L'Illustration, No. 0049, 3 Février 1844

Part 4

Chapter 43,880 wordsPublic domain

Je n'eus pas de peine à obtenir de mon guide, bavard comme tous les guides, quelques détails sur ces êtres dont la vie nomade et excentrique a toujours excité l'intérêt du touriste. Il ne cessa de parler que lorsque je lui montrai la ville de Tazza, qui étalait au soleil les murs crénelés de sa forteresse.

Tazza est un poste important qu'Abd-el-Kader fit construire, il y a huit ans à peu près, sur l'emplacement d'une ville romaine qui portait ce nom; du moins c'est ce que nous apprend l'inscription gravée sur une pierre qu'on a trouvée dans les décombres. La forteresse est un carré d'environ quarante-cinq mètres de longueur, dont chaque angle est surmonté d'une guérite. L'intérieur se compose d'une vaste cour autour de laquelle sont de vastes magasins remplis de vivres, de munitions de guerre, de fer, de plomb, de draps et autres approvisionnements. En face de l'entrée principale est la tente de l'émir. Chaque côté de cette tente est d'une longueur de six à sept mètres. Elle est aussi proprement que simplement décorée; des colonnes de bois de noyer, surmontées de chapiteaux sculptés, ornent la porte principale; les murs sont bariolés de peintures arabes assez grossières; le sol est couvert de beaux tapis sur lesquels s'asseyent les ministres et les grands dignitaires. Le Trône d'Abd-el-Kader se compose d'une simple planche de sapin recouverte d'une natte tressée avec les fils du palmier. Au-dessus des magasins on a bâti trois autres salles; c'est là qu'on loge les kalifats lorsqu'ils viennent visiter l'émir. Elles sont remarquables par les soins qu'on prend de les entretenir. Le parquet de ces salles est caché aussi par des tapis de laine fine sur lesquels sont disposés des coussins de soie. On remarque plusieurs inscriptions sur les murs; ce sont en général des versets du Coran. Des peintures décorent les plafonds.

La porte du fort est l'ouvrage des ouvriers envoyés par le gouvernement français auprès de l'émir. Elle ne laisse rien à désirer sous le rapport de l'élégance et de la solidité. On voit que nos ouvriers y ont mis de l'amour-propre. Les murailles, à l'intérieur et à l'extérieur, sont recouvertes d'une épaisse couche de plâtre d'une blancheur éblouissante. On y a dessiné une montre solaire, et, au milieu de la cour, s'élève un oratoire pour la prière. On lit sur la porte d'entrée une longue inscription arabe qui porte le nom du fondateur. Partout sont gravées des maximes tirées du Coran.

Devant le fort s'étend une petite terrasse en forme d'esplanade sous laquelle on a ouvert trois grands magasins où le plus habituellement s'entassent les récoltes de blé et d'orge. On y a placé trois canons sans affûts. Dans l'intérieur existent aussi deux vastes magasins souterrains qui servent de prison, je pourrais dire de tombeau, car les malheureux qu'on renferme dans ces lieux insalubres y meurent presque tous.

Une fabrique de briques et de tuiles, un moulin à farine et un four à pain s'élèvent autour du fort, qu'environnent aussi une centaine de chétives cabanes. Telle est la ville de Tazza, située à une journée de marche de Boural et à une journée et demie de Milianah, dont elle est le dépôt. Plusieurs familles de Coulouglis et de Moraibes y ont été exilées. Les habitants de Milianah s'y sont réfugiés plusieurs fois. On y remarque quelques boutiques et un semblant de commerce. Une excellente source qui jaillit de la montagne voisine y verse d'abondantes eaux. Cette source est gardée, la nuit, par les lions, qui, comme les dragons des Hespérides, en défendent l'approche aux mortels.

Les environs de la ville sont tristes et uniformes; les montagnes boisées qui entourent Tazza ne présentent pas un point sur lequel le regard se pose avec complaisance. Tout y est froid et silencieux. En hiver la neige remplit la vallée; en été une excessive chaleur engendre des fièvres qui déciment la population. Ajoutez à ces désagréments l'impassibilité où l'on se trouve de s'éloigner seul sans courir le risque d'être dévoré par les lions, et vous aurez une idée exacte de Tazza. Il arrive même souvent qu'à prix d'or on ne peut s'y procurer les objets de première nécessité.

A une petite distance de la ville on rencontre des excavations d'où les Arabes ont extrait du fer et de la bouille; mais leur inhabileté dans ce genre de travaux les leur a fait abandonner. Il y a aussi, à quelques lieues de là, à l'est, dans la province de Lassagah, une mine de soufre; elle est placée dans un lieu désert où manquent l'eau et les arbres. L'exploitation offre conséquemment des difficultés presque insurmontables. Abd-el-Kader, qui possédait un peu de salpêtre, fut tout joyeux de la découverte d'une mine de soufre; il crut qu'il lui serait possible d'établir des manufactures de poudre. Il se transporta sur les lieux, et ordonna à un Algérien qui était à son service de procéder immédiatement à l'exploitation. Ou acheta de grandes cuves en cuivre, et les autres ustensiles nécessaires; mais, en opérant, on brûla les chaudières, et il fallut renoncer à obtenir du soufre pur. Il est peu probable que cette mine soit jamais exploitée.

La route qui conduit de Tazza à la mine de Lassagah est belle, unie, bien tracée, mais la pluie la rend impraticable à raison de la nature du terrain, qui est argileux. Il n'y a dans le district qu'une petite quantité d'eau sulfureuse.

Pendant mon séjour à Tazza, qui n'a pas duré moins de quatre mois, j'eus l'occasion de me lier d'amitié avec le gouverneur de la place. Kredour-Berouela. C'est un Algérien d'une quarantaine d'années, de haute stature et d'une physionomie franche et ouverte. Il a demeuré sept ans à Alger, où il a puisé dans le commerce des Français beaucoup de connaissances utiles qui lui ont attiré l'affection de l'émir. Sans lui, le fort de Tazza n'aurait subi aucune des améliorations qui le distinguent des autres places fortes. Il était chargé d'affaires d'Abd-el-Kader auprès du gouverneur, mais s'étant compromis en 1837, il fut obligé de fuir, sous un déguisement de femme, pour échapper aux Français qui le poursuivaient, et qui, une heure après son départ, envahissaient sa maison afin de s'assurer de sa personne. Il se rendit auprès de l'émir, qui l'accueillit favorablement en reconnaissance des éminents services qu'il en avait reçus. Il alla d'abord à Milianah, où il appela plus tard sa famille, Berouela administre avec talent les tribus placées sous ses ordres et qui campent autour de la forteresse. Les Arabes de la campagne se rendent tous les jeudis en ville et y établissent un marché où abondent les produits du pays. Le gouverneur a de l'esprit naturel et une certaine instruction qu'il est rare de trouver chez un Arabe. Aucune question ne l'embarrasse, et il mène à bonne fin presque tout ce qu'il entreprend. Il est d'un accès facile, d'une grande familiarité, quoique juste et sévère; son coeur est bon, mais il sait se faire obéir et ne pardonne jamais une faute. Quand il a prononcé, le jugement s'exécute, eût-il été porté contre son propre père. Les droits de son maître sont les seuls légitimes à ses yeux; aussi est-il l'ennemi acharné des Français. Au commencement des dernières hostilités, il leur fit beaucoup de mal dans la Mitidja, en compagnie du kalifat de Milianah, dont il suit la bannière. Il paie toujours de sa personne et affronte la mort avec une témérité surprenante, Quoique gouverneur absolu de Tazza et des tribus circonvoisines, il est sous les ordres du kalifat de Milianah. Abd-el-Kader estime beaucoup son habileté, son sang-froid et son courage; il ne fait rien sans le consulter. Il lui a fait don d'une jolie maison de campagne, située non loin de Tazza. Je n'ai qu'à me louer des bons procédés de Berouela. Les Européens et les ouvriers français qui ont visité le gouverneur rendent également justice à la douceur et à l'aménité de son caractère.

Le mois de janvier de l'année 1839 était arrivé, et je commençais à perdre l'espoir de voir arriver Abd-el-Kader, lorsque j'appris par Berouela que son maître était attendu à Milianah. Je résolus sur-le-champ de me rendre dans cette ville, afin de régler la marche de mes affaires et de prier l'émir de m'aider dans l'exécution de mon projet; j'étais pressé d'en finir avec les Arabes, dont le commerce peut être agréable quelquefois, mais dont le caractère inspire le plus souvent une crainte salutaire. Mes préparatifs de départ furent bientôt terminés, et, le 17 janvier, à neuf heures du matin, je me mis en route par un temps magnifique. Un soldat irrégulier, un gendarme et Ben-Oulil, qui me servait de domestique, formaient toute mon escorte. En quittant Tazza, nous marchâmes pendant plusieurs heures à travers les montagnes par un chemin praticable; nous foulâmes aux pieds les ruines d'une ancienne ville nommée Dairack; l'endroit où elle s'élevait jadis n'est plus qu'un monceau de décombres; ils passeraient inaperçus si les guides ne les faisaient remarquer aux voyageurs. Un peu plus loin, nous traversâmes un vaste cimetière, ce qui ne me permit plus de douter que réellement, à l'endroit désigné, il y avait eu sinon une ville importante, du moins du nombreuses habitations. Peu après s'ouvrit devant nous une magnifique plaine, coupée en tous sens par mille petits ruisseaux qui doivent contribuer beaucoup à la rendre fertile; elle s'étend entre Boumedin et Mouley-Allel, à l'entrée de la province de Matmata, dont les deux montagnes sont les frontières. Néanmoins, quoique la position soit favorable et le terrain excellent, on n'y aperçoit pas la moindre trace d'habitation; c'est un désert complet dans lequel plonge la vue sans pouvoir se reposer ni sur une lente, ni sur une cabane, ni sur un arbre. Il faut attribuer cette stérilité plutôt au manque de bras qu'à l'ingratitude du sol; les Arabes ressemblent tous plus ou moins à Figaro: ils sont paresseux avec délices, et, quand ils ont de quoi suffire aux besoins du moment, ils s'inquiètent médiocrement de l'avenir. Il n'est donc pas étonnant de rencontrer chez eux des terres incultes qui seraient, dans nos climats, une fortune pour les travailleurs pauvres.

Après avoir traversé la plaine, nous pénétrâmes au milieu des bois touffus qui tapissent les monts Matmata; nous suivîmes une route large et bien conservée; les Arabes prétendent que c'est une voie romaine; elle est bordée de chênes gigantesques et imposants par leur antiquité; les berceaux formés par leur épais feuillage versaient l'ombre à nos pas et nous ouvraient un passage agréable; quelquefois pourtant la crainte s'éveillait en nous, lorsque le vent des gorges nous apportait le lugubre rugissement des lions. Nos terreurs s'accrurent quand nous vîmes les traces du sang de deux Kabyles qui, deux jours auparavant, avaient servi de pâture aux hôtes des forêts. C'était la un triste présage pour des voyageurs qui suivaient le même chemin et que le seul aspect d'un lion eût peut-être fait évanouir.

A part ces craintes, que rien ne vint justifier, nous fîmes un délicieux voyage au milieu des merveilles de la nature. Les tableaux les plus sublimes se déroulaient à nos yeux; les montagnes que nous parcourions étaient d'un pittoresque admirable et d'une solitude effrayante; tout y était grandiose, morne et silencieux. La hauteur de ces montagnes est incommensurable, leurs formes sont très-variées; les rayons du soleil n'arrivent pas à certains endroits. Tantôt, perché au sommet d'une de ces masses granitiques, on jette un regard effrayé sur le précipice qui s'ouvre sous vos pieds; tantôt, du fond de la vallée, on lève avec admiration les yeux sur les frères jumeaux de l'Atlas. Quelques-unes de ces montagnes sont taillées à pic et inaccessibles; on n'y retrouve aucune trace d'habitations; c'est un amas de rochers dont le silence n'est interrompu que par le bruit des eaux qui tombent avec fracas des cimes dans les gorges et que répètent à l'envi les échos.

Nous quittâmes bientôt la route tracée pour suivre d'étroits sentiers dont les difficultés rendaient notre marche pénible. La nuit approchait; nous nous occupâmes de chercher un douair où nous pussions nous reposer des fatigues de la journée; nos yeux interrogèrent longtemps les profondeurs de la nuit, ce fût en vain. Nous avançâmes toujours, au risque de nous égarer, franchissant les montagnes avec une rapidité peu ordinaire, et comptant découvrir enfin ce que nous recherchions avec tant d'ardeur. Au moment où nous désespérions de trouver un abri, nous aperçûmes au loin une clarté douteuse; nous dirigeâmes nos pas de ce côté. Bientôt la lumière se montra plus vive et brilla à quelques pas de nous; elle provenait d'un douair composé d'une douzaine de tentes où nous arrivâmes harassés par une longue marche au milieu des ténèbres.

Le cheik du douair nous fit l'accueil le plus amical. En ma qualité d'Européen, je fus l'objet de toutes ses prévenances; on aurait dit qu'il était tout joyeux de voir un Français rechercher son hospitalité. Une de ses cabanes fut mise à ma disposition; je m'y installai avec mes gens et nous nous disposâmes à goûter un repos dont nous avions tous également besoin.

L'intérieur de notre tente était plongé dans une obscurité complète; nous allumâmes quelques tisons d'où jaillit une vive lumière, mais la fumée, n'ayant aucun conduit par où s'échapper, se répandit dans la chambre, et faillit nous asphyxier. Nous étions logés entre deux vaches, et en compagnie d'un poulain que nous n'avions pas encore remarqué en entrant; il nous fallut user de précaution pour tenir à l'écart ces incommodes voisins, et cette circonstance nous obligea, malgré la fumée, à laisser brûler les tisons. Des oeufs, du lait, des poules, du pain pétri avec du beurre frais et cuit sur une brique, un mouton, telles furent les provisions qu'on nous donna, et avec lesquelles nous nous mîmes en mesure de satisfaire le plus vigoureux appétit; nous avions tant marché dans la journée que nous finies le plus grand honneur à ce magnifique repas.

Les habitants du douair, prévenus de notre arrivée, accoururent bientôt nous présenter leurs hommages; la tente s'emplit d'Arabes, et la conversation devint générale; elle roula en grande partie sur la politique. Un indigène fit résonner bien haut ses prouesses, et parla à diverses reprises de la mort d'un Français dont il s'avouait l'auteur. «Le sabre du vaincu est en mon pouvoir, me dit-il, et je le conserve précieusement, parce qu'il doit me servir dans une occasion importante et prochaine.» Connaissant le caractère vaniteux des Arabes, j'ajoutai peu de foi à ce qu'il disait. Si son récit eut été vrai, il n'aurait pas manqué de montrer le trophée de sa victoire. Nous lui répondîmes donc sans le démentir complètement, mais aussi sans lui cacher tout à fait que nous n'étions pas dupes de ce mensonge. La conversation commençait à s'échauffer, lorsqu'on apporta le fameux couscoussou, ce mets si délicat qu'on sert à la fin du dîner, et qui, chez les Arabes, est inséparable de l'hospitalité. Je mangeai jusqu'à m'en rassasier de cette préparation africaine, que j'aime beaucoup; on poussa la galanterie jusqu'à m'offrir une tasse de café, afin de faciliter la digestion du couscoussou. Je fis ainsi un véritable festin de Balthazar sous une tente, au milieu des forêts du nord de l'Afrique.

Ce fut pendant cette nuit que j'aperçus les femmes de ces Arabes à demi sauvages. On n'avait jamais, avant moi, accordé l'hospitalité à un Européen; j'étais donc un objet nouveau pour elles, et la curiosité naturelle à leur sexe les poussa à me visiter. Quelques-unes, dans le but de satisfaire ce besoin et de faire de leur hôte un examen plus approfondi, m'apportèrent des oeufs frais et du lait; mais à peine eurent-elles déposé leurs dons à mes pieds, qu'elles s'enfuirent, précipitamment, comme si j'allais les dévorer. Si j'en juge par leur empressement à me quitter, je fis sur leur esprit une impression défavorable; elles considèrent sans doute les Européens de la même manière que ceux-ci considèrent les lions de leurs forêts. La différence des moeurs des habitants de ces douairs avec celles des autres Arabes provient de l'isolement dans lequel vivent les premiers, tandis que ceux-ci ressentent déjà les effets de la civilisation.

Malgré la rapidité de leur fuite, j'eus cependant le temps d'observer les femmes arabes: leur physionomie me parut tout à fait bizarre. Je ne sais si je dois attribuer l'effet qu'elles produisirent sur moi à l'obscurité, ou si telle est leur forme naturelle: des figures plates, de grands yeux noircis avec une poussière dont elles se servent, pour embellir leurs traits, de larges plaques en argent sur la poitrine, d'énormes turbans donnent à ces êtres un aspect tout particulier; si vous ajoutez à cela une rare laideur, une saleté dégoûtante, vous trouverez comme moi qu'elles sont dignes des lieux qu'elles habitent.

Les douze ou quinze tentes du douair formaient un cercle sur le penchant d'une montagne; elles étaient entourées d'une haie en branchages secs, pour empêcher, disent les Arabes, les ravages que les lions et les chacals commettent la nuit parmi les troupeaux. Les sentiers qui mènent aux habitations sont escarpés et difficultueux. Au centre du douair sont entassés les bestiaux, le fumier et la boue.

Le cheik de l'endroit est de petite taille et d'une obésité vénérable: c'est un compère de la famille des Sancho Pança, mais un Sancho sauvage; ses cinquante ans et sa barbe grise vont bien aux hautes fonctions dont il est investi; son caractère est doux, son imagination ardente, son esprit vif et naturel. Je lui demandai pourquoi, au lieu de ces vilaines forêts, il n'allait pas habiter la belle plaine qui s'étend au delà des montagnes de Boumedin et de Mouley-Allel. «Tel est, me répondit-il, le lieu que nous a désigné l'émir des croyants, et, bon gré, mal gré, il faut que nous l'habitions.» Ces mots ne permettaient pas d'autres questions: je savais que les ordres d'Abd-el-Kader s'exécutent toujours sous peine de mort.

Fatigué et désireux de me remettre en route de bonne heure le lendemain, je saluai mes hôtes; ils comprirent mon intention, et quittèrent la cabane. Alors je m'étendis sur une natte, auprès du brasier qui flamboyait au milieu de la chambre, et, sans songer un instant au danger d'être étouffé par la fumée, je m'endormis.

Vers le milieu de la nuit, je fus réveillé en sursaut par un bruit étrange qui provenait du dehors; les cris confus des indigènes m'avertirent qu'il se passait autour de nous quelque chose d'extraordinaire. J'envoyai Ben Oulil aux informations, et il vint, quelques minutes après, m'apprendre que le tumulte avait été causé par l'apparition d'un lion; le maraudeur avait franchi la haie, et, avec une audace imperturbable, venait d'enlever un mouton au douair; aussitôt les habitants s'étaient rassemblés, tous armés de lances et de bâtons, en faisant retentir l'air de cris perçants.

Cette façon de repousser l'agression des bêtes féroces me frappa par sa singularité. Tel est, en effet, le système adopté par les Arabes pour se débarrasser des visites de leurs importuns voisins.

_(La suite à un prochain numéro.)_

Plaisirs et Misères de l'Hiver.

Le but de ce petit chapitre, cher lecteur, est de le démontrer que l'hiver est à la fois la plus agréable et la plus triste des saisons, de même que la femme, suivant l'avis de Sganarelle, est la meilleure chose et la pire des choses. Ce que je dis ici de la femme et de l'hiver, lecteur mon ami, peut se dire à peu près de tout ce qui existe en ce monde sublunaire. Il n'est guère de vertus dont l'excès ne touche à un travers, à un ridicule ou à un vice; tout mets délicieux a son danger; au fond de la coupe exquise se cachent les maux de nerfs et l'ivresse. Quoi de plus charmant que la parole et quoi de plus détestable? Le violon de Bériot a pour voisin le violon de *** qui vous écorche les oreilles; le plaisir coudoie la douleur, et le monde est blanc ou noir, selon le côté par où tu l'envisages.--Je veux qu'après avoir lu ces lignes, tu me quittes en criant; Vive l'hiver! à bas l'hiver!

Oui, vive l'hiver pour ceux qui ont une cheminée de stuc ou de marbre, où le chêne enflammé pétille et répand ses chaudes ardeurs; oui, vive l'hiver pour ses poitrines abritées sous la ouate et la martre! vive l'hiver pour les pieds cuirassés de doubles semelles, pour les nez enveloppés du foulard de soie, pour les jambes appuyées sur les coussins d'un moelleux équipage! vive l'hiver pour toutes ces frêles, et blanches, et charmantes Parisiennes, que le plaisir appelle à ses fêtes! vive l'hiver pour le lion à la botte vernie, au gant glacé, au lorgnon enchâssés dans l'orbite.

Allons, mes jeunes cavaliers, allons, mes toutes belles, voici l'hiver qui commence! c'est votre saison de prédilection, la saison de vos joies les plus vives, de vos enivrements les plus doux. On vante le printemps: préjugé de poète! que vous veut-il avec ses roses fades et son azur monotone? La belle distraction, en vérité, que de se coucher sur l'herbe et de bâiller au sempiternel murmure du ruisseau! Parlez-moi de l'hiver! Le printemps chante toujours le même air sur ses pipeaux champêtres; cela devient maussade; mais l'hiver ramène les vives harmonies; de tous cotés résonne, sur mille tons joyeux, le signal de la valse et de la danse. Parlez, couvrez vos blanches épaules du long manteau de soie; le bal vous sourit, le bal vous appelle, le bal vous possède; à la lueur des lustres étincelants, montrez aux regards charmés, votre taille légère, vos cheveux enlacés de fleurs, votre noire prunelle, votre pied agaçant; faites des heureux et des jaloux, et revenez de ces nuits enflammées, de ces nuits de délire, fatiguées, mais non lasses de vos triomphes. Et vous, mes beaux amis, est-il, dites-moi, un temps plus heureux, plus adorable que l'hiver? N'est-ce pas dans l'hiver qu'on se retrouve, qu'on se revoit, qu'on se précipite avec ivresse dans le tourbillon du monde, et que les mots les plus tendres, et les plus doux se disent à l'oreille?

Voulez-vous prendre un peu de repos? Est-ce votre fantaisie, le lendemain de quelque fête bruyante, de vous récréer par le contraste des douceurs de l'intimité? donnez votre consigne à la porte de votre boudoir, afin que les profanes en soient exclus; deux ou trois privilégiés auront seuls le droit, d'entrer au sanctuaire; alors vous goûtez un des plus grands plaisirs de ce monde, que l'hiver seul peut donner, le plaisir du coin du feu; ô coin du feu! ô volupté plus charmante, ô trésor plus enviable que tous les diamants et toutes les grandeurs de l'univers! Le bienheureux auquel il est donné de se livrer au bonheur du coin du feu, à côté de deux jolies femmes, peut se dire l'égal des rois; à côté d'une seule femme, il égale les dieux!

Le soir, si ce n'est plus le bal, Lablache et Ronconi, Rachel et Carlotta Grisi vous réclament; la loge d'avant-scène ouvre pour vous ses rideaux de velours; là, vous prêtez l'oreille aux douces mélodies, vous jouissez d'un regard, d'un sourire échangé, tandis que la pompe d'un spectacle magnifique ou touchant éclate sur la scène, enchantant l'esprit, éblouissant les yeux, remplissant l'âme de surprise et d'émotion. Essayez donc d'en faire autant en pleine canicule! vous risquerez la suffocation.

L'hiver, en tout point, est supérieur au printemps. Est-ce le printemps qui pourrait couvrir nos toits de neige, glacer la surface des eaux, suspendre aux branches de l'arbre le givre étincelant? Eh bien! l'hiver n'a point à envier au printemps ses fleurs et ses arbustes; comme lui, il a sa couronne; l'hiver fait le printemps quand il veut. Voyez ces serres où les plantes les plus belles et les plus rares se disputent votre choix; que dis-je! les fleurs d'hiver ont un attrait particulier que celles du printemps n'ont pas, l'attrait de la rareté, le charme du fruit défendu.