L'Illustration, No. 0048, 27 Janvier 1844

Part 5

Chapter 53,660 wordsPublic domain

L'administration du pénitencier de Saint-Germain vient de donner un bon et grand exemple. Il y a quelques jours, seize hommes avaient atteint le terme de leur expiation ou obtenu remise du reste de leur peine; au lieu du quitter le château pour tomber dans les hideuses séductions qui déjà les attendaient, on les a vus, revêtus de l'uniforme des corps divers auxquels ils appartenaient avant leur faute, sortir en rangs sous le commandement d'un sous-officier, traverser au pas et en bon ordre cette ville que leurs devanciers avaient plus d'une fois troublée des excès de leur joie et se diriger sur Versailles, où ils ont trouvé dans la discipline militaire l'appui dont ils avaient besoin contre eux-mêmes. Loin de se plaindre de cette précaution, ils ont chargé le sous-officier qui les accompagnait de leurs remerciements pour le commandant.

Rendons un juste hommage; à M. le maréchal Soult, dont la prévoyante sollicitude a créé, organisé cet établissement, où, tandis que la punition se subit, l'homme s'améliore, et d'où il sort le coeur plus affermi dans le bien, l'intelligence plus cultivée, et possédant une des industries, qui s'exploitent dans les huit ou neuf ateliers entre lesquels les prisonniers sont répartis. Mais pour que la généreuse pensée du ministre produisît tous ses résultats, il fallait que l'exécution en fût remise à un officier dont le coeur fût noble, la pensée droite, la raison ferme; le pénitencier de Saint-Germain a dépassé toutes les espérances, et le maréchal et les officiers, recommandables de cet établissement ont reçu leur plus douce récompense quand les rapports ont constaté que parmi tous les militaires rendus à la liberté depuis 1839, on ne compte qu'une récidive sur deux cents libérés, que plusieurs ont obtenu de l'avancement, occupent des emplois de confiance et même ont mérité des distinctions.

Académie des Sciences.

COMPTE RENDU DES SECOND ET TROISIÈME TRIMESTRES DE 1843.

(Voir t. 1er, p. 217, 234, 238; t. II, p. 182 et 198.)

II.--Sciences physiques et chimiques.

_Compressibilité des liquides_.--La propriété dont jouissent tous les Corps de pouvoir être réduits à un volume moindre sous l'influence d'une pression plus forte que celle à laquelle ils étaient d'abord soumis, a été longtemps méconnue dans les liquides. C'est à MM. Sturm et Colladon que l'on doit les premières mesures exactes de la contraction des corps qui existent à cet état. M. Aimé, professeur de physique au collège d'Alger, a fait de nouvelles expériences à ce sujet, à l'aide d'appareils à déversement, analogues à ceux dont l'idée est due à M. Walferdin. La mer, qui atteint une profondeur considérable aux environs d'Alger, lui a fourni le moyen d'obtenir des pressions variables jusqu'à 220 atmosphères. Les corps soumis il cette énorme pression doivent être plongés à environ 2 200 mètres au-dessous du niveau de la mer. Chaque centimètre carré de leur surface supporte un poids d'environ 227 kilogrammes.

Un résultat important des expériences de M. Aimé, c'est que la contraction éprouvée par le liquide est proportionnelle à la pression à laquelle on le soumet. Cette loi a été vérifiée par lui jusqu'à 220 atmosphères de pression. Il est à noter aussi que les nombres qu'il a obtenus à la température: de 12°,6 sont supérieurs à ceux que MM. Sturm et Colladon ont trouvés pour la température de zéro.

_Elasticité des alliages_.--M. Wertheim avait présenté à l'Académie, dans le courant de l'année dernière, un travail extrêmement remarquable sur les propriétés mécaniques des métaux simples. Dans un second mémoire, faisant suite au premier, il s'est occupé des alliages. Ce sujet, malgré le fréquent emploi des alliages dans les arts, n'a encore été que fort peu étudié, surtout en ce qui concerne l'élasticité.

Les expériences de M. Wertheim ont porté sur cinquante-quatre alliages binaires et sur neuf alliages ternaires, parmi lesquels se trouvent le laiton, le tombac, le métal des tamtams trempé et non trempé, le bronze, le pakfong, l'alliage des caractères typographiques, etc. Les résultats les plus positifs auxquels il soit parvenu sont les suivants:

1º L'élasticité d'un alliage est en général égale à la moyenne des élasticités des métaux constituants; quelques alliages de zinc et de cuivre font seuls exception;

2º Les alliages se comportent comme les métaux simples quant aux vibrations longitudinales et transversales et quant à l'allongement, c'est-à-dire qu'il existe entre ces divers éléments des rapports que la théorie indique et que l'expérience confirme d'une manière satisfaisante.

_Electricité, galvanisme, électro-magnétisme_, etc.--MM. Edmond Becquerel et de La Rive, de Genève, se sont l'un et l'autre occupés séparément de rechercher les lois de dégagement de la chaleur pendant le passage des courants électriques à travers les corps solides et liquides.

Parmi les autres communications que l'Académie a reçues sur cette branche importante de la physique, nous devons citer une théorie de la pile voltaïque par le prince Louis-Napoléon. «La netteté des raisonnements et des résultats, a déterminé M. Arago à publier entièrement la lettre du prince.

Mais l'expérience la plus curieuse, sans contredit, est celle que MM. Palmieri et Santi-Linari ont exécutée en Italie, et qui a été communiquée à l'Académie par une lettre de M. Melloni. Elle est relative aux _courants d'induction_ produits sous l'influence du magnétisme terrestre. Ces courants, découverts par M. Faraday en 1831, pourraient aussi être appelés _courants instantanés_ ou _temporaires_ parce qu'ils ne durent qu'un instant. Ils se développent dans les corps conducteurs de l'électricité, sous l'influence d'un autre courant ou sous celle d'un aimant, et sont soumis à la loi générale suivante: «Lorsqu'un circuit conducteur fermé commence à recevoir dans quelques-uns de ses points l'action d'un courant quelconque, il est traversé par un _courant inverse_; lorsqu'il cesse de recevoir telle action, il est traversé par un _courant direct_; enfin, pendant qu'il reçoit cette action _d'une manière constante_, il n'est traversé par _aucun courant_ et n'éprouve aucune modification apparente sensible.» (Phys. de Pouillet.)

Or, on sait que la terre peut être comparée à un grand aimant; son action sur les circuits fermés était donc facile à prévoir depuis que M. Faraday avait signalé l'existence de courants d'induction excités dans des spirales de cuivre par le rapprochement et l'éloignement brusques d'un aimant. Cet habile physicien lui-même avait démontré directement l'action de la terre sur les mêmes spirales retournées rapidement dans le plan du méridien magnétique. Mais il lui avait fallu employer un instrument très-sensible pour reconnaître l'influence du magnétisme terrestre, et toutes les tentatives faites depuis cette époque pour obtenir des effets plus puissants avaient été complètement infructueux.

Enfin, MM. Palmieri et Santi-Linari, après avoir varié leurs appareils de plusieurs manières, sont parvenus à en construire un qui est assez puissant pour imprimer des commotions sensibles et pour décomposer l'eau. Il paraît même probable à M. Melloni, qu'au moyen de quelques modifications à leur appareil, ses ingénieux compatriotes arriveront à rougir les fils métalliques et à produire des étincelles électriques.

_Chaleur latente de la glace_.--Lorsqu'on mêle ensemble un kilogramme d'eau à 10° et un kilogramme d'eau à 80°, le mélange a une température de 45°, précisément égale à la moitié de la somme 10 plus 80. Un kilogramme d'eau à zéro, c'est-à-dire à la température de la glace fondante, et un kilogramme à 80° donneraient encore un mélange à 40°. Mais il n'en est plus de même lorsqu'on substitue un kilogramme de glace à zéro à un kilogramme d'eau de même température. Le mélange de cette glace avec l'eau à 80° donnera de l'eau à une température très-basse, que Laplace et Lavoisier ont évaluée à 5°; de sorte que, suivant ces savants illustres, il faut 75° de chaleur pour faire passer un kilogramme de glace à zéro à l'état d'eau ayant la même température. C'est cette chaleur absorbée uniquement pour la transformation du solide en liquide, et dont le thermomètre n'accuse plus l'existence, que l'on appelle chaleur latente.

MM. de la Provostaye et Desains ont pensé avec raison que cette donnée importante avait besoin d'être déterminée par de nouvelles observations, et ils ont entrepris une longue série d'expériences qui leur a donné pour la chaleur latente de fusion de la glace, un nombre beaucoup plus fort que celui de Laplace et Lavoisier, savoir 79 au lieu de 75.

Leur travail, qui est destiné à figurer dans le recueil des savants étrangers, a été l'objet d'un rapport très-favorable de M. Régnault. Cet habile physicien avait lui-même effectué un grand nombre d'expériences dans le même but, et il était parvenu à des résultats presque identiques. On doit donc considérer comme à fort peu de chose près exact le nombre 79, adopté désormais pour la chaleur latente de fusion de la glace.

_Singuliers effets de rupture_.--M. Ségnier a répété devant l'Académie une expérience fort curieuse, déjà indiquée par M. Bellam, et depuis par M. Sorel. Tout le monde connaît les _larmes bataviques_, ces petits fragments de verre en forme de poire allongée, terminés par une queue très-effilée, que l'on obtient en laissant tomber dans l'eau froide, de l'extrémité de la canne du verrier, quelques parcelles de verre en fusion. On sait qu'il suffit de casser l'extrémité de la larme, pour que celle-ci se réduise immédiatement en poussière, avec une petite détonation.

La nouvelle expérience consiste à briser un vase de verre ou de terre, une bouteille épaisse, qui a résisté à des pressions intérieures de plus de vingt atmosphères, au moyen d'une seule larme batavique faisant explosion au milieu du liquide dont ils sont remplis.

Une autre expérience non moins curieuse est due à M. Ségnier. On suspend en l'air un verre cylindrique ordinaire rempli d'eau, et dont le fond est remplacé par un obturateur en parchemin; une balle tirée de haut en bas, au centre du liquide et suivant l'axe du cylindre, détermine la rupture des parois en une foule de parcelles longitudinales et étroites, parallèles entre elles, comme les douves d'un tonneau dont on enlèverait les cercles.

Dans ces deux expériences, lorsque les vases ne sont point entièrement pleins, les fractures s'arrêtent précisément à la hauteur du niveau du liquide. Cette circonstance a de l'analogie avec ce qui a été observé lors de l'explosion de certaines machines à vapeur.

_Optique_.--M. Adolphe Matthiessen d'Altona a fait à l'Académie plusieurs communications d'un haut intérêt, dont le laconisme des _comptes rendus_ officiels ne nous permet pas de donner le détail. Au nombre des instruments proposés par l'auteur, on remarque des lunettes de spectacle qui, sous un volume réduit, auraient plus de lumière et de champ que les lunettes usitées, grossiraient d'avantage, et coûteraient moins. M. Matthiessen a trouvé aussi un verre de couleur verte parfaitement monochromatique. Enfin, il a imaginé un appareil commode et portatif, à l'aide duquel on peut voir les raies noires du spectre beaucoup plus aisément que par toute autre méthode. Employé à l'analyse de la flamme d'une chandelle, cet appareil fait apercevoir trois spectres différents l'un de l'autre par la nature et la position des raies de Fraunhoffer: un provenant de la combustion de l'oxyde de carbone; un second provenant de la lumière qu'émettent les molécules de carbone incandescent qui nagent dans la flamme, enfin, un autre qui résulte de la combustion de l'hydrogène.

Nous souhaitons que le rapport détaillé qui nous était promis pour un délai rapproché, le 21 avril dernier, ne se fasse pas trop longtemps attendre.

_Photographie_,--La formation des images de Moser, dont nous avons déjà parlé ailleurs (voir tome 1er, page 234), et la théorie des images daguerriennes, ont fait le fonds de communications assez nombreuses. Mais comme il s'agit de sujets que l'on est loin d'avoir ramenés, à une théorie simple, et sur lesquels il y a presque autant d'opinions que de physiciens, nous pensons inutile d'en entretenir cette fois nos lecteurs.

_Travaux chimiques._--Une analyse fort remarquable des principes constituants du thé, par M. Péligot, est le travail chimique le plus intéressant qui ait occupé l'Académie.

Voici les résultats principaux auxquels ce chimiste est parvenu.

Le thé est, de tous les végétaux analysés jusqu'à ce jour, celui qui renferme la proportion d'azote la plus considérable. Cette proportion est pour 100 parties de thé desséché à 110 degrés, contenue dans le petit tableau ci-après:

Thé pekoe........ 6.58 -- poudre à canon..... 6.15 -- souchong....... 6.15 -- assam........ 5.10

En opérant sur 27 sortes de thés, M. Péligot a trouvé que les thés verts contiennent, en moyenne, 10, et les thés noirs 8 pour cent d'eau. Puis, tenant compte de cette eau que la feuille contient déjà, soit que la dessiccation en Chine n'ait pas été complète, soit qu'elle ait absorbé pendant ou après son transport une certaine quantité d'humidité, il a exprimé la proportion des produits solubles dans l'eau chaude, pour 100 parties de thé, par les nombres suivants:

Thés noirs secs....... 42.3 -- verts secs....... 47.1 -- noirs pris dans leur état commercial ....... 38.1 -- verts dans le même état 43.1

Lorsqu'on évapore à siccité une infusion de thé, il reste un résidu brun-chocolat qui, lorsqu'il provient du thé vert poudre à canon, contient 435 d'azote sur 10 000 parties, et 470 lorsqu'il provient du thé noir souchong.

La principale matière azotée qui se trouve dans l'infusion de thé est une substance très-riche en azote, cristallisable, la _théine_, qu'on rencontre également dans le café (ce qui lui a fait souvent donner le nom de _caféine_), et qui existe aussi dans le _guarana_, médicament fort recherché par les Brésiliens. M. Péligot a trouvé jusqu'à plus de 6 p. 100 de théine, proportion beaucoup plus considérable que celle qui avait été admise jusqu'à ce jour; et, ce qui n'est pas moins curieux, il a signalé dans le thé l'existence en forte proportion d'une autre matière azotée, la _caséine_, dont le thé, dans son état ordinaire, renfermait 11 à 15 p. 100.

«On voit, en résumant ces expériences dit M. Péligot, que le thé renferme une proportion d'azote tout à fait exceptionnelle; mais il faut se rappeler que cette feuille n'est pas prise dans son état naturel, et qu'elle nous arrive après avoir été, pour ainsi dire, manufacturée. On sait, en effet, qu'avant d'être livré à la consommation, le thé subit une torréfaction qui ramollit la feuille et qui permet d'en exprimer, au moyen de la pression exercée par les mains, un suc assez abondant, âcre et légèrement corrosif; la feuille est ensuite enroulée et desséchée plus ou moins rapidement, selon qu'il s'agit de la fabrication du thé vert ou de celle du thé noir. Or, il est possible que ce suc soit peu ou point azoté et que sa séparation augmente par suite la quantité d'azote qui reste dans la feuille. En déterminant celle qui se trouve dans les feuilles fraîches des arbres à thé cultivés aux portes de Paris, dans les belles pépinières de MM. Cels, j'ai trouvé 4,37 d'azote p. 100 du thé desséché. Peut-être la différence du climat et la culture suffit-elle pour produire ces variations.»

L'auteur a terminé son travail par quelques considérations sur l'emploi du thé considéré comme boisson et comme aliment. «On ne peut nier, dit-il, en présence de la proportion d'azote renfermée dans cette feuille et de l'existence de la caséine, que le thé soit un véritable aliment lorsqu'il est consommé dans son ensemble, avec ou sans infusion préalable, comme le consomment, assure-t-on, quelques populations indiennes.»

Ainsi on lit dans une lettre de Victor Jacquemont: «Le thé vient à Cachemire par caravane, au travers de la Tartarie chinoise et du Thibet... On le prépare avec du lait, du beurre, du sel et un sel alcalin d'une saveur amère... A Kanawer, on le fait d'une autre façon: on fait bouillir des feuilles pendant une heure ou deux, puis on jette l'eau et un accommode les feuilles avec du beurre rance, etc.»

Les rapides progrès de la chimie ne feront jamais oublier les travaux des pères de la science, parmi lesquels figure au premier rang notre illustre Lavoisier. On ne peut donc qu'applaudir au projet, déjà formellement annoncé depuis quelques années par M. Dumas, de rendre un digne hommage à la mémoire de ce grand homme, en publiant ses oeuvres complètes. Président de l'Académie en 1843, M. Dumas a sollicité du ministre de l'instruction publique le concours du gouvernement pour cette publication, et le ministre, dans une lettre adressée à l'Académie à ce sujet, s'est exprimé dans ces termes:

«Je viens appeler votre attention sur un projet qui se lie aux dispositions législatives adoptées en 1842 et en 1843, pour la réimpression des oeuvres de deux savants géomètres. En demandant aux Chambres les crédits nécessaires pour ces deux réimpressions, j'avais pensé que la même disposition pourrait s'étendre à divers écrits éminents dans d'autres parties du vaste domaine des sciences. Ce serait le moyen de réaliser, pour les études mathématiques et physiques, dans des limites nécessairement plus étroites, ce qui a été fait depuis quelques années pour l'histoire nationale. Dans cette vue, et pour répondre à un voeu récemment exprimé dans un rapport présenté à la Chambre des députés; je désirerais que vous voulussiez bien consulter l'Académie des Sciences sur l'intérêt qu'il y aurait à publier, aux frais de l'État, les oeuvres de Lavoisier. Il n'y a pas dans l'histoire de la chimie, un nom plus digne d'un pareil hommage: il n'y a pas non plus de publication plus utile, si l'on songe que Lavoisier est mort en préparant une édition compile de ses oeuvres, qui manque encore aujourd'hui à la science.....»

Nous ne connaissons pas encore la réponse de l'Académie. Nous savons seulement que M. Arago a remis à la commission nommée pour préparer cette réponse des manuscrits de Lavoisier qu'il possédait; et nous souhaitons vivement que l'on ne tarde pas à rendre un hommage si mérité à la mémoire de cette victime d'une terrible réaction contre les abus de l'ancien régime.

ROMANCIERS CONTEMPORAINS.

CHARLES DICKENS.

Expériences américaines: Martin prend un associé.--Vallée d'Eden en perspective. (Suite.--V. t. II, p. 26, 58, 105. 139, 155, 214, 251 et 326.)

Votre Tour de Londres, monsieur, poursuivit le général, souriant dans l'intime et satisfaisante conviction de l'étendue de ses lumières; votre Tour, située dans le voisinage immédiat de vos parcs, de vos promenades, de vos arcs de triomphe, de votre opéra, de votre royal Almack, est tout naturellement la résidence où peuvent s'étaler les pompes et le luxe royal d'une cour étourdie et légère. La conséquence, monsieur, c'est là que se tient votre cour [1].

[Note 1: La Tour de Londres est située à l'extrémité orientale de la ville, tandis que le quartier de la mode et de l'aristocratie, les parcs _Hyde-Park, Green-Park_, le parc Saint-James, etc, le palais qu'habite la reine, les théâtres fréquentés par la haute société, les salles de bal, de concert, et tous les rendez-vous du grand monde, sont situés dans le quartier opposé, le _West-end_ (extrémité occidentale de la ville).]

--Êtes-vous allé en Angleterre? demanda Martin.

--Grâce à la presse, oui, monsieur; répondit le général; je m'y suis rendu en lecture, pas autrement. Vous êtes ici chez un peuple studieux, monsieur; vous trouverez parmi nous une connaissance des choses qui vous surprendra.

--Je n'en doute nullement, répliquait Martin, lorsqu'il se vit interrompu par M. Aristide Kettle, lequel murmura à son oreille:

--Vous connaissez, le général Choke?

--Non, reprit Martin sur le même ton.

--Vous savez sous quel point de vue on le considère ici?

--Comme l'un des hommes les plus remarquables du pays, répondit Martin à tout hasard.

--Justement; j'étais sûr que vous auriez, entendu parler de lui.

--Je crois, dit Martin, s'adressant au général, je crois être assez heureux pour avoir une lettre d'introduction auprès de vous, monsieur; elle est de M. Bévan, du Massachussets,» ajouta-t-il en la lui présentant.

Le général la prit et la lut avec attention; de temps en temps il s'arrêtait pour lancer un regard aux deux étrangers. Arrivé à la signature, il s'avança, donna une poignée de main à Martin, et s'assit auprès de lui.

«Ainsi donc, vous songez à vous établir dans l'Eden? lui dit-il.

--Sauf meilleur avis, et en me conformant à vos conseils et aux renseignements fournis par l'agent. On m'assure qu'il n'y a rien à faire dans les vieilles villes.

--Je puis vous présenter à l'agent, monsieur, dit le général; je le connais, car je suis membre de la corporation des propriétaires du territoire de l'Eden.»

Cette nouvelle, des plus sérieuses pour Martin, lui donnait fort à penser. Son ami du Massachussets n'avait fait tant de fond sur les conseils du général que parce que, le croyant étranger à toutes les spéculations de terrain, il en attendait un avis désintéressé. En effet, c'était, tout récemment que le général avait pris un intérêt dans la corporation de l'Eden; et il expliqua à Martin que depuis lors il n'avait eu aucune communication avec M. Bévan.

«Nous n'avons que bien peu à hasarder, dit Martin avec anxiété; seulement quelques guinées, et ce peu est tout notre avoir! Dites, général, croyez-vous que cette spéculation puisse offrir quelques chances de succès à un homme de ma profession?

--Et croyez-vous, dit le général d'un ton grave; croyez-vous que si la spéculation n'offrait aucune chance de succès, j'eusse fait la folie d'y mettre mes dollars?

--Je ne parle pas des vendeurs, dit Martin, mais des acquéreurs. Y a-t-il chance pour les acquéreurs?

--Pour les acquéreurs, monsieur! répéta le général avec quelque émotion et d'un ton péremptoire, je conçois. Vous venez d'une contrée vieillie, qui a entassé, aussi haut que la tour de Babel, les veaux d'or devant lesquels, de temps immémorial, elle s'agenouille. Mais cette terre-ci, monsieur, est neuve et vierge. L'homme ici ne naît pas décrépit comme dans la vieille Europe. Nous n'avons pas derrière nous, pour excuse, l'exemple de siècles écoulés en pratiques corruptrices; point de faux dieux chez nous, monsieur; l'homme s'y montre dans toute sa grandeur native. Si ce n'est pas dans ce but que nous avons combattu, c'est en vain que notre sang aura coulé. Me voilà ici, moi, monsieur, ajouta le général, plantant devant lui son parapluie comme un digue représentant de sa philanthropie (et c'était un affreux parapluie); me voici, avec ma tête grise et mon sens moral; eh bien, irais-je, désavouant mes principes, placer mes capitaux dans une spéculation que je ne jugerais pas féconde en espérances et en chances de bonheur pour mon prochain, pour mes semblables!»

Marlin, qui ne pouvait s'empêcher de songer à New-York, s'efforça à grand-peine d'avoir l'air convaincu.

«Que seraient ces vastes États, monsieur, poursuivit le général, s'ils n'étaient destinés à la régénération de l'homme? Mais je vous pardonne; de pareils doutes doivent naître dans l'âme d'un homme qui vient de votre pays, et qui ne connaît pas le mien.

--Vous pensez donc qu'à part les fatigues que nous sommes disposés à endurer, il y a quelques chances raisonnables (le ciel sait que lions ne sommes pas extravagants dans nos prétentions), quelque espoir fondé de réussite?