L'Illustration, No. 0047, 20 Janvier 1844

Part 6

Chapter 63,713 wordsPublic domain

«Fais donc attention, Clarisse, s'écria madame Aurélie, en baisant les joues de la comtesse; j'aime assez les caresses, ma fille, mais il en faut garder un peu pour les autres.»

En disant ces mots, elle montrait un élégant personnage, au bras duquel elle se tenait pendue. C'était un homme d'une trentaine d'années, d'une figure remplie de douceur et d'expression, et portant sur toute sa personne les marques d'une distinction parfaite. Clarisse baissa les yeux et tendit sa main à Rutland.

«Mais, que vois-je? continua la chanoinesse en se dépêchant de prendre place sur un canapé, car l'âge ne lui permettait pas de demeurer longtemps sur ses jambes; l'épervier est donc déniché? Tant pis, ma foi. Je me promettais de rire. T'emporte-t-il de l'argent, ma colombe?

--Madame... voulut balbutier Clarisse, au comble de la confusion, mais ses paroles moururent au bord de ses lèvres tremblantes.

--Vite, vite, milord, reprit la chanoinesse; racontez-nous votre histoire. Tu vas voir, Clarisse: un conte à mourir de rire. Milord ne m'en a dit que le plus gros; et, d'ailleurs, j'en savais déjà quelque chose. Sais-tu que c'est un amusant drôle que ton Castillon. Écoute bien!

--Avant de rien vous dire, madame la comtesse, j'ai à vous demander pardon du singulier moment que je choisis pour vous faire ma visite...

--Après quinze jours de rigueur, interrompit Clarisse avec un soupir involontaire.

--Dites quinze jours d'exil et de souffrances, dit Rutland à voix basse.

--Bien, bien, reprit la chanoinesse, qui devina plus qu'elle n'entendit ces paroles; nous penserons plus tard à faire la paix. Je sais ce que durent des négociations de ce genre. On n'a jamais tout dit, et l'on recommence toujours. Ainsi, vite, au plus pressé!

--Eh bien donc, ma chère Clarisse, continua le pair des Trois-Royaumes-Unis, j'ai su ce soir que vous deviez être l'objet d'une tentative audacieuse de la part d'un chevalier d'industrie, dont les fredaines ne me sont malheureusement connues que depuis deux jours, et j'ai pris la liberté de venir veiller sur vous.

--Castillon... un chevalier d'industrie... répéta la comtesse à voix basse; vous êtes bien sûr de ce que vous dites là, milord?

--Parfaitement sûr.»

Clarisse tressaillit, et son esprit se gonfla de honte. Elle conçut pour elle-même un sentiment de mépris.

«Et comment avez-vous su que cet homme méritait un pareil titre? demanda-t-elle sans oser lever les yeux.

--De la façon la plus bizarre, continua Rutland, dont l'accent avait cette simplicité franche et modeste propre à toutes les natures de bon aloi. J'étais, il y a peu de jours, au café de Paris; tout à coup, dans un groupe de jeunes fats dont quelques-uns m'étaient connus, j'entendis qu'on prononçait votre nom.

--Mon nom! répéta Clarisse en pâlissant.

--Je m'approche alors sans être vu, et je reconnais Castillon. Il était en train de stipuler les termes d'un pari.

--L'impudent maroufle! se dit la chanoinesse à elle-même, par manière de réflexion.

--Il s'agissait simplement de son prétendu mariage avec vous. Il pariait d'être en mesure de l'annoncer avant la fin de la semaine. L'enjeu, soutenu par un étourdi dont le nom m'échappe, était de deux cents louis.

--Voyez-vous d'ici ma belle Clarisse engagée sur la mise à prix de deux cents louis? s'écria madame Aurélie; en vérité, pauvre chère, tu vaux mieux que cela. Mais deux cents louis, c'est peut-être une somme pour ces jeunes gredins.

--Ma tante... vous êtes implacable!

--Allons, allons, je me tais, d'ailleurs, tu n'es pas volée, c'est l'essentiel. Mais continuez, milord.

--Hélas! Clarisse, je ne sais si vous me pardonnerez un mouvement de vivacité dont je n'ai pas été le maître; maint tenant que j'y songe, j'ai failli compromettre votre réputation sans tache dans un éclat déplorable. Mais que vous dirai-je? je n'ai pu me défendre d'un frisson d'horreur. Je savais que Robert, dont les assiduités vous importunent depuis l'été dernier, était un de ces jeunes gens dont l'existence équivoque traîne dans Paris une oisiveté dissipée, et que le nom d'une femme en passant par ses lèvres ne pouvait manquer de s'en échapper terni.

--O honte! balbutia Clarisse d'une voix étouffée par les sanglots.--Et alors, continua-t-elle en levant des yeux humides, qu'avez-vous fait, Rutland?

--J'ai fermé la bouche de l'insolent avec le revers de ma main.

--Un soufflet!

--Oh! ne l'effraie pas, dit la chanoinesse; c'est ici que le plus amusant commence. Il y eut néanmoins un rendez-vous de pris, n'est-il pas vrai, milord?

--En effet, continua Rutland, pour hier matin. Mais écoutez-moi, Clarisse, et ne jugez pas mal ce que je vais vous dire... Je vous aime bien plus que mon honneur; et cependant j'allais tuer un homme qui peut-être... Si elle l'aime, me disais-je, si Robert doit la rendre heureuse... Oh! je crois que je serais mort du même coup qui vous eût ravi le bonheur.

--Ah!... encore un sacrifice? interrompit Clarisse avec un accent de dépit dont elle ne fut pas la maîtresse.

--C'eût été le dernier... Oui, Clarisse, oui, je tremblais; j'avais peur, une fois sur le terrain, de n'être plus maître de moi. Qui sait! en présence de cet homme, le cliquetis des épées eût peut-être couvert le cri de mon âme. La vue de ce rival, la pensée funeste que vous l'aimiez... Non, non, Clarisse, je n'aurais pas en la force de retenir mon bras. J'aurais tué Robert; oui, sur mon âme, je sens que je l'aurais tué!»

Clarisse se leva de son siège aussi rapide que l'éclair, et courut à Rutland, dont elle prit les mains avec violence.

«Vous l'auriez tué?» s'écria-t-elle d'une voix haletante.

Rutland regarda la comtesse, et se méprenant sur l'objet de son trouble, croyant que le danger qu'avait couru Robert en était la cause unique, devint tout à coup d'une pâleur horrible et repoussa Clarisse.

--Oui, madame, répéta-t-il l'oeil sombre et les dents serrées, oui, je l'aurais broyé sous le pommeau de mon épée, plutôt que de lui laisser un souffle de vie!

--Rutland... vous êtes donc jaloux?

--Jaloux à en mourir...»

Clarisse tressaillit, tandis qu'une flamme subite fit étinceler ses larmes. La chanoinesse frappa dans ses petites mains en signe de victoire.

«Milord! s'écria-t-elle, voilà le grand mot lâché; je vous fais mon compliment, vous êtes enfin désensorcelé! Peste! il était temps. Mais finissez vite votre histoire, que j'aille me recoucher. La nuit devient froide à périr.

--Clarisse... murmura Rutland, qui n'émulait guère la chanoinesse, je ne sais si je dois comprendre.... vous souriez!

--Continuez votre récit, Rutland; vous disiez que vous aviez peur de tuer Castillon.

--Aussi, hier matin, mon plan était-il tracé; j'attendrais les renseignements que j'avais fait prendre. Si Robert eût mieux valu que sa réputation, si malgré ses folies, ses prodigalités, ses débauches, il eût possédé un coeur digne du votre, une âme qui sût apprécier votre âme, un amour assez pur, assez noble, assez grand pour vous être offert, eh bien... je me serais enfui... oui, Clarisse, je me serais enfui comme un lâche! Evitant tout scandale, prévenant tout malheur, j'aurais regagné l'Angleterre, et je serais allé mourir dans mon vieux château de Grummor.

--Rutland! et ma promesse faite, au lit de mort du comte, vous l'oubliez donc?

--Votre amour seul devait m'en faire souvenir... N'est-ce pas vous dire que je l'ai depuis longtemps oubliée!

--Quoi! vous auriez souffert que je fusse parjure?

--Parjure!... rassurez-vous, Clarisse, fit Rutland avec un sourire mélancolique; ne vous ai-je pas dit que, je me serais hâté de mourir pour que vous ne le fussiez pas?

--Rutland! s'écria Clarisse on se jetant dans ses bras.

--Allons, voilà ce que je craignais, s'écria la chanoinesse; nous n'en finirons pas de cette unit. Au nom de mon saint patron, Rutland, soyez plus raisonnable que cette jolie folle, et achevez-nous votre histoire avant de commencer le roman dont je vois que vous entamer le plus doux, mais le plus long chapitre.

--Oh! la fin de l'histoire n'a rien de bien intéressant, reprit Rutland, qui ne quitta plus la main que lui abandonnait Clarisse. Hier, je reçois un billet de Robert, qui s'excuse en termes ambigus de ne pouvoir se trouver au rendez-vous. Je cours, je m'informe: j'apprends qu'il se cache, traqué par les dupes nombreuses qu'il avait faites. Je parviens à tout savoir. Robert est sous le coup de la loi. On le cherche, on ne tardera pas sans doute à le saisir. Alors une affreuse idée s'empare de mon esprit. Cet homme vous a aimée, Clarisse; il a fait plus, il vous a compromise dans de bruyantes folies, tout Paris sait qu'il a recherché votre main, on l'a vu maintes fois à vos côtés dans tous les lieux publics, et c'est cet homme, honoré de vos regards, que l'on traînerait devant les tribunaux, et qui mêlerait, peut-être le nom de Clarisse à sa défense...»

La comtesse ne put retenir un cri d'horreur, et ses traits se décomposèrent si rapidement que la chanoinesse eut la l'orée de se lever toute seule et d'aller lui prendre les mains, qu'elle serra avec une tendre effusion.

«Clarisse, mon enfant, calmez-vous, lui dit-elle d'une voix douce et imprégnée de larmes, rien de tout cela n'arrivera. Rutland a eu le temps de tout réparer. Cela lui coûte une centaine de mille francs, mais au moins ce drôle de Robert n'ira pas en prison. Le maraud n'eût sans doute pas fait sa tentative de ce soir s'il avait su qu'aujourd'hui même Rutland l'avait mis à l'abri de toutes les poursuites de la justice. Puisse-t-il rentrer en lui-même quand il connaîtra le dénouement si heureux pour lui de cette aventure. Ainsi, console-loi, petite, et souviens-toi seulement de cette aventure comme d'une leçon salutaire. Nous autres femmes, vois-tu, nous sommes un peu connue les moucherons, nous aimons ce qui brille; et puis nous sommes coquettes, et nous avons une rage ridicule d'être adorées avec fracas. Un homme bon, noble, dévoué, modeste, ce n'est pas toujours notre affaire, nous désirons...

--Assez, ma bonne tante, assez; vous voyez bien que je ne désire plus rien.»

La comtesse avait laissé tomber sa tête sur le sein de Rutland, et levait vers lui le plus enivrant des regards.

«O Rutland! lui dit-elle d'une voix toute remplie de délicieuses caresses, et avec une naïveté charmante, si j'avais été libre de vous refuser ma main, il y a longtemps que je vous l'aurais donnée.»

La chanoinesse fut prise à ce mot d'un accès de gaieté folle.

«Vois-te, Clarisse, je t'aime, quoi que tu fasses, parce que tu es femme jusqu'au fin bout de tes jolis doigts.

--Et, cependant, dit la comtesse en hochant la tête d'un petit air boudeur, vous n'avez pas craint ce soir de me... Méchante Aurélie... me dire que Rutland allait se marier!

--Simple que tu es! c'était pour que tu songeasses à le prendre... Et, d'ailleurs, me suis-je si fort trompée?» répondit la chanoinesse en les regardant tous deux avec un fin sourire.

MARC FOURNIER.

DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE.

(Suite et fin.--Voyez tome 1er pages 18 et 121.)

DESCRIPTION DE LA PROVINCE DE CONSTANTINE.--Des trois beyliks de l'ancienne régence d'Alger, le plus étendu, le plus riche et le plus important était le beylik de Constantine, ou de l'Est. Baignée au nord par la Méditerranée, cette province est bornée à l'est par la régence de Tunis, et à l'ouest par la chaîne haute et escarpée du Djurdjura, qui, se détachant du Grand-Atlas dans la direction du sud au nord, et prolongeant ses derniers contreforts jusqu'au cap de Rougie, la sépare des provinces de Titteri et d'Alger; elle s'étend vers le sud jusqu'au grand désert de Sahra, et n'a de ce côté aucune limite tracée.

_Rivières_.--De nombreux cours d'eau sillonnent la province. Les uns se jettent dans la Méditerranée, les autres se perdent dans les terres. Les plus considérables sont: l'Oued-el-Kebir, ou l'Oued-Rummel (l'Ampsagha des anciens, qui passe à Constantine); la Summam, l'Oued-Zefzaf, la Seibouse, l'Oued-Bondjimah, la Mafrag, le cours supérieur de la Medjerdah, et l'Oued-Djedid.

_Villes_.--Non-seulement la province de Constantine est la plus grande, mais elle est aussi la plus peuplée de l'Algérie. La plupart des tribus qui l'habitent joignent la culture des terres aux soins des troupeaux. On y compte, indépendamment de Constantine, plusieurs villes, centres de populations et de relations commerciales: Bone, Bougie, Collo. Djémilah, Djidjeli, Guchua, La Galle, Msilah, Philippeville (Stora), Sétif.

_Constantine_.-La ville de Constantine (_Cirta_ des anciens, _Cossentina_ des Arabes), capitale de la province, est située au delà du Petit-Atlas, sur l'Oued-Rummel. Placée entre Tunis et Bone, à 16 myriamètres de distance de cette dernière, elle est à 88 kilomètres de Philippeville. Constantine est bâtie sur un plateau en partie entouré de rochers, dans un presqu'île contournée par la rivière et dominée par les hauteurs de Mansourah et de Condiat-Aly. L'Oued-Rummel coule au fond d'un ravin qui, comme un immense fossé, défend de deux côtés l'approche des murailles. La ville a quatre portes, trois au sud-ouest, et la quatrième, Bab-el-Kantara (porte du Pont), à l'angle en face du vallon compris entre le mont Mansourah et le mont Mecid. Le pont, d'où elle tire son nom, large et fort élevé sur trois étages d'arches, est de construction antique dans sa partie inférieure. Constantine, qui, selon les Arabes, a la forme d'un burnous déployé, dont la Kasbah représente le capuchon, a trois places publiques de peu d'étendue. Les rues sont pavées, mais étroites et tortueuses. Les maisons, pour la plupart, ont deux étages au-dessus du rez-de-chaussée. Il existe dans la ville plusieurs promenades remarquables, notamment quelques mosquées et le palais du bey. Ce dernier édifice a été construit par le bey Ahmed, depuis la prise d'Alger par les Français. Pour le décorer, il prit, dans les plus riches maisons de la ville, un grand nombre de colonnes de marbre, que les propriétaires avaient fait apporter, à dos de mulet, de Bone ou de Tunis.

Les Romains regardaient la ville de Constantine comme la plus riche et la plus forte de toute la Numidie. La plupart des routes de la province y aboutissaient. Elle avait été la résidence royale de Massinissa et de ses successeurs. Strabon nous apprend qu'elle renfermait alors des palais magnifiques. Jogurtha employa tous les moyens possibles pour s'en rendre maître, et c'est de cette position centrale que Metellus et Marins dirigèrent avec tant de succès contre lui tous leurs mouvements militaires. Ruinée en 311, dans la guerre de Maxence contre Alexandre, paysan pannonien, qui s'était fait proclamer empereur en Afrique, rétablie et embellie sous Constantin, cette ville quitta alors son ancien nom de _Cirta_, pour prendre, celui de son restaurateur, qu'elle porte encore aujourd'hui. Lorsque les Vandales, dans le cinquième siècle, envahirent la Numidie et les Mauritanies, et détruisirent toutes leurs villes florissantes, Constantine résista à ce torrent dévastateur. Les victoires de Bélisaire la retrouvèrent debout, et la conquête musulmane semble l'avoir respectée. Les traces de constructions romaines, éparses sur le sol, attestent qu'il y en avait de colossales.--Après une première expédition, restée sans succès (novembre 1836), Constantine a été prise de vive force par l'armée française, le 13 octobre 1837.

_Bone_, (en arabe _Annaba_), est bâtie sur le côté ouest du golfe de ce nom, à 14 myriamètres d'Alger, et à 10 de Philippeville. Elle a été construite à peu de distance des débris de l'ancienne Hippone, qui fut une des résidences des rois de Numidie, et joua un rôle important dans la guerre de César ni Afrique, dans celle des Vandales contre Genséric, et plus tard dans la campagne de Bélisaire. La Kasbah ou citadelle, commande la ville et surveille la rade. Son intérieur est vaste et ses murs élevés.

Bone, occupée une première fois en 1830, avait été, comme Oran, évacuée, lorsque la nouvelle de la Révolution de Juillet était parvenue en Afrique. Après le départ des troupes françaises, le bey de Constantine, Hadj-Ahmed, essaya de s'emparer de la ville et la tint étroitement bloquée du côté de terre. Vers la fin de 1831, le chef de bataillon Houder, envoyé par le général Berthezène, avec 125 zouaves indigènes, pour secourir les Bonois, fut tué au moment où il se disposait à se rembarquer, après avoir épuisé tous les moyens d'accomplir sa mission. Bone, en proie à des influences passagères, ne demeura pas encore cette fois au pouvoir de la France, mais au commencement de 1832, l'occupation de Bone, par une garnison française, fut décidée. Le duc de Rovigo, en attendant la saison favorable, confia au capitaine d'artillerie d'Armandy et au capitaine de chasseurs algériens Jusuf, la mission d'aller aider les Bonois dans leur résistance contre Hadj-Ahmed. Cependant le 5 mars 1832, Bone fut forcée d'ouvrir ses portes aux troupes du bey de Constantine, et subit dans toute leur horreur les calamités de la guerre. La ville prise fut pillée, dévastée, la population massacrée, dispersée ou déportée dans l'intérieur. Un ancien bey de Constantine, Ibrahim se maintint, jusqu'au 26 au soir, dans la Kasbah, dont il s'était saisi pour son compte; mais quand il allait l'abandonner, les capitaines d'Armandy et Jusuf eurent l'audace de s'y jeter de nuit, avec une trentaine de marins, et y arborèrent le pavillon aux trois couleurs, qui n'a pas cessé d'y flotter depuis. Dans les premiers jours de mai, 3,000 hommes partis de Toulon prirent possession de Bone, délaissée à la fois par ses oppresseurs et par ses habitants.

BOUGIE est à 190 kilomètres d'Alger, et à 130 de Constantine. Bâtie immédiatement au bord de la mer, sur le flanc méridional du mont Gourava, abrupte et escarpée, qui s'élève rapidement jusqu'à 670 mètres de haut. Bougie est dominée, par les hauteurs qui s'élèvent en amphithéâtre et presque à pic derrière elle. Cette position sur le flanc de la montagne, ses maisons écartées et les masses d'orangers, de grenadiers et de figuiers de Barbarie qui les entourent, rendent son site éminemment pittoresque. Cette ville indiquée par ses ruines nombreuses, une haute antiquité. Selon toute probabilité, elle formait la limite orientale de la Mauritanie-Césarienne, et son emplacement est celui de l'ancienne colonie romaine de _Saldes_. Tous les peuples, qui depuis vingt siècles l'ont occupée, y ont laissé des traces de leur domination. Les travaux que les Espagnols exécutèrent après la conquête, en 1510, sont encore debout: ce sont le fort Mousa, élevé par Pierre de Navarre, et la Kasbah, par Ferdinand le Catholique et Charles-Quint. Une complète anarchie régnait, soit dans le territoire, soit dans l'intérieur même de Rouge, lorsque la ville fut prise par nos troupes le 29 septembre 1833. Ses habitants se retirèrent, emportant tout ce qu'ils possédaient.

_Collo_, bourgade de 2,000 âmes, au nord de la mer, offre un bon mouillage contre les vents du nord-ouest. (Voir l'_Illustration_, t. 1er p. 252.)

_Djémilah_ (sous la domination romaine, _Culcul colonia_ ou _Culculum_). à 104 kilomètres à l'ouest de Constantine, sur la route des Bibans (Portes-de-Fer), était comprise autrefois dans la Mauritanie Sitifienne. Bien que ses abords difficiles ne conservent aucun vestige de voie antique, la présence des Romains dans cette vieille cité est attestée par de nombreux monuments: les plus remarquables sont les restes d'une basilique chrétienne; des bas-reliefs et de nombreuses inscriptions; un temple quadrilatère à six colonnes; un théâtre; le forum, avec un temple dédié à la Victoire; enfin, un arc de triomphe élevé à l'empereur Caracalla, à sa mère Julia Douma et à son père Septime Sévère. C'est cet arc de triomphe que, suivant un voeu exprimé par M. le duc d'Orléans, M. le maréchal duc de Dalmatie, ministre de la guerre, avait prescrit de démonter pierre par pierre, pour être transporté et réédifié à Paris; mais les difficultés du transport semblent avoir fait ajourner à ce projet. Occupée une première fois, le 11 décembre 1838, Djémilah l'a été de nouveau le 15 mai 1839.

_Djidjeli_, point intermédiaire de la côte entre Boupie et Collo, adossé à un pays montueux, habité par des Kabyles, est occupé par les Français depuis le 13 mai 1839. La ville, autrefois assez commerçante, est bâtie sur une presqu'île rocailleuse, réunie à la terre ferme par un isthme fort bas, dominé de près par des hauteurs. Djidjeli a un port dans lequel on peut mouiller avec confiance pendant la belle saison. Louis XIV, qui voulait un établissement militaire en Afrique, avait jeté les yeux sur Djidjeli, où nous avions déjà un comptoir. Le duc de Beaufort s'en empara en 1661: mais la garnison française dut bientôt l'évacuer; notre comptoir fut ruiné et ne fut jamais rétabli. Le gouvernement eut, à cette époque, l'idée d'y faire un port militaire, et plusieurs plans proposés à cet effet existent dans les archives du dépôt de la marine, entre autres un projet de l'amiral Duquesne et de l'un des officiers de sa flotte.

_Guelma_ est située au sud et à 2,000 mètres de la rive droite de la Seibouse supérieure, et à 2,500 mètres au nord du pied de la haute montagne de Maouni. Guelma, telle que les Français la trouvèrent à la fin de 1836, était formée avec les matériaux provenant de l'ancienne _Kalama_, nommée par saint Augustin et par Orose; mais l'emplacement qu'elle occupe, paraît être celui de la vieille nécropole, et non celui sur lequel fui jadis construite la véritable cité romaine, devenue la proie, soit des Maures révoltés, soit des Vandales. Le 28 novembre 1836, les Français occupèrent définitivement les ruines de Guelma comme position militaire destinée à combattre, dans l'opinion des populations indigènes, les conséquences funestes de l'insuccès de la première expédition contre Constantine. Cette occupation rendit un immense service pour la réussite de la seconde expédition.

_La Calle_, siège d'un établissement français, dont l'origine remonte à l'année 1520, et qui fut florissant jusqu'en 1799, est située à 72 kilomètres de Done, par terre, et à 48 par mer. La Calle est entourée de tous côtés par la mer, excepté à l'est, où s'étend une plage de sable d'environ 150 mètres de longueur et où se trouve la porte de Terre. Das toutes les autres directions, la ville est défendue par des rochers inabordables. Incendiée par les Arabes en 1827, lors de la rupture qui éclata entre la France et Hussein, bey d'Alger, elle contient aujourd'hui environ cent dix maisons. Ses rues sont tirées au cordeau, bien pavées et d'un facile entretien. C'est sur la plage de sable fin, qui ferme la partie est de ce port, que viennent s'amarrer les corailleurs napolitains, sardes et corses, qui affluent dans ces parages. Le corail est, on le sait, le principal produit des côtes de d'Algérie, et c'est surtout entre Bone et Tabarce que s'étendent ses bancs les plus riches. Aussi la plupart des pêcheurs viennent-ils relâcher à La Calle. Les forêts qui l'avoisinent ont une superficie totale évaluée à plus de 20,000 hectares. Les circonstances politiques et l'état incertain de nos relations avec les indigènes retardèrent jusqu'en 1836 l'occupation de cette place, qui fut définitivement consommée le 15 juillet de cette année, par un détachement de spahis irréguliers.