L'Illustration, No. 0049, 3 Février 1844

Part 5

Chapter 53,659 wordsPublic domain

Cependant le soleil luit au ciel limpide, un de ces beaux soleils d'hiver sur la blanche campagne. Attelez au traîneau votre bai-brun pur sang, et qu'il vole sur cette route de neige solide. Après le bonheur du coin du feu, quel bonheur plus grand que de s'élancer ainsi dans l'espace, comme le dieu de l'hiver, qui parcourt son royaume de glace sur un char rapide!--De chaque côté de votre route, vous apercevez le patineur agile qui glisse sur les rivières et les fleuves arrêtés dans leur course, ou les enfants joyeux se livrant une guerre d'éclats de rire et de boules de neige... Puis vous rentrez dans une salle à manger bien close et bien chaude, et là vous savourez un succulent dîner avec toute l'ardeur d'un appétit triplé par l'air vif et excitant d'une belle journée d'hiver.

A bas l'hiver! s'écrie-t-on de ce côté; à bas l'hiver! mort à l'hiver! Qu'est-ce? qu'y a-t-il? d'où viennent ces cris et ces imprécations? Eh! voulez-vous que ces malheureux adorent l'hiver et l'encensent?--L'un suivait péniblement, à travers la montagne, une route âpre et difficile; sa femme l'accompagnait avec son enfant; tout à coup la neige s'écroule d'en haut avec un fracas épouvantable; le mari et la femme disparaissent engloutis sous l'avalanche; la petite fille, éperdue, s'agenouille et lève au ciel des mains désespérées. Qui viendra à son aide? qui la sauvera de cet abîme glacé?... Appelez les violons, mesdames, et mettez-vous en danse!--L'autre est mort de froid dans une solitude hyperboréenne; les vautours et les loups ont dévoré le cadavre; il ne reste plus de l'homme que ce chapeau abandonné... Passez vos gants, mes lions, frisez votre moustache, mirez-vous dans les beaux yeux de la brin et de la blonde.

Mais quel douloureux spectacle! l'hiver dévaste la campagne; l'horrible hiver, l'hiver implacable répand la désolation de son souffle rigide; voyez ces débris d'une armée qui se traînent péniblement sur cette affreuse lutte et sous ce temps inclément; nul secours, nul asile, pas une lueur pour leur rendre l'espérance et la ranimer; partout l'hiver, la fatigue, le désespoir, la mort! O champs fatals et héroïques qui servirent de tombeau à la plus belle année et aux soldats les plus braves! quel horrible linceul de neige recouvre ces glorieuses victimes! Rien n'avait pu les vaincre, l'hiver les a vaincus!... Cessez vos danses, faites taire ces voix joyeuses; que l'airain gémisse et pleure!

Qu'on est bien, dites-vous, au coeur de l'hiver, dans un vaste fauteuil qui vous caresse amoureusement de ses deux bras, la tête nonchalamment appuyée sur le velours et les pieds sur les chenets. Oui, certes, votre sort est digne d'envie; mais croyez-vous que ces brèves marins qui se battent contre les ours de la mer Glaciale aient à se louer de l'hiver autant que vous? Croyez-vous que ces pauvres petits enfants pâles, grelottants, mourant de faim, accotés tristement sur le seuil d'une maison qui ne s'ouvre pas, croyez-vous qu'ils trouvent dans l'hiver le véritable paradis terrestre?

Vive l'hiver! dites-vous insolemment; c'est la saison des plaisirs! Comment peut-on se plaindre de l'hiver? Ah! détournez, un instant les regards de ces salons splendides, de ces rares festins, de ces spectacles musiques; daignez descendre de votre élégante calèche et mettre le pied dans la rue; visitez la hutte du villageois ou la mansarde du pauvre, vous saurez, alors ce que l'hiver apporte de joie en ce monde; là vous verrez, un vieillard déguenillé demandant un sou de pain au passant qui le lui refuse; ici une pauvre femme courbée sous un lourd fardeau et menant avec elle, à travers la neige, un petit enfant transi et pleurant. Mais que vois-je? La misère dans toute son horreur! La misère au mois de janvier, quand un vent glacé souffle avec violence à travers les portes mal jointes; une femme, un enfant, un malade à l'agonie! et pas de feu, pas de pain, pas de matelas, pas de secours! La mère amaigrie offrant au nouveau-né son sein tari, et le père hideux et râlant sur la froide pierre, adossé à la muraille humide.

A bas l'hiver! dit la voix misérable de la mansarde. Vive l'hiver murmure la douce voix du boudoir.

ÉTUDES COMIQUES.

Le Trembleur, ou les Lectures dangereuses.

PERSONNAGES:

M. TOUCHARD, ancien mercier (cinquante ans). MADAME TOUCHARD, sa femme (quarante ans). M. RONDIN, ancien associé de M. Touchard. JOSEPH, vieux domestique. LE MÉDECIN.

Un salon chez M. Touchard, au Marais.

Scène I.

M. TOUCHARD, en robe de chambre de molleton, bonnet grec, pantoufles; il est assis près d'une table et tient à la main la Gazette des Tribunaux, _(Il lit.)_--«Paris, nouvelles diverses.» _(S'interrompant.)_ Avant de lire les nouvelles diverses et les drôleries de la police correctionnelle, récapitulons un peu mon journal d'aujourd'hui... Voyons... _(Il parcourt des yeux son journal.)_ «Cour d'assises de la Seine...» Mais qui vient me déranger?...

Scène II.

M. TOUCHARD, M. RONDIN.

M. RONDIN, de la porte.--Peut-on entrer?

M. TOUCHARD.--Eh! c'est vous, mon cher Rondin?... Entrez donc, que l'on requière contre vous! Depuis que nous avons quitté les affaires, c'est à peine si l'on vous a vu.

M. RONDIN.--Que voulez-vous, mon cher Touchard, je suis devenu campagnard... J'ai acquis....; petite propriété à Bougival... et, vous savez... les embarras d'un nouveau propriétaire, les travaux, les changements, les réparations...

M. TOUCHARD.--Allons! j'admets, comme on dit, les circonstances atténuantes; vous êtes acquitté...

M. RONDIN.--A la bonne heure! ce cher ami, ce cher associé! vrai, il me tardait de vous voir. Et comment va cette santé?... Je vous trouve un peu changé.

M TOUCHARD.--Ça ne m'étonne pas: j'ai été malade.

M. RONDIN.--Oh!

M. TOUCHARD.--Oui, j'ai commencé par là mon existence de rentier... Un mois après la vente de notre fonds de mercerie, je me suis mis au lit pour n'en plus bouger de huit jours.

M. RONDIN.--Vous qui étiez si bien portant, si solide!

M. TOUCHARD.--Pardi! quand on est dans les affaires, est-ce qu'on a le temps d'être malade?

M. RONDIN.--Ma foi! on ne devrait jamais avoir ce temps-là. Tenez, voulez-vous que je vous dise... je crois que vous avez eu tort de vous fixer en ville. Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez acheté cette maison?

M. TOUCHARD.--Oui; c'est l'oncle de ma femme qui nous l'a cédée en viager... c'est une bonne affaire...

M. RONDIN.--Je ne dis pas non; mais ça vous cloue à Paris, et ça ne vous vaut rien.

M. TOUCHARD, un peu effrayé.--Est-ce que vous pensez qu'il y a du danger pour moi à vivre à Paris?

M. RONDIN.--Sans doute... danger pour votre santé. Vous en avez déjà fait l'expérience... Quand on a, comme nous, passé trente ans à travailler sans relâche, on croit être bien heureux en se retirant un beau jour avec des rentes... on s'imagine qu'on s'amusera beaucoup parce qu'on n'aura rien à faire... c'est une erreur... Nous sommes habitués à une vie active, laborieuse... et l'habitude est une seconde nature qu'on ne peut changer impunément... Ainsi, pour nous, un repos absolu est un ennui, une fatigue réelle, dangereuse... si on ne la combat par une fatigue corporelle qui sera notre véritable repos. Ce que je vous dis là vous paraît absurde... mais je parle de ce que j'ai éprouvé. Le jour où je me suis éveillé rentier, n'ayant plus ma boutique à ouvrir, mon étalage à arranger, je n'ai plus su que devenir; au bout de huit jours, j'étais jaune... la semaine suivante, je sentais que j'allais tomber malade... comme vous, mon pauvre Touchard... C'est alors que mon notaire m'a parlé d'une petite campagne à vendre à quatre lieues de Paris... j'ai saisi cette proposition comme une inspiration du ciel... je me suis fait propriétaire, propriétaire campagnard... Depuis ce moment, j'ai retrouvé mes soucis, mes petites inquiétudes, je n'ai pas eu un seul jour de repos... aussi je vous jure que je ne me suis pas ennuyé du tout... et vous voyez que la santé m'est revenue... Et vous, mon cher ami, que faites-vous? Ne vous êtes-vous pas créé quelque occupation, quelque distraction?

M. TOUCHARD.--Pardonnez-moi.

M. RONDIN.--Ah!... et laquelle?

M. TOUCHARD.--Je me suis abonné à la _Gazette des Tribunaux._

M. RONDIN.--Bon! cela distrait... Ensuite?

M. TOUCHARD.--Voilà tout.

M. RONDIN.--Comment c'est là toute votre occupation?

M. TOUCHARD.--Vous croyez peut-être que ce n'est pas assez... Je vous assure, mon cher, que cette lecture m'occupe beaucoup.

M. RONDIN.--Oui, une heure, le matin après votre déjeuner... mais le reste de la journée?

M. TOUCHARD.--Le reste de la journée? je médite sur ma lecture du matin.

M. RONDIN.--Ah ça! vous voulez rire. Vous méditez la _Gazette des Tribunaux._

M. TOUCHARD.--Sans doute... j'apprends à être prudent... à me préserver...

M. RONDIN.--Et contre qui, contre quoi?

M. TOUCHARD.--Contre tout... et contre tout le monde... Vous ne vous faites pas idée, mon pauvre ami, de la multitude des crimes qui se commettent aujourd'hui. C'est effrayant, M. Rondin, c'est vraiment incroyable!

M. RONDIN.--Eh bien donc ayez le soin de bien fermer vos portes le soir, d'avoir une paire de pistolets à la tête de votre lit, et vous serez parfaitement tranquille.

M. TOUCHARD.--Oui, contre les dangers du dehors.

M. RONDIN.--J'espère bien qu'à l'intérieur vous n'avez aucun sujet d'inquiétude... Entouré d'une excellente femme, qui vous aime... de Joseph, un vieux serviteur, qui vous est dévoué...

M. TOUCHARD.--Oui, oui, certainement, une excellente femme... Je ne lui connais d'autre défaut qu'un peu de coquetterie, un peu de goût pour la toilette... mais, à son âge, c'est plutôt un ridicule pour elle qu'un sujet d'alarmes pour moi.

M. RONDIN.--Ce n'est même pas un défaut: habituée à paraître dans le comptoir de notre magasin, il est tout naturel qu'elle ait conserve quelque recherche dans sa mise.

M. TOUCHARD.--Soit!... Quant au vieux Joseph, il a été jusqu'à ce jour un domestique honnête... Je n'ai jamais rien aperçu qui pût me faire douter de son affection, de sa fidélité... mais...

M. RONDIN.--Voilà un mot de trop... Pas de mais... il n'y en a pas... il ne peut pas y en avoir...

M. TOUCHARD.--Comme il vous plaira... Je me tais... et je garde pour moi seul ma conviction...

M. RONDIN, _avec vivacité_.--Une conviction!... et laquelle... laquelle?

M. TOUCHARD.--C'est que le passé ne répond pas toujours de l'avenir...

M. RONDIN.--Comment! malheureux que vous êtes!... car vous me faites mettre en colère... comment! vous croyez votre femme capable d'attenter à vos jours?...

M. TOUCHARD.--Qui vous parle de cela?... Seulement, les huit ou dix maris qui, depuis l'infortuné Lafarge, ont été empoisonnés par leurs femmes, étaient probablement tout aussi sûrs d'elles que je le suis de la mienne, sans cela ils n'auraient pas bu le funeste breuvage qu'elles leur présentaient...

M. RONDIN.--De pareilles catastrophes sont toujours annoncées dans les ménages par des querelles, des dissensions des désordres...

M. TOUCHARD.--Quelquefois par des bienfaits.

M. RONDIN.--Des bienfaits?

M. TOUCHARD.--Si vous aviez lu la _Gazette des Tribunaux_, vous auriez vu que des huit ou dix maris dont je vous parle, sept ont péri à la suite d'un testament fait en faveur de leur femme.

M. RONDIN.--C'est qu'alors ils avaient épousé des monstres.

M. TOUCHARD.--On ne fait pas de testament en faveur des monstres.

M. RONDIN.--Tenez, vos raisonnements sont odieux, abominables!

M. TOUCHARD.--Ils sont justes; je n'invente rien... tout est imprimé.

M. RONDIN.--Et vous voulez en conclure...

M. TOUCHARD.--Qu'il ne faut pas faire de testament en faveur de sa femme... ou que, du moins, il faut le lui laisser ignorer.

M. RONDIN.--Et ce testament olographe que vous nous avez lu il y a un an?...

M. TOUCHARD.--Par lequel j'assurais un douaire à ma femme, et une rente au fidèle serviteur?

M. RONDIN.--Oui.

M. TOUCHARD.--Vous verrez...

M. RONDIN.--Si vous aviez fait cela, Touchard, ce serait indigne.

M. TOUCHARD.--Allons, que diable! allons! calmez-vous... Le testament ne sera révoqué qu'en apparence... mais gardez-moi le secret...

M. RONDIN.--C'est égal, c'est mal... très-mal!

M. TOUCHARD.--Laissez-moi donc faire... N'aurez-vous pas grand plaisir à vous dire un jour: «Ce pauvre Touchard, s'il avait suivi son idée, il serait peut-être encore là?...»

M. RONDIN.--Voulez-vous que je vous dise... vous mériteriez presque d'avoir raison de craindre...

Scène III.

LES MÊMES, JOSEPH.

JOSEPH, entrant.--Ah! tiens! M. Rondin... Ça va bien, M. Rondin?

M. RONDIN.--Très-bien, très-bien, mon ami.

JOSEPH, _à M. Touchard_.--Bonjour, monsieur; vous avez passé une bonne nuit?

M. TOUCHARD--, _le regardant fixement_.--Mais oui... fort bonne... parfaite...

JOSEPH,--Ah! eh ben! tant mieux, tant mieux, monsieur...

M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--Ne dirait-on pas qu'il est étonné que j'aie passé une bonne nuit? (_A Joseph._) Dis-moi un peu, pourquoi me fais-tu, tous les matins cette même question?...

JOSEPH.--Mais, dame!... c'est pour savoir si vous avez bien dormi.

M. TOUCHARD.--Et qu'est-ce que cela te fait, que j'aie bien dormi?

JOSEPH.--Ce que cela me fait?... Eh ben! ça me fait plaisir, donc!

M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--après l'avoir regardé dans les yeux.--Soit!... J'ai pourtant le sommeil très-léger... Une mouche qui vole, un meuble qui craque, suffisent pour m'éveiller...

JOSEPH.--Diable! diable!...

M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--On dirait que ça le contrarie.

M. RONDIN.--Où voyez-vous ça?

M. TOUCHARD, bas.--Vous ne voulez rien voir... Je lui trouve un air tout particulier aujourd'hui.

M. RONDIN.--Il a son air ordinaire.

JOSEPH, _à part_.--Qu'est-ce qui leur prend donc de me dévisager Comme ça?

M. TOUCHARD.--Que me voulais-tu?

JOSEPH.--Hein! qui?... Moi?... Bon!... Voilà que je ne m'en souviens plus.

M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--Ah ça, mais, il se trouble...

M. RONDIN.--Parbleu! vous le regardez si drôlement...

JOSEPH.--Ah!... je venais savoir, de la part de madame, s'il faut servir le déjeuner...

M. TOUCHARD.--Ça ne presse pas... Tu vas aller chez M. Bellemain, mon notaire, et tu lui diras que j'attends l'acte que je lui ai demandé.

JOSEPH.--Bien, monsieur... (_A lui-même._) Voyons, n'oublions rien... M. Bellemain, rue Beaumarchais.... et la commission de madame, rue des Nonaindières, (_il va pour sortir_).

M. TOUCHARD, _à part_.--Une commission de ma femme!... (_Le rappelant._) Joseph.

JOSEPH.--Monsieur.

M. TOUCHARD.--Ma femme t'a chargé d'une commission?

JOSEPH.--Une lettre que j'ai là... (_Il montre la poche de sa veste._) Mais madame m'a bien recommandé...

M. TOUCHARD.--Quoi?

JOSEPH.--Ah! imbécile que je suis! elle m'avait recommandé le secret, surtout pour vous... (_Touchard regarde Rondin; celui-ci hausse les épaules en riant._) Ne lui dites pas que je vous ai dit... C'est peut-être une surprise qu'elle vous ménage...

M. TOUCHARD, _s'efforçant de sourire_.--Une surprise!...

M. RONDIN, bas.--Quelque cadeau...

M. TOUCHARD.--Vous croyez?...

M. RONDIN.--N'allez-vous pas vous aviser d'être jaloux? (_à Joseph._) Va, mon ami, va faire les commissions.

(_Joseph va pour sortir._)

M. TOUCHARD à part.--Il faut que j'aie cette lettre... Une idée!... (_Il fait tomber la boîte aux pains à cacheter qui était sur la table._) Maladroit que je suis... Hé! Joseph!... Joseph!...

JOSEPH, _revenant_.--Monsieur.

M. TOUCHARD.--Ramasse ceci.

JOSEPH.--Allons! bon!... Tous les pains à cacheter répandus sur le tapis...

(Pendant qu'il s'accroupit pour les ramasser, M. Touchard s'empare de la lettre et la cache.)

M. TOUCHARD, _à part_.--Je la tiens!... (_A Joseph._) C'est bon! en voilà assez... Cours vite chez M. Bellemain.

JOSEPH.--Oui, monsieur, (_bas à Rondin._) Ne trouvez-vous pas qu'il n'est plus le même?

M. RONDIN, _bas_.--Non, non, tu te trompes... Va.

M. TOUCHARD, _à part_.--Qu'ont-ils à chuchoter tout bas?

(_Joseph sort._)

Scène IV.

M. TOUCHARD, M. RONDIN; puis MADAME TOUCHARD.

M. TOUCHARD, _à part_.--Je n'ose lire cette lettre devant lui. (_Haut._) Moucher Rondin, est-ce que vous n'allez pas dire un petit bonjour à madame Touchard: Je suis sûr qu'elle sera charmée de vous voir... Vous la trouverez dans sa chambre.

M. RONDIN.--Faudra-t-il lui dire que vous avez escamoté sa lettre?

M. TOUCHARD, troublé.--Quoi!... vous avez vu?...

M. RONDIN.--A votre place, je rougirais de descendre à de pareils moyens...

M. TOUCHARD.--La, la! encore vos grands sentiments, vos grandes phrases!... Après tout, ne suis-je pas le mari de ma femme, et n'ai-je pas le droit de savoir tout ce qu'elle fait, surtout quand elle y met du mystère?

M. RONDIN.--Voici madame Touchard.

M. TOUCHARD, _vivement_.--Chut! pas un mot, je vous en prie!

M. RONDIN.--Pourquoi donc? puisque vous avez le droit....

M. TOUCHARD.--Je vous en conjure, Rondin, pas un mot.

MADAME TOUCHARD, _entrant_.--Bonjour, mon ami... Mais tu es occupé...

M. RONDIN, _saluant_.--Madame Touchant ne me reconnaît pas?

MADAME TOUCHARD, croisant vivement son peignoir.--M. Rondin!... _(A son mari.)_ Eh! mon Dieu, mon ami, pourquoi ne m'avoir pas fait avertir'?... _(A Rondin.)_ Je vous demande pardon... Vous me surprenez dans un négligé...

M. RONDIN.--Vous plaisantez... Est-ce que nous sommes gens à cérémonies?... d'anciens associés, de vieux amis comme nous... Je n'ai pas besoin de vous demander si vous vous portez, bien... Vous êtes fraîche, rose comme une pomme d'api. Mais c'est que c'est vrai, monsieur Touchard; on dirait que madame Touchard a dix ans de moins depuis que je l'ai vue.

MADAME TOUCHARD, _minaudant_.--Vous trouvez!... Je conviens que le repos m'a profité; mais il n'en a pas été de même de Touchard... Ce pauvre ami!... Ne vous semble-t-il pas maigri?

M. RONDIN.--Oui, un peu.

MADAME TOUCHARD.--Il a été malade; il n'est pas encore bien remis.... ce pauvre chat! (_Elle embraie son mari sur le front._)

M. TOUCHARD, _à part_.--On dirait qu'elle veut le préparer à une catastrophe.

MADAME TOUCHARD.--M. Rondin, j'espère que vous allez prendre le chocolat avec nous?

M. RONDIN.--Mieux que cela... je reste en ville tout le jour, pour quelques affaires; et comme je n'ai plus de domicile à Paris, je m'installe chez vous, et je m'invite à dîner.

MADAME TOUCHARD.--A la bonne heure... (_Elle sort._)

M. TOUCHARD.--Mon cher ami, vous me faites un sensible plaisir en restant ici tout le jour... nous irons dîner au restaurant... A dater d'aujourd'hui, je ne veux plus prendre mes repas à la maison.

M. RONDIN.--Et pourquoi?...

M. TOUCHARD.--Pourquoi?... pour rien.

M. RONDIN.--Vous êtes fou!

MADAME TOUCHARD, _rentrant_.--Allons! à table... voici le chocolat fait de ma main... (_Elle porte deux chocolatières qu'elle pose sur la table, et place les tasses et le beurre._)

M. RONDIN.--Fait de votre main, belle dame...

MADAME TOUCHARD, _riant_.--Allons, vous allez dire une galanterie.

(_On se met à table._)

M. TOUCHARD.--Pourquoi ces deux chocolatières?

MADAME TOUCHARD.--Ah! c'est que celle-ci est pour toi... pour toi seul.

M. TOUCHARD.--Ah!

MADAME TOUCHARD.--C'est un chocolat de santé... J'ai entendu dire qu'il faisait des miracles sur les convalescents... J'ai voulu t'en faire essayer... Je suis sûre que tu t'en trouveras bien.

M. TOUCHARD.--Tu crois? (_regarde Rondin, qui rit. A part._) Est-ce qu'ils s'entendraient?

MADAME TOUCHARD.--D'abord, il a un parfum délicieux... (_Elle verse dans la tasse de son mari._)

M. TOUCHARD.--Assez, assez... Gardes-en un peu pour toi.

MADAME TOUCHARD.--Non; je me suis promis de n'y pas toucher... tout est pour toi.

M. TOUCHARD, _à part_.--Elle refuse d'y goûter. (_Haut._) Verses-en un peu à Rondin... il me dira ce qu'il en pense.

MADAME TOUCHARD.--Non, non... il n'en aura pas... Tout est pour le malade... tout!

M. TOUCHARD, _à part_.--Ah, mais!...

M. RONDIN.--Dieu me garde de vous en priver... (_A part, riant._) Il est amusant.

MADAME TOUCHARD.--Eh bien, mon ami, tu ne prends pas mon chocolat merveilleux?

M. TOUCHARD, _à part_.--Il faut que je lise cette lettre.

M. RONDIN, _riant_.--Allons, allons, buvez donc!

M. TOUCHARD, M. TOUCHARD _à part_.--Et lui aussi!

MADAME TOUCHARD.--Mais qu'as-tu donc? tu sembles souffrir...

M. TOUCHARD.--Non, rien... quelque chose à prendre dans mon cabinet... (_se lève._) Je reviens... ne touchez pas à mon chocolat... (_A part._) Cette lettre... cette lettre... (_Il sort agité et troublé, en regardant sa femme et Rondin avec méfiance._)

Scène V.

MADAME TOUCHARD, M. RONDIN.

MADAME TOUCHARD.--Eh mais! qu'a-t-il donc?

M. RONDIN.--Ma foi, je n'en sais rien.

MADAME TOUCHARD.--Il m'inquiète depuis quelque temps... il est sérieux, soucieux, bizarre... J'ai beau l'interroger, je ne puis lui arracher le sujet de ce changement. Vous aurait-il fait quelque confidence?

M. RONDIN.--Aucune; je crois qu'il lui faudrait des distractions... J'espère que vous viendrez me visiter à ma campagne... que vous y viendrez souvent...

MADAME TOUCHARD.--Mais... avec grand plaisir...

M. RONDIN.--J'ai fait arranger un appartement que je vous destine... Voici la belle saison... je veux vous avoir dimanche...

MADAME TOUCHARD.--Dimanche?... mais cela se peut... J'en parlerai à M. Touchard.

M. RONDIN.--Rien n'est plus commode; il y a justement une station du chemin de fer à cinq minutes de ma maison.

MADAME TOUCHARD.--Vraiment!... mais, alors, c'est une promenade.

Scène VI.

LES MÊMES, M. TOUCHARD.

M. TOUCHARD, _rentrant tout effaré_.--Donnez-moi ce chocolat... n'y touchez pas... n'y touchez pas... (_Il prend sa tasse, la remet dans un placard, qu'il ferme et dont il ôte la clef._)

MADAME TOUCHARD.--Que fais-tu donc?

M. TOUCHARD.--Ce que je fais?... ce que je... Sortez, madame...

M. RONDIN.--Comment! mon ami... que signifie?...

M. TOUCHARD,--_cherchant à se contenir_.--Mais, rien... rien du tout... J'ai à vous parler en secret... sur-le-champ... sans retard... et je prie ma femme de se retirer dans sa chambre.

MADAME TOUCHARD.--Mon Dieu, mon ami, je me retire. (_A Rondin, bas._) Vous me direz...

M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Ne parlez pas bas à monsieur... Allez, madame...

(Elle sort.)

(La fin à un prochain numéro.)

La Pêche aux Huîtres.

Six heures du soir vont bientôt sonner, les estomacs affamés s'en réjouissent. Un fumet appétissant sort de l'officine des restaurateurs dignes d'un tel nom; à chaque étage, dans chaque maison, le couvert est mis; les chefs ou les cuisinières sont en émoi, les réchauds se garnissent, le potage bouillonne en frémissant; tous les appareils culinaires fonctionnent avec une activité philanthropique.--Autrefois on soupait, ce qui avait bien son mérite; mais aujourd'hui l'on dîne, ce qui n'est pas sans charmes.

Les Chambres législatives sont désertes; le temple de Plutus, vulgairement appelé la bourse, se dépeuple; déjà depuis une heure bureaux, études, cabinets, tristes domaines de l'ennui, sont fermés; l'artiste essuie ses brosses et le journaliste sa plume d'oie ou de fer. Ministres, députés, juges, légistes, savants, et tant d'autres respirent enfin... La nomenclature serait sans terme, et Rabelais nous rendrait les armes, si nous passions en revue tous les esclaves qu'affranchit l'heure fortunée de se mettre à table.

O trois et quatre fois heureux ceux qui peuvent alors dire avec Archias, le tyran de Thèbes: «A demain les affaires sérieuses!» O mille fois capables d'inspirer l'envie ceux qu'attend un repas ordonné suivant les règles de l'art, et dont l'huître apéritive stimulera les sens gastronomiques!