L'Illustration, No. 0049, 3 Février 1844

Part 2

Chapter 23,763 wordsPublic domain

La presse anglaise a été sévère, mais juste dans les appréciations auxquelles elle s'est livrée à l'occasion de la mort de sir Francis Burdett, que nous avons annoncée dans notre dernier numéro. Cet homme, qui vient de finir tory et presque oublié, avait, pendant quarante ans, servi aux premiers rangs du parti populaire, et avait acquis et su longtemps conserver un immense renom. En 1796, il entrait à la Chambre des Communes et venait combattre pour cette réforme parlementaire que l'Angleterre n'a obtenue qu'à quarante ans de là. Francis Burdett combattait alors pour elle à la tribune, dans les tavernes les plus fréquentées, dans les réunions populaires les plus nombreuses. Il était le héros des hustings et savait partout enlever des applaudissements passionnés. Sa vie fut longtemps un combat où il fit preuve d'un ardent patriotisme et d'un courage exalté. Élu en 1807, par Westminster, qu'il a représenté pendant trente années consécutives, il se vit poursuivre par le ministère, qui cherchait à se défaire à tout prix d'une opposition fort peu ménagée, à l'occasion d'une lettre adressée par lui à ses commettants au sujet de poursuites dirigées par la Chambre des Communes contre un libelliste, Gales Jones, dont il s'était constitué le défenseur. Arrêté par ordre de la Chambre, conduit à la Tour de Londres, il protesta contre ces mesures, devint l'occasion d'une collision sanglante entre le peuple et la force armée, fut mis en liberté par l'effet de la prorogation du Parlement, et poursuivit sans succès l'orateur des Communes, le sergent d'armes et le constable de la Tour. En 1819, après les troubles de Manchester, où le peuple fut sabré avec barbarie, sir Francis Burdett adressa à ses commettants une lettre énergique sur cet événement horrible, et fit dans la Chambre des Communes les plus grands efforts pour en faire punir les fauteurs. Mis en cause lui-même pour l'illégalité de son langage, il fut condamné à trois mois de prison. Après avoir subi sa peine, il recommença de nouveau ses attaques avec la même ardeur, mais encore sans succès. En 1837, Francis Burdett prêta son appui au cabinet de lord Grey, et, par son influence, aida ce ministère à taire adopter les réformes dont il a doté le pays. Mais, par la plus étrange et la plus brusque de toutes les variations, qui en serait en même temps la plus inexplicable, si l'âge, qui, en attiédissant les convictions, développe quelquefois l'égoïsme, ne pouvait servir à la faire pardonner, Francis Burdett, qui avait consacré une si grande partie de sa vie à la défense des idées radicales, sous prétexte que lord Melbourne se livrait trop au radicalisme, rompit tout à coup avec les whigs, et se jeta dans le torysme. Ce changement, nous craignons de dire cette trahison, lui fit perdre le mandat de Westminster qu'il remplissait depuis si longtemps. Il fut obligé de recourir à un bourg pourri de son nouveau parti pour pouvoir rentrer à la Chambre, où il avait perdu toute influence, comme il s'était vu destitué dans le pays de toute popularité. Sir Francis Burdett s'était donc politiquement survécu. Il est mort délaissé de chacun depuis plusieurs années, car, en Angleterre, la trahison politique ne fait ni profit ni honneur.

L'Espagne voit se poursuivre la lutte de ses gouvernants et du sentiment national. Saragosse a eu ses désordres, ou plutôt sa résistance à l'occasion du désarmement de la milice. La capitale a été agitée. Les élections complémentaires de la province de Madrid ont toutes été progressistes. M. Olozaga a obtenu une majorité de 180 voix; M. Martinez de la Rosa, nommé ambassadeur en France, n'a pu être réélu, malgré les efforts du ministère.

Les tribunaux ont encore, cette semaine, attiré chez nous l'attention publique. Le procès Poulmann, dont nous avions annoncé l'ouverture, s'est terminé par la condamnation à mort du principal accusé, qui ne s'est pas pourvu en cassation.--L'ex-notaire Lebon, condamné à Paris pour abus de confiance, renvoyé pour faux devant la Cour d'assises d'Orléans, y a été acquitté par le jury. Le _Journal du Loiret_ nous a fait connaître, à cette occasion, un de ces dévouements fabuleux devant lesquels il faut s'incliner. Une femme d'un âge avancé, à laquelle Lebon a fait perdre sa fortune, montant à des sommes considérables, s'est résignée, par sentiment de charité, à partager la captivité de celui qui l'a ainsi dépouillée. Cette femme, d'une piété sans égale, s'est faite prisonnière pour demeurer avec Lebon et lui donner tous les soins et les consolations que peut exiger son état. Avant qu'il fût amené à Orléans, pour les débats du procès où il vient de figurer, elle était venue préparer d'avance son logement dans la prison. Un prêtre accompagnait également Lebon.--Un mandat d'amener a été lancé par le juge d'instruction du tribunal d'Auch contre une jeune femme soupçonnée d'avoir empoisonné son mari. Elle avait elle-même, pour répondre aux accusations publiques, provoqué l'exhumation du corps du défunt. C'est à la suite de cette opération que le mandat a été lancé. Madame veuve Lacoste, c'est le nom de l'accusée, qui n'a que dix-huit ans, s'y est soustraite par la fuite; mais elle a adressé à M. le procureur du roi d'Auch une lettre dans laquelle elle déclare que sa santé seule la détermine à prendre ce parti, et qu'elle se constituera prisonnière dès que l'instruction de son affaire sera terminée, et alors que, les débats étant devenus prochains, elle se verra exempte du supplice, qui serait mortel pour elle, d'une détention préalable.

L'arrondissement d'Abbeville vient d'être le théâtre d'un événement épouvantable. Le feu a éclaté dans la filature de chanvre de la société dite de Pont-Remy. Au premier signal d'alarme, le trouble et la confusion se sont répandus dans cet immense établissement, composé de vastes bâtiments ayant tous trois et quatre étages. Des ouvriers se sont précipités en foule pour fuir le fléau, qui menaçait de tout dévorer. Ceux des étages inférieurs sont parvenus à s'échapper en sortant par les fenêtres, par les portes, par toutes les issues qui se présentaient; mais ceux des étages supérieurs se sont trouvés entassés dans les escaliers. Alors a eu lieu la scène la plus horrible: d'une part, le feu qui gagnait toujours, les tourbillons de flammes, de fumée, les cris du dehors; et, de l'autre, ces malheureux qui voulaient tous s'enfuir, et encombraient eux-mêmes les passages. Ils tombaient par masses dans les escaliers, cherchant à passer les uns sur les autres. Se pressant, s'étouffant, les blessés poussaient d'horribles plaintes, que n'écoutaient pas les autres, pressés de s'enfuir à tout prix. Enfin, quand on s'est rendu maître du sinistre, ce qui n'a eu lieu qu'après des efforts inouïs, on a compté neuf cadavres mutilés et défigurés, et un grand nombre d'infortunés blessés et estropiés, plusieurs même pour le reste de leurs jours.

L'Académie Française s'est encore vu enlever par la mort Charles Nodier, auquel nous consacrons aujourd'hui une notice spéciale.--M. de Leyval, ancien député, l'un des 221 volants de l'adresse de 1830, est mort dans le département du Puy-de-Dôme.--Un neveu de Guymon de La Touche, l'auteur d'_Iphigénie en Tauride_, est mort dans un hôpital de la Haute-Vienne; ce malheureux ne possédait plus pour tout bien que le manuscrit original de la tragédie de son oncle.--Enfin deux notabilités napolitaines, beaucoup mieux partagées par la fortune, le marquis de Turri et le marquis de Mascara, ont également cessé de vivre, laissant à l'ordre des jésuites 50 à 60 millions de francs. Mais leurs parents ont fait opposition à la délivrance des legs, pour cause de captation, et la justice est saisie de cette double instance.

De l'autre côté de l'Eau.

SOUVENIR D'UNE PROMENADE.

(Suite.--Voir tome II, pages 6,18, 60,155 et 227.)

UN RADICAL.

N'est-il pas vrai qu'à ce seul mot,--synonyme de révolutionnaire, de jacobin, de terroriste,--votre imagination évoque une sombre figure, des traits durs et austères qu'un sourire amer éclaire à peine de temps à autre, des regards mécontents et altiers, une mise sévère, une pâleur de mauvais augure?

Ces préjugés, ces préconceptions ont tant de force, que moi-même,--mieux placé que beaucoup d'autres pour savoir combien il en faut rabattre,--je ne pouvais me défendre cependant d'une sorte d'appréhension en m'acheminant, avec mon compagnon de voyage, vers la résidence de M. L..., un des représentants de l'opposition parlementaire anglaise, qui répond à notre nuance de l'extrême gauche.

Il était presque nuit quand nous traversâmes le petit village de Putney; tandis que nous montions la colline au pied de laquelle il est placé, les faibles lueurs du crépuscule s'éteignaient graduellement, et ce fut à grand'peine que nous découvrîmes la porte indiquée, au bout d'un chemin bordé de murailles et d'arbres. Une femme vint nous ouvrir; elle nous introduisit d'abord dans une cour en désordre au fond de laquelle on entrevoyait une sorte de massif gothique. Tandis qu'elle allait remettre nos cartes au maître de la maison, une autre femme nous guidait dans de ténébreux couloirs entrecoupés d'escaliers, et qui ressemblaient assez, aux corridors intérieurs de quelque abbaye. Après un moment d'attente, notre premier imide vint nous reprendre et nous conduisit dans un salon dont le pareil n'existe pas en France, malgré la manie gothique qui prédominait chez, nous il y a quelque dix ans. Lambrissée de chêne noir dans lequel ça et là s'incrustaient quelques portraits enfumés, cette pièce n'était éclairée que par une lampe de fer accrochée aux madriers du plafond. La cheminée, au fond de laquelle brûlait,--en plein mois de juin,--une pannérée de houille nationale, avait plus de huit pieds de hauteur, et, large à proportion, occupait elle seule un des côtés de l'appartement. Autour de ce feu, sur des escabeaux de bois, dignes reliques du temps des Cedric et des Athelstan sept à huit personnages graves et silencieux fumaient de longues pipes avec une constance toute hollandaise.

Ce tableau avait quelque chose de fantastique, et je n'aurais pas été surpris le moins du monde si l'on m'eût dit que dans ce conciliabule nocturne on délibérait sur les moyens d'aller déterrer à Tyburn les cadavres de Cromwell, d'Ireton et de Bradshaw.

Mais il n'était pas question de cela; j'avais tout simplement sous les yeux sept à huit gentlemen auxquels M. L... avait dîné ce jour-là même à dîner, et qui, en attendant leurs équipages, tuaient le temps à la manière orientale.

Là, comme partout ailleurs, je reçus ce cordial accueil que la lettre de recommandation,--si méconnue en France, --assure en Angleterre à l'étranger voyageur. M. L... qui parle le français avec une facilité remarquable, m'entretint de Paris en homme fort au courant de ce qui s'y passe. Cette, science est plus rare que nous ne nous en flattons dans un pays où les intérêts nationaux détournent à eux la part d'attention que les citoyens ne donnent pas à leurs intérêts immédiats.

Mais M. L...,--ce farouche radical,--bien loin de se vouer exclusivement aux préoccupations parlementaires, semble ne causer volontiers que lorsque la littérature, les arts ou les commérages de la société européenne sont mis tour à tour sur le tapis. Rebuté, du moins le dirait-on, par les obstacles que l'esprit mercantile et les préjugés aristocratiques opposent en Angleterre à la marche des idées vraiment libérales, il paie sa dette au pays et à ses électeurs en assistant aux débats essentiels de la Chambre des Communes Mais, sitôt qu'il est délivré de ce joug, contre lequel il murmure hautement, sa plus grande joie est de quitter un pays où ses instincts élevés, son goût pour les arts, pour la conversation élégante, pour le savoir-vivre et le _far niente_ bien entendu, trouvent aussi peu à se satisfaire que son ardeur généreuse pour «le plus grand bien du plus grand nombre.»

Il suffit de quelques mots, de quelques opinions pour classer un homme, et j'aime mieux cette manière de juger mes semblables que la physiognomonie prétentieuse dont nos romanciers modernes ont posé les règles arbitraires. Je ne vous dirai donc pas de quelle couleur sont les yeux, de quelle forme est le front, de quelle longueur est le cou du jeune député qui fut mon hôte ce soir-là; ni de quel minium ses lèvres rappelaient la nuance, ni ce qu'on lisait dans les _irisations_ de sa prunelle, ni ce qu'on pouvait conclure de la hauteur de son front ou de l'embonpoint de ses mains: il vous sera mieux connu, au moral du moins, quand vous saurez qu'il préfère la vie italienne à la vie française; mais sauf cette exception, la vie française à toutes les autres.

Il me disait avec une conviction profonde: «L'idéal du bonheur, à mes yeux, est la vie d'un garçon parisien qui a 500 fr. à dépenser par mois,» et il me disait cela dans un château qu'il fait élever à grands frais, avec tout le luxe d'architecture, de boiserie et d'ornementation qui caractérisait les édifices du temps d'Élisabeth. Il me disait cela, sans aucune affectation, à deux lieues de ce Londres où se concentrent tout le luxe et tous les caprices, toutes les dissipations et toutes les folies auxquelles la profusion des richesses soit privées, soit publiques, peut donner carrière! II me disait cela, et j'appris le lendemain, par un de nos amis communs que ce jeune homme si intelligent et si borné dans ses voeux possède environ 30,000 livres sterling, c'est-à-dire environ 800,000 francs de revenu.

WESTMINSTER-PALACE.

Il y avait autrefois au bord de la Tamise une espèce de lagune fangeuse, couverte de ronces, habitée par des serpents On l'appelait l'Ile-Epineuse (Thorney-Island), où bien le _Lieu-Terrible_. Metellus, évêque de Londres, ayant converti Sebert, roi des Saxons de l'Est, celui-ci s'empressa de bâtir une église au Dieu des chrétiens, et il éleva ce temple à l'ouest de la cité de Londres. De là le nom de _West-Minster minster, munster_, monastère, montier.

Non loin de là,--les princes aimant alors le voisinage des moines,--une habitation royale s'éleva. En 1035 Canut le Grand y résidait, et vivait familièrement avec l'abbé Wulnoth «renommé pour son éloquence et sa sagesse.»

Édouard le Confesseur fit reconstruire, trente ans après une nouvelle église qu'il dédia «à Dieu, à saint Pierre et à tous les saints de Dieu.» On devait la consacrer le jour de Noël. La veille même, le roi tomba malade, et quelques jours après il fut enterré en grande pompe sous le maître-autel du temple qu'il n'avait pu inaugurer. Ceci se passait le 5 janvier 1066.

La même année, après la bataille d'Hastings, Guillaume de Normandie arrivait à Londres, et se faisait couronner «pour plaire aux Anglais,» sur la tombe même du Confesseur. En 1069, l'abbé de Peterborough comparut devant le roi normand, et fut jugé par un tribunal rassemblé à Westminster C'est le premier exemple d'une cour de justice tenue en ce lieu.

Il faut franchir plus d'un siècle et demi et arriver au mois de février 1218, pour trouver le premier précédent parlementaire qui se rattache à l'histoire de Westminster. Henri III dont les prodigalités imprudentes avaient épuisé le trésor y rassembla ses barons et leur demanda de l'argent, qu'ils lui refusèrent tout net, voulant ainsi le corriger. Le roi promit d'amender sa conduite, ajourna le parlement au mois de juillet suivant, et demanda derechef quelques subsides. Les barons se montrèrent tout aussi peu disposés à les voter. Henri III alors, entra dans une grande colère, prononça la dissolution de l'assemblée, et fit vendre à grand perte les joyaux et la vaisselle de la couronne. Croirait-on que les bourgeois de Londres eurent l'effronterie de tout acheter, et, qui plus est de payer comptant? On juge si une pareille insolence révolta le monarque. Il s'en expliqua dans les termes les plus amers, et se moqua de ces manants «qui s'intitulaient barons à cause de leurs richesses.» Pour les punir, il imagina d'instituer des foires de quinze jours, dont le privilège était concédé à l'abbé de Westminster. Pendant ces foires, défense absolue aux marchands de Londres, soit d'étaler, soit de vendre à l'intérieur du la ville.

Comme l'histoire de Westminster est l'histoire d'Angleterre, je me dispenserai de la pousser plus loin; les curieux peuvent recourir au livre savant de Brayley et Britton. Mais il était bon de nous reporter aux origines, l'antiquité de ces monuments historiques étant le plus clair de leurs mérites.

Je ne pensais toutefois ni à Canut le Grand, ni au budget d'Henri III, quand je me fis déposer par un léger _cab_ à la porte de Westminster devant laquelle je vis le plus de chevaux sellés et le plus de grooms. C'est celle qui mène aux chambres du Parlement. Suivant les instructions de M. I..., je franchis d'un air de connaissance les premiers vestibules, et j'arrivai à ce une l'on appelle le _lobby_ de la Chambre des Communes. Là,--toujours suivant le programme,--je déposai ma carte entre les mains d'un huissier à trogne rouge, qui se chargea d'avertir M. L... et j'attendis patiemment que le sanctuaire s'ouvrit.

Cinquante à soixante personnes attendaient comme moi. Partout où l'on attend, en Angleterre, on trouve de quoi boire et de quoi manger. Le _lobby_ de la Chambre basse n'est point dépourvu de cet avantage. A chaque instant vous y entendez, la détonation d'une bouteille de _soda-water_, et les honorables M. P.,--la canne ou la cravache à la main, le chapeau sur la tête, presque aussi négligés dans leur tenue, mais un peu moins laids que nos précieux députés,--viennent y trinquer avec leurs commettants.

C'est dans le _lobby_ de la Chambre des communes que le premier ministre Spencer Percival fut assassiné par un négociant ruiné que ses malheurs avaient rendu fou. Cet événement ne paraît pas avoir laissé de traces. Du moins aucune précaution n'empêcherait-elle un nouveau Bellingham de sacrifier sir Robert Peel à des ressentiments plus ou moins justifiés.

Je considérais déjà d'un oeil assez ennuyé les allées et venues parlementaires, quand les officiers de la Chambre me mirent à la porte, ainsi que tous les assistants. Les Communes allaient voter (divide) sur un bill dont la discussion était terminée, et les honorables avaient à traverser le _lobby_ pour se rendre dans les chambres à scrutin. Aussitôt après le vote, un huissier vint m'appeler et me fit entrer, enfin, dans la salle, où M. L... avec une rare complaisance, passa toute la soirée avec moi sur les bancs réservés aux étrangers.

Il faut une grande bonne volonté, il faut de grands efforts d'intelligence pour se figurer, en voyant cette pièce étroite et encombrée, toute bourgeoise et toute moderne dans son ameublement, qu'on est sur le théâtre où se joue la plus solennelle des comédies politiques. Les acteurs sont pêle-mêle, vis-à-vis les uns des autres, sur trois rangées de banquettes qui donnent idées d'un vaste omnibus. Tout au fond, le président et sa perruque, derrière une table qui le masque à moitié; devant cette table, les trois clercs, aussi en perruques; aux deux bouts; d'un côté, sir Robert Peel; de l'autre, le champion des opposants. C'était, ce soir-là, lord John Russell.

Des deux côtés, de ce long parallélogramme, deux galeries réservées aux membres qui n'ont pas trouvé de place dans la salle, et qui, perchés là-haut, ne ressemblent pas mal aux spectateurs admis dans certains bals de province. Dans une troisième galerie, derrière et au-dessus du _speaker_, les malheureux sténographes barbouillent, comme ils peuvent, sur leurs genoux, et les dames sont derrière la muraille contre laquelle ils s'appuient, entassées dans un _in-pace_ ténébreux d'où leur regard plonge dans la salle par une espèce de meurtrière longue de douze pieds, large de cinq pouces; encore n'y sont-elles reçues que par tolérance. La dénonciation officielle d'un seul député suffirait pour les faire exclure. Tout cela est triste, mesquin, vulgaire. Il est vraiment impossible de se croire ailleurs que dans le sein d'une assemblée d'actionnaires prêts à débattre les dividendes d'un chemin de fer.

Au reste, la Chambre actuelle, pour sa disposition du moins, ressemble fort à celle que détruisit l'incendie de 1831, et dont nous donnons ici le croquis fidèle.

Nous en dirons autant de la Chambre des Pairs, qui se distingue de la Chambre des Communes par la disposition des banquettes et par l'étoffe rouge dont ses sièges sont recouverts.

Ni l'une ni l'antre des Chambres actuelles n'occupe la place qu'elles avaient dans l'ancien bâtiment. Avant l'incendie, les pairs se rassemblaient dans une salle qui avait été jadis la Cour des requêtes, au midi de Westminster-Hall.--La Chambre des Communes y tient aujourd'hui ses séances.

L'ancienne salle des Communes, depuis les premières années du règne d'Édouard VI. était la chapelle de Saint-Stephen, à l'est du palais, donnant sur la Tamise. Elle n'a reçu aucune destination dans le bâtiment provisoire.

La pairie anglaise tient aujourd'hui ses séances dans la Chambre Peinte, où mourut Édouard le Confesseur, un an avant l'invasion de Guillaume, et sept cent soixante-neuf ans avant que l'on y installât, pour quelques années, les représentants actuels de la noblesse normande. Au train que prennent les affaires politiques, il est permis de croire que l'édifice, antérieur à l'institution aristocratique, lui survivra, et de beaucoup. Ces sortes de choses,--même les plus solides--s'usent plus vite que la pierre.

L'INCENDIE.

Savez-vous pourquoi s'élève maintenant cet énorme bâtiment, derrière les charpentes duquel paraissent à peine les hauts clochers de Westminster-Abbey? Savez-vous pourquoi les architectes, les peintres anglais, sont en grand émoi, cherchant partout les idées qui leur manquent, les procédés de la fresque, appelant,--appelant en vain,--le génie des lignes et celui des couleurs? Savez-vous pourquoi tous ces concours, tous ces projets, tous ces devis, tous ces plans débattus chaque matin, chaque semaine, chaque mois, chaque trimestre, dans les mille organes de la presse britannique? Savez-vous, enfin, pourquoi la moitié du palais du Westminster étant dévorée par le feu, il faut aujourd'hui préparer une résidence digne d'elles aux deux Chambres du Parlement? Je vais vous le dire.

En 1826--remarquez cette date--en 1826, l'Échiquier anglais n'avait pas encore de registres; en 1826, les comptes du budget anglais se réglaient encore comme se règlent, dans nos plus petits bourgs du Midi, les comptes du boulanger avec les cuisinières illettrées. La _taille_, enfin, se payait, en 1826, comme aux jours de Guillaume le Conquérant, et suivant la forme antique à laquelle elle dût son nom primitif. Ici, pour être croyable, il faut citer ses autorités.

Le 10 octobre 1834, à six heures du soir, la femme d'un concierge vit filtrer une vive lumière sous la porte de la Chambre des Lords. Ce fut elle qui poussa le premier cri d'alarme; et, huit heures après, on éteignait les derniers brandons de l'incendie; mais, pendant ces huit heures,--sous les yeux de cinq cent mille spectateurs assemblés, et malgré les efforts du toute la police de Londres, malgré le voisinage de la Tamise chargée de bateaux--elle offrait, dit-on, le plus admirable coup d'oeil que jamais une ville en flammes ait éclairé de ses fantastiques lueurs,--un tiers du vieux palais, la moitié de ses vastes cloîtres, la chapelle du Saint-Stephen, la bibliothèque des Communes, la Chambre Peinte, la Chambre des Lords, et la plupart des comités adjacents, étaient devenus la proie du feu.

Le conseil privé tint séance plusieurs jours de suite pour déterminer la cause de ce désastre national, qu'on avait d'abord attribué à la malveillance; et voici le résultat de son enquête.