et s'y entasse bêtement, sans grâce, sans but et sans plaisir. --Passez du foyer dans la salle, c'est autre chose; là le coup d'oeil est à la fois effrayant et splendide, éblouissant et diabolique: on se croirait convié à une noce de démons. Les costumes bizarres, les masques grotesques, les cris effrénés, le délire de ces nuits étincelantes de mille feux, ressemblent en effet, à s'y méprendre, à quelque furieuse fête de damnés. On ne danse pas autrement à l'hôpital des fous, ou sur une terre d'anthropophages, autour des idoles que les naturels du pays encensent par des cris et des rondes échevelées.--Que diraient, je vous le demande, les petits marquis et les petites duchesses d'autrefois, nation mouchetée et mignarde, qui venait d'un pied leste et fin, d'une voix traîtresse et douce, animer ces nuits d'Opéra de ses piquantes médisances, de ses guet-apens amoureux, de ses furtives trahisons? que diraient-ils en se retrouvant tout à coup au milieu des propos violents et du tumulte brutal de ces horribles bals? madame la marquise s'évanouirait et demanderait des sels; M. le chevalier s'échapperait en pirouettant sur son talon rouge, s'écriant: «Holà! oh! Lafleur! holà! Dubois! holà! Labranche! où sommes-nous? Qu'on me délivre de ces forcenés!» Oui, le vice raffiné, la corruption parfumée de ces petits messieurs, s'enfuiraient aux énergiques éclats de l'orchestre de Musard, en se bouchant les oreilles d'épouvante.

Le bal de l'Opéra est, à l'heure où je parle, dans son plus chaud accès de fièvre; c'est que le carnaval touche à sa fin; c'est que le mercredi des cendres, ce croque-mort des jours de folies, creuse déjà la fosse où le mardi gras doit être porté en terre par les débardeurs éplorés. Dans quelques jours tout sera dit, Musard n'aura plus qu'à monter sur son pupitre pour prononcer l'oraison funèbre du carnaval de 1844.

Gavarni, pressentant cette mort prochaine, a voulu sauver quelques traits de ce carnaval bientôt expiré; le carnaval ne mourra pas du moins sans nous laisser un souvenir de sa figure et de sa personne, grâce au spirituel crayon qui vient de le croquer avant son dernier soupir, pour les menus plaisirs des lecteurs de l'_Illustration_. Sans doute, ce n'est pas là le carnaval tout entier; il serait difficile, cher lecteur, de vous l'envoyer sous bande et à domicile. Essayez un peu de mettre l'Opéra et son bal colossal dans la boîte du porteur de _l'Illustration_ et de le glisser sous votre porte ou sous votre chevet pour vous divertir à votre réveil; je vous en défie, tout habile homme que vous êtes, ô lecteur mon ami! Or, à défaut du carnaval en personne, acceptez-en ces échantillons; d'une part, ce commis marchand déguisé en Albanais pour rire; de l'autre, ce clerc d'huissier affublé des ailes, des pattes, des plumes, du bec d'un oiseau fantastique. Voici un hussard qui certes n'a pas fait ses premières armes dans le régiment des hussards de la mort; son uniforme n'annonce ni de terribles coups de sabre ni de sanglantes batailles; au tuyau de poêle qui lui sert de coiffure, à son dolman orné des glands et des cordons de ses rideaux, on devine que mondit hussard sort de l'école militaire des bals masqués, et qu'il ne connaît que la manoeuvre professée de minuit à six heures du matin, sous le commandement du capitaine général Musard; ce n'est certes pas sa sabretache, si semblable à un cabas, qui dira le contraire et convertira mon héros nocturne en César ou en Napoléon.

Dans l'année de Musard, un hussard n'est au grand complet qu'à condition d'avoir la femme-hussard pour compagne; c'est la consigne; aussi Gavarni n'y a pas manqué; il connaît trop bien la loi du carnaval pour lui faire un tel affront. Voici donc la femme-hussard dans son élégant costume, aigrette au front, éperons aux jambes. Vraiment, hussard mon ami, tu n'es pas malheureux; oh! quel galop tu vas danser avec ta gentille _hussarde_!

Le galop commence en effet, mais Gavarni a cru devoir y mettre des ménagements; de même que toute vérité n'est pas bonne à dire, tout galop n'est pas bon à montrer. Ne montre donc, ô Gavarni! que juste ce qui se peut voir; ménage notre jeunesse et notre candeur. Bien! nous pouvons risquer les deux yeux: ce débardeur qui se dandine en s'appuyant sur l'épaule de son voisin, ce malin, ce grenadier, ce lancier polonais, ces figures burlesques, et cette pantomime qui les accompagne, tout ce carnaval n'a rien qui me paraisse devoir en arrêter l'impression, connue disaient les visas des censeurs d'autrefois: la fille permettra la vue de cet innocent galop à sa mère.--Mais assez danser et galoper comme cela; passons à d'autres exercices.

L'Académie française ne donne pas de bal, mais elle livre des batailles à toute outrance; le dernier combat académique a été des plus acharnés; _l'Illustration_, dans son dernier numéro, en a déjà donné un rapide bulletin. Deux fauteuils, comme on sait, étaient le prix de la victoire, l'un occupé naguère par l'honnête M. Campenon, l'autre par notre regrettable et illustre Casimir Delavigne; la lutte: n'a pas été vive autour du fauteuil de Campenon: du premier coup, M. Saint-Marc Girardin l'a emporté et s'y est assis, laissant M. Alfred de Vigny et M. Émile Deschamps de huit à dix voix en arrière; la succession de Campenon ne demandait pas un plus grave engagement: c'était un héritage de rimes bucoliques, et les pipeaux champêtres invitent aux innocents combats. L'ombre pastorale du poète aurait souffert d'une bataille plus ardente et plus prolongée; elle préfère, sans doute, cette simple escarmouche terminée au premier choc, et presque aussi douce qu'un duel entre Mélibée et Tityre, sous la voûte d'un hêtre, au son de la musette.

Pour Casimir Delavigne, c'était autre chose; l'auteur des _Messéniennes_ et du _Paria_ avait droit à une plus vaillante mêlée; le clairon martial et la lyre héroïque retentissent dans les poésies de Casimir Delavigne, chantant la liberté, célébrant les faits illustres, ou gémissant sur un mode tragique et sombre; tout, dans ses rimes épiques, respire les passions sérieuses et profondes.--Les candidats académiques semblaient s'être échauffés à l'ardeur du poète; ils se sont pris corps à corps, décidés à combattre avec acharnement pour savoir à qui reviendrait sa dépouille. Trois champions,--on l'a vu--ont tenu bon jusqu'à la dernière extrémité: M. Alfred de Vigny, M. Sainte-Beuve et M. Vatout; sept fois ils sont revenus à la charge, l'un contre l'autre, épuisés, haletants, mais se défendant toujours, et aucun d'eux ne voulant battre en retraite devant son rival. Parmi ces trois adversaires acharnés, M. Sainte-Beuve a gardé constamment l'avantage, M. Vatout l'a suivi de plus près, et M. Alfred de Vigny, le noble poète, n'est venu que sur les talons de M. Vatout, comme pour attester, une fois encore, que dans ces pugilats littéraires ce n'est pas toujours l'athlète le plus richement et le plus élégamment armé d'esprit et de génie qui a pour lui les juges de camp ou les dieux.--L'Académie, lasse de ces sept assauts inutilement livrés par M. Vatout à M. Sainte-Beuve, par M. Alfred de Vigny à M. Vatout; l'Académie les voyant tous trois debout après cette terrible journée, sans que l'un eût pu décidément tuer les deux autres; l'Académie, qui, d'ailleurs, sentait le besoin de refaire ses forces, a fini par déserter les bancs pour aller dîner.

L'affaire recommencera dans deux mois, et comme dans cette mémorable séance du 8 février, deux fauteuils seront offerts à l'ambition des concurrents: ce fauteuil de Casimir Delavigne, si vivement disputé et qu'on croirait imprenable, et celui de Charles Nodier, encore vierge de toute attaque; durant ces deux mois, M. du Vigny, M. Sainte-Beuve, M. Vatout, auront le temps de reprendre haleine et d'affiler leurs armes émoussées. Mais les Académies et les flots sont changeants; qui sait si M. Vatout, qui voguait hier à la surface, demain ne fera pas un plongeon; M. du Vigny et M. Sainte-Beuve sont, en effet, les deux talents vraiment littéraires que l'Académie devrait sérieusement adopter. Elle se ferait honneur par ces deux choix, en faisant justice à deux hommes d'un mérite incontestable et incontesté; mettez donc l'un dans le fauteuil de Delavigne, et que l'autre fasse son nid dans celui de Charles Nodier! on battrait des mains de tous côtés. Or l'Académie est peu habituée à recueillir, pour prix de ses suffrages particuliers, le suffrage universel. Ce sera du fruit nouveau pour elle.

Il est vrai que la question se complique; au lieu de deux écrivains distingués, de deux rares esprits poursuivant le double héritage de Delavigne et de Nodier, l'Académie française en comptera, dit-on, un troisième. M. Mérimée, l'auteur si ingénieux et si correct de tant du petits romans exquis, s'est décidé à se livrer un flux et reflux académique; M. de Vigny et M. Sainte-Beuve l'auront pour adversaire dans la prochaine rencontre.--Du Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée, Vatout, voilà les quatre candidats appelés à tenir le haut bout dans cette nouvelle mêlée; d'autres encore rodent aux portes, pour tâcher de se faufiler dans un moment de confusion et de trouble, et de se glisser au fauteuil par un tour d'escamotage; nous ne les nommerons point, de peur de les compromettre. Mais l'histoire de l'huître et des plaideurs est d'une application tout académique; plus d'une fois, deux tiers champions, se battant à qui aurait le fauteuil, ont été tout surpris de voir un monsieur qui flânait paisiblement par là s'y installer à leur barbe: M. Casimir Bonjour a des chances.

Le trait suivant de moeurs conjugales vient faire diversion aux intérêts académiques; c'est précisément dans le voisinage de l'Institut que le fait s'est passé, non loin du quai Voltaire.--M. et madame A.... ne brillent point par un excès de tendresse réciproque; plus d'une fois ils ont donné à leurs voisins des preuves de l'incompatibilité de leur humeur; ou accusé M. A.... d'être un peu bourru, et madame d'avoir des crises de nerfs par trop fréquences; quand monsieur gronde, madame s'évanouit, et quand madame s'évanouit, monsieur tempête de plus belle; de sorte que les colères de monsieur et les crises de madame arrivant tous les jours, plutôt deux fois qu'une, c'est véritablement un ménage diabolique.--Vendredi dernier, madame A.... se plaignit de violentes douleurs d'entrailles: «C'est ce monstre, s'écria-t-elle, qui m'aura empoisonnée!» le mot monstre désignait naturellement son mari. Aussitôt l'alarme de se répandre, dans la maison; M. A.... rentra sur ces entrefaites: «Ah! monsieur, lui dit son portier, en arrivant à lui tout effaré; savez-vous ce qui arrive?--Non!--Madame se plaint d'être empoisonnée! et devinez qui elle accuse?--Pas davantage! --Vous, monsieur.--Moi! répliqua le mari, du plus beau sang-froid du monde, moi! Eh bien! qu'on la fasse ouvrir!»

Fragments d'un voyage en Afrique (2),

(Suite.--Voir t. II, p. 338 et 374.)

[Note 2: La reproduction de ces fragments est interdite.]

Des chevaux tout sellés furent mis à notre disposition, et nous nous joignîmes au cortège de l'émir, qui était composé d'environ huit cents hommes, y compris les cinq cents cavaliers réguliers qui forment sa garde ordinaire. Ces cavaliers ne quittent jamais sa personne, pour laquelle ils ont montré, dans certaines circonstances, le dévouement le plus absolu. Au milieu des réguliers je remarquai un kalifat qui portait l'étendard de l'émir; cet étendard est tout simplement un petit carré de toile qui a la forme des guidons de nos régiments; elle est de couleur bleue, avec un yatagan rouge au milieu.

Nous franchîmes au galop la distance qui séparait le douair d'Abd-el-Kader des douairs de son armée. En arrivant, nous la trouvâmes rangée en bataille dans la plaine. L'interprète, qui marchait à nos côtés, et devant lequel je n'avais pas jugé à propos de faire parade de ma connaissance de la langue arabe, m'expliquait ce qui se passait autour de moi; puis, me montrant avec ostentation les bataillons qui se déroulaient devant nous en longues spirales.

«Tu vois, me dit-il, les corps commandés par les lieutenants de mon maître: ici sont les troupes de Sidi-Mohammed-el-Berkany, kalifat de Médéah; là, le kalifat de Milianah, Ben-Oulil, a établi son camp. Presque à l'extrémité de la plaine se trouve l'artillerie, composée en grande partie de déserteurs chrétiens. En reportant ton regard vers l'ouest, tu retrouveras les milices de Sidi-Mustapha, frère d'Abd-el-Kader, et du scheik Ben-Salem, dont le terrible yatagan a tant fait tomber de têtes ennemies; puis les fantassins de Sidi-al-Kraroubi, premier ministre, enveloppant comme dans un réseau de fer cette armée formidable; enfin, et comme un vaste cercle qui circonscrit tous les autres, les cavaliers irréguliers, fournis par toutes les tribus, fourmillent le long de la vallée. Regarde autour de toi, sur les crêtes, des monts, sur les plateaux que tu peux découvrir, dans les gorges étroites, partout il y a des hommes dévoués, dont l'indépendance est le premier besoin, et qui ne négligeront rien pour la reconquérir.

--Ton maître est donc bien puissant? m'écriai-je.

--Son bras s'étend sur toute l'Algérie; il gouverne à la fois les provinces auxquelles tant de beys commandaient jadis. Le descendant d'Ismaël est inspiré de Dieu, et la lumière céleste illumine son âme. Comment veux-tu que les Arabes résistent à l'entraînement qu'il leur inspire? Le serviteur du Prophète réunit donc sous sa bannière tous les Arabes indépendants. Ce que tu aperçois d'hommes et de chevaux ne constitue que la moitié des ressources de mon maître; il y ajouterait au besoin les vaillants soldats de Ben-Thamy, les deux mille cinq cents combattants de Bou-Hamidy, et la foule innombrable des volontaires dont tu ne vois ici qu'un faible détachement.»

Nous arrivions, en cet instant, au milieu de la plaine; Abd-el-Kader et sa suite se placèrent sous l'ombrage de quelques arbres qui étendaient leurs rameaux protecteurs à quelques pieds du sol, et, tandis que l'armée se disposait à évoluer en notre présence, l'émir me fit dire qu'il avait à causer avec moi.

Je m'approchai, non sans crainte, du tertre sur lequel se trouvait l'émir; mais ma timidité ne tint pas devant son sourire, et ce fut avec toute l'aisance dont j'étais susceptible que je vins prendre place à ses côtés.

Après les saints d'usage, que les Arabes prolongent indéfiniment, et tandis que l'armée défilait à quelques pas de nous, j'expliquai à Abd-el-Kader mes vues et mon traité de commerce. Quelques avantages que je lui fis entrevoir le séduisirent, et il m'accorda sur-le-champ son appui.

La revue se termina enfin; je pris congé de mon protecteur, et je rentrai en ville avec le seul de mes compagnons de route qui fût resté à mon service, le fidèle Ben-Oulil.

Depuis ce jour, j'eus souvent l'occasion de voir Abd-el-Kader, qui ne cessa de me témoigner le vif intérêt qu'il portait à la réussite de mes desseins. J'obtins même de lui un sauf-conduit revêtu de son sceau; et, après un assez long séjour à Milianah, je fis mes préparatifs pour un long voyage à travers des populations inconnues.

J'avais le droit d'exploiter, sans exception, tous les points du territoire arabe; et là où j'opérais, il n'était permis à personne de me faire concurrence. L'émir en avait fait publier l'ordre dans tous les marchés. Médéah fut le lieu où j'établis le centre de mes opérations; cette ville me convenait d'autant mieux, qu'elle était plus rapprochée des possessions françaises, et que ses laines et celles de la province sont d'une qualité supérieure à toutes les autres.

Le traité que j'avais conclu fut exécuté malgré les obstacles que m'opposèrent le bey et les notables de la ville. On me soumit au contrôle du chef; mais, chaque fois que j'étais menacé d'un acte arbitraire, j'écrivais à l'émir, qui me rendait toujours justice. J'allai dans l'intérieur des terres, afin d'obtenir des laines à des prix modiques. Je passai deux mois au milieu des tribus arabes, assistant à tous les marchés, sans avoir eu à supporter la moindre injure. C'était, au contraire, à qui me livrerait ses produits, et ils se battaient quelquefois pour m'offrir l'hospitalité. L'empressement avec lequel j'étais accueilli partout paraîtra d'autant plus extraordinaire, que je n'avais pour toute escorte que mon juif Ben-Oulil (un juif est la plus triste des recommandations en Afrique). Jamais le moindre incident fâcheux ne troubla mon repos, et pourtant je parlais sans cesse aux Arabes de ma patrie, de la valeur de nos soldats, de la supériorité de nos armes. Loin d'exciter leur colère, j'étais écoulé avec intérêt; je leur faisais désirer d'être gouvernés par cette nation qu'ils nomment, dans leur métaphorique langage, la sultane des nations.

C'est avec la même sécurité que je visitai successivement des lieux qui touchent au désert: le Ziben, Ghronat et Boural. Je parcourus les aghalicks des Beni-Bonyacoub, Tittery, Douaier, Habedy, où les populations me parurent pencher du côté de la France; mais la crainte que leur inspire l'émir est plus forte que leur désir. Plus tard (en 1840) ils furent, comme tous les Arabes, appelés à la guerre sainte. Force leur fut de marcher; mais ils combattirent avec tant de mollesse, qu'Abd-el-Kader les frappa d'une contribution de cent mille houdjous.

Dès que j'eus écoulé mes laines, je me rendis à Tekedempt. Là, je trouvai les ouvriers français qui étaient venus fonder une manufacture d'armes. Je me liai d'amitié avec l'un de mes jeunes compatriotes, et nous nous mîmes à visiter la place, qui allait devenir bientôt la capitale de l'empire arabe.

Tekedempt est d'une importance incontestablement supérieure à toutes les villes de l'intérieur de l'Afrique. Située non loin du désert, au milieu de montagnes élevées, elle semble inexpugnable à l'émir. Un fort assez mal bâti, peu considérable (il a cent mètres de tour environ) auquel on travaille depuis quatre ans, élève à peine à quelques pieds du sol ses murs inachevés. L'intérieur du fort a été divisé en magasins et en casernes; quatre canons de 1 sont placés sur une esplanade à l'entrée du fort; en dehors est un grand hangar où l'on met l'orge. Comme celui de Tazza, le fort de Tekedempt possède des cachots où les prisonniers ne sont pas trop maltraités.

L'Hôtel des monnaies d'Abd-el-Kader est aussi à Tekedempt. On y frappe de petites pièces en cuivre d'une valeur conventionnelle de trois liards, et qui ont tout au plus la valeur intrinsèque du tiers. L'émir n'a jamais frappé de monnaies d'or ni d'argent, mais il a mis en circulation quelques pièces blanchies auxquelles il a donné une valeur assez élevée. Les outils dont on se sert à la monnaie proviennent de France.

La ville Tekedempt est non seulement le dépôt particulier de Mascara, mais encore le dépôt général de l'Arabie indépendante. L'émir y entretenait constamment cinq cents chameaux et deux cents mulets affectés aux transports de la guerre. D'immenses approvisionnements y sont amoncelés; c'est là qu'aboutissent les caravanes chargées d'armes et de poudre qu'expédie le Maroc, et qu'on distribue à toutes les places de l'intérieur, suivant les besoins du moment.

A côté du fort principal est un fortin à demi ruiné; c'est là qu'ont été établis les ouvriers, envoyés par le gouvernement Français. A droite, au fond de la vallée et sur les bords d'un ruisseau, a été bâti un bel édifice qui devait leur servir d'atelier. Les travaux s'exécutent à l'aide d'une machine hydraulique. Durant mon voyage à Médéah, j'appris que la fabrication des fusils avait commencé et qu'on en livrait trois par jour à l'émir. On avait désigné, sur la demande des ouvriers, une cinquantaine d'Arabes, pour faire l'apprentissage du métier; car, à l'expiration de leur engagement nos compatriotes devaient rentrer dans leurs foyers. Abd-el-Kader les payait fort mal. Le chef de ces ouvriers, M. Guillemin, avait été assassiné; un second était mort de la fièvre; les autres ont revu la France.