L'Illustration, No. 0051, 17 Février 1844
Part 2
«Le règne de Charles XIV, a dit un de ses biographes, comptera dans les annales de la Suède parmi les plus heureux: sauf des difficultés toujours renaissantes avec les Norwégiens, peuple rude, ombrageux, pourvu d'une constitution distincte de celle de la Suède, et dont l'assemblée nationale (Storthing) se met souvent en opposition avec les idées et les plans de Charles XIV, nul orage n'est venu troubler les jours du Béarnais-Suédois, qui est peut-être en ce moment le plus populaire des rois de l'Europe, dont il est le doyen d'âge. Sur ce trône, gagné au grand jeu des destinées, il a développé des qualités qu'on n'eût pas attendues d'un soldat. La Suède a vu sous ses auspices l'agriculture, mise en oubli, naître, prospérer et fleurir, le commerce tiré d'une langueur mortelle, le crédit public restauré, l'industrie expirante rendue à la vie et encouragée; de nombreux travaux d'utilité publique ont été exécutés sur plusieurs points du royaume; une large route, creusée à travers les Alpes scandinaves, est venue lier physiquement la Suède et la Norwége; et l'immense canal de Gothie, qui unit la mer Baltique à la mer du Nord, gigantesque entreprise aujourd'hui accomplie, restera comme un monument impérissable des grandes pensées de Charles XIV. Malheureusement, sous le point de vue intellectuel et politique, le progrès est moindre... Ajoutons toutefois que Charles XIV, bien qu'imbu au fond en matière de gouvernement des principes de l'école impériale, n'est pas l'homme le moins libéral de son royaume. Il lui est arrivé quelquefois de prendre lui-même l'initiative d'innovations généreuses. A ses goûts de harangueur, qui datent de l'an II, Charles XIV joint aussi, depuis qu'il est roi, un goût assez prononcé pour la petite guerre de journaux; ne pouvant plus se servir de son épée, il se bat avec sa plume contre les journalistes de l'opposition...»
L'opposition, fort nombreuse d'ailleurs, est devenue plus vive d'année en année. On reproche surtout à Bernadotte d'aimer passionnément le pouvoir absolu, et de se conformer avec une stricte exactitude aux plus absurdes coutumes de l'étiquette. L'héritier présomptif, le prince Oscar, est, selon l'usage, le chef de l'opposition. On raconte à ce sujet une curieuse anecdote: il y a deux années, Charles XIV, trouvant que son fils jouait trop bien son rôle, et n'osant pas l'en blâmer ouvertement, recommanda à tous les ministres du royaume de prêcher «sur le commandement de Dieu relatif au respect que les enfants doivent à leurs parents.»
Bernadotte et mademoiselle Désirée Clary n'ont eu qu'un fils, Joseph-François Oscar, actuellement prince royal et duc de Sudermame. Il est né à Paris, le 1 juillet 1799; il a reçu une éducation soignée et paraît donc d'évidentes qualités; il s'est surtout occupé de la réforme pénitentiaire, et il a même publié un ouvrage remarquable qui a été traduit en français sous ce litre: _Des Peines et des Prisons_. Marié le 19 juillet 1823 à la fille aînée d'Eugène de Beauharnais, il en a eu cinq enfants, quatre princes et une princesse, dont l'aîné, le duc de Seame, est né le 3 mai 1826.
Benjamin Constant avait tracé le portrait suivant de Bernadotte: «Quelque chose de chevaleresque dans la figure, de noble dans les manières, de très-fin dans l'esprit, de déclamatoire dans la conversation, en font un homme remarquable, courageux dans les combats, hardi dans les propos, timide dans les actions qui ne sont pas militaires, irrésolu dans ses projets....»
Charles XIV a été frappé, le 20 janvier dernier, d'une attaque d'apoplexie; il entrait ce jour-là dans sa quatre-vingtième année. Les dernières nouvelles de Stockholm annoncent que les médecins conservent peu d'espoir de le sauver.
Histoire de la Semaine.
Les séances publiques de la Chambre des Députés; ont été remplies cette semaine par la discussion fort laborieuse du projet de loi sur la chasse. La plaie du braconnage, ses fâcheux effets pour l'agriculture, ses dangers pour la société tout entière, qu'effraient et qu'affligent trop souvent les crimes nombreux que commettent contre les personnes les hommes qui se livrent habituellement à cette nature de délits, ont été bien haut et à plusieurs reprises signalés par les conseils généraux. En présence de réclamations aussi instantes et aussi fondées, une loi et une pénalité nouvelle sont devenues indispensables. La projet nouveau a-t-il été assez étudié? Ne s'y est-on pas trop peu occupé du braconnage, et trop préoccupé du droit de propriété, qui n'était nullement menacé et ne réclamait peut-être pas de garanties nouvelles? C'est ce que la Chambre des Députés a paru croire, en écoutant avec faveur dans la discussion générale des critiques prononcées par des orateurs du centre comme des extrémités, et en ne passant à la discussion des articles que pour admettre des amendements qui modifient essentiellement le projet primitif. Si cette discussion aboutit en définitive, ce dont nous doutons, un projet nouveau lui aura donc été en quelque sorte substitué à l'autre. Il renfermera des dispositions meilleures sans doute, mais bien probablement il manquera d'ensemble et sera une preuve nouvelle qu'il ne faut pas laisser à la Chambre le soin d'improviser une loi.
La proposition sur les incompatibilités a été déposée samedi dernier par M. de Rémusat. Lundi les bureaux se sont réunis pour prononcer sur la question de savoir si la lecture publique en serait ou non autorisée. Trois bureaux ayant voté pour qu'il en fût donné connaissance à la Chambre, la lecture, aux termes du règlement, en a été faite mardi par l'honorable député de la Haute Garonne, et, sur sa demande, la discussion pour la prise en considération a été fixée au mercredi 21. Les statisticiens de la Chambre calculent que dans le vote des bureaux 175 voix se sont montrées favorables à la proposition et que 200 lui ont été contraires. Nous ne savons si le débat public modifiera ces chiffres, qui n'ont donné au ministère qu'une majorité plus faible encore que dans le vote sur l'ensemble de l'adresse; mais ce qui paraît bien probable c'est que la discussion sera vive et la lutte chaudement engagée. Ce qui s'est passé dans les bureaux ne le fait que trop pressentir. Si l'on doit déplorer l'état d'animation auquel, dans cette circonstance, sont arrivées les opinions, on doit applaudir du moins à un mode de voter en usage dans les chambres anglaises, qui s'est introduit déjà dans les bureaux de la Chambre et qui un peu plus tard, nous l'espérons, sera adopté par le règlement pour les séances publiques, le vote par division. La représentation nationale y gagnera beaucoup en dignité, en bonne réputation. Sans doute ce mode pourra mettre a découvert quelques jeux doubles assez bien joués jusqu'ici, mais en en rendant le retour impossible pour l'avenir et en donnant à chacun la responsabilité, c'est-à-dire l'honneur comme les charges de ses opinions, il relèvent le caractère et éclairera la religion souvent surprise de l'électeur.
La Chambre des Pairs a nommé sa commission pour l'examen du projet sur la liberté de l'enseignement, et ses choix, comme la discussion qui les a précédés, ont prouvé qu'elle entendait apporter l'attention la plus sérieuse à ce complément de la Charte de 1830, vainement tenté en 1836 et en 1841, et ne pas vouloir, pour sa part, se laisser attribuer un retard nouveau, si cette loi en avait encore un à subir contre toute attente.
Une autre question dont on attend également la solution avec impatience, c'est celle des chemins de fer, et du parti que le gouvernement adoptera définitivement pour mener à fin le réseau tracé en 1842. La loi votée à cette époque, au milieu de tous les vices qu'on lui peut reprocher, a eu un mérite et a rendu un service également incontestables; elle a rétabli la confiance en des entreprises qui promettent à l'industrie et au pays tout entier d'immenses avantages, confiance qu'avaient profondément ébranlée les tristes résultats de spéculations mal conçues. Mais cela fait, et aujourd'hui que l'État a dépassé de beaucoup et sur toutes les lignes la part de coopération et de dépenses qu'il avait acceptée par la loi de 1842, aujourd'hui qu'il a acquis et fait poser des rails nombreux sur la ligne du Nord, sur celles d'Orléans à Tours et de Chalon à Dijon, doit-il appeler des compagnies à recueillir le fruit des peines qu'il s'est données et des avances qu'il a faites et qui ne lui incombaient point, en leur abandonnant, par des baux de longue durée, des entreprises dans lesquelles elles ne se seront engagées que quand il n'y aura plus eu que des bénéfices de bourse à recevoir? Voilà ce que s'est demande le nouveau ministre des travaux publics avec une sollicitude qui est une preuve de son patriotisme et de son bon esprit. Soit que l'État demeure chargé de l'exploitation des chemins de fer, soit que, menant à fin les travaux de pose de rails et d'ensablement de la voie il afferme cette exploitation par des baux de courte durée qui trouveront une grande concurrence de preneurs, il y a là pour la chose publique des avantages auxquels il serait d'une mauvaise administration de renoncer, et pour les services de l'État comme celui de la poste aux lettres par exemple, des facilités que lui refusent obstinément les compagnies pour lesquelles les sacrifices les plus grands, nous ne voulons pas dire les plus inexplicables, ont été faits. Nous faisons donc des voeux pour que l'opinion de M. Dumont prévale, pour que ses efforts l'emportent dans le conseil.
Il serait bien impossible de donner en ce moment l'état au vrai de l'Espagne. Ou a dit à la tribune de notre Chambre des Députés que la fièvre que ce pays ressentait depuis plusieurs années était une fièvre de croissance. S'il en est ainsi, de tant et de si violents accès il ne pourra sortir qu'un géant.
A Alicante, à Murcie, à Carthagène, l'insurrection a pris le dessus; mais des dépêches nous ont appris qu'elle avait été maltraitée dans une sortie de la première de ces villes, et comprimée dans quelques localités voisines de cette même place. Pendant ce temps-là le ministère déclare l'Espagne entière en état de siège et expédie des ordres que la dépêche suivante du ministre de la guerre au capitaine général Roncali met à même de bien apprécier:
«Excellence, S. M. a appris avec la plus grande satisfaction la conduite loyale qu'ont tenue, pendant la nuit du 29 au 30 du mois passé, le commandant d'Alcoy et les gardes nationaux. Conformément à la communication adressée, à V. E., d'ordre de S. M., le 1er du courant, S. M. _veut que les révoltés qui ont été pris à la suite de la tentative avortée à Alcoy soient fusillés après que leur identité aura été reconnue_, V. E. me rendra compte d'avoir exécuté cet ordre sans aucune espèce de considération ni de ménagement, afin que j'en instruise S. M. V. E. ne devra pas être arrêtée par des craintes de représailles de la part des révoltés d'Alicante; car bien que S. M. vit avec douleur que quelques personnes fussent victimes de la fureur des partis, elle reconnaît que la défense des lois et de la vindicte publique doit être une vérité, persuadée qu'_un peu de sang, versé avant que les passions s'enveniment_ empêcherait qu'il n'en soit versé davantage par la suite; et ceux qui, par malheur ou par incurie, seraient victimes, doivent s'y résigner, en pensant que leur sacrifice est un grand service rendu à la patrie.
«Madrid, le 3 février 1844. MAZAREDO.»
Les ministres capables d'écrire de pareils ordres ne pourraient-ils du moins n'en pas laisser peser la responsabilité sur cette enfant qu'on a prématurément assise sur le trône, qui à coup sûr est bien étrangère aux volontés cruelles qu'on lui prête ici, et dont le nom devrait être réservé pour les actes de clémence, si jamais il peut venir dans la pensée de pareils conseillers de la couronne d'en présenter à la signature royale? Du reste, il n'en faut pas douter pour l'avenir de l'Espagne, personne ne croira aux formules de M. Mazaredo, et il ne se trouvera pas, dans toute la Péninsule, un Espagnol assez injuste pour faire retomber sur Isabelle l'odieux de pareilles mesures et d'un semblable langage.
Cette situation des affaires et des esprits en Espagne ne détourne pas l'ex-reine-régente, Marie-Christine, de se rendre auprès de sa fille. Il est impossible que les impressions que cette princesse a dû recueillir à Paris sur l'attitude prise par le gouvernement de Madrid, ne la portent pas à faire entendre des conseils d'une modération moins cruellement dérisoire que celle dont se targue le ministère Bravo.
La défense présentée par O'Connell était aussi modérée que l'attaque avait été vive. L'homme de parti sentait bien qu'il n'avait pas besoin de se montrer agitateur dans cette occasion et que ce qu'il importait à la cause du rappel, c'est que toutes les manifestations auxquelles on s'était livré, et qui étaient incriminées, ne fussent pas condamnées pour le passé, et rendues ainsi impossibles pour l'avenir. Il s'est donc renfermé complètement dans la question de légalité et a été, par calcul, aussi froid qu'un professeur de procédure. Après l'accomplissement d'autres formalités, le jury est entré dans la salle de ses délibérations et en a rapporté un verdict prononçant la culpabilité sur certains chefs, se taisant sur certains autres, résolvant les questions relatives à quelques accusés et gardant le silence sur d'autres coinculpés. Le chef de la cour a dû inviter le jury à se retirer de nouveau et à revoir et compléter ses réponses. Mais ceci se passait le samedi soir 10, et l'heure fatale de minuit avant sonné sans que les jurés eussent accompli leur tâche, ils ont été condamnés, attendu la solennité du dimanche, jour où une audience ne saurait être tenue dans les trois royaumes, à demeurer enfermés jusqu'au lundi matin. On a eu le soin de prendre toutes les mesures nécessaires pour qu'ils n'eussent point trop à souffrir de se voir ainsi cloîtrés et pour qu'ils pussent, mais toujours sans sortir, satisfaire à leurs devoirs religieux.--Le lundi 12, à neuf heures du matin, l'audience a été ouverte, et le jury est venu lire un verdict de culpabilité sur tous les chefs contre tous les prévenus, à l'exception de M. Tierney, qui n'a été déclaré coupable que sur deux chefs seulement. L'avocat de la couronne a demandé l'ajournement de la Cour, et, le premier jour de sa réunion prochaine, le gouvernement pourra requérir l'application de la peine qui résultera de cette déclaration du jury. Après en avoir entendu la lecture, O'Connell est moulé en voiture et s'est rendu dans la salle des séances de l'Association nationale, qu'il devait présider ce jour-là. Dès le matin, il avait adressé une proclamation au peuple d'Irlande pour qu'il demeurât calme, en lui donnant l'assurance que ce verdict serait _de la plus haute utilité à la cause du rappel_. Le _Morning-Advertiser_ dit qu'il n'est pas probable que le jugement soit rendu avant le 15 avril. O'Connell va se rendre à Londres pour siéger à la Chambre des Communes et prendre part au vote sur la motion de lord John Russell.
L'Angleterre est toujours vivement préoccupée du mouvement de la grande ligue pour la réforme complète des lois sur les céréales. Aux associations organisées dans ce but, on s'efforce d'opposer des associations pour le maintien de la législation existante. D'un côté se rangent les districts manufacturiers, les radicaux, les chartistes; de l'autre, les torys et les principaux habitants des pays où l'agriculture domine.
Des deux parts on lève des souscriptions dont le produit atteint des chiffres considérables. Une collecte faite dans un meeting de la ligue à Birmingham a donné 21,000 fr. Dans une réunion de douze cents membres de l'antiligue tenue à Devizes, on a recueilli 30,000 fr.--Dans une des dernières séances du Parlement, le gouvernement, sur une motion de M. Baring, a communiqué le compte général des recettes et des dépenses de la Grande-Bretagne pendant l'exercice 1843. La somme totale du revenu a été de 1,340,862,000 fr., dans laquelle est comprise l'indemnité obtenue du gouvernement chinois. L'intérêt de la dette consolidée absorbe à lui seul 728,817,000 fr., la marine en a coûté 168,454,000, l'armée de terre 152,927,000; l'artillerie et le génie, qui forment un article à part dans le budget, 18,723,000 fr. L'excédant du revenu sur la dépense a été d'environ 36,804,000 fr.
Un banquet de trois cents couverts a été offert par le maire et la corporation de Douvres au président et aux directeurs de la compagnie du chemin de fer de cette ville à Londres. Les municipalités de Calais et de Boulogne y avaient été invitées. Des tostes ont été gracieusement échangés, et le _Morning-Herald_, qui rapporte les speechs qui les ont accompagnés, a le soin d'ajouter: «Le banquet a été excellent; les vins ont été parfaits.» Un convoi spécial emmenant les directeurs est parti de Douvres à dix heures du soir; il est arrivé à Londres à une heure trente-cinq minutes.--Il a été vivement question, au Parlement, de contraindre les compagnies de chemins de fer à disposer, pour les classes pauvres, des moyens de transport moins inhumains, surtout par la saison d'hiver, que ceux qui sont en pratique aujourd'hui. L'ignoble spéculation des wagons découverts est fort menacée.
Les dernières nouvelles de New-York sont du 21 janvier. Dans la Chambre des Représentants, le comité du commerce avait déposé son rapport sur un bill tendant à exempter de tout droit le colon importé du Texas dans les États de l'Union. Avis a été donné que, lorsque le bill relatif au territoire de l'Orégon serait soumis à la discussion, un amendement serait présenté à l'effet de demander l'annexation du Texas aux États-Unis.--M. Van Buren, qui semblait avoir quelque chance pour la présidence, par les efforts que fit son parti dans les élections à l'ouverture du congrès, est menacé aujourd'hui par une coalition formidable, et paraît devoir être vaincu dans la lutte. Le parti démocrate est tellement divisé que bien probablement M. Clary sera nommé. --Nous avons déjà dit qu'une proposition avait été faite pour l'occupation et la fortification de l'Orégon. C'est M. Hughes qui l'a déposée. On pense que Benton, Van-Buren et les démocrates du Nord pousseront de toutes leurs forces à quelques actes vigoureux relativement à ce territoire. Les vanburenistes sont encore dépassés par les partisans du président Tyler. Ceux-ci disent, dans leur journal _Madisonian_ que la guerre est nécessaire pour vivifier le patriotisme.--Il faut attribuer à ces nouvelles et à la position qu'elles font, aux réflexions qu'elles inspirent au gouvernement anglais, la modération du langage récemment tenu à la Chambre des Lords par lord Aberdeen relativement au droit de visite et à la reprise de la négociation avec la France pour la révision des traités de 1831 et de 1833.
Une énorme quantité de neige a couvert les Alpes Suisses et la plaine à une grande distance. Des avalanches redoutables ont, le 1er février, porté l'épouvante et la ruine dans le village de Netstall (Glaris) et dans le canton d'Uri. Une maison a été emportée près de Goeschenen dans la profondeur de la vallée. Les deux familles qui l'habitaient étaient depuis quelques instants de retour de l'église lorsque la montagne de neige est venue les envelopper et les ensevelir. Ou a retrouvé les cadavres dispersés, loin les uns des autres, d'un père, d'une mère et de deux enfants; on était à la recherche des corps des autres victimes. Dans l'Oberland bernois, dans l'Oberland saint-gallois, d'autres désastres semblables ont jeté la même consternation. «En général, écrit-on, la quantité de neiges qui couvre les Alpes est prodigieuse; il y a des endroits où, durant trente heures, elle n'a pas discontinué de tomber à gros flocons. Si le dégel survenait brusquement, de grands et incalculables malheurs affligeraient ces contrées et celles que traversent les cours d'eau qui y prennent naissance.»
M. le duc de Montpensier se rend en Algérie pour prendre part à une expédition que prépare le commandant de la province de Constantine, son frère, M. le duc d'Aumale.--M. le prince de Joinville va s'embarquer à Toulon, et faire appareiller une escadre pour être à même d'offrir l'intervention de la France dans le démêlé entre la Sardaigne et la régence de Tunis.
_L'Illustration_ rendait compte dernièrement d'un bon catalogue d'autographes. La vogue est aujourd'hui à ces curiosités recherchées avec avidité par les propriétaires de collections. Une lettre de La Fontaine, de trois pages, vient d'être adjugée moyennant 550 fr.; une de Galilée a été payée 399 fr.; de madame de Sévigné, 222 fr.; de Fénelon, 307 fr.; de Descartes 105 fr. On a vendu 70 fr. une lettre de mademoiselle Clairon, qui prouve que l'illustre tragédienne traitait avec dédain les règles de l'orthographe: «_Cher amis tu ma rendu la vie; je conte taler remercier._» Quant à un prétendu autographe de Molière, fort pompeusement annoncé à grand renfort de trompettes, il a été mis sur table à 500 fr., et n'a trouvé de preneur que le libraire même qui faisait la vente, et qui en aura été quitte pour se faire immédiatement rembourser par le vendeur, comme font du matin au soir ces messieurs qu'on remarque sur les boulevards auprès des marchands de chaînes de sûreté, et qu'on appelle _allumeurs_.
La Cour de cassation, qui doit voir avec une double peine mourir un de ses membres, et pour la perte qu'elle fait, et pour le successeur que les exigences politiques font donner la plupart du temps au défunt, la Cour de cassation vient de rendre les derniers devoirs à M. Legouidec, un de ses plus anciens conseillers.--L'émigration polonaise a vu un vide bien pénible se former dans ses rangs. M. Fr. Wolowski, ancien nonce à la diète de Pologne, vient de mourir.
Courrier de Paris.
De quoi voulez-vous que je vous parle, si ce n'est encore de bal, de concerts et de danses? Vous seriez bien singuliers de vous en étonner. Qu'est-ce qui occupe toute, la ville, sinon le bal? Quelle est la grande affaire du moment, sinon la danse? Il ne s'agit pas de savoir comment va l'Orient ou l'Occident, le Nord ou le Midi; si la Chine accueille note ambassade ou si l'Espagne continue à s'égorger; si l'Irlande se lève à la voix d'O'Connell ou si le glaive turc décime les chrétiens du Liban. Bagatelles! Le bal d'hier, le bal d'aujourd'hui, le bal de demain, voilà la grande nouvelle! Dans le temps héroïque où Napoléon couvrait l'Europe de soldats, le Courrier de Paris n'apportait que des bulletins de bataille; aujourd'hui, dans notre siècle de galop et de polka, que pouvez-vous en attendre? Des bulletins de contredanses.--Chaque saison a ses fleurs et ses fruits: le printemps a le lilas et la rose, et toutes les familles odorantes qui peuplent les parterres; l'automne a ses grappes mûries et ses pommes dorées suspendues aux arbres du verger; les fruits et fleurs de l'hiver sont la valse et la danse: ils naissent et s'épanouissent en serre-chaude sous le feu des lustres et des ardentes prunelles. La saison ne finit qu'en avril. Il faut donc vous attendre, jusque-là, à recevoir de temps en temps, par mon ministère, la mercuriale de ce produit et de cette denrée d'hiver.