L'Illustration, No. 0050, 10 Février 1844
Part 5
M. RONDIN.--Qu'est-ce donc?... vous m'effrayez...
M. TOUCHARD, _tragiquement_.--Une affaire de cour d'assises!... Lisez, Rondin, lisez...
M. RONDIN, _déployant la lettre, à part_.--Ma parole d'honneur, je crois que je tremble. _(Il lit.)_
«Ma chére madame Gibert,
«Je suis très-satisfaite de _la poudre anonyme_ que vous m'avez vendue il y a quinze jours... l'effet en est merveilleux, ainsi que vous me l'aviez promis... Mon mari ne s'est aperçu de rien... Remettez-en une seconde boîte entièrement semblable à la première à la personne qui vous portera ce billet. Cachetez bien. Je vous recommande par-dessus tout la discrétion, le secret, le mystère. Vous comprenez que ces choses-là doivent se cacher comme un crime.
«Votre dévouée, «Femme TOUCHARD.»
M. TOUCHARD.--Est-ce clair?
M. RONDIN.--Je suis confondu!... Mais pourtant je ne puis croire...
M. TOUCHARD.--Non: vous ne croirez qu'après mon autopsie.
M. RONDIN.--Mon ami, du calme, je vous en conjure... Ne vous hâtez pas d'émettre un soupçon aussi odieux...
M. TOUCHARD.--Que je ne me hâte pas!
M. RONDIN.--Non; il y a là-dessous un malentendu, j'en suis sûr... Un mot, d'explication de madame Touchard, et tout ce mystère s'éclaircira... il faut l'interroger... à l'instant même... Je ne veux pas que vous gardiez une minute de plus des idées outrageantes pour votre femme...
M. TOUCHARD.--Prenez garde, prenez garde, monsieur Rondin... un tel zèle dans une circonstance comme celle-ci...
M. RONDIN.--Allez-vous me soupçonner aussi?... Mais c'est de l'égarement!...
M. TOUCHARD.--Eh bien! jurez-moi sur l'honneur de faire ce que je vais vous dire.
M. RONDIN.--Parlez...
M. TOUCHARD.--- Rendez-vous avec cette lettre chez cette, dame Gibert... et rapportez-moi la boîte qu'elle vous remettra.
M. RONDIN.--Que voulez-vous faire?
M. TOUCHARD.--Vous refusez? J'irai donc moi-même...
M. RONDIN.--Non; restez... j'y vais... Mais soyez prudent... point d'éclat... Point de violence jusqu'à mon retour.
M. TOUCHARD.--Je vous le promets... D'ailleurs, il est nécessaire que mes soupçons ne transpirent point, afin que les perquisitions de la justice...
M. RONDIN.--Y pensez-vous?...
M. TOUCHARD.--Allez, au nom du ciel! allez chercher cette _poudre anonyme..._ Sans cette pièce à conviction, on ne pourrait rien établir... Allez, et veuillez passer chez mon médecin, et le prier de venir tout de suite...
M. RONDIN.--Est-ce que vous souffrez?
M. TOUCHARD.--Je ne sais pas... mais je veux voir mon médecin. (_M. Rondin sort._)
Scène VIII
M. TOUCHARD, puis JOSEPH.
M. TOUCHARD, _seul_.--Empoisonneuse!... Je fuis le mari d'une Lescombat... d'une marquise de Brinvilliers!... Qui l'aurait dit? grand Dieu!... Une femme qui, depuis vingt-cinq ans, m'accable de soins, de marques de tendresse... Fiez-vous donc aux apparences!... On ne sait jamais ce qu'il y a dans le coeur... Sans ma prudence, je partageais le sort du malheureux forgeron du Glandier. Mais, grâce au ciel et à ma _Gazette des Tribunaux_, j'ai su prévenir le crime... Prévenir!... que dis-je?... qui le sait?... cette première boîte!... J'ai peut-être absorbé un poison lent... je descends peut-être, sans m'en apercevoir, dans la tombe... Ah! misérable épouse!...
JOSEPH, _entrant et fouillant dans ses poches_.--Monsieur...
M. TOUCHARD.--C'est Joseph!... un des complices, je n'en puis douter...
JOSEPH.--Monsieur, vous n'auriez pas vu la lettre que madame m'avait donnée à porter?
M. TOUCHARD.--Tu l'as perdue?
JOSEPH.--En sortant de chez M. Bellemain...
M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--T'a-t-il remis cet acte?
JOSEPH.--Non, monsieur: il a dit qu'il voulait vous parler avant de le faire.
M. TOUCHARD.--Ah!... Eh bien! j'irai lui parler...
JOSEPH.--Et quand j'ai mis la main dans ma poche pour prendre la lettre... absente... disparue... Madame va être d'une colère!...
M. TOUCHARD.--Et, dis-moi, tu n'es pas allé jusque chez madame Gibert?
JOSEPH.--Tiens!... vous savez!... Vous avez trouvé la lettre?...
M. TOUCHARD.--Entre là... entre dans ma chambre...
JOSEPH.--Pourquoi faire?
M. TOUCHARD.--Entre toujours...
JOSEPH.--Mais la lettre de madame?...
M. TOUCHARD.--Entre, te dis-je!
JOSEPH.--Voilà, monsieur, voilà... (_Il entre dans la chambre; Touchard ferme virement la porte à double tour et retire la clef._)
M. TOUCHARD.--Je le tiens!
JOSEPH, _du dedans_.--Monsieur... monsieur... vous m'enfermez!...
M. TOUCHARD.--Il faut qu'il reste au secret jusqu'au moment de l'interrogatoire...
Scène IX.
M. TOUCHARD, LE MÉDECIN.
LE MÉDECIN.--Eh bien! monsieur Touchard,... on vient de me dire que vous me demandiez tout de suite, tout de suite... Est-ce que nous sommes malade?
M. TOUCHARD.--Docteur, vous allez apprendre des choses qui vont bien vous étonner.
LE MÉDECIN.--Et quoi donc, mon cher monsieur Touchard?
M. TOUCHARD.--Il n'est pas encore temps de parler clairement... Mais dites-moi avec franchise, sans me rien déguiser, la main sur la conscience... quels étaient les symptômes de la maladie que j'ai faite il y a deux mois?
LE MÉDECIN.--Je n'ai pas voulu vous le dire au moment où vous étiez malade... mais aujourd'hui que vous êtes tout à fait rétabli, je vous avouerai que vous aviez tous les symptômes...
M. TOUCHARD.--D'un empoisonnement?
LE MÉDECIN.--Eh non! d'une fièvre cérébrale. Nous avons heureusement combattu le mal dès son principe, ce qui ne lui a pas permis de se développer...
M. TOUCHARD.--Et... ne pourriez-vous vous tromper?... n'y a-t-il pas quelque rapport entre les symptômes de la fièvre cérébrale et ceux de l'empoisonnement?
LE MÉDECIN.--Aucun. Mais pourquoi ces questions?
M. TOUCHARD.--Vous le saurez plus tard. (_à part_). En effet, la première boîte a été achetée il y a quinze jours. (_Haut_.) Regardez un peu ma langue. (_Il tire la langue_.)
LE MÉDECIN.--Elle est fort bonne.
M. TOUCHARD.--Tâtez-moi un peu le pouls.
LE MÉDECIN.--Il est peu agité; mais cela provient sans doute du trouble où je vous vois... Vous êtes en proie à quelque violente inquiétude.
M. TOUCHARD.--Tâtez un peu mon ventre.
LE MÉDECIN.--Il me paraît être dans son état normal.
M. TOUCHARD, à part.--C'est que le poison est en effet miraculeux... on ne le sent pas... Aucun signe extérieur... ni intérieur... Ah! c'est affreux!
LE MÉDECIN.--Qu'avez-vous donc? vous parlez seul.
M. TOUCHARD.--Docteur, savez-vous ce que c'est que la _poudre anonyme_?
LE MÉDECIN.--La poudre anonyme?
M. TOUCHARD.--Oui.
LE MÉDECIN.--Qu'est-ce que c'est ça?
M. TOUCHARD.--Je vous le demande.
LE MÉDECIN.--Ma foi, je ne connais pas... _Anonyme_ est un mot tiré du grec qui signifie _sans nom_. Ainsi, _poudre anonyme, c'est poudre _sans nom_.
M. TOUCHARD.--Sans nom! c'est cela, parbleu, c'est bien cela!
LE MÉDECIN.--Que voulez-vous dire avec votre C'est bien cela?
M. TOUCHARD.--Vous le saurez. Ecoutez, docteur; dans un instant je vais vous charger d'une mission des plus graves, d'une expertise on ne peut plus sérieuse... en attendant, retenez-bien ce que je vais vous dire, et n'en perdez pas un mot.
LE MÉDECIN.--Ah çà! de quoi diable s'agit-il donc?
M. TOUCHARD.--Prêtez-moi toute votre attention, docteur. Si je meurs...
LE MÉDECIN.--Un instant! Quelle est cette plaisanterie? depuis quand meurt-on sans son médecin?
M. TOUCHARD.--Ne riez pas, je vous en supplie. Si je meurs... Faites-moi le plaisir de procéder à mon autopsie avec le soin le plus scrupuleux.
LE MÉDECIN.--Mais enfin...
M. TOUCHARD.--Promettez-le moi! jurez-le moi!
LE MÉDECIN.--Allons! c'est un point convenu... je vous ferai ce plaisir-là.
M. TOUCHARD.--Et si vous découvrez quelque chose d'extraordinaire, quelque chose d'inusité, allez trouver mon ancien associé, M. Rondin, à sa maison de Bougival, et dites-lui de vous rapporter exactement ce qui s'est dit, ce qui s'est passé ici aujourd'hui, et sur quelle parsonne j'ai arrêté mes soupçons.
LE MÉDECIN.--Quels soupçons?
M. TOUCHARD.--Vous les connaîtrez. M. Rondin vous remettra en outre une lettre que vous déposerez entre les mains du procureur du roi en lui faisant votre déclaration.
LE MÉDECIN.--Quelle déclaration?
M. TOUCHARD.--Celle des observations qui vous auront frappé lors de mon autopsie.
LE MÉDECIN.--Ah! bien, très-bien!... vous y tenez donc toujours?
M. TOUCHARD.--De grâce, ne plaisantez pas... ce que je vous dis n'est pas gai.
LE MÉDECIN.--Non, certes!
M. TOUCHARD.--Vous engagerez même le magistrat à faire subir un interrogatoire à ce même M. Rondin, et à le confronter avec la personne que ce dernier vous aura désignée.
LE MÉDECIN.--Bon!... ça n'est pas clair... mais n'importe.
M. TOUCHARD.--Tout cela s'éclaircira au grand jour...
LE MÉDECIN.--De l'autopsie?
M. TOUCHARD.--Oui.
LE MÉDECIN.--Bravo!
M. TOUCHARD.--Vous le jurez?
LE MÉDECIN, _solennellement_.--Je le jure.
Scène X.
Les mêmes, RONDIN.
M. RONDIN.--Me voici.
M. TOUCHARD.--Vous avez la boîte?
M. RONDIN.--Voici la boîte... (_Il la donne à Touchard_.)
M. TOUCHARD.--Merci, mon ami, merci. Je n'oublierai jamais le service que vous venez de me rendre. (_A lui-même_.) La voilà donc cette _poudre anonyme_... la voilà, je la tiens... et la vérité va éclater.
M. RONDIN.--Voyons Touchard... de la circonspection. Vous n'avez plus rien à craindre... agissez froidement, je vous en prie.
M. TOUCHARD.--Soyez tranquille. Les choses vont se passer suivant les règles observées en pareil cas...--Docteur!
LE MÉDECIN.--Monsieur Touchard?
M. TOUCHARD, _qui a ouvert le placard_.--Prenez cette boîte... et cette tasse de chocolat...
LE MÉDECIN.--Du chocolat? bien obligé; j'ai déjeuné.
M. TOUCHARD.--Malheureux! gardez-vous d'y goûter.
LE MÉDECIN.--Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça?
M. TOUCHARD.--Que vous fassiez faire l'analyse par les chimistes les plus éclairés.
LE MÉDECIN.--L'analyse du chocolat?
M. TOUCHARD.--Oui, de ce chocolat et de cette _poudre anonyme_.
LE MÉDECIN.--Ah! voyons donc un peu cette _poudre anonyme... (_il ouvre la boîte._) une poudre blanche... on dirait de la farine...
M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--Ou de la mort aux rats, (_au Médecin_) Sentez un peu... de loin... pas de trop près... ça doit avoir un odeur d'ail.
LE MÉDECIN.--Mais non; un parfum de vanille des plus suaves.
M. TOUCHARD.--De vanille!... (_A part_). Comme mon chocolat... plus de doutes. (_Bas à Rondin_.) Quel raffinement! parfumer les poisons... voilà une affaire qui fera du bruit dans la _Gazette des Tribunaux_.
M. RONDIN.--J'espère bien que non.
LE MÉDECIN.--Quoi? sérieusement... vous voulez que je fasse analyser...
M. TOUCHARD.--Sur-le-champ... sans le moindre retard...
LE MÉDECIN.--Allons, puisque vous le voulez... à tantôt, je viendrai vous apprendre le résultat. (_Il sort._)
M. TOUCHARD, _à lui-même_.--Je ne sais si je dois me fier un docteur... On a vu des médecins... Je l'observerai.
Scène XI
M. TOUCHARD, M. RONDIN.
M. TOUCHARD.--Dites-moi, Rondin, vous avez vu cette femme Gibert...
M. RONDIN.--Sans doute, puisque je viens de chez elle.
M. TOUCHARD.--Et... quelle femme est-ce?
M. RONDIN.--C'est une vieille femme qui habite un sixième étage... mes jambes ont compté pour moi.
M. TOUCHARD.--Et... elle a une mauvaise mine...
M. RONDIN.--Mais les vieilles femmes... qui logent à un sixième étage ont ordinairement des figures peu agréables.
M. TOUCHARD.--Allons! elle a une mauvaise mine; vous ne voulez pas en convenir.
M. RONDIN.--Ma foi, j'en conviens... mais qu'est-ce que ça prouve?
M. TOUCHARD.--Et que vous a-t-elle dit?
M. RONDIN.--Pas quatre paroles... Discrétion, mystère... mystère, discrétion.
M. TOUCHARD--. Une vieille femme qui ne dit pas quatre paroles, ça ne vous prouve rien?
M. RONDIN.--Ça me prouve qu'elle n'en a pas davantage à dire
M. TOUCHARD.--Et pour cause. Avez-vous pris quelques informations?
M. RONDIN.--Oui; prévoyant que vous m'interrogeriez à ce sujet, j'ai questionné quelques-uns des voisins de la dame Gibert.
M. TOUCHARD.--Qu'avez-vous appris?
M. RONDIN.--Que cette femme est une ancienne habilleuse de l'Opéra.
M. TOUCHARD.--Ah!... quel est son état à présent?
M. RONDIN.--On l'ignore.
M. TOUCHARD.--On ne lardera pas à le connaître. Les trois complices ne se doutent de rien; le procureur du roi pourra les interroger avant qu'ils se soient concertés.
M. RONDIN.--Le procureur du roi n'interrogera personne, c'est moi qui vous le dis!
M. TOUCHARD.--Monsieur Rondin, dans les circonstances présentes, entraver le cours de la justice serait une imprudence, une grave imprudence!... pas pour moi!...
M. RONDIN.--A la bonne heure!... Vous me comprenez dans votre accusation, et je suis en droit de me justifier par tous les moyens possibles.
M. TOUCHARD.--Je ne demande pas mieux.
M. RONDIN.--Et pour commencer, je veux avoir un entretien avec madame Touchard.
M. TOUCHARD.--Eh bien! j'y consens. (_à part._) Je serai là, dans ce cabinet; je ne perdrai pas un mot, pas un signe.
M. RONDIN.--La voici; laissez-nous seuls.
M. TOUCHARD.--Je vais me promener sur la place Royale.
M. RONDIN,--_à part_.--Je parie qu'il reste. (_Touchard feint de sortir et se glisse dans le cabinet. Rondin l'a observé du coin de l'oeil._) Juste! Qu'ai-je dit?
M. TOUCHARD, _à part_.--M'a-t-il vu?
Scène XII
M. RONDIN, MADAME TOUCHARD, M. TOUCHARD, _caché_.
MADAME TOUCHARD, _avec mystère_.--Mon mari est sorti? vous êtes seul?
M. RONDIN.--Absolument seul. Vous pouvez entrer.
M. TOUCHARD, _à part_.--Elle le cherchait.
MADAME TOUCHARD.--Eh bien qu'avait-il? Savez-vous enfin la cause de ce désordre, de cet air effaré?
M. RONDIN.--Avant de vous répondre, je dois vous demander si vous avez en moi confiance pleine et entière.
MADAME TOUCHARD, étonnée.--Mon Dieu, oui...
M. RONDIN.--Me conteriez-vous à moi, votre ami, un secret que vous auriez caché à votre mari?
MADAME TOUCHARD.--Je crois qu'oui, si j'en avais. La susceptibilité d'un mari nous oblige parfois à leur cacher certaines confidences qu'un ami impartial, désintéressé, accueillerait avec plus d'indulgence.
M. RONDIN.--Eh bien! je suis cet ami sincère, désintéressé, et j'attends votre confidence.
MADAME TOUCHARD.--Mais je vous ai dit: si j'avais un secret.
M. RONDIN.--Vous en avez un.
MADAME TOUCHARD.--Je vous assure...
M. RONDIN.--C'est sans doute un secret de peu d'importance... et pourtant vous compromettriez, en le gardant, votre repos, le bonheur de votre époux, la paix de votre ménage...
MADAME TOUCHARD.--Je ne vous comprends pas...
M. TOUCHARD, _qui écoute_.--Elle fait l'innocente... elle nie.
M. RONDIN.--Je suis forcé d'être indiscret et d'insister encore, madame Touchard... Je sais tout... je sais que ce matin vous avez charge. Joseph d'une commission mystérieuse...
MADAME TOUCHARD, _troublée_,--Monsieur Rondin...
M. RONDIN.--Qu'une dame Gibert a remis une boîte contenant une certaine _poudre anonyme..._
MADAME TOUCHARD.--Plus bas, plus bas, monsieur...
M. TOUCHARD, _à part_.--Elle se trouble!
M. RONDIN.--Il y a quinze jours, vous avez acheté une première boîte... Quelle est cette poudre? quel emploi en avez-vous fait.
MADAME TOUCHARD.--Monsieur, je ne puis vous répondre... je... je ne conçois pas ces questions...
M. RONDIN, _à part_.--C'est étrange! _(Haut.)_ Mais songez aux dangers qu'un pareil silence...
MADAME TOUCHARD.--Des dangers!... et lesquels! Je ne comprends pas... Monsieur Rondin, mon cher monsieur Rondin, je vous en conjure, ne m'interrogez pas... je ne dirai rien... J'aimerais mieux mourir que de faire savoir... à mon mari surtout... il est si ridicule pour ces choses-là... il ne me pardonnerait de sa vie... Pas un mot, pas un mot, monsieur Rondin...
M. TOUCHARD, _entrant_.--C'est inutile!
MADAME TOUCHARD, effrayée.--Il était là!
M. RONDIN, _à part_.--Je ne sais plus que penser.
M. TOUCHARD.--Tremblez, madame! La poudre anonyme est en ce moment entre les mains des chimistes... et bientôt...
MADAME TOUCHARD, tombant dans un fauteuil.--Je suis perdue!...
M. RONDIN, _à part_.--Touchard avait-il raison?
Scène XIII.
LES MÊMES, LE MÉDECIN.
LE MÉDECIN, _entrant._--Eh bien! me voilà. Qu'est-ce donc?... Madame Touchard se trouve mal?...
MADAME TOUCHARD.--Non, docteur... non... ce n'est rien...
M. TOUCHARD.--Parlez, docteur... vous pouvez parler devant tout le monde.
LE MÉDECIN.--Parlez!... parlez!... Vous m'avez chargé d'une jolie commission!
M. TOUCHARD.--Le devoir de votre profession...
LE MÉDECIN.--N'est pas de faire rire à mes dépens.
M. TOUCHARD.--Que voulez-vous dire?...
LE MÉDECIN.--Eh parbleu '. que les chimistes se sont moqués de moi quand je leur ai remis votre chocolat de santé et votre _poudre anonyme_.
MADAME TOUCHARD, _bas au docteur_.--Monsieur...
LE MÉDECIN, bas.--N'ayez pas peur... on est discret.
M. TOUCHARD.--Ont-ils fait l'analyse?
LE MÉDECIN.--Oui; et le résultat est que votre chocolat, de santé est du chocolat de santé.. et votre poudre anonyme... une poudre à blanchir... (_Il regarde madame Touchard._)
MADAME TOUCHARD, _bas_.--De grâce!...
LE MÉDECIN, _bas à madame Touchard_.--A blanchir le teint... (_Haut à Touchard._) A blanchir... les dents...
M. RONDIN.--Les dents... Ah! ah! ah! ah! (_Il rit aux éclats, M. Touchant reste confondu_.) Eh bien! monsieur Touchard?...
M. TOUCHARD, _pétrifié_.--Les dents!...
M. RONDIN.--Eh bien! oui.. les dents!...
M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--Mais ce mystère... cette lettre... ce secret...
RONDIN, _bas_.--Secret de toilette... le plus inviolable... le plus sacré... pour une femme... un peu coquette...
MADAME TOUCHARD.--Mon ami... tu me pardonnes?...
M. TOUCHARD, _avec émotion_.--Adèle!... Adèle!... c'est moi qui implore ton pardon...
MADAME TOUCHARD, _étonnée_--Mon pardon?... et pourquoi?...
M. RONDIN, _vivement_. Non, non... du tout... c'est bien vous, Touchard, qui avez à pardonner... la dissimulation de votre femme... son manque de confiance... (_Bas à Touchard._) Qu'elle ignore toujours...
M. TOUCHARD, _bas_.--Vous avez raison, (_haut à sa femme._) Eh bien! j'oublie tout... à condition qu'à l'avenir... Adèle! viens m'embrasser... (_M. et madame Touchard s'embrassent._)
M. RONDIN.--Eh! allons donc!
M. TOUCHARD, _à part_.--Quelle leçon!
MADAME TOUCHARD, _au médecin_.--Mais pourquoi faire analyser ce chocolat, cette poudre?...
LE MÉDECIN.--Vous m'en demandez plus que je n'en sais... J'assiste à une énigme depuis une heure...
MADAME TOUCHARD, _à madame Touchard_.--Rien, rien, madame... une simule expérience chimique... Les fabricants mêlent tant de drogues dans leurs marchandises...
MADAME TOUCHARD.--Ah!...
M. TOUCHARD, _bas à Touchard_.--Êtes-vous guéri de vos soupçons?
MADAME TOUCHARD, _bas_.--Je me suis trompé une fois... mais la prudence...
M. RONDIN, _bas_.--N'est pas de la méfiance...
MADAME TOUCHARD.--Docteur, vous nous restez à diner?
LE MÉDECIN.--Mille remerciements... mes malades m'attendent... Et si M. Touchard n'a plus rien à me faire analyser... (M. Touchard lui serre la main en riant.) Alors, j'ai bien l'honneur de vous saluer... bon appétit... Monsieur Touchard, je vous recommande le chocolat de santé. (Il sort.)
Scène XIV.
LES MÊMES, excepté LE MÉDECIN.
M. TOUCHARD, bas à Touchard.--Il se moque de vous... _(Haut.)_ A table!... Touchard doit avoir faim, lui qui n'a pas déjeuné... (Regardant Touchard.) Nous dînons ici?
MADAME TOUCHARD.--Mais sans doute... comme toujours.
M. RONDIN.--Et après dîner, je vous emmène à Bougival... je vous garde jusqu'à la Pentecôte... Ça va-t-il?
MADAME TOUCHARD.--Qu'en dis-tu, mon ami?
--Volontiers... oui... je sens que j'ai besoin de changer d'air, de train de vie...
M. RONDIN.--Fiez-vous à moi..
MADAME TOUCHARD.--Il faut que Joseph prépare nos paquets... (_Appelant._) Joseph! Joseph!
JOSEPH, de la chambre. Eh! madame, je suis enfermé...
M. RONDIN.--Où diable est-il?
M. TOUCHARD, _ouvrant virement la porte_.--Comment! mon pauvre Joseph.. tu étais là?
JOSEPH, _entrant en scène_.--Vous le savez bien, puisque c'est vous qui...
M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Comment! je t'ai enfermé... par mégarde?...
JOSEPH.--Mais non... pas par mégarde... puisque vous m'avez du...
M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Ah! paresseux... tu dormais là-dedans... et tu n'as pas entendu fermer la porte...
JOSEPH, _ahuri_.--J'ai dormi?... Oui, après... mais avant, je suis bien sûr...
M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Ce pauvre Joseph... Ah! ah! ah!... _(il rit.)_
MADAME TOUCHARD et M. RONDIN, riant.--Ah! ah! ah! ah!... ce pauvre Joseph!...
JOSEPH, _grognant_.--Ce pauvre Joseph!... ce pauvre Joseph!... Je ne sais ce qu'ils ont tous aujourd'hui...
MADAME TOUCHARD.--Tu vas faire nos paquets... nous partons ce soir pour la campagne...
JOSEPH.--C'est bon! le pauvre Joseph va faire les paquets... (_Il sort_).
M. TOUCHARD.--Ah! il faudra aussi qu'il aille aux bureaux de la _Gazette des Tribunaux_, pour dire que l'on m'envoie mon journal à la campagne...
M. RONDIN.--Du tout.. je m'y oppose... Un journal qui vous remplit la tête de vols, de crimes, d'assassinats... qui vous inspire des terreurs paniques... des défiances absurdes... Croyez-moi, mon cher Touchard, ce sont ces lectures-là qui vous avaient frappé l'esprit... Nous ferons adresser votre Gazette à votre cousin l'huissier... ça lui sera utile... Quant à vous, je vous abonnerai à quelque journal plus divertissant et moins sombre... à _l'Illustration_, par exemple... il y a des images... cela vous amusera... A table!
_(Ils passent dans la salle à manger.)_
MARC-MICHEL.
Agriculture.
CONCOURS DE POISSY.--ANIMAUX DOMESTIQUES, EN ANGLETERRE.
Le premier concours de bestiaux institué par arrêté de M. le ministre de l'agriculture et du commerce, en date du 31 mars dernier, en faveur des propriétaires des animaux les plus parfaits de conformation et de graisse, parmi ceux qui sont exposés en vente à Poissy, l'avant-dernier jeudi précédant le mardi-gras, a eu lieu jeudi, jour du grand marché, en cette ville.
Cette solennité agricole avait attiré un nombre considérable de propriétaires, d'éleveurs et d'agriculteurs venus des départements voisins et de ceux compris dans un rayon de quarante à cinquante lieues, pour admirer les progrès des races bovine et ovine dans ces derniers temps. Les concurrents étaient nombreux; mais les conditions du concours, mal comprises par plusieurs d'entre eux, ont empêché un certain nombre d'y prendre part.
Après avoir examiné attentivement les animaux admis au concours, le jury a décerné les primes pour la race bovine. Sur quinze boeufs présentés, huit ont été primés.
Le jury a déclaré qu'il n'y avait pas lieu à donner de prime; pour la seconde classe, attendu que le poids des animaux se trouvait au-dessous de celui fixé par le programme.
Indépendamment des primes, des médailles d'or et d'argent ont été également décernées, soit aux propriétaires des animaux, soit aux personnes qui les ont fait naître. Le jury s'est transporte sur le marché immédiatement après ce premier jugement, et a désigné pour le boeuf gras un boeuf de robe blanche, du poids de l,370 kilog., appartenant à M. Cornet, qui a été acheté par MM. Rolland, au prix de 4,000 fr.
Certes, nous avons vu là des animaux magnifiques, d'une taille énorme, parfaitement engraissés et faisant honneur à l'éleveur qui les fournit; mais, et c'est une chose assez pénible à dire, cela ne prouve presque rien en faveur de l'industrie agricole de la France, parce que ces boeufs de choix ne représentent jamais une race, mais un individu isolé, ayant acquis, par des circonstances particulières, de grandes dimensions.