L'Illustration, No. 0047, 20 Janvier 1844
Part 5
Chacun, en effet, et même ceux qui, comme nous, avaient regardé cet emplacement comme le plus historiquement convenable, avaient reconnu toutes les difficultés qu'il présentait pour la construction d'un monument. Nous savions bien, comme on l'a fort bien dit à la Chambre des Députés dans la discussion de la loi, qu'il y avait à Paris quelques places publiques, dans quelques quartiers nouveaux, où une statue de Molière pourrait faire bon effet. Mais ce n'eût plus été à Molière, comme on l'a répondu, que la statue aurait été consacrée, c'eût été à l'embellissement de cette place; toute autre statue jouerait aussi bien ce rôle. Il faut se garder de croire qu'un monument soit une chose banale, qu'on puisse à volonté planter dans tel ou tel lieu: quand vous avez le bonheur de rencontrer une place où il s'élève pour ainsi dire tout naturellement, où il a un sens, où il parle au souvenir et à l'imagination, ne vous avisez pas d'aller chercher ailleurs. Qu'importe que ce soit un carrefour plutôt qu'une place publique? qu'importe que le quartier soit populeux, que la foule se presse à l'entour de votre monument? Ce serait une façon singulière d'honorer nos grands hommes que de les déporter dans une solitude. Si nous leur élevons des statues, n'est-ce pas pour les exposer aux regards, et les spectateurs seront-ils jamais trop nombreux? Nous avions compté sur le génie de l'artiste pour mettre à profit ces avantages moraux et vaincre ces difficultés matérielles M. Visconti a dépassé notre attente. Son oeuvre, dont nous donnons aujourd'hui une reproduction fidèle, est conçue avec esprit et étudiée avec un grand soin. Il a, comme on l'a déjà dit, évidemment cherché à s'inspirer des oeuvres les plus élégantes de l'architecture en usage vers l'époque qui suivit la mort de Molière. Ce fronton arrondi, ces colonnes corinthiennes richement
fouillées, ces profils largement accentués, sont des souvenirs réveillés avec une heureuse intention. «On pourra supposer, dans un siècle ou deux, a dit ingénieusement M. Vitet, que cette façade a été construite il y a cent cinquante ans. C'est assurément un bon procédé envers nos pères, lorsque nous réparons un de leurs oublis, que de rendre ainsi presque illisible la date du monument (4).»--La statue en bronze de Molière, par M. Seurre aîné, est une oeuvre consciencieuse; le monument a été conçu de manière à la bien faire ressortir. Le sculpteur n'a pas cru devoir faire choix du type, peut-être conventionnel, mais du moins consacré pour la figure de Molière, qu'avaient précédemment reproduit le burin de Fiquet et le ciseau de Houdon. C'est un tort peut-être: il faut représenter les hommes populaires tels qu'ils sont conservés dans les souvenirs du peuple. C'était le sentiment du même artiste quand il a placé sur la colonne Vendôme Napoléon avec son chapeau et sa redingote historiques. Nous regrettons que cette fois il ait cru devoir adopter un autre parti. --Les statues de M. Pradier, représentant la comédie sérieuse et la comédie enjouée, distinction que nous ne comprenons pas bien, et qu'il a été difficile, on le sent, d'exprimer en marbre, sont belles, et se marient bien à l'architectonique dont elles font en quelque sorte partie dans le plan du monument. L'effet général a donc été excellent, et chacun des détails a support, avec avantage l'examen.
[Note 4: La pensée de M. Vitet a été reproduite avec assez de bonheur par l'auteur d'un poème que, dans son concours, l'Académie Française a distingué, M. Arthur de Beauplan:
Monument qu'on élève au grand homme aujourd'hui, Perds ton lustre éclatant, fais-toi vieux comme lui, Pour que le prix tardif qu'on décerne à sa gloire Ne fasse pas longtemps injure à sa mémoire; Temple d'expiation, par nos mains établi, Ne lui rappelle pas deux longs siècles d'oubli. ]
Il a d'abord été rapide; car l'air que la musique avait fait entendre au moment où disparut le voile, et qui rappelait plus, au dire des plus jeunes membres du cortège, les symphonies du bal Mabile; et de la Grande-Chaumière que celle que Lulli et Charpentier composaient pour les pièces de Molière, cet air était terminé, et le premier orateur prenait la parole. C'était M. de Rambuteau. Ce magistrat s'est montré peut-être un peu trop municipal. Il pouvait ne pas être indispensable de traiter la question de voirie et d'expliquer comment, ayant à élargir la rue, on avait subsidiairement pris le parti de rendre hommage à Molière. Ceci eût pu être dit, à la rigueur, dans une délibération secrète du conseil municipal; mais il fallait le laisser ignorer à Molière, devant qui l'on parlait, et à ses admirateurs enthousiastes qui se groupaient autour de sa statue. On a eu, du reste, plus de ménagements pour les lecteurs de journaux, car nous n'avons pas retrouvé dans le discours imprimé ce qui nous avait paru une distraction peu heureuse dans le discours débité. L'épreuve a porté conseil.
M. Étienne, au nom de l'Académie Française, a prononcé une allocution sobre de mots et abondante en aperçus ingénieux, en rapprochements pleins de bonheur. Le hasard de la présidence, qui avait désigné un auteur dramatique pour cette mission, avait en quelque sorte voulu dissimuler les cruautés de la mort. Cinq auteurs qui s'étaient illustrés à la scène faisaient primitivement partie de la commission du monument de Molière: Alexandre Duval, Népomucène Lemercier, Casimir Delavigne, MM, Étienne et Scribe. Ces deux derniers seuls sont demeurés, et celui qui a porté la parole a fait entendre un langage au patriotisme duquel les mânes de ses confrères morts auront tressailli, comme son collègue survivant aura pu sourire à son esprit, et applaudir avec la foule à son heureuse et éloquente inspiration.
M. Samson, parlant au nom de la Comédie-Française, a été plein de convenance et de goût. M. Arago, représentant la commission du monument, s'est montré, comme toujours, orateur aux hardiesses heureuses. Il venait le dernier, et l'étude à laquelle il s'était livré était complète et étendue. Il a su néanmoins éviter les redites, et malgré les rigueurs de l'atmosphère, ne paraître long à aucun de ses auditeurs. Nous en avons seulement remarqué un, qui devait probablement être un sténographe des Chambres, qui disait, la figure gelée, luttant la semelle et se frottant les mains pour combattre le froid: _Sensation aux extrémités_.
Après ces discours prononcés, les orateurs, accompagnés des présidents et secrétaires des cinq Académies, sont montés dans l'intérieur du monument, et la foule a vu une couronne de laurier se poser sur la tête de la statue: les applaudissements ont retenti. Une boîte renfermant un exemplaire des _Oeuvres_ de l'immortel auteur, un exemplaire de _l'Histoire de la vie et des ouvrages de Molière_ (5), le livret publié par la commission, et une magnifique médaille qu'elle avait fait graver à l'occasion de cette réparation mémorable, a été déposée et scellée dans le monument. Nous avons fait reproduire cette médaille, oeuvre remarquable d'un artiste distingué, M. Cannois, dont, chacun pourra de nouveau apprécier le mérite éminent, et dont les membres de la commission louaient le désintéressement (6).
[Note 5: Les gravures de la statue de Molière, par M. Seurre aîné, et des deux statues de M. Pradier, que nous donnons aujourd'hui, nous sont communiquées par M. Hetzel, libraire rue de Richelieu, 76, et font partie de l'illustration de la troisième édition de l'ouvrage de M. Taschereau, qu'il vient de publier avec des additions nombreuses et importantes. Un magnifique volume, format anglais; prix: 5 fr. 50 c.]
[Note 6: Il a été tiré un certain nombre d'exemplaires de cette médaille, que l'on trouvera au domicile de l'artiste, rue du Faubourg-Saint-Germain, 37.]
Le cortège est revenu dans le même ordre et au bruit des mêmes fanfares au péristyle du Théâtre-Français, où il s'est séparé.
A la même heure, la jeunesse des Écoles, que des mesures, uniquement motivées sans doute par le peu d'étendue de l'emplacement servant de théâtre à cette fête, en avaient tenue à l'écart, se rendait, dans un ordre qui témoignait d'un bon esprit et d'un sentiment vrai d'admiration et de respect, devant la maison de la rue de la Tonnellerie où l'on crut longtemps que Molière était né, et où se trouve encore placé, dans la façade, le buste posé avant que les recherches de MM. Beffara et Guérard ne nous eussent appris qu'il est effectivement né rue Saint-Honoré, au coin de la rue des Vieilles-Étuves, dans la maison numérotée 96. Là, le cortège a déposé des couronnes d'immortelles devant le buste de l'ancien élève du Collège, de Clermont (aujourd'hui Louis-le-Grand), de l'ancien élève en droit de la faculté d'Orléans, la plus rapprochée de Paris, où l'on ne professait alors que la théologie.
Le soir, la foule se pressait au Théâtre-Français et à l'Odéon pour assister à la représentation du _Tartufe_ et du _Malade imaginaire_, joués simultanément sur les deux rives. Nous ne doutons pas que les émotions n'aient été vives à l'Odéon; à la Comédie-Française, où nous nous étions rendu, les acteurs auront été contents du public, car il s'est montré content des acteurs. Chacun de ceux-ci semblait se reporter à deux siècles et avoir encore Molière pour directeur.--Entre les deux pièces, Beauvalet a fort bien lu le poème de madame Colet, couronné par l'Académie Française.--Puis est venue la Cérémonie de réception du _Malade imaginaire_ à laquelle présidait Régnier, qui, le matin, s'était vu rendre grâce par les orateurs d'avoir eu l'idée, dans une circonstance unique, de renouveler une tentative où les efforts de Lekain avaient échoué, et qui, le soir, a été applaudi, comme il l'est toujours, pour sa verve et son esprit de comédien. Samson, Provost, Firmin, Ligier, Geoffroy, Beauvalet, mesdames Desmousseaux, Rachel, Anaïs, Plessy, Rohan, se sont également vus accueillis par les bravos du parterre. La journée y été bonne pour Molière et pour ses plus dignes interprètes.
Les Caprices du Coeur..
NOUVELLE
(Suite et fin.--Voir tome II, pages 298 et 313.)
Certes, un homme qui s'expose à se briser les reins, et cela dans des intentions pures, a quelque droit, j'imagine, à la miséricorde d'une femme sensible. Clarisse, un peu remise de ses frayeurs, reprit place sur son fauteuil, et fit signe à Félicie de venir rattacher ses cheveux.
«Mais, au nom du ciel, me direz-vous, monsieur, quel motif assez puissant a pu vous faire, oublier ainsi toutes les convenances?» demanda Clarisse d'un accent où ne perçait plus qu'une surprise assez naturelle.
Robert, assuré dès lors que la place était conquise, reprit son air de lion galant, et choisit un siège assez, rapproché de celui de la comtesse.
«Madame, répondit-il en s'y laissant tomber avec infiniment de grâce, je suis venu vous faire mes adieux.
--Ah!... fit la dame en regardant Robert.
--Clarisse... nous ne nous revenons jamais! Je pars cette nuit même.
--Juste ciel! et pourquoi donc?
--Oh! mon Dieu, pour rien, parce que je suis ruiné. J'ai, dit-on, trois cent mille francs de dettes; c'est possible. Ils sont là-bas une meute de recors sur mes talons. Aussi je pars. Mais je vous donne la dernière heure que je puis passer en France.»
Il y a une façon de dire les choses. Si M. de Castillon eût balbutié d'un air penaud, s'il eût rougi, s'il eût poussé le plus léger soupir, sans nul doute c'était un homme perdu dans l'esprit de la comtesse. Mais il parla, sourit, se dandina comme aurait pu le faire le duc de Lauzun avouant ses peccadilles à mademoiselle d'Orléans. On ne saurait croire quel abîme sépare deux situations parfaitement semblables en apparence:--être ruiné, ou n'avoir pas le sou. Celle-ci n'est qu'une honte, l'autre est encore une gloire.
«Je vous devais cette confession, Clarisse, continua Robert délicieusement étalé sur son fauteuil, et vous allez me comprendre. Je vous aime, et je pars; non que je veuille en rien trancher ici du héros tragique, mais il n'en demeure pas moins avéré que vous aimer et vous fuir, cela doit paraître au premier coup d'oeil d'une excentricité surnaturelle. Il est possible que je vous sois, au fond, frès-indifférent; mais, néanmoins, je courais le danger que vous expliquassiez mon départ d'une façon désobligeante pour ma délicatesse. J'ai un rival; il est lord d'Angleterre, il a de gros revenus, et l'on dit que votre main lui est engagée en vertu de je ne sais quelle promesse _in articulo mortis_. Tout cela réuni donne la partie fort belle à lord Rutland, et fuir, c'est m'avouer vaincu. Je n'ai pas voulu que cela fût dit. Tenez-moi pour tout ce que vous voudrez, excepté pour un cuistre qui s'effraie. Si je ne continue pas la guerre, c'est que les subsides me manquent, et voilà tout.
--Et où allez-vous? demanda Clarisse, qui ne put se défendre d'un mouvement d'intérêt bien naturel, et qu'allez-vous faire maintenant que vous voilà ruiné?
--Je vais en Angleterre me faire sauter la cervelle.
--Ah! mon Dieu!!!
--Ma foi, oui. Mais rassurez-vous, madame; je ne suis pas venu dans l'idée de jouer ici le mélodrame. Je vous dis cela comme je l'ai résolu, simplement et froidement. Prenez-le de même; je me tue parce qu'avec la meilleure volonté du monde je ne saurais vivre. Une fortune à tous les diables, un amour désormais sans espoir, des ruines!... Allons donc! il vaut mieux en finir.
--Malheureux! murmura Clarisse en laissant tomber sa tête dans ses mains; deviez-vous finir ainsi!»
Il y eut un instant de silence.
On ne saurait croire combien une pause bien ménagée est d'un excellent effet dans certaines circonstances. M. de Castillon connaissait ce point de mise en scène.
Tout à coup il éclata d'un rire sec et nerveux.
«Pardieu, se dit-il, comme se parlant à lui-même, c'est une amusante histoire que la mienne. J'ai aimé les femmes, oh! mais avec délire..., avec enthousiasme; seulement, nul ne sait ce qu'il y avait au fond de mon amour.»
Robert s'était levé, et se promenait à grands pas dans la chambre.
«Je crois, Dieu me pardonne, qu'il y avait une vertu. Déshérité du sourire de ma mère, pauvre ange remonté au ciel le jour fatal où je venais sur terre, j'ai cherché ce sourire chez toutes les femmes. Ah! je m'en souviens; j'aurais souhaité que le genre féminin n'eut que deux lèvres de rose pour les presser toutes d'un seul coup. Que voulez-vous? on croit que le bonheur est dans ce qui manque. Élevé par des hommes, les uns durs, les autres indifférents, la plupart imbéciles, j'entrevis les femmes comme autant de rédempteurs. Mais, bast! tombé de mon rêve dans la réalité, mieux eût valu, je crois, tenter le saut de Leucade. Autant de maîtresses, autant d'erreurs; en elles, je n'aimais qu'elles, tandis que chacune d'elles, au lieu de l'amant, aimait l'amour. Nous ne nous entendions pas.»
Robert retomba sur son siège comme accablé.
«Je cherchais toujours, poursuivit-il d'une voix plus lente; malgré mes déboires, je continuais d'aimer ce sexe à qui j'aurais dû ma mère, si ma mère eût vécu. Quelquefois, dans mon dépit, je comparais les femmes à du plomb vil mis en fusion par les passions les plus basses; mais je ne cessais de chercher une goutte d'or au fond de ce creuset dévorant.
--Monsieur... interrompit Clarisse, tandis que ses lèvres tremblaient d'une émotion inconnue, ce langage... je ne puis l'entendre...
--Oh! vous l'entendrez, Clarisse! s'écria Robert; car cette goutte d'or, cette femme si longtemps rêvée, ce sauveur que j'attendais, un jour il a passé devant moi, le front resplendissant d'une beauté divine. O bonheur! je ne m'étais pas trompé; il y avait donc au monde une femme digne de mon amour!...
--Robert!
--C'était vous. Mais dites que le sort n'a pas de l'esprit? Dans cet amour suprême, où j'entrevoyais la vie, je n'ai trouvé que la mort.
--O ciel! expliquez-vous.
--Clarisse, vous êtes un ange, et pour vous j'ai dédaigné toutes ces femmes, tous ces démons charmants de ma jeunesse; mais c'est l'ange qui m'a perdu!»
La comtesse était tort agitée; elle regardait Robert avec des yeux où l'effroi, la pitié, la sympathie peut-être entremêlaient leurs éclairs, évidemment Clarisse s'attendrissait.
«Il fallait vous voir, continua Robert en se laissant glisser aux genoux de la comtesse; il fallait vous suivre, vous entourer d'hommages, et pénétrer sur vos traces dans cette sphère éclatante où vous brillez, Clarisse! A Bade, en Suisse, aux courses, dans les fêtes, partout, je voulais vous apparaître pour vous aimer partout et vous le dire à toute heure. De l'amour, ce n'était pas assez: il fallait de l'or; j'en ai demandé. A mesure que je le jetais au vent de mes folies, ceux qui me ruinaient m'en donnaient, encore. Je ne sais ce que j'ai promis ni ce qu'ils m'ont fait signer. Savez-vous ce que c'est qu'un prêteur? C'est un engrenage où vous engagez, d'abord le bout du doigt, où bientôt vous avez le corps, l'âme, l'esprit, la vie, et où tout cela se brise, se broie, et disparaît. Que vous dirai-je? Chacun des sourires qui, de vos lèvres, est tombé sur moi comme un rayon de Dieu, m'a coûté un lambeau de moi-même...
--Robert, c'est affreux!
--Eh! qu'importe, Clarisse, je ne m'en plains pas. Mourir par vous, c'est encore du bonheur. Serais-je ici ce soir, si demain je ne devais pas mourir? Oserais-je vous parler ainsi? Verrais-je votre sein tressaillir de pitié? Verrais-je couler vos larmes?... Ah! qu'est-ce que la vie pour payer tout cela?--Adieu, Clarisse. Je marche vers l'éternité d'un pas tranquille, lui quittant ce monde, j'emporterai votre image... c'est assez pour délier le néant!»
Robert, qui venait de se lever en disant ces mots, un pas vers la fenêtre.
«Non! non! s'écria Clarisse, au comble de l'émotion; non, vous ne mourrez pas, Robert!... Pourquoi voulez-vous mourir?
--Certes, voilà un cri qui me ferait regretter la vie... Oh! merci de ce voeu, Clarisse; il augmentera le trésor de ma félicité future.
--Robert, arrêtez!
--Je ne puis. Écoutez, Clarisse, minuit sonne au clocher du village; cet entretien doit finir, les convenances l'exigent. Adieu, ne me retenez plus.
--C'est impossible, vous ne partirez pas sans m'avoir juré... Écoutez-moi; vous êtes assez noble pour que je ne rougisse pas de ce que je vais vous dire. Non, attendez.. Mon Dieu, moi qui n'y songeais pas. Tenez, voici un mot à M. de N... qui suffira. M. de N..., c'est mon banquier; cela ne souffrira pas l'ombre d'une difficulté. Si j'avais de l'or ici, je vous le donnerais.
--Clarisse, pas un mot de plus!
--Oh! mon Dieu! voilà qu'il va refuser.
--Plutôt mille morts!...
--Robert, je l'exige!
--Jamais!!
--Je vous en prie. Oh! ne me refusez pas; je veux réparer le mal involontaire que j'ai causé: vous ne pouvez me refuser. Je suis riche: tenez, prenez ceci; prenez-le, Robert, ou vous me voyez mourir à vus pieds.»
Clarisse, en disant ces mots, tendit un papier on elle venait de tracer quelques lignes rapides; mais Robert de Castillon repoussa doucement la comtesse, et lui dit d'une voix où perçaient à la fois la tendresse et la fierté.
«Je ne recevrai jamais rien des mains de la pitié, madame. Si la compassion seule vous inspire, n'insistez pas davantage. Que me fait votre or, à moi qui ne veux que votre amour?
--Robert... acceptez..., balbutia la comtesse, tandis qu'un voile de pourpre sembla couvrir son front; Robert!... ah! je sens que la rougeur de mon visage... doit vous empêcher de rougir!»
Robert, à cet aveu, se sentit vaincu; il jeta un cri d'amour, et, tombant aux pieds de Clarisse, les yeux noyés de larmes (Il avait aussi le don des larmes), il tendit la main pour recevoir ce gage d'une compassion si tendre. Mais Félicie, qui avait écouté toute cette scène avec l'attention la plus scrupuleuse, se précipita, prompte comme l'éclair, entre Castillon et Clarisse, et s'empara du papier.
Ce fut un assez beau coup de théâtre.
Robert pâlit, ouvrit des yeux hagards, et se releva sans dire un mot.
Clarisse, stupéfaite de l'audace inouïe de cette fille, ne savait comment elle devait l'expliquer. Elle regarda Castillon. Alors elle vit le trouble dont il était la proie, et presque aussitôt une idée bizarre se fit jour dans son esprit. Au lieu de s'adresser à Félicie avec le ton de la colère, c'est tout ce qu'elle put faire que de lui demander le motif de sa conduite d'une voix basse et tremblante.
«Reprenez ce papier, madame, dit la fille avec assurance; j'ai reçu des instructions à cet égard. On a les yeux sur monsieur.
--Félicie, êtes-vous folle?
--Je ne le pense pas, madame. Au reste, souffrez que j'introduise en votre présence deux personnes qui n'attendent que mon signal, et qui vous expliqueront tout cela mieux que je ne pourrais le faire.»
Félicie, en parlant ainsi, se dirigea vers une porte qui paraissait conduire dans l'intérieur des appartements, et disparut ni faire signe à Clarisse qu'elle allait revenir.
«Que va-t-elle faire chez, ma tante? murmura la comtesse au comble de la surprise, et que peut signifier...
--Cela signifie, madame, que je suis échec et mat, répondit Castillon en se redressant avec effronterie. Il ne faut pas beaucoup d'esprit pour deviner que je tombe victime d'un complot... inconvenant.»
A peine eut-il dit ces mois que, sautant sur le balcon, il en franchit lestement la balustrade, prêt à disparut de par le chemin périlleux dont il s'était servi pour monter. Toutefois, se retournant vers la comtesse:
«Clarisse! lui cria-t-il, tandis que de la main qu'il avait de libre il lui envoyait un baiser à travers les airs, Clarisse, le hasard qui préside aux destinées est un facétieux coquin. S'il m'eût permis de réussir ce soir, je veux que le diable m'emporte, si je ne fusse redevenu sage comme un Grandisson. Amoureux et ruiné, je ne demandais au ciel que deux trésors pour prix de ma conversion: votre coeur et votre fortune. Ils m'échappent, mais avouez que j'ai été bien près d'attraper l'un et l'autre. Bast! vogue la galère! C'est égal, comtesse, je t'aime comme un perdu.»
Mons. Castillon ne jugea pas à propos d'en dire davantage et regagna le ravin, car la porte qui s'était refermée su Félicie venait de se rouvrir.
IV.
Il faut dire, à la louange de Clarisse, que, dès l'apparition de Robert, elle avait été dominée par une oppression pénible. Elle sentait murmurer en elle non-seulement sa conscience, mais jusqu'aux moindres délicatesses de sa dignité de femme. Toutefois un mélange confus d'exaltation et de pitié, quelques souvenirs réveillés des galanteries folles, mais un peu chevaleresques de Robert, tout cela, jusqu'au prestige inséparable de l'audacieuse façon dont il avait su s'introduire, put causer à Clarisse une fascination passagère. Ce fut de l'entraînement si l'on veut, mais non de la séduction. D'ailleurs le dénoûment aussi étrange qu'inattendu de cette scène rendit à la comtesse toutes ses premières erreurs. Elle était comme sous l'influence d'un de ces mauvais rêves qui tiennent l'âme et les sens dans les vagues douleurs d'une torture indéfinie dont on éprouve le poids sans en deviner la cause. Pâle et le front trempé d'une sueur brillante, elle regardait Robert se balancer en dehors de la fenêtre; et cette figure, frappée elle-même d'un certain vertige, prenait à ses yeux des aspects bizarres; ses oreilles bourdonnaient et ne lui transmettaient les paroles de Castillon que comme des sons confus et discordants. Une minute de plus, et Clarisse tombait évanouie; mais la porte qui s'ouvrit à ce moment fit courir un souffle rafraîchissant autour d'elle. Clarisse se retourna, poussa un cri de délivrance, et courut se jeter dans les bras de la chanoinesse, qui se présenta sur le seuil.