L'Illustration, No. 0049, 3 Février 1844
Part 7
La littérature française a eu longtemps la prétention de ne rien emprunter aux littératures étrangères. Nos auteurs du siècle de Louis XIV, ceux qui ont fixé la langue et que nous appelons _classiques_, non-seulement à cause de la perfection de leurs ouvrages et de leur style, mais aussi parce qu'ils auraient, selon nous, étudié exclusivement les anciens, les deux Corneille surtout, et Molière, n'ont pas été si dédaigneux. Ils ont pris sans doute leur bien partout où ils l'ont trouvé, pour nous servir d'une locution connue, mais ils l'ont trouve chez les modernes aussi souvent que chez les Grecs et les Romains.
La littérature de l'Espagne, plus qu'aucune autre, a enrichi la nôtre. Ce dont nous avons à nous féliciter, c'est que le goût français ait toujours heureusement présidé à ces emprunts ou à ces restitutions, comme on voudra les appeler, et que notre littérature ait su s'approprier les trésors de l'étranger sans rien perdre de sa nationalité, de son originalité indigène. Je sais bien que c'est là un reproche plutôt qu'un éloge qu'on adresse quelquefois à nos grands poètes, d'avoir trop _francisé_ les héros de l'antiquité comme ceux de l'histoire contemporaine; mais cette transformation n'est-elle pas le résultat d'une imitation indépendante? Au théâtre principalement, une traduction littérale est-elle possible? Les Anglais, les Espagnols et les Italiens respectent-ils beaucoup plus que nous la tradition antique, la vérité historique, le costume, les moeurs, etc? Non, les Romains et les Grecs de Lope de Vega, de Cervantes, de Calderon, sont Espagnols; ceux de Shakspere sont Anglais. Voyez le Coriolan de Shakespere transforme en fier gentilhomme, forcé de faire de la brigue électorale et s'indignant d'être réduit à presser de sa main aristocratique la main calleuse du savetier dont il quête la voix. Voyez le Coriolan de Calderon devenu un preux chevalier qui prend fait et cause pour les petites rancunes et la coquetterie de Veturie, sa maîtresse! Heureux le lecteur classique, quand il peut applaudir ça et là quelque pensée romaine, quelque sentiment romain dans la bouche de ces héros travestis! Mais il sied mal aux Anglais et aux Espagnols, dont l'Allemand Schlegel s'est fait le champion romantique, de dire que l'Achille de Racine est un grand seigneur de la cour de Louis XIV.
Les critiques de Schlegel ont cependant eu leurs échos en France, où l'on a trouvé très-plaisant de rire de M. le duc d'Agamemnon et de M. le marquis d'Orosmane. Dieu sait si ces messieurs qui ont tant ri sont plus fidèles à l'histoire, quand ils donnent un amant italien à Marie Tudor, ou quand ils font cacher dans une armoire le jeune Charles-Quint, qui, dans le peu de mois qu'il passa en Espagne, à son avènement au trône, eut tout juste le temps d'escamoter aux Cortès un vote de finances pour aller bien vite intriguer à la diète germanique; mais enfin, nous sommes d'avis qu'on ne peut trop étudier les moeurs et les coutumes nationales avant d'écrire pour le théâtre; nous apprécions beaucoup la couleur locale et nous applaudissons de grand coeur aux ouvrages qui, comme celui de M. de Puibusque, nous initient aux secrets des littératures étrangères.
_L'Histoire comparée des Littératures espagnole et française_ a déjà, sous la forme d'une dissertation, obtenu une couronne académique. L'auteur ne s'est pas contenté de ce suffrage honorable: il a étendu son discours, il l'a complété par des intercalations et par des notes, et il a fait deux volumes qui sont certainement supérieurs au livre de Boutterweck, qu'ils rappellent quelquefois. C'est surtout dans le second volume, que M. de Puibusque examine l'influence réciproque de la littérature des deux peuples. Ses analyses et ses citations attestent des études approfondies; sa critique est ingénieuse, ses appréciations reposent sur des documents et non sur ces rapprochements vagues ou ces antithèses dont se contente trop souvent l'érudition superficielle. Le style a de la facilite, de l'élégance, et quoiqu'il abonde peut-être trop en métaphores, ce défaut est trop naturel lorsqu'on s'est imprégné des auteurs espagnols, lorsqu'on fait d'ailleurs de la prose académique, pour qu'on n'y habitue pas son lecteur. Ce qui nous charme dans M. A. de Puibusque, c'est la sincère impartialité qu'il a su conserver en jugeant les deux littératures. Il loue et blâme avec la même indépendance. Son admiration est toujours motivée, son goût n'est pas exclusif. Il comprend tout ce qu'il faut accorder aux exigences d'une nationalité étrangère. Lisez ses chapitres sur Antonio Perez, sur Voltaire et Balzac, sur l'hôtel de Rambouillet, sur les auteurs qui ont précédé chez nous Corneille et Racine. Le chapitre sur Scarron n'est pas moins heureux. Il était difficile de mieux faire connaître cet auteur original, qui est de tous les auteurs français, celui qui a le caractère le plus _espagnol_. Son burlesque est si naturel qu'il fait rire encore aujourd'hui. Il est tout simple que Scarron fît faire la moue aux précieuses ridicules de son temps, mais on comprend aussi sa popularité, je ne dis pas seulement chez les bourgeois, mais encore dans une cour qui devait quelquefois avoir besoin de rire au milieu de l'étiquette empesée dont s'environnait la dignité du grand monarque. Scarron prépara admirablement la transition à une gaieté plus fine, celle de Molière. Il faut l'avoir lu peut-être pour s'expliquer certaines licences de notre grand comique. M. de Puibusque compare mythologiquement Scarron à un faune au milieu des nymphes. Il oublie que ces nymphes venaient trouver chez lui ce cul-de-jatte bouffon: mesdames de Sévigné et de La Sablière, esprits délicats, s'il en fut, s'y rencontraient avec Turenne, Segrais, Mignard, etc.; Louis XIV, moins sévère que Boileau, fit jouer trois fois de suite son _Héritier ridicule_: Boileau lui-même aimait fort le _Roman-Comique_; enfin, ce faune, ce satyre, ce Trivelin littéraire: eut le grand mérite de suivre le grand principe de l'imitation en littérature; ses copies valent toujours mieux que le modèle; il a tué tous ceux qu'il a volés, et il a fallu le génie de Molière pour qu'il fut volé et tué à son tour.
Deux grandes questions out été très-bien traitées par l'auteur de l'_Histoire des deux Littératures comparées_, etc.: quelles ont été les obligations de Corneille à Guillen de Castro, et celles de Molière à Tirso de Molina? Le _Cid_ espagnol est analysé en détail par M de Puibusque, qui nous fait aussi connaître les deux Don Juan de la Péninsule. Mais peut-être ici fallait-il accorder quelque chose de plus au Don Juan italien. Je soupçonne fort Molière de n'avoir connu le convive de Pierre que dans une imitation. Il savait trop bien l'espagnol pour traduire lui-même par _festin_ le mot qui signifie _convive_. Peu importe d'ailleurs, car, selon son usage, Molière n'a pris que l'idée de la pièce italienne ou espagnole. Dans ce sujet étranger, il est aussi original, aussi français que dans le plus national de ses chefs-d'oeuvre. Tout ce qu'il a conservé du texte primitif est détenu sien comme tout ce qu'il y a ajouté.
_Don Quichotte_ et _Gil Blas_ n'ont pas été oubliés par M. de Puibusque. Il ne pouvait s'empêcher de réfuter la prétention des Espagnols, qui veulent que Le Sage ait dérobé un manuscrit à quelque bibliothèque. Walter Scott nous semble avoir tranché la question: «Dans _Gil Blas_, dit-il, tous les matériaux sont espagnols, mais l'artiste est Français. Disputer à Le Sage son titre d'auteur original n'est pas plus logique que si l'on prétendait que Chantrey n'est pas un sculpteur anglais, parce qu'il a employé à ses statues et à ses bustes des marbres d'Italie.»
Donner l'analyse complète de l'ouvrage de M. de Puibusque serait difficile; il embrasse trop de sujets; nous diront que c'est un cours entier de littérature, et nous devons le recommander non-seulement à ceux qui veulent connaître les auteurs espagnols, mais encore à ceux qui ont quelquefois besoin d'étudier les modèles français. A. P.
_Cours de Droit administratif_, première partie: Hiérarchie administrative ou de l'Organisation et de la compétence des diverses autorités administratives; par M. A. Trolley, professeur de droit administratif à la Faculté de Caen.--Paris, 1844. _Joubert_. 7 fr. le volume.
Diverses causes faciles à comprendre, mais inutiles à énumérer ici, ont donné au droit civil une incontestable, supériorité sur le droit administratif. «Est-ce à dire, cependant, se demande M. A. Trolley, après avoir constaté ce fait, que l'on doive nier la jurisprudence administrative et désespérer de son avenir?--A Dieu ne plaise! Nous n'avons pas son dernier mot, il est vrai, mais elle est en voie de progrès; elle se forme, elle grandit chaque jour; elle n'est plus à l'état d'essai; elle est maintenant à l'état de science. En effet, il ne manque plus à notre code constitutionnel que quelques lois promises par la charte.
Sans partager entièrement cette dernière opinion de M. A Trolley, nous reconnaîtrons volontiers, quant à nous, que la jurisprudence administrative a maintenant une base sur laquelle il est permis d'édifier. Si un code, trop longtemps désiré, reste encore à faire, le terrain commence à se déblayer; de Gerando a rassemblé les lois éparses; M. de Cormenin a réuni en faisceau ces grands principes que recèlent les textes et qui en sont le lien invisible. Grâce au Recueil et aux Tables de M. Duvergier, il devient plus facile de s'orienter et de trouver sa route. Partout on s'occupe davantage des affaires et des études administratives; des traités spéciaux ont été publiés par des jurisconsulte distingués; le conseil d'État a rendu et rend chaque jour des décisions importantes qui comblent les lacunes de la législation, et qui résolvent nettement les problèmes les plus difficiles; enfin le droit administratif a, depuis quelques années déjà, obtenu une chaire dans toutes les écoles, et son enseignement fait partie du programme universitaire.
M. A. Trolley, professeur de droit administratif à la Faculté de Caen, veut essayer à son tour de vulgariser, par ses écrits comme par sa parole, cette grande science dont l'enseignement lui est confié. Il entreprend un traité dogmatique et complet du droit administratif. La première partie de cette oeuvre importante, intitulée _Hiérarchie administrative_ n'aura pas moins de 3 volumes in-8 de 600 pages chacun. Les deux premiers ont paru au commencement du mois de janvier de cette année; le troisième est sous presse et sera mis en vente prochainement.
_La Hiérarchie administrative_ commence par un titre préliminaire ayant pour titre Principes généraux. Ce livre se divise en trois chapitres. Dans le premier, M. A. Trolley expose aussi sommairement que possible les conditions actuelles du pouvoir exécutif et de l'administration; le second est consacré à une histoire sommaire du droit administratif; le troisième contient le plan de l'ouvrage.
Entrant alors en matière, M. A. Trolley examine, dans les deux Chapitres du livre 1er, _la Division administrative et la Centralisation_. Le livre II. _des Agents administratifs_, traite du roi, des ministres, des préfets, des secrétaires-généraux de préfectures, des sous-préfets, des maires, des auxiliaires de l'administration, comprenant d'une part les ingénieurs des ponts et chaussées, le corps royal des mines, le conseil des bâtiments civils, le corps spécial des architectes à Paris, les architectes de départements, les agents voyers et les vérificateurs des poids et mesures; et, d'autre part, les administrations financières, l'administration des contributions directes, l'agence de perception, l'administration de l'enregistrement et des domaines.
Le chapitre 8 du livre II, qui termine le tome II, s'occupe exclusivement de l'administration des douanes. Le tome III, dont la mise en vente est prochaine, renfermera la suite des administrations financières et les corps délibérants.
_Annuaire de l'Économie politique pour 1844_.--1re année, 4 fr. 25 c. Paris, _Guillaumin et Pagnerre_.
MM. Guillaumin et Pagnerre ont publié au commencement de l'année 1844 un Annuaire de l'Économie politique. C'est une heureuse idée qui a recueilli de imites parts les plus honorables suffrages. Il est toujours utile, en effet, de vulgariser la science. Le principal but de leur publication est de constater annuellement les progrès des doctrines économiques, de suivre les oscillations de la population, l'état des finances et la marche du budget, les progrès des caisses d'épargne et des Institutions de prévoyance ou de charité, l'extension du commerce intérieur et extérieur de la France, l'accroissement des voies de communication, telles que routes, canaux, chemins de fer; le mouvement du crédit public, les améliorations de l'instruction publique, etc. L'_Annuaire_ donnera également chaque année des notices raisonnées sur les plus importantes questions de la science: sur les monnaies, les postes, les octrois, les expositions de l'industrie, etc. Il dressera, en un mot les annales du travail agricole, manufacturier ou commercial, l'état de ces populations, qui sont à la fois le but et le moyen de ce travail.
_Histoire du Chemin de Fer de Paris à Rouen_; par M. R. de P...; ornée d'une belle carte routière, par A. H. Dufour. Paris, 1844. _Dumoulin_. 2 fr.
Ce titre n'est point vrai: au lieu de l'_Histoire du Chemin de Fer de Paris à Rouen_, M. R. de P... a fait l'histoire beaucoup plus intéressante de tous les pays que traverse le chemin de fer, ou en vue desquels il passe. Ce petit volume, écrit avec élégance et rempli de faits curieux, est un compagnon de voyage aussi utile qu'agréable. Heureux donc les touristes qui, sur notre recommandation, l'auront admis dans leur société. Malheureux ceux qui se mettent en route sans s'être munis d'un _Itinéraire_.
Modes.
Jamais, peut-être, on n'a tant accordé, à la fantaisie qu'en ce moment; elle seule paraît être consultée pour les toilettes de soirées. On demande à l'Algérie ses turbans, à l'Italie ses coiffures, à l'Espagne ses basquines; car la robe à deux jupes, dont la seconde est ouverte tout autour, ne rappelle-t-elle pas la basquine espagnole? Il faut dire que ce mélange donne de la gaieté et du brillant à nos réunions. Pour les toilettes de ville, on ose moins, et les façons de robes restent simples: ainsi une robe à laçures croisées, telle que l'_Illustration_ la représente ici, est déjà très-élégante. Souvent on dispose les laçures sur le devant de la jupe, en tablier; c'est, du reste, avec les garnitures à la vieille mode, la plus en faveur de la saison.
La forme des chapeaux varie peu, et pourtant madame Alexandrine sait y ajuster des ornements nouveaux; elle entend à merveille la garniture du dessous de passe, et c'est là presque tout le secret du chapeau. Et puis quels coquets bonnets nous lui devons! comme ils sont varies! Que ses noeuds de rubans sont bien posés! que de fleurs délicates et fines se mêlent gracieusement à la blonde! Est-ce qu'il peut y avoir une femme laide avec tous ces gracieux chiffons?... Les coiffures de dentelle sont très à la mode, et d'ailleurs la dentelle se mêle toujours parfaitement bien à toutes les parties de la toilette. Nous avons vu l'autre jour, ou plutôt l'autre soir, un voile de dentelle posé en tablier sur une jupe de satin blanc; de chaque côté le voile était drapé de manière à diminuer de largeur à volonté, et des noeuds de rubans retenaient la draperie de distance en distance. Cette garniture était charmante, et, comme on doit le penser, très-facile à exécuter. Les robes de tulle ou de crêpe à deux ou trois jupes sont en majorité dans les bas; mais on préfère le tulle dit _illusion_, parce qu'il se drape plus facilement. Deux jupes de tulle, dont la seconde, plus courte et d'un seul morceau, vient se terminer en draperie à la taille, sont très-jolies; deux bouquets doivent fixer les plis de cette draperie sur la jupe de dessous. Dans la soirée dont nous parlions tout à l'heure, une toilette un peu sérieuse, mais fort riche, se composait d'une robe en velours nacarat, ouverte devant, sur un tablier de satin de la même nuance, garni de deux hauts volants d'Angleterre; le velours était retenu par cinq noeuds de chaque côté, formés en barbes d'Angleterre, dont le coeur était une agrafe en brillants; le corsage était plat, décolleté, avec des manches courtes couvertes de dentelle.
Correspondance.
A. M L. G.--Ce n'est pas, comme vous dites, faute de goût pour la poésie. Nous aimons autant que vous cette chose rare; mais nous ne saurions prendre pour de la poésie des sentiments vulgaires exprimés en vers sonores.
Il n'est pas de degrés du médiocre au pire.
Tâchez de décider M. Béranger et M. de Lamartine à mettre notre goût l'épreuve.
A M., à La Rochelle.--Nous n'avons pas reçu la brochure annoncée par votre lettre; nous serons charmés de vous être agréables.
A. M. H., à Lyon.--Nous sommes en mesure pour les deux expositions, la peinture et l'industrie. Nous entendons rester parfaitement libres, et ne voulons faire aucun appel aux intéressés. Nous savons quels peuvent être les profits d'une autre manière de procéder. Ces profits ne nous tentent pas.
A un anonyme, à Paris.--C'est impossible. Il est lui-même un des rédacteurs de l'_Illustration_. Tous les jours, de quatre à six heures.
Échecs.
SOLUTION DU PROBLÈME Nº 6 CONTENU DANS LA TRENTIÈME LIVRAISON.
[Note du transcripteur: La description du déplacement des pièces contient trop de lacunes pour qu'il soit possible d'en tirer une information utile.]
Nº 7.
LES BLANCS FONT MAT EN CINQ COUPS.
Rébus.
EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:
_Richard Coeur de Lion_ est un opéra en trois actes, et on prétend qu'Adam l'a rajeuni.