L'Illustration, No. 0049, 3 Février 1844
Part 3
«Les comptes publics de la trésorerie se tenaient jadis au moyen de tailles; et jusqu'au jour où cette méthode fut abolie par acte du Parlement (octobre 1826), on indiquait les sommes payées à l'Échiquier sur des baguettes de noisetier ou de frêne, qu'on entaillait à une plus ou moins grande profondeur, et dans une direction plus ou moins oblique, suivant qu'il s'agissait de marquer des milliers, des centaines ou des unités de livres sterling; même des schellings ou des pences. Quand une de ces baguettes était taillée dans toute sa longueur, on la fendait en deux portions égales, dont l'une s'appelait la feuille _(the foil)_, et l'autre la contre-feuille _(the counter-foil)_. En les rapprochant, elles servaient à se contrôler l'une par l'autre, et formaient, ainsi réunies, ce qu'on appelait la taille _(the tally)_. Les derniers _talliers_ de l'Échiquier, qui rendirent leur patente en vertu du bill d'octobre 1826, étaient lord Guildford et M. Burgoyne.
«Or, le jour même de l'incendie, le Clerc des Travaux, ayant ordre de faire détruire une certaine quantité de tailles conservées jusqu'alors dans les archives de l'Échiquier, chargea quelques ouvriers d'en brûler deux charretées dans les calorifères communiquant avec les tuyaux destinés à réchauffer le parquet de la Chambre des Lords. Ces hommes commencèrent leur travail à six heures et demie du matin et ne finirent qu'à cinq heures du soir. Le bois sec, qu'ils jetaient par brassées dans les fourneaux, brûlait avec une telle activité, que les tuyaux rougirent au bout de quelques heures, et que le plancher, déjà tout sec, dut nécessairement s'enflammer [1].»
[Note 1: Report of the Lords of the Council respecting the destruction of the Houses of Parliament.]
L'impôt--représenté par les tailles--brûlant l'édifice même où on le vote, m'a paru un mythe assez démocratique.
Ce qui en gâte un peu la moralité, c'est que pour relever cet édifice, que dis-je, pour en construire un plus beau, les contribuables auront dû voir s'aggraver leurs taxes. O. N.
Charles Nodier
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE.
Les lettres, tout récemment veuves de Casimir Delavigne, viennent de faire encore une perte bien douloureuse en la personne de Charles Nodier: la mort prématurée de l'illustre écrivain laisse surtout un vide irréparable dans les rangs de l'Académie Française. Du jour, en effet, où il prit place parmi les Quarante, M. Nodier devint l'âme de l'Académie; il ne considéra point son nouveau titre comme purement honorifique; mais, se dévouant tout entier aux devoirs du fauteuil, il fut véritablement l'académicien modèle, et le digne successeur de Fontenelle, d'Alembert et Morellet, ces grands académiciens du siècle dernier. Comme le bonhomme La Fontaine, M. Nodier allait aux séances pour _s'amuser_; c'était là son plus cher délassement, et le fameux dictionnaire n'avait jamais eu de _fondateur_ plus diligent ni plus consciencieux.
La biographie de M. Nodier est doublement malaisée à faire, parce que la vie de l'homme aussi bien que celle de l'écrivain semblent toutes deux échapper à l'histoire. Ami de la solitude et du travail, M. Nodier se déroba de toutes ses forces aux tracas de la vie publique, aux ennuis de la célébrité; il aima, suivant le conseil du Livre saint, à cacher sa vie, et se retira volontiers dans les joies intimes de la rêverie, de la famille et de l'étude; c'est ce qu'il a pris soin lui-même de nous dire en de charmants vers;
Ils ne comprennent pas, ces amants de la gloire. Le bonheur de vivre inconnu, De passer dans ses jours sans laisser de mémoire, Sinon un doux penser dans un coeur ingénu Qui n'en dise rien à l'histoire. Et de partir après comme l'on est venu.
D'autre part, M. Nodier a eu cette singulière destinée d'écrivain, que son nom est arrivé peu à peu à une haute célébrité sans que pourtant il ait été pousse à ce comble par d'éclatants succès, et tandis que, dans la biographie des grands auteurs, on peut, pour ainsi dire, marquer les dates glorieuses de leur renommée croissante, dans la sienne, au contraire, on ne saurait fixer le moment où son nom devint populaire, ni le livre après lequel la réputation du lettré se changea en la gloire de l'écrivain. Est-ce _Adèle_ ou bien _Jean Sbogar, Tribly_ ou _Smarra_? Sont-ce ses contes, ses poésies ou bien ses ouvrages de linguistique qui marquèrent l'heure de son avènement littéraire? Non, sans doute; mais c'est tout cela ensemble. Chacune des lignes qu'il écrivit le haussa un peu au-dessus de l'horizon, et tant il écrivit qu'à la fin il se trouva en plein firmament.
Nous avons donc bien peu de choses à dire sur la vie de M. Nodier; et, d'ailleurs, l'histoire de son esprit est presque tout entière dans la liste chronologique de ses ouvrages, Charles-Emmanuel Nodier naquit à Besançon, le 29 avril 1780; son père, magistrat distingué, tenait un rang honorable dans la Franche-Comté, et fut, sous la république, le second maire constitutionnel de Besançon. L'enfant grandit au milieu des clubs et y puisa ce vif amour de la liberté qui lui valut plus tard tant de proscriptions. En même temps, il s'adonnait, avec un zèle égal, à l'étude des sciences naturelles et à celle de la philologie. A peine âgé de dix-huit ans, il publie à Besançon une _Dissertation sur l'usage des antennes et sur l'organe de l'ouïe dans les insectes_, et déjà il commence à rimer un poème sur l'objet favori de ses études, l'espèce des coléoptères:
Hôtes légers des bois, compagnons des beaux jours, Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours...
Trois ans plus tard (1801), le jeune savant fera paraître une _Bibliothèque entomologique, avec des notes critiques et exposition des méthodes_. Ainsi déjà, M. Nodier annonçait ce talent encyclopédiste qui devait lui assigner, un jour, le premier rang parmi les polygraphes contemporains.
Dès l'année 1799, le jeune Nodier s'était trouvé impliqué dans un procès politique, qui faillit lui coûter cher, car il ne fut acquitté qu'à la majorité d'une seule voix. Il vint à Paris, et se vit d'abord entraîné dans l'opposition royaliste, à laquelle, se ralliaient les républicains. Ce fut alors qu'il publia contre le premier consul (1802) son ode si fameuse du _la Napoléonne_, que reproduisirent aussitôt les journaux anglais et qui amena un redoublement de persécution contre les suspects. La Napoléonne avait paru sans nom d'auteur; mais M. Nodier, afin d'écarter les soupçons qui planaient sur la tête de plusieurs personnes innocentes, se dénonça lui-même à Fouché, et fut mis en prison à Sainte-Pélagie. Après quelques mois de captivité, on l'exila dans sa ville natale, en le tenant toujours sous une surveillance ombrageuse. L'exilé quitta son foyer domestique, et se mit à parcourir les montagnes du Jura et les hautes vallées de la Suisse; arrêté de nouveau, sous un prétexte frivole, il fut délivré par les paysans, erra du nouveau dans les montagnes, et passa de longs jours enseveli au fond des vieilles bibliothèques des couvents et des presbytères qui lui donnaient un asile hospitalier. Inquiété jusque dans ces paisibles retraites, il prit le parti de passer en Suisse, allant d'une ville à l'autre, exerçant pour vivre les industries les plus modestes; là correcteur d'imprimerie, ici enlumineur d'estampes; mais toujours courageux et plus fort que la persécution. Enfin, après bien des peines et des traverses, il rentra en France, professa obscurément dans quelques petites villes du Doubs, et finit par se retirer dans un village du Jura, qu'il a chanté dans une fraîche et délicieuse idylle;
O riant Quintigny, vallon rempli de grâces, Temple de mes amours, trône de mon printemps, Séjour que l'espérance offrait à mes vieux ans; Tes sentiers mal frayés ont-ils gardé mes traces? Le hasard a-t-il, respecté Le bocage si frais que mes mains ont planté? Mon tapis de pervenche, et la sombre avenue Où je plaignais Werther, que j'aurais imité?
M. Nodier fut tiré du fond de cet asile par une lettre d'un Anglais célèbre, le chevalier Croft, qui habitait alors Amiens, et cherchait un collaborateur pour l'aider dans son importante publication des _Classiques français avec commentaires_. L'association ne dura pas aussi longtemps qu'on aurait pu le croire. Le chevalier Croft n'était point sans doute parfait, comme M. Nodier nous l'a peint dans _Amélie_ sous le nom légèrement adouci de sir Robert Grove; les deux collaborateurs se séparèrent, et M. Nodier, par l'entremise du général Bertrand, obtint un poste administratif dans les provinces conquises de l'Illyrie; il y fut même chargé de la direction d'un journal qu'on y avait établi sous le nom de _Télégraphe illyrien_, et qui était publié en quatre langues, la française, l'allemande, l'italienne et la slave vindique. L'invasion le ramena en France, et l'amitié de M. Étienne l'attacha à la rédaction des _Débats_, où il fut un des premiers à faire une profession toute bourbonienne.
A cette époque, M. Nodier était déjà connu avantageusement parmi les lettrés; il avait publié, en 1802, _Stella_, ou _les Proscrits_: en 1803, _Le Peintre de Salzbourg_ et _Dernier chapitre de mon roman_; en 1808, le _Dictionnaire raisonné des onomatopées de la langue française_, et en 1812, les _Questions de littérature légale_. J'omets, dans cette liste, maints opuscules de moindre importance, qui ne sont pas restés dans l'édition des oeuvres complètes. M. Nodier ne sollicita ni places ni faveurs auprès du nouveau gouvernement, et Louis XVIII lui envoya des lettres de noblesse pour toute récompense de ses services. L'auteur du _Peintre de Salzbourg_, menant une vie modeste et retirée, se préparait à accroître par de nouveaux titres sa renommée naissante: _Jean Sbogar, Thérèse Aubert, les Mélanges de littérature et de critique, Adèle, Smarra, Tribly_, se succédèrent rapidement de 1818 à 1822, et donnèrent à leur auteur une position éminente dans les lettres.
En 1824, M. de Corbière, ministre de l'intérieur et bibliophile très-éclairé, nomma M. Nodier, sur sa réputation, et sans qu'il l'eût demandé, bibliothécaire de l'Arsenal. Ce fut là un événement décisif dans la vie de M. Nodier: retiré sous ce tranquille abri, un cercle d'habitudes nouvelles et définitives se forma autour de lui, son existence s'arrangea commodément dans l'honorable demeure, et l'Arsenal lui fit oublier Quintigny, «cette espérance promise à ses vieux ans». Il y est resté jusqu'à sa dernière heure; il y est mort doucement, au milieu de ses amis et de ses livres.
En 1827, M. Nodier réunit en un volume toutes ses poésies éparses, moins connues aujourd'hui que ses romans, quoiqu'elles ne leur soient point inférieures. Des travaux d'érudition, trop longs à énumérer dans cette courte notice, occupèrent ensuite ses laborieux loisirs; enfin, en 1832, il prit le soin de donner une édition complète de ses oeuvres, où il ne voulut faire entrer que le meilleur de ce qu'il avait écrit.--Deux ans après, l'Académie Française le choisit à l'unanimité, en remplacement de M. Laya. Cet honorable suffrage causa une joie vive à celui qui l'avait méritée; et, dans son discours de réception, M. Nodier témoigna à l'Académie sa reconnaissance avec une expansion touchante, et qu'on n'avait point encore vue.
Depuis ce jour, le plus glorieux dans sa vie, l'auteur de Jean Sbogar, retiré de la littérature militante, occupait encore l'attention publique par le charme de son esprit délicat, qui ne se renfermait point si discrètement dans le cercle des initiés que son parfum ne se répandit au dehors; l'écrivain vieillissant avait ce bonheur singulier d'accroître, sans plus écrire, d'accroître tous les jours la réputation déjà si bien fondée de son goût exquis, de son savoir ingénieux, de sa finesse élégante. Le salon de l'Arsenal était le refuge de la conversation polie, de la causerie française, si chère à nos devanciers et si rare aujourd'hui: le maître du lieu, debout auprès de sa cheminée, causait comme autrefois Diderot et Grimm, ces fameux causeurs. «Personne, a-t-on dit, n'était plus aimable que Nodier au coin de son foyer, dans une de ses causeries familières, où, sans coquetterie, sans apprêt, il donnait carrière à son imagination poétique; où il babillait le passé de formes délicieuses qui le rendaient toujours regrettable; où, sans pédantisme, il faisait appel à son érudition sur tous les sujets littéraires. Qui causa jamais mieux que lui? qui discuta avec plus de bonhomie, de finesse et de sûreté? qui soutint plus gracieusement un paradoxe, et lit meilleur marché de son spirituel plaidoyer pour une cause perdue qu'il avait gagnée? Et quelle élocution noble et simple! quelle dialectique ferme et vive!»
Nous rapportons ici le récit touchant qu'on a fait de sa dernière heure: «Dans cette dernière nuit où Nodier a parlé de beaucoup de choses, le père de famille et l'homme de lettres se sont manifestés tour à tour de la manière la plus touchante. Sentant approcher sa dernière heure, il a dit à sa femme et à sa fille: «Allons, il faut nous séparer! Pensez toujours à moi, qui vous ai tant aimées!... Je suis heureux de pouvoir bénir mes enfants et mes quatre petits-enfants. Ils sont tous là, n'est-ce pas? Il n'y en a point de malade? Tant mieux! Quel jour est-ce aujourd'hui?--Le 27 janvier.--Eh bien! n'oubliez pas cette date.» Et ces tristes paroles, il les a accompagnées d'un de ces regards doux, calmes et charmants qui lui étaient particuliers.--Un instant après, Nodier a appelé madame Menessier, dont le talent, comme écrivain, a grandi sous les yeux de son père: «Ma fille, lui a-t-il dit, écoute un dernier conseil: lis beaucoup, lis toujours Tacite et Fénelon, cela donnera de l'assurance à ton style.» Il a parlé ensuite du travail important qu'il faisait pour l'Académie, et qu'il avait regret du laisser inachevé.
«Nodier s'est endormi sans crise, sans convulsion, et nous avons pu croire, quand nous l'avons vu il n'y a qu'un instant, que ce sommeil devrait avoir un réveil.
«Les obsèques de l'illustre écrivain ont eu lieu lundi 29 janvier; MM. Étienne et Taylor, ses amis, ont fait entendre de touchantes paroles sur sa tombe; un jeune homme y a déposé une couronne au nom de la classe ouvrière.»
Le portrait de M. Charles Nodier a été tracé ainsi par un critique distingué, M. G. Planche: «Connaissez-vous Charles Nodier? Oui, sans doute: vous l'avez rencontré cent fois sur les quais, feuilletant de vieux livres, dont il connaît le prix mieux que personne... Vous l'avez coudoyé sur le boulevard, et, sans savoir pourquoi, vous avez remarqué sa figure anguleuse et grave, son pas rapide et aventureux, son oeil vif et las, sa démarche pensive et fantasque. Il est grand et vigoureux; tous ses portraits ne donnent de lui qu'une idée incomplète...»
A cette courte biographie nous joindrons quelques mots sur le talent et sur le style de M. Charles Nodier, renvoyant nos lecteurs, pour plus ample critique, à l'excellente notice mise par M. Sainte-Beuve en tête de _Trilby_ et des autres contes.
M. Nodier débuta, comme écrivain, dans une époque de littérature transitoire, entre l'école de Rousseau et celle de l'Empire: à ce moment les lettres françaises, si longtemps fidèles à leur sévère origine, semblaient s'amollir et s'efféminer, pour ainsi parler. Les livres de Rousseau et ceux de Bernardin-de-Saint-Pierre avaient ébranlé d'abord la fermeté littéraire, et donné naissance à cette sorte de langueur qui devait produire ensuite toute l'école des mélancoliques et des élégiaques. L'invasion de la littérature allemande, menée par Werther, ne fit qu'accroître encore le mal, et surexcita encore la _sensibilité_ intellectuelle des lectrices françaises. M. Nodier subit, comme tout le monde, et plus vivement que tout le monde, cette influence romanesque qui agissait sur les nerfs plus encore que sur les coeurs; et, comme l'a très bien dit un critique, il fut une sorte de _Saint-Preux Wertherisé_, encyclopédiste _sensible_, à la manière de Rousseau; naturaliste passionné, à la manière de Goethe. Tout le secret du talent de M. Nodier est dans cette excessive _sensibilité_ intellectuelle, dans cette vivacité d'impressions qui le soumirent aux influences les plus diverses de l'atmosphère littéraire.
Tandis donc que Chateaubriand et Bernardin fondent la grande école rêveuse, descriptive et pittoresque, M. Nodier ouvre une autre voie, moins large et moins magnifique sans doute, mais tout aussi nouvelle: il fonde proprement, dans notre littérature, la fantaisie et la poésie qu'on a depuis appelée _intime_. A ce titre, le romantisme put justement revendiquer comme siens le nom et le talent de M. Nodier.
Toute notre littérature classique avait usé et abusé, suivant le précepte de Buffon, des sentiments et des termes généraux. La fantaisie, qui est l'imagination particulière, et la poésie intime, qui vit des inspirations exclusivement personnelles, semblent donc être le contre-pied exact de nos lettres classiques; et nous avons vu, de nos jours, les conséquences extrêmes, j'allais dire fâcheuses, auxquelles des esprits, distingués d'ailleurs, ont mené cette littérature intime, cette poésie des _infiniment petits_. Charles Nodier, le chef ou du moins le précurseur de l'école, n'en était point encore venu là; sa fantaisie ne se faisait point amoureuse de l'excentricité, et l'on dirait qu'elle est encore retenue par les liens prudents de la vieille raison gauloise, de la sobriété racinienne, de la tempérance classique.
Mais ce qui distingue surtout l'auteur d'_Adèle_ de tous ceux qui suivirent sa voie, c'est le style. Il faut bien le reconnaître, M. Nodier fut, avant tout, un écrivain, dans le sens propre du mot, un homme de style ou _styliste_, comme dit M. Sainte-Beuve. Avec un don de langue merveilleux, il joignit le savoir philologique le plus profond, et se montra de bonne heure le digne élève du chevalier Croft, qui étudiait le style à l'aide d'une loupe, ayant découvert, au dire même de M. Nodier, «l'atome, la monade grammaticale.» Tous les critiques se sont accordés à louer la facilité merveilleuse, la souplesse infinie, l'harmonie gracieuse de ce style admirable, «qui se dévide comme un ruban,... qui ne finit que lorsque l'écrivain lui-même en coupe la trame, et qui, sans cela, se dérouterait à l'infini et incessamment.»--M. Sainte-Beuve appelle ingénieusement Charles Nodier l'_Arioste_ de la phrase.
On sait que M. Nodier, depuis longues années, passait pour l'homme de France qui connaissait le mieux notre langue; l'opinion publique l'avait érigé en une sorte d'expert ou d'arbitre pour toutes les difficultés de langue, toutes les équivoques grammaticales qui se pouvaient rencontrer. Néanmoins on lui doit cette justice, que, pour avoir apporté un soin extrême à l'arrangement de ses mots et à la disposition de ses phrases, jamais il ne raffina son style, comme nous avons vu faire les littérateurs intimes; jamais, surtout, il n'estropia la langue, sous prétexte d'innovation, à l'instar de nos grands écrivains pittoresques. Il demeura, au contraire, sans pédantisme, le plus sévère puriste de notre temps; et, par ce côté, il se sépare profondément de toute l'école moderne.
C'est aussi par ce côté qu'il conservera une place honorable dans notre littérature; le jugement de la postérité saura tenir compte à Charles Nodier d'avoir été un homme de style à l'époque où le style se faisait si rare chez nous que les plus riches productions littéraires en étaient souvent dépourvues; comme poète et comme inventeur, il a sans doute été dépassé et surpassé; comme écrivain il demeure au premier rang; et la plus grande critique qui puisse lui être adressée, c'est d'avoir eu un style supérieur à son talent, ou, pour mieux dire, un génie inférieur à sa plume.
Fragment d'un Voyage en Afrique [2]
Un jeune homme, que son esprit aventureux poussait à toutes les choses hardies, ne pouvant trouver en France ce qu'il y cherchait, c'est-à-dire une position indépendante, résolut de profiter du traité de paix qui venait d'être signé entre le général Bugeaud et Abd-el-Kader pour visiter l'intérieur de l'Afrique et poser, au centre même de la puissance arabe, les bases d'un vaste comptoir. Il espérait réaliser ainsi non-seulement d'immenses bénéfices, mais encore être utile à son pays, en l'aidant à étendre son influence civilisatrice parmi les peuplades de l'antique Mauritanie. L'événement ne justifia point ses prévisions. Après plusieurs mois de séjour dans les diverses tribus de l'émir, il regagna la terre natale, n'emportant avec lui qu'un album sur lequel il avait consigné ses impressions. C'est de cet album qu'est extrait le récit qu'on va lire, récit rapide, mais exact, de ce qu'il a vu d'important dans les douairs, dans les villes et dans les camps, qui se lèvent tous comme un seul homme à l'ordre d'Abd-el-Kader, et marchent à la destruction au nom de la divinité.
[Note 2: La reproduction de ces fragments est interdite.]
Nos lecteurs verront avec intérêt se dérouler sous leurs yeux le tableau des ressources, des habitudes et des moeurs de ces Arabes si peu connus de nous encore, quoique, depuis quatorze ans, nous leur fassions une guerre continuelle.
En perdant de vue les lignes extrêmes des possessions françaises, je sentis mon coeur se glacer; il me sembla que je ne reverrais plus la France. Cependant la trêve de la Tafna, l'espoir d'une fortune rapidement acquise dans les relations que j'allais établir avec les Arabes de l'intérieur, l'audace même de l'entreprise, m'enhardirent, et je lançai mon cheval dans la direction du désert.
Nous étions en 1838. Abd-el-Kader était alors occupé au siège d'Ain-Maddy, dans le désert. Je résolus d'aller l'attendre à Tazza.
Le territoire compris entre Blidah et Médéah est d'une monotonie désespérante; aussi ne fatiguerai-je point mes lecteurs par une longue description. Des vallées incultes où l'aloès étale ses mille bras couverts d'une épaisse poussière, des collines aux larges bases boisées, aux fronts chauves et ravagés par le simoun; puis, à mesure qu'on approche du grand fleuve, un peu de verdure et de fraîcheur, voilà tout ce que j'y ai remarqué. Je ne fis que passer à Médéah, et je continuai ma route vers le Chéliff, que je traversai sur un pont de bois adossé au Bou-Rachad. De Médéah à Tazza on compte deux fortes journées de marche par un chemin affreux, à travers des montagnes escarpées et d'immenses solitudes. L'eau y est rare. En avançant vers Tazza, on suit une ancienne voie romaine parfaitement conservée. Elle est bordée d'une double rangée de chênes verts d'une imposante vieillesse; mais cette voie se perd bientôt dans les sinuosités des montagnes, où elle est continuée par un sentier presque impraticable. Cette route conduisait jadis à une ville située à quelques lieues est de Tazza. Les ruines conservent le nom de Duirali, mais il reste peu de vestiges de cette ville. Il faut savoir qu'elle a existé pour remarquer ses débris; cependant, d'après la tradition conservée par les Arabes, Duirali fut une cité très-importante. Elle était entourée, au temps de sa splendeur, de grands et beaux jardins dont il ne reste aujourd'hui ni un arbre ni une trace.
Mon guide, Ben-Oulil, cheminait à mes côtés et charmait les ennuis du voyage par la description de lieux plus agréables ou plus intéressants que ceux que nous parcourions.
«Quel est, demandai-je en lui montrant les masses grisâtres qui se perdaient à l'horizon, quel est l'homme assez abandonné du ciel pour vivre dans un pareil séjour?
--Le Kabyle, répondit Ben-Oulil; et il paraît qu'il s'y trouve bien, car aucune séduction n'est capable de l'arracher de l'aire qu'il s'est bâtie au sein des airs.»