L'Illustration, No. 0048, 27 Janvier 1844
Part 6
--Un espoir fondé de réussite dans Eden, monsieur! Mais voyez, l'agent, voyez-le; voyez les cartes, les plans, monsieur, et ne formez votre jugement, n'établissez votre décision que d'après ce que vous aurez vu, de vos yeux vu. La vallée d'Eden n'en est pas réduite à mendier des habitants, monsieur!
--Il est de fait que c'est un endroit furieusement agréable et effroyablement salubre,» dit M. Kettle, qui continuait à se mêler à la conversation, selon son usage.
Martin sentit que, mettre en doute des témoignages de ce genre, uniquement parce qu'il éprouvait au fond une secrète défiance, serait chose tout à fait inconvenante et de mauvais goût. Il remercia donc le général, et se résolut à se rendre chez l'agent dès le lendemain.
Ce ne fut que tard dans la soirée, que nos voyageurs arrivèrent à leur destination. Ils s'établirent à l'hôtel National, où les usages et la société leur rappelèrent, par plus d'un trait de ressemblance, la pension bourgeoise du major Pawkins.
«Maintenant, Mark, mon bon garçon, dit Martin fermant la porte de sa petite chambre, il nous faut tenir grand conseil, car c'est demain que notre sort se décide. Êtes-vous toujours résolu à fondre vos économies dans le capital commun? Est-ce dit?
--Si je n'avais pas été déterminé à courir tous les risques, monsieur, je ne serais pas ici.
--Combien avez-vous là-dedans? demanda Marlin, soulevant un petit sac.
--Trente-sept livres sterling et seize pences, au moins à ce que dit la Caisse d'épargne. Pour moi, je n'en ai jamais fait le compte; ils doivent savoir leur affaire là-bas, Dieu merci! répliqua Mark avec un mouvement de tête qui exprimait sa confiance illimitée dans la sagesse et l'arithmétique de MM. les administrateurs.
--L'argent que nous avons apporté est fort en baisse, dit Martin; nous n'avons pas même huit livres sterling.»
Le sourire indifférent de Mark, et les vagues regards qu'il promena de tous cotés, montrèrent que ce détail était tout à fait au-dessous de son attention.
«De la bague, de son anneau, Mark! poursuivit Martin, regardant avec amertume sa main dépouillée de son ancienne parure.....
--Ah! soupira Mark Tapley; mais pardon, monsieur.--De sa bague, nous n'avons tiré que quatorze livres sterling, argent anglais; de sorte que, cela même compris, votre part de capital se trouve encore, comme vous voyez, la plus forte. A présent, Mark, ajouta Martin, reprenant son ancien ton dégagé, celui qu'il avait naguère avec ses plus humbles compagnons, mon plan est fait: j'ai tout arrangé pour que vous fussiez, non pas seulement dédommagé, mais récompensé, j'espère. Je prétends améliorer matériellement votre sort, et relever votre position, votre état, vos espérances.....--Oh! ne parlons pas de cela, je vous en prie, monsieur, s'écria Mark. Je ne tiens pas le moins du monde à être relevé; je suis content comme je suis, monsieur.
--Un moment, écoutez! reprit gravement Martin, la chose est d'une haute importance pour vous, et je m'en réjouis quant à moi. Je vous ai choisi pour associé, Mark, et cela, sur le pied d'une égalité parfaite. J'apporte, comme capital additionnel, ma capacité, mes talents, mon habileté dans ma profession; et la moitié, l'intégrale moitié des profits annuels sera _vôtre_, Mark; je vous en considère comme propriétaire dès aujourd'hui.»
Pauvre Martin! toujours bâtissant en l'air, muré dans sa personnalité, se nourrissant de projets chimériques, d'aveugles espérances: tout fier de la protection qu'il accordait, du magnifique cadeau qu'il faisait au compagnon de ses traversés, en lui donnant moitié du revenu douteux d'un capital certain qui appartenait presque tout entier au généreux garçon.
«Je ne sais, reprit ce dernier d'un ton plus attristé que de coutume, mais par des causes que n'aurait pu deviner Martin, je ne sais que vous dire, monsieur, pour vous remercier. Tant il y a que je vous soutiendrai du meilleur de mon âme, monsieur, et jusqu'au bout; et c'est là tout ce que je puis faire.
--Nous nous comprenons pleinement l'un l'autre, mon bon garçon, dit Martin, se levant avec un sentiment intime d'approbation flatteuse pour l'_un_ et de condescendance affectueuse pour l'_autre_. De ce moment, nous ne sommes plus le maître et le serviteur, mais deux amis, deux associés qui s'applaudissent mutuellement de ce changement de relation. Si c'est en faveur de la vallée d'Eden que nous nous décidons, eh bien! du jour de notre arrivée, continua Martin, qui aimait à battre le fer pendant qu'il était chaud, notre maison se fondera sous la raison CHUZZLEWIT ET TAPLEY.
--Oh! pour l'amour du ciel, pas mon nom, monsieur! s'écria Mark; je n'entends rien aux affaires, et c'est bien assez pour moi d'être _la compagnie_. J'ai souvent songé, poursuivit-il à demi-voix, que j'aimerais à voir comment est faite une _compagnie_. Je n'imaginais guère en devenir une moi-même.
--Il n'en sera que ce que vous voudrez. Mark, dit le chef de la future maison _Chuzzlewit et compagnie_.
--Grand merci, monsieur; et si quelque propriétaire, quelque gros richard des environs, se met en tête de faire établir un beau jeu de quilles, bien dessiné, bien aplani, soit pour l'image publie, soit pour le sien, je me charge de cette partie de la besogne.
--Et je réponds que sur ce point vous battrez tous les architectes de l'Union, reprit son associé en riant. Allons, Mark, apportez-nous une couple de verres, et buvons au succès de l'entreprise.»
Martin mettait en oubli, cette fois, ce qui, du reste, lui arriva fréquemment par la suite, l'égalité, qu'il venait de proclamer si hautement. Peut-être aussi regardait-il ce genre de service comme dévolu de droit à la _compagnie_. Mark n'en obéit pas moins avec sa promptitude ordinaire; et, avant de se séparer pour la nuit, les deux associés convinrent de voir l'agent le lendemain ensemble. Mais c'était l'infaillible jugement de Martin seul qui devait décider la question de l'Eden. Mark, en sa joviale humeur, ne se fit pas un mérite, même à ses propres yeux, de sa condescendance. Il savait bien, d'ailleurs, que, de façon ou d'autre, il en serait toujours ainsi.
Le général se trouvait à la table d'hôte le lendemain; à l'issue du déjeuner, il proposa de voir l'agent sans plus de délais; les deux Anglais ne demandaient pas mieux, et tous quatre se rendirent au bureau de la Vallée d'Eden, situé à une portée de fusil environ de l'hôtel National.
Le bureau était petit et de peu d'apparence. Mais, puisqu'on peut tirer de vastes propriétés d'un seul cornet de dez, pourquoi ne marchanderait-on pas une province entière dans une guérite? D'ailleurs, c'était un bureau temporaire, les _Edennéens_ se _disposait_ à bâtir un superbe édifice pour y établir leur administration; ils en avaient même marqué le site, ce qui, en Amérique, est l'essentiel. La porte du bureau était toute grande ouverte, pour la commodité de l'agent, qui se tenait à l'entrée. Il fallait que ce fût un rude travailleur; car, paraissant avoir toutes ses affaires à jour, il se balançait paisiblement dans une chaise-berceuse, tenant une de ses jambes appuyée très-haut contre le chambranle de la porte, et l'autre repliée sous lui, comme s'il couvait son pied.
C'était un homme maigre, décharné, la tête couverte d'un large chapeau de paille, et vêtu d'un frac vert. Il ne portait point de cravate, vu la chaleur, et son col de chemise était assez écarté pour qu'à mesure qu'il parlait on vît quelque chose, s'enfoncer et resauter dans sa gorge, à peu près comme ces petits marteaux qui dansent et retombent pour reparaître dès qu'on touche les notes d'un piano. Si c'était la vérité faisant un faible effort pour s'élancer jusqu'à ses lèvres, nous pouvons rendre témoignage qu'elle n'y atteignait jamais.
Deux yeux gris se tenaient à l'affût au fond de la tête de l'agent; l'un d'eux, privé de vue, demeurait immobile, et ce côté du visage semblait épier et surveiller ce que faisait l'autre. Chaque profil conservait, ainsi son expression distincte, et c'était au moment où le profil en vie était le plus animé que le profil mort paraissait le plus inflexible dans sa sournoise vigilance, passer de l'un à l'autre, c'était retourner son homme, et mettre le dedans dehors.
Chacun des longs cheveux noirs qui pendaient de sa tête tombait aussi droit que le fil d'un aplomb. En revanche, des touffes mêlées formaient l'arc aigu de ses sourcils, comme si le corbeau, dont la patte était empreinte au coin de ses yeux, avait, en sa qualité d'oiseau de proie, par droit de parenté, tordu et hérissé de son bec tous ces poils menaçants.
Tel était l'homme qu'ils abordèrent, et que le général salua du nom de Scadder.
«Fort bien, général, répondit-il; et vous, comment vous en va?
--Toujours prêt, et de feu pour le service du pays et la cause de la sympathie mutuelle... Mais voici deux étrangers venus pour affaire, monsieur Scadder.»
Ce dernier donna une poignée de main aux nouveaux venus, préambule indispensable en Amérique, et recommença à se balancer.
«Je présume que je sais pour quelle affaire vous me les amenez, général.
--Eh bien, monsieur; nous voilà à vos ordres.
--Ah! général, général! vous ne savez rien garder! vous parlez trop, beaucoup trop, c'est un fait! dit Scadder. Je sais bien que vous êtes monstrueusement éloquent en public; mais, dans le particulier, vous ne devriez pas aller si fort de l'avant. Non, il faut que je le dise.
--Si je comprends où vous voulez en venir, faites-moi galoper avec un rail entre les jambes, repartit le général, après un moment de réflexion.
--Bah! comme si vous ne saviez pas aussi bien que moi que nous avions résolu de ne plus vendre un seul lot de l'Eden aux amateurs, et de réserver ce qui en reste aux privilégiés, aux favoris de la nature!
--Mais, justement! s'écria le général avec chaleur, les voilà ces privilégiés! ce sont ceux que je vous amène.
--Si ce sont eux, reprit l'agent d'un ton de reproche et de doute, cela suffit. Mais vous ne devriez pas jouer au fin avec moi voyez-vous, général!»
Celui-ci murmura dans l'oreille de Martin que Scadder était la plus honnête créature du monde, et qu'il ne voudrait pas, non, pas pour dix mille dollars, l'offenser de propos délibéré.
«Je remplis mon devoir, si, dons le but de servir mes semblables, je fais monter les offres, dit Scadder à voix basse, l'oeil fixé sur la route, et se balançant toujours. Ils font la moue quand je leur reproche de donner l'Eden à trop bon compte! Si la nature humaine est ainsi faite, eh bien! à la bonne heure!
--Monsieur Scadder, dit le général, reprenant son ton oratoire; monsieur! voici ma main, voilà mon coeur! Je vous estime, monsieur, et je vous demande pardon. Ces messieurs sont de mes amis, sans cela je ne les eusse pas conduits ici, sachant bien, monsieur, que les lots sont cotés en ce moment fort au-dessous de leur valeur. Mais ce sont des amis, monsieur, des amis particuliers, je vous le répète.»
M. Scadder fut tellement satisfait de cette explication, qu'il se leva pour serrer plus cordialement la main du général et inviter ses amis particuliers à le suivre dans le bureau. Quant au général, il déclara, avec sa bienveillance habituelle, que, faisant partie de la corporation, il ne convenait pas à sa délicatesse d'être mêlé en rien dans les transactions de vente et d'achat. En conséquence, s'appropriant la chaise-berceuse, il se mit à considérer la perspective, comme le bon Samaritain attendant son voyageur.
«Bon Dieu!» s'écria Martin, dès que ses yeux tombèrent sur le plan gigantesque qui occupait tout un côté du bureau, car, à part cette carte, la pièce ne contenait que quelques échantillons de botanique et de géologie, un ou deux vieux registres, un grossier pupitre et un mauvais tabouret; «Dieu du ciel! que vois-je là?
--C'est l'Eden! dit Scadder, occupé à se curer les dents avec une sorte de petite baïonnette qu'il faisait sortir du manche de son canif en touchant un ressort.
--Eh mais! je ne me doutais pas que ce fût une ville!
--Vous ne vous en doutiez pas?... c'en est une, pourtant!» Et ville florissante encore! cité architecturale! Il y avait banque, églises, cathédrales, places, marchés, manufactures, hôtels, magasins, maisons, quais, une bourse, un théâtre, des édifices publics de tout genre, et jusqu'au bureau de _l'Aiguillon_, journal quotidien dit l'Eden; le tout sur papier et fidèlement enregistré dans le plan affiché sur le mur.
Chasses d'hiver.
LA CHASSE AUX CANARDS.
C'est le véritable moment de se mettre en route, les canards arrivent. Allons, graissez vos longues bottes, et disposez-vous à barboter comme eux. Cette chasse n'est pas toujours fort agréable, surtout lorsque, croyant marcher sur un terrain solide, on s'enfonce dans la vase jusqu'au cou. Il est quelquefois très-difficile de sortir de là sans aide; les corbeaux qui voltigent autour du malheureux chasseur, attendant son heure dernière, n'ont pas un chant assez harmonieux pour lui inspirer des pensées couleur de rose. Mais ceci n'est que l'exception. Dans l'état normal, un chasseur aux canards se mouille, se crotte; il a les pieds dans l'eau, la pluie sur la tête, ce qui établit l'équilibre; mais aussi, quel plaisir au retour! Un feu brillant et une soupe aux choux largement saupoudrée de fromage; du linge blanc et un gigot rôti: des pantoufles chaudes et la vaste robe de chambre ouatée; quelques bouteilles d'excellent vin et le visage riant de sa femme, voilà des jouissances inconnues à ceux qui, toujours munis du confortable, n'éprouvent jamais aucune privation.
Quelle étonnante reproduction que celle des canards! On en voit partout, on en tue partout, on en mange partout. Lisez, le récit de tous les voyageurs, ils ont trouvé des canards sous toutes les latitudes. En été, les canards habitent les lacs et les marais du Nord. Là, ils multiplient à l'infini, puisqu'en se promenant dans ces pays, lorsqu'on veut manger une omelette, on trouve des oeufs à chaque pas; on n'a qu'à se baisser pour en prendre[2]. Et puis l'hiver arrive; tout ce peuple ailé se met en route pour chercher des climats tempérés; il fend l'air derrière un chef de file qui guide la troupe pendant un temps déterminé, toujours égal pour chacun.
[Note 2: Voici ce que dit Regnard, dans son _Voyage en Laponie_: «Je ne crois pas qu'il y ait de pays du monde plus abondant en canards, sarcelles, plongeons, cygnes, oies sauvages que celui-ci. La rivière en est partout si couverte qu'on peut facilement les tuer à coups de bâton. Je ne sais pas de quoi nous eussions vécu pendant tout notre voyage, sans ces animaux qui faisaient notre nourriture ordinaire. Nous en tuions quelquefois trente ou quarante dans un jour, sans nous arrêter un moment, et nous ne faisions cette chasse qu'en chemin faisant. Tous ces animaux sont passagers, et quittent ces pays pendant l'hiver pour en aller chercher de moins froids, où ils puissent trouver quelques ruisseaux qui ne soient point glacés; mais ils reviennent au mois de mai faire leurs oeufs en telle abondance que les déserts en sont couverts.»]
Ainsi dans leur saison les canes du Lapland Partent, formant dans l'air un triangle volant; Chaque oiseau tour à tour à la pointe se place, Un autre le relève aussitôt qu'il se lasse. Chacun du dernier rang se transporte au premier, Chacun du premier rang se replace au dernier. Ils abordent les bois, les monts et les rivages Retentissent du vol de ces vivants nuages, Que l'instinct, le besoin, aidés d'un vent heureux, Poussent vers des climats qui n'étaient pas pour eux. (Delille.)
Il y a bien des manières de faire la chasse aux canards: avec des filets, des hameçons; à l'affût, avec un long fusil; en bateau, avec la vache artificielle, avec un chaudron rempli de charbons ardents, qui ressemble au soleil levant comme un soleil d'opéra; avec un petit chien couvert de la peau d'un renard, qui les attire près du rivage comme la chouette attire les petits oiseaux, etc. Dans cette saison, les rives de la Somme et de beaucoup d'autres rivières sont nuit et jour couvertes de chasseurs aux canards. La nuit, de vingt pas en vingt pas, elles sont gardées par un homme qui, bravant le froid et la pluie, reste là, toujours guettant l'arrivée de ces voyageurs lapons; et voilà pourquoi nous mangeons de si bons pâtés d'Amiens. C'est dommage que la croûte en soit si mauvaise.
En Angleterre, dans le Lincolnshire, on chasse le canard d'une manière qui tendrait à détruire l'espèce, si l'espèce pouvait être détruite. Près d'un marais fréquenté par ces oiseaux, on creuse un large fossé tournant, et qui va toujours se rétrécissant. Ce fossé, couvert d'un treillage et d'un filet est d'abord fort large, et finit par n'avoir plus qu'un demi-mètre. Des hommes, des chiens, postés sur les extrémités du marais, poussent peu à peu les canards vers le fossé, où règne le plus grand silence. Des canards privés sont là qui attirent les autres. Lorsque toute la bande est engagée dans la fausse rivière, un filet tombe pour en couvrir l'entrée, et le tour est fait. Alors le massacre commence, et des voitures emportent marche le produit de cette boucherie.
Il existe une autre manière de prendre les canards, et c'est principalement celle-là que je vais vous décrire. Avec plusieurs citrouilles, videz-les, façonnez-les de sorte à y introduire votre tête, percez-les de deux petit-trous pour vos yeux, et laissez-les flotter sur l'eau. Les canards s'habitueront bientôt à voir ces objets loin d'eux, près d'eux et au milieu d'eux. Ensuite, pendant la nuit, vous et vos amis, mettez-vous dans l'eau jusqu'au cou, mettez sur votre tête ce casque potironien, et flottez tout doucement sur l'eau. Au point du jour, les canards vont et viennent pour chercher à manger; ils s'approcheront de vous ou vous irez près d'eux, sans qu'ils se doutent que cette citrouille est habitée. En passant la main sous l'eau, vous en saisirez un par les pattes... Si je voulais rire, je vous dirais qu'en passant la main sous leur ventre vous tâterez ceux qui sont les plus gras; mais la chose est trop sérieuse pour que je me permette une mauvaise plaisanterie. Le canard saisi, vous l'accrocherez à un ressort en fer placé à votre ceinture, qui l'étouffera sur-le-champ et l'empêchera de remuer. Ses camarades ne s'apercevront de rien; ils croiront qu'il à plongé. Vous procéderez ainsi tant qu'il restera des canards, ou tant qu'ils ne se douteront pas du chemin pris par leurs amis pour aller faire un tour de broche ou de casserole.
Il me semble vous voir lever les épaules de pitié. Vous avez, souvent entendu citer cette chasse comme une hâblerie, et prémuni contre la rime du mot chasseur, vous n'avez rien cru. Eh bien! je vous parle très-sérieusement: dans ma bibliothèque cynégétique j'ai vingt ouvrages où l'on en trouve la description. J'ai des gravures faites par Philippe Galle, d'après Stradau, où tous les chasseurs sont représentés une citrouille sur la tête, prenant des canards par douzaine. Lisez ce que dit le père du Halde: «La manière dont ils prennent les canards mérite d'être rapportée: ils mettent la tête dans de grosses citrouilles sèches, où il y a quelques trous pour voir et pour respirer, puis ils marchent nus dans l'eau, ou bien ils nagent sans rien faire paraître au dehors que la tête couverte de la citrouille. Les canards, accoutumés à voir de ces citrouilles flottantes autour desquelles ils se jouent, s'en approchent sans crainte, et le chasseur, les tirant par les pieds dans l'eau pour les empêcher de crier, leur tord le cou et les attache à sa ceinture; il ne quitte point cet exercice qu'il n'en ait pris un grand nombre [3].»
[Note 3: _Description de l'empire de la Chine_, par le père J.-B. du Halde. Paris, 1738; in-folio, tome II, p. 138, col. 2.]
Le père du Halde est un écrivain sérieux dont les ouvrages ont toujours joui d'une haute estime; ils sont sans cesse pillés par tous ceux qui écrivent sur l'Amérique, sur l'Inde ou sur la Chine. C'est une mine inépuisable pour ceux qui voyagent sans sortir de leur cabinet.
Vous allez me répondre peut-être: «Mais les canards arrivent en décembre, il fait bien froid; comment est-il possible de se mettre toute une nuit dans l'eau jusqu'au cou?» Cela ne me regarde pas, je vous donne la recette, libre à vous de ne point vous en servir. Comme à vous, il me paraissait à peu près impossible qu'un homme pût prendre un tel bain de sept ou huit heures; aujourd'hui, et je vais vous en dire la raison, je crois que nous pouvons tout ce que nous voulons.
Un de mes amis et moi nous chassions sur l'étang de Saclai, près de Bièvre; il gelait fort, et dans notre bateau nous étions transis de froid. Cachés dans une touffe de grands roseaux, nous attendions les canards que d'autres chasseurs poursuivaient des extrémités vers le centre. Tout à coup nous entendons une voix humaine qui sort d'une masse de joncs, à dix pas de nous.
«Ohé! prenez garde à moi, ne tirez pas de mon côté; il y a quelqu'un ici; je ne suis pas un canard.
--Et qui diable parle ainsi?
--Un confrère qui s'est mis à l'affût comme vous.
--Je ne vois point de bateau.
--Je crois bien; je n'en ai jamais. Voyez-vous, un bateau ne sert qu'à effrayer les canards.
--Vous êtes donc dans l'eau?
--Eh!... sans doute... jusqu'au cou. Si vous vouliez faire comme moi, nous serions sûrs de tuer.
--Merci.
--Vous avez gâté mon affût; les canards vous verront, et je ne tuerai pas.
--Il a raison me dit l'ami G; si nous nous fourrions dans l'eau, nos chances de succès seraient plus que doublées. Qu'en dites-vous, professeur?
--J'aime mieux le croire que d'y aller voir.»
A force de regarder, nous aperçûmes une tête d'homme couverte de roseaux, et ressemblant à celle d'un fleuve personnifié, comme on en voyait jadis à l'Opéra, et comme il en existe encore dans le jardin des Tuileries, à la grille du Pont-Tournant, où le pont ne tourne pas, car il n'y a point de pont. Si son fusil, qu'il portait horizontalement sur l'eau, avait été surmonté d'une fourche, il aurait ressemblé trait pour trait à ce brave Neptune lorsqu'il paraissait à cheval sur une vague pour dire son fameux _quos ego_.
«Taisez-vous, nous dit le Fleuve enfoncé dans l'étang; les canards arrivent.»
Ils venaient droit à nous, mais apercevant notre bateau, ils firent volte-face; nos six coups de fusil, partis à la fois de fort loin, n'eurent point de résultat.
«Je vous le disais bien, dit le Fleuve sortant de l'étang, couvert d'une bouc qui se gelait sur sa peau, je vous le disais bien, les bateaux sont toujours vus par les canards; c'est trop grand, on ne peut pas les cacher. Si les canards volaient à fleur d'eau, passe encore; mais ils s'enlèvent, d'en haut leurs yeux plongent sur vous, et sauve qui peut.
--Soit, mais vous avez beau dire, vous trouverez peu d'imitateurs.
--Tant pis ou tant mieux, je n'aime pas la concurrence.
Ah ça! je vais me placer ailleurs, là-bas, au bout; faites-moi le plaisir de m'y laisser tranquille.
--Comment! vous allez prendre encore un bain?
--Ceux-ci ne coûtent pas cirer.
--Qui sait? on peut gagner une fluxion de poitrine.
--C'est le pis-aller.
--En tout cas, vous êtes certain d'attraper un bon rhume.
--C'est ce que je cherche.
--Avec un peu de bonheur vous réussirez.
--Ce n'est pas sûr.
--Ah ça! dites-nous donc pourquoi vous avez tant d'envie de gagner un rhume?
--Je n'ai pas le temps, je ne veux pas perdre ma journée. Ce soir je vous conterai cela, quand la chasse sera finie. Voilà ces messieurs qui vont poursuivre les canards à l'autre bout; je vais me poster, et vous entendrez parler de moi.
--Et votre chien?
--Je n'en ai pas; un chien ne vaut pas mieux qu'un bateau.
--Et si vous blessez un canard?
--Est-ce que je ne sais pas nager!
--A la bonne heure.»